«Qu'en pensez-vous? demanda Agnès. Elle est folle?
--Je pense tout simplement que c'est une méchante femme: fausse,
superstitieuse, et mauvaise jusqu'à la moelle, mais non pas folle.
Je crois que son principal motif en venant ici était de se donner
le plaisir de vous faire peur.
--Elle m'a fait peur, c'est vrai. J'ai honte d'en convenir, mais
cela est.»
Henry la regarda, hésita un moment, et s'assit sur le sofa à côté
d'elle.
«Je suis très inquiet de vous, Agnès. Sans le hasard heureux qui
m'a conduit ici aujourd'hui, qui sait ce que cette misérable femme
aurait pu vous dire ou vous faire? Vous menez une vie bien triste
et bien solitaire, sans protection aucune, ma pauvre amie. Je
n'aime pas à y penser, et je voudrais la voir changer, surtout
après ce qui vient de se passer. Non! Non! Il est inutile de me
dire que vous avez votre vieille nourrice; elle est trop vieille,
ce n'est pas une compagne pour vous, et elle ne peut nullement
vous protéger. Ne vous méprenez pas au sens de mes paroles, Agnès,
ce que je dis là, je le dis en toute sincérité et dans votre
intérêt.»
Il s'arrêta et lui prit la main. Elle fit un léger effort pour la
retirer et finit par céder.
«Un jour ne viendra-t-il donc pas, continua-t-il, où j'aurai le
droit de vous défendre? Où vous serez la joie et le bonheur de ma
vie?»
Il pressa doucement sa main. Elle ne répondit pas, mais elle
rougit et pâlit tour à tour, ses yeux erraient dans le vague.
«Ai-je été assez malheureux pour vous déplaire?» demanda-t-il.
Elle répondit presque à voix basse:
«Non, mais vous m'avez fait songer aux tristes jours que j'ai
passés», murmura-t-elle.
Elle ne dit pas autre chose, mais elle essaya pour la seconde fois
de retirer sa main. Il continua à la tenir et la porta à ses
lèvres.
«Ne pourrai-je donc jamais vous faire penser à d'autres jours plus
heureux que ceux-là, aux jours à venir? Ou s'il faut absolument
que vous songiez au temps passé, ne pouvez-vous pas vous souvenir
de l'époque où je vous aimai et où je vous le dis pour la première
fois?»
Elle soupira.
«Épargnez-moi, Henry, répondit-elle tristement; ne me parlez pas
davantage!»
La couleur revint à ses joues, sa main trembla. Elle était belle
ainsi, les yeux baissés et la poitrine se soulevant doucement. Il
aurait donné tout au monde pour la prendre dans ses bras et
l'embrasser. Une sympathie mystérieuse, une pression de main fit
comprendre à Agnès cette pensée secrète. Elle lui ôta sa main, et
fixa sur lui son regard. Elle avait des larmes aux yeux. Elle ne
dit rien; son regard parlait pour elle. Il disait, sans colère,
sans haine, mais nettement, qu'il ne fallait pas la presser
davantage en ce moment.
«Dites-moi seulement que vous me pardonnez, reprit-il en se
levant.
--Oui, je vous pardonne.
--Je n'ai rien fait pour baisser dans votre estime, Agnès?
--Oh, non!
--Voulez-vous que je vous quitte?»
Elle se leva à son tour, se dirigeant sans répondre vers la table
à écrire. La lettre interrompue par l'arrivée de lady Montbarry
était grande ouverte sur son buvard. Elle la regarda, puis se
tournant vers Henry avec un sourire plein de charme:
«Il ne faut pas vous en aller encore, dit-elle. J'ai quelque chose
à vous apprendre et je ne sais comment faire. Ce qu'il y a de plus
simple est peut-être de vous le laisser deviner tout seul. Vous
venez de parler de ma vie solitaire et sans protection. Ce n'est
pas une vie bien heureuse, j'en conviens.»
Elle s'arrêta, observant l'anxiété croissante qui se peignait sur
le visage d'Henry à mesure qu'elle parlait.
«Savez-vous que je me le suis déjà dit avant vous? continua-t-elle.
Il va y avoir un grand changement dans ma vie, si votre
frère Stephen et sa femme y consentent.»
Tout en parlant elle ouvrit son pupitre et en sortit une lettre
qu'elle tendit à Henry.
Il la prit machinalement. Il ne comprenait pas ce qu'il venait
d'entendre. Il était impossible que le changement de vie dont elle
venait de parler signifiât qu'elle allait se marier, et cependant
il n'osait pas ouvrir la lettre. Leurs yeux se rencontrèrent, elle
sourit.
«Regardez l'adresse, dît-elle; vous devez connaître l'écriture,
mais je crois que vous ne la reconnaissez pas.»
Il la regarda. C'était une grosse écriture, l'écriture irrégulière
et incertaine d'un enfant. Il prit aussitôt la lettre:
«Chère tante Agnès,
Notre gouvernante va s'en aller. Elle a eu de l'argent qui lui a
été légué et une maison. Nous avons eu du vin et du gâteau pour
boire à sa santé. Vous avez notre gouvernante si nous en avions
besoin d'une. Nous vous voulons, mais maman n'en sait rien. Venez,
s'il vous plait, avant que maman puisse se procurer une autre
gouvernante.
» Votre aimante Lucy qui écrit cela.
» Clara et Blanche ont essayé d'écrire aussi, mais elles sont trop
petites. C'est elles qui tapent le buvard sur ma lettre pour la
sécher.»
«C'est de votre nièce aînée, dit Agnès à Henry, qui la regardait
avec étonnement. Les enfants m'appelaient ma tante quand j'étais
avec leur mère en Irlande, cet automne; elles ne me quittaient
pas, ce sont les plus charmants bébés que je connaisse. C'est
vrai, le jour où je les ai quittées pour revenir à Londres, j'ai
offert d'être leur gouvernante, si jamais ils en avaient besoin,
et au moment où vous êtes entré, j'écrivais à leur mère pour le
lui proposer de nouveau.
--Sérieusement!» s'écria Henry.
Agnès lui mit sa lettre inachevée dans la main. Elle en avait
assez écrit pour prouver qu'elle offrait sérieusement d'entrer
dans la maison de M. et Mme Stephen Westwick en qualité de
gouvernante. L'étonnement d'Henry ne peut se décrire,
«Ils ne croiront pas que c'est sérieux, dit-il.
--Pourquoi pas? demanda tranquillement Agnès.
--Vous êtes la cousine de mon frère Stephen, vous êtes une vieille
amie de sa femme.
-Raison de plus, Henry, pour qu'ils me confient leurs enfants.
--Mais vous êtes leur égale. Rien ne vous oblige à gagner votre
vie en donnant des leçons, il est impossible que vous entriez à
leur service comme gouvernante.
--Qu'y a-t-il d'impossible à cela? Les enfants m'aiment; leur père
m'a donné de nombreuses preuves de véritable amitié et d'estime.
Je suis bien la femme qu'il faut pour cette place; et quant à mon
éducation, il faudrait vraiment que je l'aie complètement oubliée
pour n'être plus capable d'enseigner à trois petits enfants dont
l'aînée n'a que onze ans. Vous dites que je suis leur égale. N'y
a-t-il donc pas d'autres femmes, d'autres gouvernantes qui soient
les égales des personnes qu'elles servent? Ne savez-vous pas que
votre frère est le plus proche héritier du titre? Ne sera-t-il pas
lord? Ne me répondez pas! Nous ne discuterons pas si j'ai tort ou
raison de me faire gouvernante; attendons que ce soit fait. Je
suis fatiguée de mon existence inutile et solitaire, et je veux
rendre ma vie plus heureuse et plus utile surtout, dans une maison
que je préfère à toutes les autres. Si vous voulez jeter encore un
coup d'oeil sur ma lettre, vous verrez qu'il me reste à stipuler
certaines considérations personnelles avant de la terminer. Vous
ne connaissez pas aussi bien que moi votre frère et sa femme, si
vous doutez de leur réponse. Je crois qu'ils ont assez de courage
et de coeur pour me répondre oui.»
Henry se soumit sans être convaincu.
C'était un homme qui détestait toute excentricité en dehors des
coutumes et même de la routine. Le changement subit qui allait se
produire dans la vie d'Agnès lui donnait quelques craintes. Avec
un but à atteindre devant les yeux, elle serait peut-être moins
favorablement disposée à l'écouter la prochaine fois qu'il lui
ferait sa cour.
Cette existence solitaire et inutile dont elle se plaignait ne
pouvait que le servir dans ses desseins. Tant que son coeur était
vide, on pouvait y trouver que place. Mais quand elle serait avec
ses nièces, en serait-il de même? Il connaissait assez les femmes
pour garder ces craintes égoïstes pour lui seul. Une politique de
temporisation était la seule à suivre avec une femme aussi
sensitive qu'Agnès. S'il l'offensait, il était perdu. Pour le
moment, il se tut sagement et changea de conversation:
«La lettre de ma petite nièce, dit-il, a produit un effet dont
l'enfant ne pouvait se douter en écrivant. Elle vient justement de
me rappeler une des raisons qui m'ont fait venir ici aujourd'hui.»
Agnès regarda la lettre de l'enfant.
«Comment Lucy a-t-elle pu faire cela?
--La gouvernante de Lucy n'est pas la seule personne qui ait fait
un héritage, répondit Henry. Votre vieille nourrice est-elle dans
la maison?
--Est-ce que ma nourrice a hérité?
--De cent livres sterling. Envoyez-la chercher, Agnès, pendant
que je vais vous faire voir la lettre.»
Il tira un paquet de lettres de sa poche et le feuilleta tandis
qu'Agnès sonnait. Elle revint ensuite près de lui. Un prospectus
imprimé, qui se trouvait au milieu d'autres papiers sur sa table,
lui frappa les yeux. Il portait en tête: _Palace Hotel company of
Venice (limited.) Ces _deux mots, _Palace _et _Venice, _lui
rappelèrent aussitôt la visite importune de lady Montbarry.
«Qu'est-ce que cela?» demanda-t-elle en lui tendant le papier et
lui montrant le titre.
Henry cessa ses recherches et regarda le prospectus.
«Une affaire sûrement excellente, dit-il. Les grands hôtels font
toujours de l'argent quand ils sont bien administrés. Je connais
l'homme qui a été choisi comme gérant, et j'ai en lui une telle
confiance que j'ai pris des actions de la compagnie.»
La réponse ne parut pas contenter entièrement Agnès.
«Pourquoi l'hôtel s'appelle-t-il _Palace Hotel?»_ demanda-t-elle.»
Henry la regarda et devina sur-le-champ pourquoi elle lui faisait
cette question.
«Oui, dit-il, c'est le palais que Montbarry a loué à Venise; il a
été acheté par une compagnie qui en fait un hôtel.»
Agnès s'éloigna en silence et prit une chaise à l'autre extrémité
de la chambre. Henry venait de blesser ses sentiments les plus
délicats. Il était le plus jeune fils de la famille, et son revenu
avait besoin de toutes les augmentations qu'il pouvait y faire par
d'heureuses spéculations. Mais elle, elle était assez
déraisonnable pour blâmer la tentation dont il venait de lui
parler. Gagner de l'argent avec la maison où son frère était mort.
Incapable de comprendre une semblable pensée, quand il était
question d'affaires surtout, Henry recommença à feuilleter ses
papiers, attristé par le changement soudain dont il venait de
s'apercevoir dans les manières d'Agnès. Juste au moment où il
trouvait la lettre qu'il cherchait, la nourrice entra. Il jeta un
regard sur Agnès, s'attendant à ce qu'elle parlât la première.
Mais elle ne leva même pas les yeux quand la nourrice parut.
C'était laisser à Henry le soin de dire à la vieille femme
pourquoi la sonnette l'avait appelée au salon.
«Eh bien, nourrice, dit-il, vous avez une jolie chance. On vous a
fait un legs de cent livres sterling.
La nourrice ne montra aucun signe de joie. Elle attendit un peu
pour bien fixer dans son esprit l'importance de ce don, puis elle
dit tranquillement:
«Monsieur Henry, qui me laisse cet argent, s'il vous plait?
--Feu mon frère, lord Montbarry.»
Agnès leva aussitôt la tête, semblant pour la première fois
s'intéresser à ce qu'on disait. Henry continua:
«Son testament contient des legs pour tous les vieux serviteurs de
la famille. Voici une lettre de son notaire vous autorisant à
aller toucher l'argent chez lui.»
Dans toutes les classes de la société, la reconnaissance est la
plus rare des vertus. Dans la classe à laquelle appartenait la
nourrice, elle est extraordinairement rare. Le legs qu'on venait
de lui annoncer ne changeait nullement ce qu'elle pensait de
l'homme qui avait trompé et abandonné sa maîtresse.
«Je me demande qui est-ce qui a pu faire souvenir milord de ses
vieux domestiques? dit-elle. Il n'a jamais eu assez de coeur pour
s'en souvenir lui-même!»
Agnès intervint aussitôt. La nature, qui abhorre en toutes choses
la monotonie, a fait les contrastes les plus violents, même chez
les femmes les plus douces; Agnès, elle aussi, se mettait
quelquefois en colère. Elle ne put supporter la façon dont la
nourrice venait de s'expliquer sur Montbarry.
«Si vous avez encore quelque honte, s'écria-t-elle, vous devriez
rougir de ce que vous venez de dire! Votre ingratitude m'écoeure.
Je vous laisse avec elle, Henry, cela ne vous fait rien à vous!»
Après cette réflexion significative, qui lui prouvait qu'il avait,
lui aussi, perdu dans l'estime d'Agnès, elle quitta la chambre.
La nourrice reçut la verte semonce qui venait de lui être faite
plutôt en riant. Quand la porte fut fermée, ce philosophe en jupon
fit signe à Henry:
«Il y a un entêtement incroyable chez les jeunes femmes, dit-elle.
Mademoiselle ne veut pas convenir que lord Montbarry était un
méchant homme, quoiqu'il l'ait trompée. Et maintenant qu'il est
mort, elle l'aime encore. Dites un mot contre lui, et elle part
comme une fusée, vous venez de le voir. C'est de l'entêtement!_
_Cela passera avec le temps. Tenez bon, monsieur Henry, tenez bon!
--Elle ne parait pas vous avoir fâchée, dit Henry.
--Elle? répéta la nourrice avec étonnement; elle, me fâcher! Je
l'aime avec sa mauvaise humeur; cela me la rappelle quand elle
était bébé. Que le Seigneur la bénisse! Quand je vais aller lui
dire bonsoir, elle me donnera un gros baiser, la pauvre chérie, et
me dira: «Nourrice, ne m'en veux pas, je n'étais pas sérieuse
tantôt!» À propos de cet argent, monsieur Henry, si j'étais plus
jeune, je le dépenserais en toilette ou en bijoux. Mais je suis
trop vieille maintenant. Que ferai-je de mon legs quand je
l'aurai?
--Placez-la et touchez-en les intérêts, lui dit Henry; tant par
an, vous savez?
--Combien aurai-je? demanda la nourrice.
--Si vous mettez vos cent livres sur les fonds publics, vous
aurez entre trois et quatre livres par an.»
La nourrice secoua la tête.
«Trois ou quatre livres par an? Cela ne fait pas mon affaire! Je
veux davantage. Tenez, monsieur Henry, je ne me soucie pas de ce
petit peu d'argent. Je n'ai jamais aimé l'homme qui me l'a laissé,
bien qu'il soit votre frère. Si je perdais tout demain, cela ne me
ferait rien; j'en ai assez comme cela pour le reste de mes jours.
On dit que vous êtes un spéculateur. Dites-moi une bonne affaire,
vous seriez bien aimable! Tout ou rien! Et voilà pour les fonds
publics!» ajouta-t-elle en faisant claquer ses doigts, exprimant
ainsi son profond mépris pour un placement garanti à trois pour
cent.