«Voici du nouveau! Et qui vous a envoyé la lettre?
--Lord Montbarry, monsieur.»
Il n'était pas facile de causer de la surprise à M. Troy, mais les
paroles de Mme Ferraris l'avaient absolument stupéfait. Pendant un
instant il la regarda tout étonné sans dire un mot.
«Pas possible! reprit-il dès qu'il fut revenu de son premier
étonnement. Vous vous trompez, cela ne peut pas être!
--Il n'y a pas d'erreur possible, reprit Mme Ferraris avec son air
affirmatif. Deux messieurs du bureau d'assurances sont venus me
voir ce matin pour me demander la lettre. Ils ont été fort étonnés
surtout quand ils ont vu le billet de banque. Mais ils savent qui
l'a envoyé. À la demande de milord, son médecin l'a mise à la
poste à Venise. Allez vous-même chez ces messieurs si vous ne
voulez pas me croire, monsieur. Ils ont bien voulu me demander si
je savais pourquoi lord Montbarry m'écrivait et m'envoyait de
l'argent. Je leur ai donné mon opinion immédiatement. J'ai dit que
c'était un effet de sa bonté habituelle.
--De sa bonté habituelle! répéta M. Troy tout à fait étonné.
--Oui, monsieur! Lord Montbarry m'a connue, ainsi que tous les
autres membres de sa famille, quand j'étais à l'école, dans ses
terres, en Irlande. S'il avait pu, il aurait protégé mon pauvre
cher mari. Mais que pouvait-il entre milady et le baron? La seule
chose qu'il ait pu faire, en vrai gentilhomme qu'il était, a été
d'assurer ma vie après le décès de mon mari.
--Jolie explication! s'écria M. Troy. Qu'en ont pensé vos
visiteurs du bureau d'assurances?
--Ils m'ont demandé si j'avais quelque preuve de la mort de mon
mari.
--Et qu'avez-vous dit?
--J'ai répondu: Mais j'ai mieux qu'une preuve, messieurs, j'ai une
opinion positive à vous donner.
--El ils se sont déclarés satisfaits, bien entendu?
--Ils ne l'ont pas dit précisément, monsieur. Mais ils se sont
regardés et m'ont souhaité le bonjour.
--Eh bien, madame Ferraris, à moins que vous n'ayez encore quelque
autre nouvelle extraordinaire à m'apprendre, j'espère bien que je
vais vous souhaite, moi aussi, le bonjour. Je prends note du
renseignement, fort curieux d'ailleurs, que vous me donnez; mais
en l'absence de toute preuve, je ne puis rien faire de plus.
--Si c'est une preuve que vous voulez, monsieur, et pas autre
chose, reprit Mme Ferraris en se drapant dans sa dignité, je puis
vous la procurer; mais avant, je veux savoir si la loi me permet
de faire ce que bon me semble. Vous avez pu voir, par les
nouvelles du monde, dans les journaux, que lady Montbarry est
descendue à Londres, à l'hôtel Newsbury. Je me propose d'aller la
voir.
--Ne vous en avisez pas! Mais, au fait, pourquoi voulez-vous la
voir?»
Mme Ferraris répondit avec un air de mystère:
«Je veux la faire tomber dans un piège! Je ne lui ferai pas
annoncer mon nom. Je dirai que je viens pour affaires, et voici
les premiers mots que je prononcerai: «Je viens, milady, vous
accuser réception de l'argent envoyé à la veuve de Ferraris.» Ah!
Vous pouvez être étonné, monsieur Troy. Cela vous surprend, n'est-ce
pas? Calmez-vous; la preuve que tout le monde réclame, je la
découvrirai sur son visage coupable. Qu'elle change seulement de
couleur, que ses yeux se baissent une demi-seconde, et je lui
arracherai son masque! La seule chose que je veuille savoir est
celle-ci: la loi me le permet-elle?
--La loi ne vous le défend pas, répondit gravement M. Troy; mais
que lady Montbarry vous laisse faire, c'est une tout autre
question. Voyons, madame Ferraris, avez-vous réellement assez de
courage pour mener à bonne fin une aussi difficile entreprise?
Miss Lockwood m'a dit que vous étiez très timide et assez
nerveuse, et, si j'en crois ce que j'ai vu par moi-même, miss
Lockwood ne s'est pas trompée.
--Si vous aviez vécu à la campagne, monsieur, au lieu de vivre à
Londres, vous auriez vu quelquefois un mouton se jeter sur le
chien du troupeau. Je suis loin de dire que je suis brave, au
contraire. Mais quand je serai en présence de cette misérable, et
que je penserai à mon pauvre mari assassiné, celle de nous deux
qui aura peur ce ne sera pas moi. J'y vais de ce pas, monsieur, et
vous verrez comment tout cela finira. Je vous souhaite le
bonjour.»
Après cette déclaration de bravoure, la femme du courrier rajusta
son manteau et sortit.
Un sourire se dessina sur les lèvres de M. Troy, non pas railleur,
mais plein d'une sorte de compassion.
«Cette pauvre innocente! se dit-il. Si la moitié de ce que l'on
dit de lady Montbarry est vrai, Mme Ferraris et son piège vont
avoir un triste sort. Je me demande comment tout cela va finir.»
Et malgré toute son expérience, M. Troy ne put découvrir comment
cela finirait.
Cependant Mme Ferraris mettait son idée à exécution. Elle allait
tout droit à l'hôtel Newsbury.
Lady Montbarry était chez elle, et seule. Mais on hésita à la
déranger quand la visiteuse eut refusé de donner son nom. La
nouvelle femme de chambre de milady traversa justement le
vestibule de l'hôtel pendant la discussion. C'était une Française,
on l'appela: elle trancha aussitôt la question avec un air déluré
qu'ont toutes ses compatriotes et avec intelligence, à son avis du
moins:
«Madame semble très bien, dit-elle; madame peut avoir des raisons
pour ne pas donner son nom, des raisons que milady peut approuver.
En tout cas, n'ayant pas d'ordres m'interdisant de recevoir,
madame s'expliquera avec milady. Que madame soit assez bonne pour
me suivre.»
Malgré la résolution qu'elle avait prise, le coeur de Mme Ferraris
battait à tout rompre, quand la femme de chambre qui la précédait
la fit entrer dans l'antichambre et frappa à une des portes qui
s'y ouvraient. Mais il est à remarquer que les personnes du
tempérament le plus timide et le plus nerveux sont, en général,
mieux que toutes autres, capables de cacher leur faiblesse et
d'accomplir des actes de courage touchant presque à la témérité.
Une voix grave partant de la chambre cria:
«Entrez!»
La domestique ouvrit la porte et annonça:
«Une dame qui demande à vous parler pour affaires, milady.»
Puis elle se retira immédiatement. Au même instant, la timide
petite Mme Ferraris comprima les battements de son coeur, elle
passa le pas de la porte, les mains crispées, les lèvres sèches,
la tête brûlante, et se trouva en présence de la veuve de lord
Montbarry; toutes deux étaient parfaitement calmes en apparence.
Il était encore de bonne heure, mais le jour pénétrait à peine
dans la chambre. Les stores étaient baissés, lady Montbarry était
assise le dos tourné à la fenêtre, comme si la lumière, même
tamisée, lui eût fait mal. Elle était bien changée depuis le jour
mémorable où le docteur Wybrow l'avait reçue dans son cabinet de
consultation. Sa beauté avait disparu, elle n'avait plus, comme le
remarqua Mme Ferraris, que la peau sur les os; cependant le
contraste entre son teint sépulcral et ses yeux noirs d'un
brillant métallique, encore relevé par l'éclatante blancheur de
son bonnet de veuve, existait encore.
Accroupie comme une panthère sur un petit canapé, elle regarda
tout d'abord l'étrangère qui entrait chez elle avec une certaine
curiosité, puis elle laissa retomber ses yeux sur l'écran qu'elle
tenait à la main pour garantir son visage du feu.
«Je ne vous connais pas, dit-elle; que me voulez-vous?»
Mme Ferraris essaya de répondre. Son éclair de courage n'existait
déjà plus. Ces paroles pleines de bravoure qu'elle était résolue à
dire étaient encore vivantes dans son esprit, mais elles moururent
sur ses lèvres.
Il y eut un moment de silence. Lady Montbarry regarda encore une
fois l'étrangère toujours muette.
«Êtes-vous sourde?» demanda-t-elle.
Il y eut un nouveau silence. Lady Montbarry reporta tranquillement
son regard sur son écran et fit une dernière question:
«Est-ce de l'argent que vous voulez?
--De l'argent!»
Ce seul mot redonna tout son courage à la femme du courrier. Elle
retrouva sa voix.
«Regardez-moi bien, milady!» s'écria-t-elle.
Lady Montbarry se retourna pour la troisième fois. Les paroles
qu'elle s'était promis de dire sortirent des lèvres de
Mme Ferraris.
«Je viens, milady, vous accuser réception de l'argent envoyé à la
veuve de Ferraris.»
Les yeux noirs et toujours brillants de lady Montbarry se
reposèrent avec étonnement sur la femme qui venait de lui parler
ainsi. Rien ne vint troubler la placidité de son visage, pas la
moindre expression de confusion ou de crainte, pas le moindre
signe momentané d'étonnement. Elle se mit à fixer de nouveau
l'écran, qu'elle tenait toujours aussi tranquillement que si on ne
lui eût rien dit. L'épreuve avait donc été tentée et elle avait
entièrement échoué.
Il y eut encore un silence. Lady Montbarry semblait réfléchir. Ce
sourire, qui ne faisait que paraître et disparaître, ce sourire à
la_ _fois triste et cruel se dessina sur ses lèvres minces. De son
écran, elle désigna un siège placé de l'autre côté de la chambre.
«Prenez la peine de vous asseoir,» dit-elle.
Impuissante maintenant qu'elle se sentait battue sur son propre
terrain, ne sachant plus que dire et que faire, Mme Ferraris obéit
machinalement. Lady Montbarry, pour la première fois, se souleva
un peu du canapé et se mit à l'observer avec un regard scrutateur,
pendant qu'elle traversait la chambre, puis elle reprit sa
position primitive.
«Non, se dit-elle à elle-même, la femme marche droite, elle n'est
pas ivre, elle est peut-être folle.»
Elle avait parlé assez haut pour être entendue. Piquée par cette
insulte, Mme Ferraris répondit aussitôt:
«Je ne suis ni plus ivre ni plus folle que vous!
--Vraiment? reprit lady Montbarry. Alors vous êtes une insolente?
J'ai remarqué, en effet, que le peuple anglais est assez mal
appris; nous autres étrangers, nous nous en apercevons facilement
dans les rues. Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain. Je ne
saurais que vous dire. Ma femme de chambre est une maladroite de
vous avoir laissée entrer aussi facilement chez moi. Votre petit
air innocent l'aura trompée sans doute. Je me demande qui vous
êtes? Vous me nommez un courrier qui nous a quittés d'une manière
fort inconvenante. Était-il marié? Êtes-vous sa femme? Savez-vous
où il est?»
L'indignation de Mme Ferrons éclata aussitôt. Elle s'approcha du
canapé; dans sa rage elle n'avait plus peur de rien.
«Je suis sa veuve, et vous le savez bien, méchante femme que vous
êtes! Ah! ce fut une heure maudite que celle où miss Lockwood
recommanda mon mari comme courrier au lord!...»
Avant qu'elle eût pu ajouter une autre parole, lady Montbarry
sauta du canapé avec l'agilité d'une chatte, la saisit par les
épaules et la secoua avec la force et la frénésie d'une folle.
«Vous mentez! Vous mentez! Vous mentez!»
Elle la lâcha enfin et leva ses mains au ciel avec un geste de
désespoir sauvage.
«Mon Dieu! Est-ce possible? s'écria-t-elle, se peut-il que le
courrier soit entré chez nous grâce à cette femme.»
Elle revint soudain sur Mme Ferraris, et l'arrêta au moment où
elle allait sortir de la chambre.
«Restez ici, misérable! Restez ici, et répondez-moi! Si vous
criez: aussi vrai que le ciel est au-dessus de nos têtes, je vous
étrangle de mes propres mains. Asseyez-vous et n'ayez pas peur.
Imbécile! C'est moi qui ai peur, tellement peur que j'en perds
l'esprit. Avouez que vous avez menti quand vous avez prononcé le
nom de miss Lockwood! Non! Je ne croirais même pas vos serments;
je ne croirai personne, miss Lockwood exceptée. Où demeure-t-elle?
Dites-le-moi, misérable petit insecte, vous pourrez partir
ensuite.»
Toute tremblante, Mme Ferraris hésitait. Lady Montbarry la menaça
du geste, avec sa longue main maigre d'un blanc jaune, recourbée
comme les serres d'un oiseau de proie. Mme Ferraris recula et
finit par donner l'adresse. Lady Montbarry lui montra la porte
avec mépris. Puis changeant d'idée:
«Non! Pas encore! Vous diriez à miss Lockwood ce qui est arrivé,
elle pourrait refuser de me recevoir. Je vais y aller
immédiatement; vous viendrez avec moi jusqu'à la porte, pas plus
loin. Asseyez-vous, je vais sonner ma femme de chambre. Tournez
vous du côté de la porte, que votre vilaine figure ne me voie
pas.»
Elle sonna. La servante apparut,
«Mon manteau, mon chapeau, et vite!»
Elle apporta le manteau et le chapeau qui étaient dans la chambre
à coucher.
«Une voiture à la porte, et tâchez que je n'attende pas!»
La femme de chambre sortit. Lady Montbarry se regardait dans la
glace; elle se retourna encore une fois vers Mme Ferraris avec sa
vivacité féline.
«J'ai déjà l'air à moitié morte, n'est-ce pas? dit-elle avec un
sourire ironique. Donnez-moi votre bras.»
Elle prit le bras de Mme Ferraris, et quitta la chambre.
«Vous n'avez rien à craindre tant que vous m'obéirez, lui dit-elle
en descendant l'escalier. Vous me quitterez à la porte de miss
Lockwood et vous ne me reverrez jamais.»
Dans l'antichambre, elles rencontrèrent la propriétaire de
l'hôtel. Lady Montbarry lui présenta gracieusement sa compagne:
«Ma bonne amie, madame Ferraris; je suis bien heureuse de la
revoir!»
La propriétaire les accompagna toutes deux jusqu'à la porte. La
voiture attendait.
«Montez la première, ma chère madame Ferraris, dit milady; et
dites au cocher où il doit aller.»
La voiture se mit en marche. L'humeur changeante de lady Montbarry
changea encore. Avec une sorte de râle de désespoir, elle se jeta
dans le fond du cab. Perdue dans ses tristes réflexions,
s'occupant aussi peu de la femme qu'elle avait pliée à sa volonté
dé fer, que si elle n'eût pas été là, elle garda un silence
glacial, jusqu'à la maison de miss Lockwood. En un instant, elle
se réveilla de son apathie: elle ouvrit la portière de la voiture
et la referma sur Mme Ferraris, avant que le cocher eût sauté à
bas de son siège.
«Conduisez madame à un mille d'ici, chez elle, lui dit-elle en lui
tendant le prix de sa course.»
Un instant après elle avait frappé à la porte de la maison.
Elle entra; la porte se referma sur elle.
«Où faut-il aller, madame?» demanda le cocher.
Mme Ferraris porta la main à son front, essayant de rassembler ses
idées. Pouvait-elle laisser ainsi seule, sans défense, son amie,
sa bienfaitrice, à la merci de lady Montbarry? Elle se demandait
encore ce qu'elle allait faire, quand un homme s'arrêta à son tour
à la porte de miss Lockwood; se retournant par hasard, il vit
Mme Ferraris à la portière de la voiture:
«Venez-vous aussi chez miss Agnès?» demanda-t-il.
C'était Henry Westwick. À sa vue, elle joignit les mains en signe
de joie.
«Entrez, monsieur! cria-t-elle; entrez tout de suite. Cette
abominable femme est avec miss Agnès. Allez et protégez-la!
--Quelle femme?» demanda Henry.
La réponse le frappa littéralement de stupeur. Quand il entendit
prononcer le nom détesté de lady Montbarry, il fixa Mme Ferraris
avec un regard plein d'étonnement et d'indignation.
«J'y vais!» fut tout ce qu'il put dire.
Il frappa à la porte de la maison et entra à son tour.