«Je suis veuve, monsieur, c'est un fait: je vais me remarier,
c'est encore un fait».
Elle s'arrêta et sourit à quelque pensée qui lui traversa
l'esprit. Ce sourire fit mauvaise impression sur le docteur
Wybrow: il avait quelque chose de triste et de cruel à la fois, il
se dessina lentement sur ses lèvres et disparut soudain.
Le docteur se demanda s'il avait bien fait de céder à son premier
mouvement. Il songea avec un certain regret à ses malades qui
l'attendaient.
La dame continua:
«Mon prochain mariage, dit-elle, se rattache à une circonstance
assez délicate. Le gentleman dont je dois être la femme était
engagé à une autre personne, quand le hasard fit qu'il me
rencontra à l'étranger. Cette personne, faites bien attention, est
de sa famille. C'est sa cousine. Je lui ai innocemment volé son
fiancé, j'ai détruit toutes les espérances de sa vie. Innocemment,
dis-je, parce qu'il ne m'a révélé son engagement antérieur
qu'après que je lui ai eu moi-même accordé ma main. Quand nous
nous revîmes en Angleterre, et quand il craignit sans doute que
l'affaire ne vînt à ma connaissance, il m'avoua la vérité.
Naturellement je fus indignée. Il avait une excuse toute prête: il
me montra une lettre de sa cousine lui rendant sa parole. Je n'ai
jamais rien lu de plus noble, d'un esprit plus élevé. J'en
pleurai, moi, qui n'ai pas trouvé de larmes à verser sur mes
propres douleurs! Si la lettre lui avait laissé l'espoir d'être
pardonné, j'aurais positivement refusé de l'épouser. Mais la
fermeté de cette lettre sans colère, sans un mot de reproche,
faisant au contraire des souhaits pour son bonheur, la fermeté
dont elle était empreinte ne pouvait lui laisser d'espoir. Il me
supplia d'avoir pitié de lui, de ne pas oublier son amour pour
moi. Vous savez ce que sont les femmes. Moi aussi j'eus le coeur
tendre, je donnai mon consentement, et dans huit jours--je
tremble quand j'y songe--nous serons mariés.»
Elle tremblait réellement; elle fut obligée de s'arrêter quelques
instants avant de reprendre. Le docteur, attendant toujours la
révélation de quelque fait important, commençait à craindre
d'avoir à subir un long récit.
«Pardonnez-moi, madame, dit-il, de vous rappeler que j'ai des
personnes souffrantes qui attendent _ma _visite; plus vite vous
arriverez au but, mieux cela vaudra pour mes malades et pour moi».
L'étrange sourire si triste et si froid reparut sur les lèvres de
l'inconnue:
«Rien de ce que je dis n'est inutile, vous le verrez vous-même
dans un moment.»
Elle continua en ces termes:
«Hier,--ne craignez pas une longue histoire, monsieur,--hier
même, je venais de prendre part à un de vos _lunch _anglais,
lorsqu'une dame qui m'était tout à fait inconnue arriva. Elle
était en retard: nous avions déjà quitté la table, nous étions
dans le salon. Elle prit par hasard une chaise à côté de la
mienne; on nous présenta l'une à l'autre. Je connaissais son nom,
elle connaissait aussi le mien. C'était la femme à laquelle
j'avais volé son fiancé, la femme qui avait écrit la lettre dont
je vous ai parlé. Écoutez, maintenant! vous vous êtes montré
impatient parce que je ne vous ai pas intéressé jusqu'à présent;
si je vous ai donné quelques détails, c'était pour vous prouver
que je n'ai jamais eu contre cette dame le moindre sentiment
d'hostilité. J'avais pour elle de la sympathie, je l'admirais
presque, je n'avais donc rien à me reprocher à son égard. Retenez-le
bien, c'est fort important, comme vous le verrez tout à
l'heure. Quant à elle, je sais que les circonstances qui ont dicté
ma conduite lui ont été expliquées dans tous leurs détails, je
sais qu'elle ne me blâme en aucune façon. Et maintenant que vous
savez tout, expliquez-moi, si vous le pouvez, pourquoi, quand je
me suis levée et que mes yeux ont rencontré les siens, pourquoi
j'ai senti un manteau de glace m'envelopper, un frisson parcourir
mes membres, une peur mortelle s'abattre sur moi pour la première
fois de ma vie».
Le docteur commençait à s'intéresser au récit.
«Y avait-il donc, demanda-t-il, dans l'air ou dans l'attitude de
cette dame quelque chose qui ait pu vous frapper?
--Rien, répondit-on brusquement. Voici son portrait: une Anglaise
comme elles le sont toutes, avec des yeux bleus, froids et clairs,
le teint rosé, les manières pleines de politesse et de froideur,
la bouche grande et réjouie, des joues et un menton gros, et c'est
tout.
--Quand vos yeux se sont rencontrés, y avait-il dans son regard
une expression quelconque qui vous ait frappée?
--Je n'y ai découvert que la curiosité bien naturelle de voir la
femme qui lui avait été préférée, et peut-être aussi quelque
étonnement de ne pas la trouver plus belle et plus charmante: ces
deux sentiments, contenus dans les limites des convenances du
monde, sont les seuls que j'aie pu deviner; ils n'ont du reste
fait que paraître et disparaître. En proie à une horrible
agitation, toutes mes facultés se troublaient; si j'avais pu
marcher, je me serais précipitée hors de la chambre, tant cette
femme me faisait peur. Mais c'est à peine si je pus me lever, je
tombai à la renverse sur ma chaise, regardant toujours ces yeux
bleus et calmes qui me fixaient alors avec une douce expression de
surprise, et cependant j'étais là comme un oiseau fasciné par un
serpent. Son âme plongeait dans la mienne, l'enveloppant d'une
crainte mortelle. Je vous dis mon impression telle que je l'ai
ressentie, dans toute son horreur et dans toute sa folie. Cette
femme, j'en suis sûre, est destinée, sans le savoir, à être le
mauvais génie de ma vie. Ses yeux limpides ont découvert en moi
des germes de méchanceté cachée que je ne connaissais pas moi-même
jusqu'au moment où je les ai sentis tressaillir sous son regard. À
partir d'aujourd'hui, si dans ma vie je commets des fautes, si je
me laisse entraîner au crime, c'est elle qui m'en fera payer la
peine involontairement, je le crois; mais involontairement ou non,
ce sera elle. En un instant, toutes ces pensées traversèrent mon
esprit et se peignirent sur mes traits. Cette bonne créature
s'inquiéta de moi. «La chaleur étouffante de cette pièce vous a
fait mal, voulez-vous mon flacon?» me dit-elle doucement, puis je
ne me souviens plus de rien. J'étais évanouie. Quand je repris
connaissance, tout le monde était parti; seule la maîtresse de la
maison était avec moi. Je ne pus tout d'abord prononcer une
parole; l'impression terrible que j'ai essayé de décrire me revint
aussi violente que quand je la ressentis. Dès que je pus parler,
je la suppliai de me dire toute la vérité sur la femme que j'avais
supplantée, j'avais un faible espoir que sa bonne réputation ne
fût pas réellement méritée, que sa lettre fût une adroite
hypocrisie; enfin j'espérais qu'elle nourrissait contre moi une
haine soigneusement cachée.
Non! La personne à qui je m'adressais avait été son amie
d'enfance, elle la connaissait aussi bien que si elle eût été sa
soeur, elle m'affirma qu'elle était aussi bonne, aussi douce,
aussi incapable de haïr que la sainte la plus parfaite qui ait
jamais été. Mon seul, mon unique espoir m'échappait donc. J'aurais
voulu croire que ce que j'avais éprouvé en présence de cette femme
était un avertissement de me tenir en garde contre elle, comme
contre un ennemi; après ce qu'on venait de m'en dire, cela était
impossible. Il me restait encore un effort à faire, je le fis.
J'allai chez celui que je dois épouser lui demander de me rendre
ma parole. Il refusa, Je déclarai que, malgré tout, je voulais
rompre. Il me fit voir alors des lettres de ses soeurs, des
lettres de ses frères et de ses meilleurs amis; toutes
l'engageaient à bien réfléchir avant de faire de moi sa femme;
toutes répétant les bruits qui ont couru sur moi à Paris, à Vienne
et à Londres, autant de mensonges infâmes. «Si vous refusez de
m'épouser, me dit-il, c'est que vous reconnaîtrez que ces bruits
sont fondés. Vous avouerez que vous avez peur d'affronter le monde
à mon bras.» Que pouvais-je répondre? Il n'y avait pas à discuter.
Il avait pleinement raison; si je persistais dans mon refus,
c'était l'entière destruction de ma réputation. Je consentis donc
à ce que le mariage ait lieu, comme nous l'avions arrêté, et je le
quittai. C'était hier. Je suis ici, toujours avec mon idée fixe:
cette femme est appelée à avoir une influence fatale sur ma vie.
Je suis ici et je pose la seule question que j'aie à faire, au
seul homme qui puisse y répondre. Pour la dernière fois, monsieur,
que suis-je? Un démon qui a vu l'ange vengeur ou une pauvre folle
trompée par l'imagination déréglée d'un esprit en délire?»
Le docteur Wybrow se leva de sa chaise pour terminer l'entretien.
Il était fortement et péniblement impressionné par ce qu'il avait
entendu.
À mesure qu'il avait écouté ce récit, la conviction qu'il était en
face d'une méchante femme s'était ancrée dans son esprit. Il
essaya, mais en vain, de la regarder comme une personne à_
_plaindre, comme une malheureuse femme d'une imagination sensible
et maladive sentant se développer les germes du mal que nous avons
tous en nous, et essayant réellement de réagir contre cette fatale
influence, et d'ouvrir son coeur aux conseils du bien. Mais une
mauvaise pensée lui souffla ces mots aussi distinctement que s'il
l'eût entendu à son oreille: Fais attention, tu crois trop en
elle.
«Je vous ai déjà donné mon opinion, dit-il; il n'y a chez vous
aucun symptôme de dérangement d'esprit présent ou à venir qu'un
médecin puisse découvrir; un médecin, vous m'entendez bien. Quant
aux impressions que vous m'avez confiées, tout ce que je puis vous
dire, c'est que vous êtes, je crois, dans un cas où l'on a plus
besoin de conseils s'appliquant à l'âme qu'au corps. Soyez
certaine que ce que vous m'avez dit dans ce cabinet n'en sortira
pas. Votre confession restera secrète, je vous l'affirme.»
Elle l'écouta avec une sorte de résignation soumise jusqu'à la
fin.
«Est-ce là tout? demanda-t-elle.
--C'est tout, répondit-il.
--Permettez-moi de vous remercier, monsieur, reprit-elle en
mettant un petit rouleau d'argent sur la table». Elle se leva. Ses
yeux noirs et brillants avaient une expression de désespoir si
poignant et si horrible dans leur plainte silencieuse, que le
docteur détourna la tête, incapable d'en supporter la vue. L'idée
de garder non seulement de l'argent, mais même une chose qui lui
eût appartenu, ou à laquelle elle eût touché, lui était
insupportable. Soudain, toujours sans la regarder, il lui tendit
le rouleau en disant:
«Reprenez-le, je ne veux pas être payé.»
Elle, sans faire attention, sans entendre, les yeux toujours levés
au ciel se parlant à elle-même, s'écria:
«Attendons la fin, car j'ai fini avec la lutte; je me soumets.»
Elle rabattit son voile sur son visage, salua le docteur et quitta
le cabinet.
Il sonna, la reconduisit jusqu'à l'antichambre, et, comme le
domestique refermait la porte derrière elle, un éclair de
curiosité indigne de lui et en même temps irrésistible traversa
l'esprit du docteur. C'est en rougissant qu'il dit à son
domestique:
«Suivez-la chez elle, et sachez son nom.»
Pendant un instant le serviteur regarda le maître, se demandant
s'il en croirait ses oreilles. Le docteur Wybrow le fixa en
silence. Le domestique comprit ce que ce silence signifiait, il
prit son chapeau et s'élança dans la rue. Le docteur rentra dans
son cabinet. À peine y fut-il qu'un changement subit se fit en
lui. Cette femme avait-elle donc apporté chez lui une épidémie de
mauvais sentiments. Y avait-il déjà succombé?
Quel besoin avait-il de se rabaisser aux yeux de son propre
domestique? Sa conduite était indigne d'un honnête homme; d'un
homme qui l'avait fidèlement servi depuis des années, il venait de
faire un espion!
Irrité à cette seule pensée, il courut à l'antichambre et en
ouvrit la porte. Le domestique avait disparu; il était trop tard
pour le rappeler. Il ne lui restait qu'un moyen d'oublier le
mépris qu'il se sentait pour lui-même: le travail. Il monta en
voiture et fit ses visites à ses malades.
Si ce fameux médecin avait pu détruire sa réputation, il l'aurait
fait cet après-midi même. Jamais encore il ne s'était montré si
peu soigneux de ses malades. Jamais encore il n'avait remis au
lendemain l'ordonnance qui aurait dû être écrite à l'instant même,
le diagnostic qui aurait dû être donné instantanément. Il rentra
chez lui de meilleure heure que de coutume, fort mécontent.
Le domestique était de retour. Le docteur Wybrow n'osait plus le
questionner; mais avant d'être interrogé, il rendit compte du
résultat de sa mission.
«La dame s'appelle la comtesse Narona. Elle demeure à...»
Sans en entendre davantage, le docteur fit un signe de tête comme
pour remercier et entra dans son cabinet. L'argent qu'il avait
refusé était encore sur la table, dans son petit rouleau de papier
blanc. Il le mit sous une enveloppe qu'il cacheta: il le destinait
au tronc pour les pauvres du bureau de police voisin; puis,
appelant le domestique, il lui donna l'ordre de le porter au
magistrat dès le lendemain matin. Fidèle à ses devoirs, le
domestique fit la question accoutumée:
«Monsieur dîne-t-il chez lui aujourd'hui?»
Après un moment d'hésitation, le docteur dit:
«Non, je vais dîner au cercle.»
De toutes les qualités morales, celle qui se perd le plus
facilement est sans contredit la conscience. L'esprit humain, dans
certains cas, n'a pas de juge plus sévère qu'elle; dans d'autres,
au contraire, l'esprit et la conscience sont au mieux ensemble et
vivent en harmonie comme deux complices. Quand le docteur Wybrow
sortit de chez lui pour la seconde fois, il ne chercha même pas à
se cacher à lui-même que la seule raison pour dîner au cercle
était de chercher à savoir ce que le monde disait de la comtesse
Narona.