Il fut un temps où l'homme, à l'affût de toutes les médisances
recherchait la société des femmes. Maintenant l'homme fait mieux:
il va à son cercle et entre dans le fumoir.
Le docteur Wybrow alluma donc son cigare et regarda autour de lui:
ses semblables étaient réunis en conclave. La salle était pleine,
mais la conversation encore languissante. Le docteur, sans s'en
douter y apporta l'entrain qui y manquait. Quand il eut demandé si
quelqu'un connaissait la comtesse Narona, il lui fut répondu par
une sorte de _tolle _général indiquant l'étonnement. Jamais, telle
était du moins l'opinion du conclave, jamais on n'avait encore
fait une question aussi absurde! Tout le monde, au moins toute
personne ayant la plus petite place dans ce qu'on appelle la
société, connaissait la comtesse Narona. Une aventurière à la
réputation européenne aussi noire que possible, d'ailleurs, tel
fut en trois mots le portrait de cette femme au teint pâle et aux
yeux étincelants. Puis, passant aux détails, chaque membre du
cercle ajouta un souvenir scandaleux à la liste de ceux qu'on
attribuait à la comtesse. Il était douteux qu'elle fût réellement
ce qu'elle prétendait être, une grande dame dalmatienne. Il était
douteux qu'elle eût jamais été mariée au comte dont elle
prétendait être la veuve. Il était douteux que l'homme qui
l'accompagnait dans ses voyages, sous le nom de baron Rivar, et en
qualité de frère, fût véritablement son frère. On prétendait que
le baron était un joueur connu dans tous les tapis verts du
continent. On prétendait que sa soi-disant soeur avait été mêlée à
une cause célèbre relative à un empoisonnement, à Vienne;--
qu'elle était connue à Milan comme une espionne de l'Autriche;--
que son appartement à Paris avait été dénoncé à la police comme un
véritable tripot, et que son apparition récente en Angleterre
était le résultat naturel de cette dernière découverte. Un seul
membre de l'assemblée des fumeurs prit la défense de cette femme
si gravement outragée, et déclara que sa réputation avait été
cruellement et injustement noircie. Mais cet homme était un
avocat, son intervention ne servit à rien; on l'attribua
naturellement à l'amour de la contradiction qu'éprouvent tous les
gens de son métier. On lui demanda ironiquement ce qu'il pensait
des circonstances à la suite desquelles la comtesse en était
arrivée à promettre sa main; il répondit d'une manière très
caractéristique, qu'il pensait que les circonstances auxquelles on
faisait allusion n'avaient rien que de fort honorable pour les
deux personnes qui y étaient intéressées, et qu'il regardait le
futur mari de la dame comme un homme des plus heureux et des plus
dignes d'envie. Le docteur provoqua alors un nouveau cri
d'étonnement en demandant le nom de la personne que la comtesse
allait épouser.
Tous ses amis du fumoir déclarèrent à l'unanimité que_ _le célèbre
médecin devait être un frère de la Belle au Bois-Dormant, et qu'il
venait à peine de se réveiller d'une léthargie de vingt ans.
C'était parfait de dire qu'il était tout à sa profession et qu'il
n'avait ni le temps ni le goût de ramasser dans les dîners ou dans
les bals les bouts de conversations qui arrivaient à ses oreilles;
mais un homme qui ne savait pas que la comtesse Narona avait
emprunté de l'argent à Hombourg à lord Montbarry, et l'avait
ensuite amené à lui faire une proposition de mariage, n'avait
probablement jamais entendu parler non plus de lord Montbarry
lui-même. Les plus jeunes membres du cercle, amis de la plaisanterie,
envoyèrent le domestique chercher un dictionnaire de la noblesse
et lurent pour le docteur, à haute voix, la généalogie de la
personne en question, l'agrémentant de commentaires variés qu'ils
y intercalaient à l'usage du docteur.
_Herbert John Westwick. _Premier baron Montbarry, de Montbarry,
comté du roi en Irlande. Créé pair pour des services militaires
distingués dans les Indes. Né en 1812. «Âgé de quarante-huit ans,
docteur.» En ce moment non marié. «Sera marié la semaine
prochaine, docteur, à la délicieuse créature dont nous avons
parlé.» Héritier présomptif: le frère cadet de Sa Seigneurie,
Stephen Robert, marié à Ella, la plus jeune fille du révérend
Silas Marden, recteur de Rumigate, a trois filles de son mariage.
Les plus jeunes frères de Sa Seigneurie, Francis et Henry, non
mariés. Soeurs de Sa Seigneurie, lady Barville, mariée à sir
Théodore Barville, Bart; et Anne, veuve de feu Peter Narbury,
esq., de Narbury Cross. «Retenez bien, docteur, la famille de sa
Seigneurie. Trois frères Westwick, Stephen, Francis et Henry; et
deux soeurs, lady Barville et Mrs Narbury. Pas un des cinq ne sera
présent au mariage, et il n'en est pas un des cinq qui ne fera
tout son possible pour l'empêcher, si la comtesse en donne le
moindre prétexte. Ajoutez à ces membres hostiles de la famille une
autre parente offensée qui n'est pas mentionnée dans le
dictionnaire, une jeune demoiselle.»
Un cri soudain de protestation partant de tous les côtés de la
salle arrêta la révélation qui allait suivre et délivra le docteur
d'une plus longue persécution.
«Ne dites pas le nom de la pauvre fille; c'est de fort mauvais
goût de plaisanter sur ce qui lui est arrivé; elle s'est conduite
fort bien, malgré les honteuses provocations auxquelles elle a été
en butte; il n'y a qu'une excuse pour Montbarry: il est fou ou
imbécile.»
C'est en ces termes ou à peu près que chacun s'exprima. En causant
intimement avec son plus proche voisin, le docteur découvrit que
la dame de laquelle on causait lui était déjà connue par la
confession de la comtesse: c'était la personne abandonnée par lord
Montbarry. Son nom était Agnès Lockwood. On disait qu'elle était
de beaucoup supérieure à la comtesse et qu'elle était en outre de
quelques années moins âgée. Faisant d'ailleurs toutes les réserves
possibles sur les mauvaises actions que les hommes commettent
chaque jour dans leurs relations avec les femmes, la conduite de
Montbarry semblait des plus blâmables. Sur ce point, chacun était
d'accord, y compris l'avocat.
Aucun d'entre eux ne put ou ne voulut se souvenir des monstrueux
exemples qu'il y a de l'influence irrésistible que certaines
femmes ont sur les hommes, en dépit de leur laideur. Les membres
du cercle qui s'étonnaient le plus du choix de Montbarry étaient
justement ceux que la comtesse, malgré son défaut de beauté, eût
très aisément fascinés si elle eût voulu s'en donner la peine.
Pendant que le mariage de la comtesse était encore le pivot de la
conversation, un membre du cercle entra dans le fumoir. Son
apparition fit faire aussitôt un silence absolu. Le voisin du
docteur Wybrow lui dit tout bas:
«Le frère de Montbarry, Henry Westwick?»
Le nouveau venu regarda lentement autour de lui en souriant
amèrement:
«Vous parlez de mon frère? dit-il. Ne faites pas attention à moi.
Aucun de vous ne peut avoir pour lui plus de mépris que je n'en ai
moi-même. Continuez, messieurs, continuez!»
Un seul des assistants prit le nouveau venu au mot. C'était
l'avocat qui avait déjà tenté la défense de la comtesse.
«Je reste donc seul de mon opinion, dit-il, mais je n'ai pas honte
de la répéter devant qui que ce soit. Je considère la comtesse
Narona comme fort injustement soupçonnée. Pourquoi ne deviendrait-elle
pas la femme de lord Montbarry? Qui de nous peut dire qu'elle
fait une spéculation, par exemple, en l'épousant?»
Le frère de Montbarry se retourna brusquement vers celui qui
venait de parler:
«Moi je le dis!» répliqua-t-il.
La réponse aurait pu désarçonner certaines gens, mais l'avocat
resta impassible et continua à défendre le terrain qu'il avait
choisi.
«Je crois que je suis dans le vrai, reprit-il en disant que le
revenu de Sa Seigneurie est plus que suffisant pour fournir à ses
besoins sa vie durant; j'ajoute que c'est un revenu provenant
presque entièrement de propriétés en terres situées en Irlande et
dont chaque arpent est substitué».
Le frère de Montbarry fit un signe d'assentiment pour faire
comprendre qu'il n'y avait pas d'objection possible sur ce point.
«Si Sa Seigneurie décède en premier, continua l'avocat, on m'a dit
que le seul legs qu'il peut faire à sa veuve consiste en fermages
sur la propriété, ne s'élevant pas à plus de 400 livres par an.
Ses pensions, ses retraites, c'est un fait bien connu, s'éteignent
avec lui.
«Quatre cents livres par an, voilà donc tout ce qu'il peut donner
à la comtesse, s'il la laisse veuve.
--Quatre cents livres par an, ce n'est pas tout. Mon frère a
assuré sa vie pour 10, 000 livres qu'il a léguées à la comtesse au
cas où il mourrait avant elle.»
Cette déclaration produisit un certain effet. Chacun se regarda en
répétant ces trois mots:--Dix mille livres! Poussé au pied du
mur, le notaire fit un dernier effort pour défendre sa position.
«Puis-je vous demander qui a fait de cet arrangement une condition
du mariage? dit-il; ce n'est sûrement pas la comtesse elle-même?
--C'est le frère de la comtesse, ce qui revient absolument au
même, répondit Henry Westwick.»
Après cela, il n'y avait plus à discuter, au moins tant que le
frère de Montbarry serait présent. La conversation changea donc,
et le médecin rentra chez lui.
Mais sa curiosité malsaine sur la comtesse n'était pas encore
satisfaite. Dans ses moments de loisir, il pensait à la famille de
lord Montbarry et se demandait si elle réussirait en définitive à
empêcher le mariage. Chaque jour il se prenait à désirer connaître
le malheureux à qui on avait ainsi tourné la tête. Chaque jour,
durant le court espace de temps qui devait s'écouler avant le
mariage, Il se rendit au cercle pour tâcher d'apprendre quelques
nouvelles. Rien ne s'était passé, c'est tout ce que l'on savait au
cercle. La position de la comtesse était toujours inébranlable:
lord Montbarry voulait plus que jamais épouser cette femme. Tous
deux étaient catholiques, le mariage devait être célébré à la
chapelle de la place d'Espagne. Voilà tout ce que le docteur
apprit de nouveau.
Le jour de la cérémonie, après avoir lutté quelques instants avec
lui-même, il se décida à sacrifier pour un jour ses malades et
leurs guinées, et se dirigea, sans en rien dire vers la chapelle.
Sur la fin de sa vie, il entrait en colère quand quelqu'un lui
rappelait sa conduite ce jour-là!
Le mariage fut, pour ainsi dire, secret. Une voiture fermée
attendait à la porte de l'église; quelques personnes appartenant
pour la plupart à la basse classe, et presque toutes de vieilles
femmes, étaient éparpillées dans l'intérieur de l'église. Le
docteur aperçut cependant quelques rares visages de quelques-uns
des membres du cercle, attirés comme lui par la curiosité. Quatre
personnes seulement étaient devant l'autel: la mariée, le marié et
leurs deux témoins. Un de ces derniers était une vieille femme,
qui pouvait passer pour la camériste ou la dame de compagnie de la
comtesse; l'autre était sans aucun doute son frère, le baron
Rivar. Toutes les personnes faisant partie de la noce, la mariée
elle-même, portaient leurs costumes habituels du matin. Lord
Montbarry était un homme d'âge moyen, au type militaire, n'ayant
rien de remarquable ni dans la démarche, ni dans la physionomie.
Le baron Rivar, lui, était la personnification d'un autre type
bien connu. On rencontre à Paris presque à chaque pas, sur les
boulevards, ces moustaches cirées en pointes, ces yeux hardis, ces
cheveux noirs frisés et épais, en un mot cette tête portée
arrogamment; il ne ressemblait en rien à sa soeur.
Le prêtre qui officiait était un pauvre bon vieillard remplissant
les devoirs de son ministère avec une sorte de résignation et
ressentant des douleurs rhumatismales chaque fois qu'il était
obligé de s'agenouiller.
La personne sur qui aurait dû se concentrer toute la curiosité des
assistants, la comtesse, souleva son voile au commencement de la
cérémonie; mais sa robe, d'une extrême simplicité, n'appelait pas
longtemps les regards. Jamais mariage ne fut moins intéressant et
plus bourgeois que celui-là. De temps en temps le docteur jetait
un coup d'oeil vers la porte, comme s'il attendait la subite
intervention de quelqu'un qui viendrait révéler un terrible secret
et s'opposer à la continuation de la cérémonie. Rien de semblable
n'arriva, rien d'extraordinaire, rien de dramatique.
Étroitement liés l'un à l'autre par un éternel serment, les deux
époux disparurent suivis de leurs témoins, pour aller signer sur
le registre à la sacristie; cependant le docteur attendait
toujours et continuait à nourrir l'espoir obstiné qu'un événement
inattendu et important devait certainement arriver.
Mais le temps passa et le couple uni rentra dans l'église, se
dirigeant cette fois vers la porte.
Le docteur, afin de n'être pas vu, essaya de se cacher; à sa
grande surprise, la comtesse l'aperçut. Il l'entendit dire à son
mari:
«Un moment, je vous prie, je vois un ami,»
Lord Montbarry s'inclina et attendit. Elle s'avança alors vers le
docteur, lui prit la main et la serra convulsivement. Ses grands
yeux noirs, pleins d'éclat, brillaient à travers son voile.
«Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin!» lui
dit-elle; puis elle retourna auprès de son mari.
Avant que le docteur ait pu se remettre et la suivre, lord et lady
Montbarry étaient dans leur voiture et les chevaux marchaient
déjà.
À la porte de l'église étaient trois ou quatre membres du cercle
qui, comme le docteur Wybrow, n'avaient assisté à la cérémonie que
par curiosité. Près d'eux se tenait le frère de la mariée,
attendant seul. Son intention évidente était de voir l'homme à qui
sa soeur avait parlé. Son regard insolent fixait le docteur d'un
air étonné, mais cela ne dura qu'un instant; le regard s'éclaircit
soudain et le baron souriant avec une courtoisie charmante, salua
l'ami de sa soeur et s'en alla.
Les membres du cercle formèrent un petit groupe sur les marches de
l'église et commencèrent à causer: du baron d'abord.
«Quel coquin de mauvaise mine!»
Ils passèrent à Montbarry.
«Est-ce qu'il va emmener cette horrible femme avec lui en Irlande?
Certainement non! Il n'ose plus regarder en face ses fermiers, ils
savent tous l'histoire d'Agnès Lockwood.
--Eh bien, où ira-t-il?
--En Écosse.
--Aimera-t-elle ce pays-là?
--Oh! Pour une quinzaine seulement; ils reviendront ensuite à
Londres et partiront à l'étranger.
--Parions qu'ils ne reviendront jamais en Angleterre:
--Qui sait?
--Avez-vous vu comme elle a regardé Montbarry au commencement de
la cérémonie quand elle a été obligée de soulever son_ _voile? À
sa place je me serais sauvé. L'avez-vous vu, docteur?»
Mais le docteur se souvenait maintenant de ses malades, et il en
avait assez de tous ces bavardages. Il suivit donc l'exemple du
baron Rivar et s'en alla.
--Un pas de plus, vous voyez, vers le commencement de la fin, se
répétait-il à lui-même en rentrant chez lui. Quelle fin?