fenêtre.
--Au nom du roi, ouvrez, disait une voix dans la rue.
Et plusieurs coups ébranlèrent la porte.
--Ciel! s'écria Sainte-Croix, à qui en veut-on?
--Chut! écoutez, dit la marquise en posant sa main sur la bouche de son
amant.
On entendit en effet, la voix de l'hôte du cabaret du _More-qui-Trompe_;
il avait ouvert une petite fenêtre, et parlementait avec les gens du
dehors.
--Qui êtes-vous? demandait-il.
--Ouvrez, au nom du roi! répondait-on.
--Oh! continuait la voix de maître Hugonnet, je vous connais, je ne me
laisserai pas prendre à votre piège; vous êtes des ivrognes qui voulez
entrer boire chez moi: je n'ai plus de vin à pareille heure; allez vous
coucher; bonsoir!
--Mort de Dieu! ouvriras-tu, hôtelier du diable? répétait-on du dehors.
--Au nom du roi, ouvrez-vous? reprenait une autre voix, votre
hésitation pourrait vous coûter cher.
--Soit, reprit maître Hugonnet, je vais descendre retirer les barres;
prenez un peu de patience. Mais si vous me trompez, par saint Leu, mon
patron, j'irai quérir le guet... Donc, attendez un instant et ne vous en
prenez pas à la porte d'une honnête maison.
Terrible était, durant cette courte scène, l'anxiété des deux amants.
Ivre de fureur, Sainte-Croix tournait autour du salon comme un tigre
captif; on eût dit qu'il cherchait une issue, comme si le feu de ses
regards eût pu faire s'entr'ouvrir la muraille pour lui livrer passage.
La marquise, elle, était restée debout près de la fenêtre. Le front
appuyé sur la vitre, elle s'efforçait de voir les gens qui assiégeaient
le cabaret.
A ce moment, maître Hugonnet, suivi de La Chaussée, tout effaré, parut à
la porte de l'appartement.
--Les gens du roi sont en bas, monsieur le chevalier, dit-il, que
faut-il faire?
--Sur ta vie, s'écria Sainte-Croix, je te défends d'ouvrir!
--Ils enfonceront la porte, objecta La Chaussée.
--J'en ai terriblement peur, dit Hugonnet. Ah! quel scandale pour une
honnête maison comme la mienne.
--Sûr, grommela La Chaussée, c'est à monsieur le chevalier qu'on en
veut.
--Comment! hôtelier de malheur, exclama Sainte-Croix, tu n'as pas une
autre issue pour nous faire échapper?
--Hélas! non, répondit tristement Hugonnet.
Et comme on continuait à frapper:
--Je vais ouvrir, dit-il; il pourrait m'arriver malheur.
Et il fit mine de sortir.
--Allez, mon ami, dit la marquise, laissez-nous.
Hugonnet se retira, suivi de La Chaussée. On frappait toujours.
--Si vous n'ouvrez, poursuivait-on, nous allons jeter bas la porte de
cette caverne infâme...
A cette voix, la marquise demeura comme pétrifiée.
--Entendez-vous? dit-elle à Sainte-Croix...
--Nous nous défendrons, dit le chevalier. En même temps, il roulait près
de la porte et entassait les uns sur les autres tous les meubles de
l'appartement.
--C'est inutile, mon ami; la voix que je viens d'entendre est celle de
mon père, nous sommes perdus.
--Oh! pas encore, fit Sainte-Croix que la fureur transportait.
--Bien perdus, reprit la marquise avec un calme étrange et terrible,
perdus! C'est la honte, le déshonneur, le couvent!
C'est notre séparation. O mon ami! c'est ma mort!
--Oh! malédiction! hurla Sainte-Croix; et personne pour nous défendre,
personne pour nous sauver!
--Vous vous trompez, chevalier, il y a moi, dit une voix qui paraissait
sortir de la muraille.
Sainte-Croix et la marquise se retournèrent épouvantés.
Un des panneaux de la boiserie avait pivoté sur lui-même, démasquant une
issue secrète, et dans l'encadrement se tenait debout Reich de
Penautier.
--Misérable! s'écria Sainte-Croix, tu nous as trahis!
Aveuglé par la colère, il avait, plus prompt que la foudre, tiré son
épée, et s'était précipité sur le financier d'église.
Par un brusque retrait, Penautier évita le coup.
--Malpeste! dit-il tranquillement, vous n'y allez pas de main morte,
chevalier.
--Comment vous trouvez-vous ici, monsieur? interrogea la marquise.
--C'est mon secret, madame, mais que vous importe, puisque je viens vous
sauver.
--Est-il possible! s'écria Sainte-Croix.
Pour toute réponse, Penautier s'effaça le long de la boiserie, et
offrant la main à la jeune femme:
--Passez, madame la marquise, dit-il avec une galanterie aussi
tranquille que s'il eût été dans une salle de bal.
--Mais lui, fit Madeleine en désignant le chevalier.
--Il restera pour assurer notre retraite.
--Oh! s'il allait lui arriver malheur!
--Le pis, dit Penautier, est qu'il soit arrêté.
--Arrêté! répéta la marquise avec effroi.
--N'ayez souci de moi, Madeleine, et puisque cette voie de salut vous
est ouverte, partez, au nom du ciel, partez!
--Le chevalier a raison, reprit le financier, le temps presse, venez,
madame.
La jeune femme s'élança au cou de son amant.
--Mais comment saurai-je?...
--Un nœud à ce mouchoir que vous portera La Chaussée, vous dira que
je suis à la Bastille; deux, hors de Paris; trois, hors de France.
--Encore une fois, partons! s'écria Penautier; on monte...
Et arrachant la jeune femme aux étreintes de son amant, il l'emporta
presque dans le passage secret.
Le panneau tourna de nouveau, toute trace d'issue disparut.
Il était temps, on heurtait à la porte.
Sainte-Croix n'attendit pas que des sommations fussent réitérées:
s'enveloppant de son manteau, enfonçant son feutre sur son front, et
s'assurant que son épée jouait bien dans le fourreau, il marcha droit à
la porte et l'ouvrit.
Il se trouva face à face avec Desgrais.
Quatre sergents suivaient leur chef. Dans la pénombre du couloir, le
lieutenant civil et ses deux fils attendaient en groupe.
Enfin, sur les dernières marches de l'escalier, deux agents
surveillaient La Chaussée.
Sainte-Croix prit l'offensive:
--Que voulez-vous, monsieur? demanda-t-il à Desgrais d'un ton hautain et
impératif.
--Et d'abord, répliqua l'exempt sans se laisser intimider, veuillez
répondre à mes questions.
--J'écoute, dit le jeune homme, se faisant visiblement violence pour
conserver son sang-froid.
--Êtes-vous bien le chevalier Guadin de Sainte-Croix?
--C'est moi-même.
--Capitaine au régiment de Tracy?
--Oui.
--Alors livrez-nous passage, il y a dans cette chambre quelqu'un à qui
nous avons affaire.
Le chevalier haussa les épaules.
--Vous vous trompez, mon maître, dit-il, il n'y a personne.
--Il ment, fit une voix dans le couloir.
Cette voix était celle de M. Dreux d'Aubray.
--Il ment, continua le vieillard, mais cette ruse ne sauvera pas sa
complice. Entrez donc, messieurs, et faites votre devoir.
Un éclair de haine passa dans le regard de Sainte-Croix et alla frapper
le lieutenant entre ses deux fils.
--Je ne sais ce que prétend celui qui m'accuse de mensonge et qui se
cache là-bas, fit Sainte-Croix avec un sang-froid merveilleusement joué.
En tout autre temps, en tout autre lieu, je saurais bien le faire
repentir de son imprudente parole. Mais on doit le respect aux ordres du
roi, et vous avez un ordre, n'est-il pas vrai, monsieur?
--Le voici, monsieur, fit Desgrais en exhibant un parchemin.
Sainte-Croix, qui ne démasquait pas la porte, parcourut minutieusement
le papier.
--Mais qu'attendez-vous: donc? criait le lieutenant civil, entrez,
entrez!
Sainte-Croix calcula que la marquise et Penautier devaient être hors de
danger, et qu'on pouvait impunément forcer le passage secret, si ou
venait par hasard à le découvrir: il se recula de deux pas, et dit
ironiquement aux sergents:
--Faites ce qu'on vous dit, messieurs, entrez.
Desgrais se rua le premier. En un instant tous les coins et recoins de
la chambre furent explorés, fouillés, sondés par l'exempt et par ses
hommes.
--L'oiseau est déniché, s'écria l'exempt, mais sur mon âme, il était au
nid, voilà encore ses plumes!
Et il montrait avec dépit au lieutenant civil et à ses deux fils, qui
s'étaient élancés à sa suite, la mante et les vêtements encore humides
abandonnés par la marquise dans le cabinet de toilette.
--Elle ne saurait nous échapper, s'écria M. d'Aubray, ce cabaret n'a
qu'une issue.
--Eh! répliqua Desgrais, sait-on jamais à quoi s'en tenir avec ces
maisons à double face, tavernes en bas, boudoirs en haut, machinés pour
l'intrigue et toutes percées de trappes et de mystérieux passages!
--Cherchez partout, alors, sondez les murs, ne laissez pas pierre sur
pierre.
--Inutile, je connais mon métier; celle que nous poursuivons est à
l'abri de nos recherches.
--Celui-ci est resté pourtant, dit M. d'Aubray en montrant Sainte-Croix.
--Pardieu! il assurait la retraite. Oh! mais c'est égal, je prendrai ma
revanche.
Pendant tout ce colloque, le chevalier était resté immobile, accoudé à
la cheminée.
Le lieutenant civil se retourna vers lui.
--Finissons-en, commanda-t-il.
Aussitôt Desgrais s'approcha du capitaine, et le touchant à l'épaule:
--Au nom du roi, dit-il, je vous arrête, et vous somme de me suivre.
--Marchons, dit tranquillement Sainte-Croix.
Et il s'engagea dans l'escalier, précédé de deux sergents.
Arrivé à la porte, devant laquelle stationnait une voiture:
--Puis-je savoir où vous me conduisez? demanda-t-il.
--A la Bastille, répondit le lieutenant civil.
Sainte-Croix s'inclina sans mot dire, tandis qu'un sergent passait
devant lui pour ouvrir la portière; mais pendant ce mouvement, il avait
eu le temps de faire un nœud au coin de son mouchoir. Se reculant
alors, il coudoya La Chaussée, debout, entre deux des hommes de
Desgrais, et put lui glisser le mouchoir, avec ces deux mots:
--Pour la marquise.
--Allons, montez donc, monsieur, dit le lieutenant civil avec
impatience, nous n'avons déjà perdu que trop de temps.
--Mort de Dieu! hurla Sainte-Croix, laissant éclater l'orage terrible
qui depuis une heure s'amassait dans son âme, c'en est trop, à la fin,
monsieur le lieutenant civil!
Et avec une force irrésistible, écartant les gardes qui l'entouraient,
il tira son épée qu'on avait oublié de lui enlever.
--A vous, messieurs, cria-t-il aux fils de M. d'Aubray, à vous, lâches
qui vous dites gentilshommes, qui oubliez votre épée, et n'avez au
service de l'honneur d'une femme qu'une lettre de cachet et des suppôts
de police.
Et avec un rugissement qui appartenait plutôt à une bête fauve qu'à une
créature humaine, affolé par la fureur, il se précipita la tête baissée
sur les deux jeunes gens.
Mais déjà les hommes de Desgrais étaient revenus de leur surprise. Ils
se jetèrent sur lui et le serrèrent de si près, qu'il ne put faire usage
de son épée.
--Je me rends, dit-il en laissant tomber son arme.
On le poussa alors dans la voiture où prirent place avec lui Desgrais et
deux sergents.
M. d'Aubray lui-même referma la portière, et, se reculant un peu, fit
signe au cocher de partir en lui jetant cet ordre sinistre:
--A la Bastille!
* * * * *
Un escalier dérobé avait rapidement conduit madame de Brinvilliers et
son sauveur improvisé jusqu'au carrosse de celui-ci qui stationnait dans
une petite rue parallèle à celle de l'Arbre-Sec, et où l'hôtellerie du
_More-qui-Trompe_ avait, comme la plupart des lieux de rendez-vous de
l'époque, une sortie de dégagement.
Quelques instants plus tard, le carrosse de Penautier les emportait tous
deux vers la rue des Lions-Saint-Paul.
Toute trace du danger passé avait disparu sur le visage de la marquise.
La jeune femme semblait de marbre.
Pourtant les plus terribles inquiétudes dévoraient son esprit et
agitaient son cœur.
Qu'allait-il advenir de Sainte-Croix.
Lui faudrait-il succomber dans une lutte inégale, sous l'épée du père,
des frères de sa maîtresse, ou bien les portes d'une prison éternelle
devaient-elles se refermer sur lui?
Madame de Brinvilliers éprouvait pour son amant une de ces passions
fauves que rien ne dompte, qui trouvent un âcre plaisir dans ce que nous
pourrions appeler leur illégitimité et qui n'acceptent d'autres lois que
celle de la satisfaction la plus entière.
Pour Sainte-Croix elle avait tout sacrifié, tout répudié, tout brisé;
pour le conserver, elle n'eût hésité devant rien, pas même devant le
plus abominable des forfaits; et elle était déjà à se demander comment
elle pourrait, en se vengeant d'une surveillance importune, se
débarrasser de toutes les entraves qu'un père trop soucieux de l'honneur
de la famille osait opposer à la liberté de ses amours.
Pourtant, telle était la force de caractère de cette femme, appelée à
jouer un si grand rôle dans les fastes criminels du monde entier, que
déjà elle avait su donner à son maintien cette insolente froideur dont
elle sut envelopper jusqu'à son agonie.
C'est donc d'une voix tranquille qu'elle s'adressa à Penautier, qui,
tout en semblant respecter ses réflexions, n'avait cessé de l'épier d'un
œil sournois.
--Puis-je savoir, monsieur, demanda-t-elle, où vous voulez bien me
conduire, et à qui je suis redevable d'un aussi signalé service?
--A un ami du chevalier, madame, à un ami qui tiendrait à honneur de
devenir le vôtre, Reich de Penautier, trésorier de la bourse des États
de Languedoc.
J'ai donné l'ordre à mon cocher de vous conduire à votre hôtel;
seulement, vous trouverez bon, je pense, que, pour y arriver, nous ne
prenions pas le chemin le plus court. Je crains de fâcheuses rencontres.
--Et puis, n'avons-nous pas quelque peu à causer, reprit gracieusement
la marquise, et ne voudrez-vous pas m'apprendre comment vous avez pu
venir à notre secours d'une façon si miraculeuse?
--Il me serait facile, madame, de rejeter sur le hasard tout le mérite
de cette aventure; mais, à mon avis, le hasard est la providence des
sots; je l'invoque peu par habitude; aussi vous dirai-je franchement que
je ne me suis trouvé si à propos sur la dernière marche de cet escalier,
dont vous ignoriez l'existence, que parce que je me doutais un peu de ce
qui allait arriver.
--Quoi! vous saviez? mais qui donc...
--Oh! madame! répondit Penautier en s'inclinant, je suis un peu
d'église, moi, et lorsque j'ai intérêt à savoir quelque chose...
--Eh bien?
--Je le sais toujours: un secret est une denrée qui cherche tout
naturellement un acheteur.
La marquise regarda fixement le financier.
--Et vous aviez intérêt à acheter le nôtre?
Penautier salua en signe d'affirmation.
--Tout ce qui regarde ce cher chevalier, dit-il, me touche au plus haut
point; je suis navré, madame, de voir un homme de son mérite végéter
obscurément dans un état de fortune précaire et ambigu, quand la
tendresse qu'il a su inspirer devrait certainement l'élever au premier
rang.
M. de Sainte-Croix ne m'a rien demandé; partant, je n'ai rien pu lui
offrir; et vous l'avez vu, c'est un peu malgré lui, c'est presque à son
insu que j'ai eu le bonheur de vous prêter assistance aujourd'hui.
Cependant, j'ai toujours rêvé que le chevalier me devrait un grand état
dans le monde.
--Et qu'exigeriez vous en échange? demanda la marquise.
--Oh! peu de chose, un traité d'alliance offensive et défensive entre
vous, lui et moi.
La marquise tendit ses belles mains au financier.
--Signez-le donc, dit-elle en souriant; M. de Sainte-Croix ne me
désavouera pas.
Penautier mit galamment ses lèvres sur les doigts effilés de la jeune
femme.
Le carrosse, à ce moment, s'arrêtait devant la porte de l'hôtel de
Brinvilliers. Un homme attendait sous le porche.
Cet homme était encore tout haletant et tout couvert de la boue d'une
longue course.
La marquise le reconnut.
--La Chaussée! s'écria-t-elle.
Le valet, sans mot dire, lui tendit un mouchoir.
Madame de Brinvilliers le déploya d'une main fébrile.
--Sainte-Croix à la Bastille! s'écria-t-elle.
--Rassurez-vous, madame, dit Penautier, nous l'en tirerons.
La marquise descendit, et la porte s'ouvrit devant elle.
Elle en allait franchir le seuil, quand, se retournant:
--Un mot encore, fit-elle à Penautier.
Le financier se pencha hors de la voiture.
--Vous qui connaissez tout, poursuivit la marquise, dites-moi donc qui
avait vendu à mon père et le secret de notre retraite et celui de nos
rendez-vous?
--Celui-là s'appelle Hanyvel de Saint-Laurent, répondit Penautier.
--Merci, fit la marquise, je n'oublierai ni le nom ni l'homme.
IV
A LA BASTILLE
Minuit sonnait à toutes les paroisses de Paris quand la sentinelle
placée devant le poste extérieur qui flanquait le premier pont-levis de
la Bastille, reconnut le carrosse où Sainte-Croix avait été jeté sous la
garde de deux sergents.
A son appel, un bas officier sortit du corps-de-garde, escorté d'un
soldat qui portait une lanterne, et vint s'aboucher avec Desgrais.
L'exempt échangea rapidement quelques mots avec lui, puis le carrosse
pénétra dans l'intérieur de la forteresse.
Un autre soldat s'en fut quérir monsieur le lieutenant du gouverneur,
qui arriva à moitié endormi, se détirant les bras et maugréant contre le
fâcheux assez mal avisé pour se faire mettre en prison à une heure aussi
avancée de la nuit.
M. de Baisemeaux de Montlezun, gouverneur de la forteresse royale, ne se
dérangeait que pour des prisonniers d'importance.
On fit descendre Sainte-Croix, que les agents conduisirent au greffe;
Desgrais exhiba sa lettre de cachet;
--Peuh! fit le lieutenant en la parcourant du regard, un simple
capitaine au régiment de Tracy! prisonnier de quatrième catégorie! Sa
Majesté y met du sien; nous regorgeons de ces espèces.
--Que voulez-vous, monsieur le lieutenant! dit Desgrais, on arrête ce
qu'on peut.
Le lieutenant prit une plume en rechignant et écrivit sur le livre
d'écrou:
«Ce jourd'hui 25 novembre 1665, à minuit, le sieur Guadin de
Sainte-Croix est entré à la Bastille par ordre du roi et à la requête du
sieur Dreux d'Aubray, lieutenant civil. Le sieur Sainte-Croix avait sur
lui...»
--Combien avez-vous sur vous? demanda le lieutenant au prisonnier.
--Il y a deux heures, répondit Sainte-Croix, j'avais quelques milliers
de pistoles; pour le présent, voici ce qui me reste.
Et il déposa sur la table une douzaine de louis.
--Avez-vous des bijoux? poursuivit le lieutenant.
--Ces deux bagues et cette montre.
--Donnez.
--Puis le lieutenant continua de libeller la formule ordinaire:
«... Le sieur Guadin de Sainte-Croix, n'ayant d'autres effets sur lui, a
signé sa dite entrée jour, mois et an que dessus.»
Pendant que Sainte-Croix signait, le lieutenant se disait à lui-même:
--Où diable vais-je mettre cet importun? toutes nos chambres sont
occupées, et je ne puis décemment donner à un petit officier de fortune
un des appartements réservés aux prisonniers de première classe.
Il appela alors un guichetier et lui demanda à voix basse:
--Qu'avons-nous de libre en ce moment pour ce nouvel hôte?
--Rien, monsieur, répondit le guichetier.
--Alors, mettez-moi celui-ci avec un autre prisonnier: la société lui
fera plaisir.
Le guichetier ordonna à Sainte-Croix de le suivre, et, après de nombreux
détours à travers des escaliers ténébreux et des corridors froids et
humides, il ouvrit une porte dont le bois disparaissait entièrement sous
un arsenal de verrous.
Sainte-Croix fut poussé par lui à l'intérieur, puis les verrous
grincèrent et la porte se referma.
Un instant, il demeura immobile sur le seuil; il écoutait avec une
anxiété affreuse les pas lourds du guichetier qui se perdaient dans
l'éloignement.
Il était comme étourdi sous le coup qui venait de l'atteindre, et une
inexprimable angoisse lui serrait le cœur.
Quel sort l'attendait? Quel serait le terme de sa captivité? Était-il
destiné à voir ses cheveux blanchir dans cette forteresse de la
tyrannie? Entré jeune homme, n'en sortirait-il pas vieillard, et même en
sortirait-il jamais? Comme aux portes de l'enfer de Dante, aux portes de
la Bastille, les infortunés qui entraient devaient laisser toute
espérance.
Lorsque tout bruit eut cessé, lorsque Sainte-Croix put se croire seul et
pour jamais peut-être séparé du reste des vivant, il songea à explorer
sa prison.
Pour se guider, il n'avait d'autre lueur que celle d'un pâle rayon de
lune qui faisait sa trouée à travers une fenêtre étroite, percée à six
pieds du sol et ornée d'un appareil formidable de grilles et de verrous.
Toute la lumière tombait en plein sur une mauvaise couche placée en un
coin et laissait dans l'obscurité la plus complète tout le reste du
cachot.
Sainte-Croix se dirigea vers ce grabat, en chancelant comme un homme
pris de vin, et s'y laissa tomber avec une explosion de désespoir qui se
traduisit en cris et en sanglots.
Par un de ces retours soudains qui suivent presque toujours les grandes
catastrophes, il revoyait en un instant, comme dans un miroir fidèle,
toute sa vie passée.
Tous les souvenirs heureux de son existence se présentaient en foule à
sa mémoire et lui faisaient plus rudement sentir son malheur présent.
Il cherchait à se rappeler les moindres détails de cette soirée qu'il
venait de passer près de la marquise, il croyait entendre encore à son
oreille cette voix argentine, murmurant des paroles d'amour. N'était-ce
pas de longues années de bonheur qu'il venait de perdre!
Avec tous ces souvenirs, sa colère montait terrible, effrayante; il
s'était rué sur le lit comme une bête fauve, en poussant de ces
rugissements qui semblent n'appartenir à aucune poitrine humaine,--note
suprême de la fureur à cet instant où il faut que le cœur éclate ou
se brise.
Il maudissait ces hommes qui, pour le plonger vivant dans une tombe,
l'étaient venus arracher à sa vie libre et joyeuse: il blasphémait Dieu
qui voyait et souffrait de tels crimes; enfin, il appela à son aide une
puissance quelle qu'elle fût, offrant son âme et sa vie en échange d'un
jour, d'une heure de liberté et de vengeance.
--Je t'attends et j'accepte, dit une voix étrange, tout près du
prisonnier.
Pâle, l'œil hagard, les cheveux hérissés de terreur, le chevalier se
dressa sur son lit.
Dans le cercle lumineux dessiné par la fenêtre, un homme, vêtu d'un
pourpoint noir en lambeaux, était debout.
Lentement, par un acheminement presque insensible, il s'approchait du
grabat. Il était hâve et maigre; ses cheveux longs retombaient sur ses
épaules; sa barbe inculte se hérissait autour de ses pommettes
saillantes, une lueur phosphorescente brûlait sous ses épais sourcils,
et la lumière bleuâtre de la lune faisait comme une auréole autour de
son front ravagé.
A cette apparition étrange le chevalier se signa instinctivement.
Les bûchers des derniers sorciers juridiquement brûlés pour avoir évoqué
le _malin_, fumaient encore à cette époque; le nom de certains d'entre
eux se lisait incrusté dans les murs de plus d'un cachot de la Bastille;
on croyait au diable, et le chevalier n'était pas éloigné de penser
qu'il se trouvait en présence de l'esprit des ténèbres.
Homme ou fantôme, l'apparition avançait toujours, et Sainte-Croix
sentait une sueur froide pointer à la racine de ses cheveux et ses dents
claquaient de terreur.
Machinalement sa main cherchait son épée à sa place habituelle, mais on
lui avait enlevé son épée.
Enfin, il comprit que l'être étrange allait le toucher.
--Maudit, que me veux-tu? demanda-t-il d'une voix étranglée par la peur.
--N'as-tu pas, dit l'apparition, n'as-tu pas demandé le secours d'une
puissance quelle qu'elle fût? Tu as appelé, me voici.
--Qui donc es-tu!
--Pour toi, jeune homme, si tu le veux, je serai la vengeance.
--Certes, je le veux, au prix même de tout mon sang et de ma damnation
éternelle; mais encore faut-il que je sache quel est celui qui me parle
ainsi.
--Eh bien, je suis comme toi un hôte de la Bastille; je suis ton
compagnon de captivité.
Voici dix ans bientôt que je compte une à une les heures dans ce cachot
où tu n'es, toi, que depuis quelques minutes...
Sainte-Croix, à ces mots, eut un geste de découragement. Il était
rassuré, il rougissait presque de sa frayeur, mais l'espérance insensée
qui un instant avait fait battre son cœur lui échappait.
--Mais alors, interrompit-il, à quoi bon me parler de vengeance? Vous
qui n'avez rien pu pour vous-même, que pourrez-vous pour moi?
--Tu es impatient, dit l'étranger; tu ne m'as pas encore laissé te dire
mon nom.
--Il est à croire qu'il ne m'apprendrait pas grand'chose.
Le sinistre vieillard eut un pâle sourire.
--Peut-être, reprit-il. Je suis l'Italien Exili.