--Eh quoi! s'écria le lieutenant civil indigné, c'est ainsi

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LES AMOURS

D'UNE

EMPOISONNEUSE

_En vente à la Librairie E. DENTU_

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR:

=Monsieur Lecoq=, 11e edit., 2 forts vol. gr. in-18 7 fr. »

=Les Esclaves de Paris=, 9e édit., 2 forts vol. gr. in-18 7 »

=Le Crime d'Orcival=, 15e édit., 1 vol. gr. in-18 3 50

=Le Dossier Nº 113=, 9e édit., 1 vol. gr. in-18 3 50

=Le 13e Hussard=, 23e édit., 1 vol. gr. in-18 3 »

=L'Affaire Lerouge=, 20e édit., 1 fort vol. gr. in 18 3 50

=Les Cotillons célèbres=, nouvelle édition ornée de vignettes,

2 vol. gr. in-18 7 »

=Les Esclaves de Paris=, 9e édition, 2 volumes 7 »

=La Vie infernale=, 8e édition, 2 volumes 7 »

=La Clique dorée=, 12e édition, 1 volume 3 50

=L'Argent des autres=, 9e édition, 2 volumes 7 »

=La Corde au cou=, 13e édition, 1 volume 3 50

=Les Mariages d'aventures=, 9e édition, 1 volume 3 50

=Le Petit vieux des Batignolles=, 9e édition, 1 volume 3 50

=Les Gens de bureau=, 7e édition, 1 volume 3 50

=Les Comédiennes adorées=, 7e édition, 1 volume 3 50

4037--IMPRIMERIE DE POISSY--S. LEJAY ET Cie.

LES AMOURS

D'UNE

EMPOISONNEUSE

PAR

ÉMILE GABORIAU

[Illustration: colophon]

PARIS

E. DENTU, EDITEUR

LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL 15, 17 ET 19 GALERIE D'ORLÉANS

1881

Tous droits réservés.

LES AMOURS

D'UNE

EMPOISONNEUSE

I

UN TRIPOT SOUS LOUIS XIV

C'était le mercredi 15 novembre de l'an de grâce 1665. Ce soir-là, il y

avait petit souper et grande compagnie, rue Vieille-du-Temple, chez La

Vienne, le baigneur à la mode, l'étuviste en renom, le barbier du monde

élégant.

Les Parisiens du temps présent, qui s'imaginent avoir atteint jusqu'au

dernières limites de la civilisation et du _confort_, parce qu'ils ont

créé des «tavernes» et certains autres docks de la galanterie à bon

marché, auront sans doute besoin que nous leur expliquions ce que l'on

entendait par _barbier_, par _étuviste_ et par _baigneur_, dans la

première moitié du règne de Louis XIV.

Au dix-septième siècle, les bains chauds, nommés étuves pour la

bourgeoisie et pour les gens de bas étage, existaient dans la capitale

en plus grand nombre qu'aujourd'hui.

On comptait aussi par la ville une quantité d'auberges et d'hôtelleries

pour toutes les conditions, puis quelques hôtels garnis magnifiquement

meublés, mais en très minime proportion.

Ces hôtels étaient principalement à l'usage de personnages de la haute

noblesse qui ne faisaient pas partie de la cour et qui n'avaient à Paris

aucune propriété.

Pour ceux de cette classe qui en possédaient, pour les grands seigneurs

directement attachés à la maison royale, on rencontrait encore un ou

deux établissements d'un genre particulier, qu'il est fort difficile de

définir, parce qu'il n'y en a plus de semblables.

Ces établissements étaient ordinairement tenus par des hommes experts

dans tout ce qui concernait la toilette, et renommés pour leur habileté

à coiffer les cavaliers et les dames.

Les barbiers et les baigneurs ne formaient alors qu'une seule et même

profession; ils étaient constitués en corporation, sous le titre de

_barbiers-étuvistes_; mais le maître de la maison dont nous parlons et

qu'on nommait le _baigneur_ par excellence, n'était point soumis aux

règlements de cette corporation.

Il exerçait son état par un privilége spécial émané d'un prince lui-même

ou d'un des plus grands dignitaires de l'État.

On se rendait chez lui pour différents motifs.

D'abord, par raison de santé et de propreté: c'était là, en effet, que

l'on prenait les meilleurs bains, les bains épilatoires, les bains mêlés

de parfums et de cosmétiques, par lesquels on donnait plus de vigueur au

corps, plus de douceur à la peau, plus de souplesse aux membres.

Cette maison était pourvue de domestiques réservés, discrets, adroits.

On s'y renfermait la veille d'un départ ou le jour même d'un retour,

afin de se préparer aux fatigues qu'on allait éprouver, ou pour se

remettre de celles qu'on avait essuyées.

Voulait-on disparaître un instant du monde, fuir les importuns et les

ennuyeux, échapper à l'œil curieux de ses gens, on allait chez le

baigneur; on s'y trouvait servi, fêté, choyé; on s'y procurait toutes

les jouissances qui caractérise le luxe ou la dépravation.

Le maître et tous ceux qui étaient sous ses ordres devinaient à vos

gestes, à vos regards si vous vouliez garder l'incognito, et tous ceux

dont vous étiez entouré et dont vous étiez le mieux connu paraissaient

ignorer jusqu'à votre nom.

Votre entrée et votre séjour dans ce lieu mystérieux étaient comme un

secret qui ne se révélait jamais.

Aussi, c'était chez le baigneur que les femmes, qui ne pouvaient

autrement échapper à une surveillance intéressée, se rendaient

déguisées, le visage masqué, seules ou conduites par leurs amants.

Enfin, les jeunes seigneurs, amis des plaisirs sans contrainte et des

amours faciles, faisaient partie de se réunir chez le baigneur, pour s'y

livrer au vin, au jeu et à ces belles filles de théâtre qui surent, dans

tous les âges, affriander et les gourmets et les gourmands de la volupté

de haut goût.

Pourtant l'établissement de La Vienne était tellement étendu et si

adroitement distribué en corps de logis séparés, que la présence de ces

hôtes bruyants ou coupables ne pouvait être soupçonnée du dehors; un

calme profond régnait aux alentours.

Cette Babel du vice aristocratique et raffiné avait toutes les

apparences du pied-à-terre de la vertu.

Louis XIV lui-même, à l'époque de ses premières passions, était allé

plusieurs fois chez La Vienne; il ne dédaigna pas d'en faire, par la

suite, l'un de ses valets de chambre.

Donc, au moment où s'ouvre le drame que nous essayons de conter, on

venait de souper chez La Vienne; les flacons avaient fait fureur, les

cartes faisaient rage.

Autour de la table, où l'or étincelait par poignées, croisant sa lumière

fauve aux rayonnements des girandoles chargées de bougies de cire roses,

se pressait toute une cohue d'individualités fort différentes en

apparence, mais qui ne mettaient nul scrupule à se coudoyer dans la

fraternité de l'ivresse: officiers de fortune, abbés de ruelle,

financiers d'églises, gentilshommes de brelan, comédiennes de la cour,

de la ville, du théâtre...

M. de Sainte-Croix, capitaine au régiment de Tracy-Cavalerie, tenait le

jeu contre maître Hanyvel, seigneur de Saint-Laurent et receveur général

du clergé de France.

Le chevalier Gaudin de Sainte-Croix avait fait à l'armée ses preuves de

bravoure; ses preuves d'esprit et d'enjouement étaient faites depuis

longtemps dans les salons de la capitale.

On connaissait peu sa famille, que d'aucuns assurent originaire de

Montauban, et des plus humbles; on connaissait encore moins son

patrimoine, mais il se prétendait bâtard de grande maison, et ses façons

venaient à l'appui de son dire. L'argent lui glissait aussi facilement

hors de la main que l'épée hors du fourreau.

Au demeurant, c'était un cavalier d'environ trente-cinq ans, de belle

mine et de conversation agréable, lettré, poli, prodigue, tout prêt à se

prendre d'amour, jaloux jusqu'à la fureur, fût-ce d'une courtisane, et

entrant dans un dessein de pitié avec la même passion que dans une

partie de plaisir.

Ses habits jouissaient de la meilleure réputation d'élégance, ses plumes

étaient irréprochables et la fraîcheur de ses canons répondait pour lui.

On ne lui en demandait pas davantage dans une société qui avait vu

Monsieur couper l'escarcelle des bourgeois sur le Pont-Neuf, et qui

devait voir rouer en Grève le comte de Horn, convaincu d'avoir

assassiné un agioteur dans la rue de Venise.

Pour l'instant, M. de Sainte-Croix était en veine.

L'argent du financier Hanyvel avait passé de son côté et s'arrondissait

en tas devant lui.

Aussi, les dames de l'hôtel de Bourgogne, les demoiselles de la

Comédie-Italienne, les quelques marquises de rencontre et les comtesses

d'incognito, qui formaient le personnel ordinaire des soupers fins de La

Vienne, affichaient-elles à son endroit les œillades les plus

assassines et leurs plus flamboyants sourires.

Mais le chevalier restait stoïque devant le gain comme devant la perte.

Il n'en était pas de même de son adversaire: M. le receveur général du

clergé de France avait perdu trois cents pistoles et criait comme pour

un million.

--Voulez-vous que je prenne votre place, Hanyvel? demanda le jeune

marquis de Rubentel.

--Non pas, vraiment, répondit le financier. Quand je devrais vider tous

les coffres de nos seigneurs les évêques des États de Languedoc, je veux

savoir jusqu'où ira le bonheur du chevalier.

--Mon Dieu, fit négligemment celui-ci, j'avais besoin de quelques

milliers d'écus pour mes bonnes œuvres, je ne pouvais mieux

m'adresser qu'à la caisse générale du clergé.

--Chevalier, dit la marquise de Soubiran, prêtez-moi donc cinquante

pistoles pour tenir contre vous!

--Les voici, marquise; mais prenez garde, elles vont me revenir...

--Si elles vous reviennent, je les suivrai, fit résolument la jeune

femme.

--Doublons-nous l'enjeu? demanda Hanyvel.

--Volontiers. Seulement, je vous préviens de ceci, messieurs; il est dix

heures; dans une heure, je quitte la partie; j'ai rendez-vous quelque

part.

--Un rendez-vous! s'écria la Marietta Zambolini, de la

Comédie-Italienne; gageons que c'est avec l'une de ces pies-grièches de

l'hôtel de Bourgogne!

--A moins que ce ne soit avec l'une de ces sauterelles du théâtre de la

Foire, riposta mademoiselle Aurore de Boisrosé, tragédienne ordinaire du

roi.

La Zambolini envoya à la tête de la Boisrosé un verre que Sainte-Croix

attrapa au vol.

--Tout beau, mes amoureuses! commanda-t-il; vous faites tant de bruit

que l'on n'entend pas perdre M. Hanyvel.

--Il a donc encore perdu? s'exclama la blonde Aurore.

--Pardieu! grommela le financier d'un air de mauvaise humeur, le

chevalier a trop de chance pour ne pas avoir dans sa poche un morceau de

la corde avec laquelle il sera un jour pendu.

Mademoiselle Aurore se coula sur les genoux du chevalier.

--Donne-moi ma part, fit-elle.

--Nous étions donc de moitié?

--Certainement, puisque tu as gagné.

La marquise de Soubiran, qui subvenait à toutes les dépenses d'un

lieutenant de mousquetaires, se pencha à l'oreille de la présidente

d'Embermesnil, laquelle était en train de ruiner un surintendant des

gabelles, et murmura:

--Ces _histrionnes_ me font pitié! Elles se donneraient pour un écu!

--Vous nous faites bien plus de pitié, répliqua la Zambolini, qui avait

entendu; vous vous donneriez pour rien!

Le mot fit tumulte.

Les grandes dames se levèrent pour protester de bec et d'ongles.

Les comédiennes se préparèrent à les charger.

Rubentel et quelques autres se jetèrent entre les deux troupes, tandis

que Sainte-Croix lançait sur le parquet une ou deux poignées de

pistoles.

Grandes dames et comédiennes oublièrent leur querelle pour se ruer à la

curée.

--Tout ceci, fit l'abbé de Sourdry, ne nous dit pas qui tu attends ce

soir dans ton logis de la rue des Bernardins, chevalier.

--Serait-ce ma cousine de Flavigny? demanda Rubentel.

--Ou ma belle-sœur de Chastelluy? continua l'abbé.

--Ou la Champmeslée? fit un autre.

--Ou la belle drapière de la rue des Gravilliers? ajouta un troisième.

--Ou la duchesse de Chaulnes?

--Ou la petite Florimonde des parades du Pont-Neuf?

--Ou moi? dit madame de Soubiran.

--Ou nous? dirent la Zambolini et la Boisrosé.

--Vous vous trompez tous étrangement, répondit Sainte-Croix. Je dois

recevoir aujourd'hui deux personnes: l'une est tout simplement mon

directeur; l'autre, un professeur de chimie.

--Tu crois, donc en Dieu, chevalier? s'écria l'abbé.

--Comme je ne suis pas d'église, je puis répondre: _oui_...

--Et au diable? demanda Aurore.

--Tu m'y as fait croire pendant une heure, friponne.

Cependant la partie continuait. Les hommes buvaient, les femmes riaient.

Tout en continuant son jeu avec une adresse sans pareille, Sainte-Croix

parlait:

--Mon directeur, disait-il, un jésuite très éloquent et très érudit, a

appelé mon attention sur certains points de la nouvelle doctrine.

Je me suis livré à un examen sérieux et approfondi de ces points, et le

résultat de mes appréciations a été consigné par moi dans un livre que

je compte publier prochainement.

Je suis pieux, messieurs, et je m'en fais gloire, ma piété n'ayant rien

qui fronde ou qui gêne, et le Dieu qui a mes ferveurs étant un être trop

raisonnable pour contrecarrer, en quoi que ce soit, les passions qu'il a

mises en nous.

Je crois, en outre, qu'il est plusieurs façons de servir l'État, et,

après l'avoir aidé de mon épée, j'essaie de l'appuyer de mes lumières.

C'est pourquoi, quand je ne joue pas, je pense; quand je ne me bats pas,

je cherche, quand je n'aime pas, je trouve.

Pour le moment la science est ma seule maîtresse...

--Et quelle sorte de science, chevalier?

--La toxicologie.

--Qu'est-ce que c'est que cela? interrogèrent les femmes.

--C'est la science des poisons, répondit tranquillement Sainte-Croix.

Les joueurs n'avaient point lâché prise. L'or roulait toujours sur le

tapis.

La fortune s'acharnait contre le financier; le capitaine gagnait sans

cesse.

Tout à coup il s'arrêta, et regardant successivement sa montre et les

cartes:

--Vous avez encore perdu, Hanyvel, et voici qu'il me faut me retirer...

--Double! insista le receveur.

--Double! répéta Sainte-Croix, bien que ce fût intervertir les rôles.

Le chevalier gagna.

--Double! disait Hanyvel d'un ton de mauvaise humeur.

--Quitte ou double, si vous voulez, répondit son adversaire. Je vous

assure qu'il faut que je m'en aille.

--Voilà un beau joueur! murmuraient les hommes.

Les femmes ne disaient rien, mais le chevalier et ses écus étaient

mitraillés de regards.

Madame de Soubiran jeta la clef de son boudoir dans les enjeux.

--Si je la gagne, fit Sainte-Croix, je la rendrai à Guébriac.

Mais, cette fois, la chance tourna.

Le chevalier perdit.

--Bonsoir, messieurs, dit-il froidement.

Et poussant vers Hanyvel les montagnes d'or qui, pendant toute la

soirée, n'avaient cessé de s'amonceler devant lui, il se leva et

commanda à un valet de lui apporter son chapeau et son épée.

Le financier se vautrait dans ses écus en jubilant.

--Je savais bien, disait-il, que le proverbe ne pouvait mentir.

--Quel proverbe? fit Sainte-Croix en bouclant son ceinturon.

--Vous le connaissez aussi bien que moi: «Bonheur au jeu...»

--«Malheur en femmes,» n'est-ce pas? Mais je ne suis pas marié, monsieur

Hanyvel.

--Il est vrai que vos amis le sont pour vous.

--Le chevalier, qui allait atteindre la porte, se retourna brusquement.

--Qu'entendez-vous par là? demanda-t-il avec une sorte de hauteur.

--J'entends tout simplement répéter ce dont tout le monde parle.

--Et de quoi parle tout le monde?

--Ne faites pas le discret, mon cher! Chacun sait que M. de Brinvilliers

est de vos intimes et que cet excellent marquis possède une femme fort

appétissante, laquelle a dû chercher chez vous ce qu'elle ne trouvait

pas chez lui. D'ailleurs...

Le financier n'acheva point.

Sainte-Croix, tirant son épée, s'était impétueusement précipité sur lui.

--Que faites-vous? que faites-vous? s'écria-t-on de toutes parts.

--Ne le voyez-vous pas? répondit le chevalier en proie à une colère

terrible. Cet homme est un coquin, et, vrai Dieu! il ne répétera plus

ailleurs ses misérables calomnies!

Hanyvel essayait de mettre flamberge au vent: il était plus pâle qu'un

cadavre.

Quelques hommes s'efforcèrent de retenir le chevalier et de le désarmer.

Or, ce n'était pas chose aisée.

Les femmes épouvantées s'enfuyaient dans tous les coins.

En ce moment, la porte s'ouvrit; un laquais de Sainte-Croix parut, et,

se jetant à travers les groupes, parvint à se glisser jusqu'à son

maître, à l'oreille duquel il lança ces mots:

--_On_ vous attend, monsieur.

Le chevalier avait déjà le bras sur Hanyvel.

Aux paroles de son valet, il fit deux pas en arrière.

La tempête de colère allumée sur son front s'éteignit dans un éclat de

rire.

Puis, repoussant son épée au fourreau:

--Allons, monsieur le receveur général du clergé, s'écria-t-il,

remettez-vous! On n'en veut plus à votre peau, et vous êtes si laid

quand vous tremblez, que votre peur a effrayé ces dames. Mais surtout

rendez grâce à La Chaussée, qui a su m'arrêter à temps; sans lui, aussi

vrai que la marquise de Brinvilliers est la plus honnête des femmes,

j'allais vous couper les oreilles.

Il salua ensuite la société avec une grâce altière et sortit.

Hanyvel empochait son argent. Mademoiselle Aurore de Boisrosé, la

signorina Marietta Zambolini s'étaient empressées de se présenter pour

l'aider dans cette besogne et pour le consoler de sa mésaventure.

Les rixes de cette sorte étaient fréquentes à cette époque, entre gens

portant l'épée, dans les endroits publics semblables à l'établissement

de La Vienne.

Aussi, après le départ du chevalier, se remit-on généralement au plaisir

comme si rien n'était arrivé.

Un des assistants avait paru, bien qu'il ne s'y mêlât aucunement,

prendre à cette scène le plus grand et le plus vif intérêt.

On l'appelait Reich de Penautier, et il était trésorier de la bourse des

États du Languedoc.

Ami de Hanyvel, il n'avait pas fait un mouvement alors que Sainte-Croix

menaçait le financier de son épée.

Accoudé au marbre de la cheminée, sur la blancheur duquel son habit de

velours noir, garni de jais, se détachait en silhouette fantastique, il

avait tout contemplé d'un regard impassible.

Seulement, quand la querelle s'apaisa presque aussi subitement qu'elle

s'était élevée et quand le chevalier rengaîna sa rapière, un éclair de

dépit sillonna l'œil vague du financier, et ses lèvres minces et

pâles s'entr'ouvrirent pour laisser siffler ce seul mot:

--Maladroit!

Sainte-Croix sorti, M. de Penautier demanda son carrosse.

II

UN PÈRE ET UN MARI

A l'heure à peu près où chez La Vienne, le baigneur étuviste, se passait

la scène que nous venons d'esquisser, un carrosse sans armoiries,

largement drapé, suivant la mode de l'époque, s'arrêtait devant la porte

richement sculptée de l'hôtel de Brinvilliers, l'une des plus

magnifiques demeures de la rue des Lions-Saint-Paul au Marais, le

quartier souverainement aristocratique du dix-septième siècle.

Presque aussitôt, et avant que le laquais eût pu abaisser le pesant

marchepied du carrosse, trois personnages en descendirent: deux jeunes

hommes et un vieillard.

Le vieillard, mis à la mode d'il y a cent ans, était M. Dreux d'Aubray,

lieutenant civil, ancien conseiller de la reine Anne, au temps de la

Fronde, père de la marquise de Brinvilliers; les deux jeunes gens

étaient ses fils.

Tous trois tinrent un instant conseil sous l'abri de la porte-cochère;

puis, au bout de quelques minutes, firent un signe au cocher, qui,

fouettant ses chevaux, prit au grand trot la direction de la place

Royale.

Les deux jeunes gens, relevant le collet de leurs manteaux et abaissant

leurs larges feutres sur leur visage, furent se poster à quelque

distance dans l'embrasure d'un mur en retrait.

Pour M. d'Aubray, il souleva le lourd marteau de la porte, qui retomba

bruyamment, éveillant les échos de la rue déserte.

La porte tourna sur ses gonds avec un grand bruit de ferrures.

Le suisse s'inclina profondément en reconnaissant le père de la

marquise, et, sur son ordre, un laquais, armé de deux flambeaux, précéda

à reculons le lieutenant civil dans l'escalier qui conduisait aux

appartements de M. de Brinvilliers.

C'était un fort honnête homme que le marquis de Brinvilliers,

mestre-de-camp au régiment de Normandie. La guerre ne lui laissant que

peu de loisirs; il les mettait largement à profit, et passait, dans le

monde joyeux des officiers et des dames faciles, pour un beau joueur et

un amant magnifique.

A gagner cette réputation, il avait perdu sa fortune, ou à peu près;

mais il s'en souciait médiocrement et se sentait la conscience en repos,

ayant pris soin de mettre à l'abri de ses créanciers la dot de sa femme,

avec laquelle il s'était séparé de biens, non pour se faire une réserve,

il était trop bon gentilhomme pour avoir cette bourgeoise idée, mais

pour ne pas la rendre victime de ses prodigalités.

M. de Brinvilliers avait fort aimé sa femme autrefois, mais le temps

avait fort attiédi cette passion.

Il n'en était resté qu'une intimité douce et confiante. Suivant en cela

les bonnes traditions, le marquis s'inquiétait fort peu de la conduite

de la marquise et lui laissait galamment autant de liberté qu'il en

réclamait lui-même.

Ce soir-là, le marquis était étendu dans un vaste fauteuil au coin de la

haute cheminée de son cabinet.

Il dormait à demi, ayant soupé fort tard la nuit précédente et joué avec

un malheur constant toute la journée. Aussi fut-il désagréablement

surpris lorsqu'un laquais, ouvrant timidement la porte, lui annonça M.

Dreux d'Aubray.

Mais le marquis était de trop bonne compagnie pour laisser voir son

ennui d'être ainsi éveillé. Il se leva avec un empressement joyeux en

apparence et courut au-devant de son beau-père.

Après les embrassades et les compliments d'usage:

--Parbleu, monsieur, lui dit-il, vous serait-il arrivé quelque fâcheuse

affaire que vous, d'habitude si paisible, vous voici chez moi à cette

heure? J'en serais presque bien aise, afin de me mettre entièrement à

votre service, moi et tous les miens.

Le lieutenant civil ne répondit pas tout d'abord. Il s'assit lentement

en face du marquis, et, après quelques instants, pendant lesquels il

sembla se recueillir:

--Croyez, monsieur, dit-il, qu'il m'en coûte d'avoir à vous entretenir

d'une affaire que je considère comme une honte pour ma maison. Je veux

vous parler de ma fille.

--De ma femme?

--Hélas! oui, et du chevalier de Sainte-Croix.

Le marquis prit l'air piteux d'un homme qui, menacé d'un ennuyeux

sermon, voit avec douleur qu'il ne peut l'éviter. Il poussa un long

soupir.

--Pour Dieu! demanda-t-il, qu'a donc fait encore ce pauvre chevalier?

--Ce qu'il a fait! répondit M. d'Aubray, tenez, marquis, il n'est pires

aveugles que ceux qui ne veulent pas voir, et je vous crois de ceux-là.

Le chevalier de Sainte-Croix abuse étrangement de votre amitié, et ma

fille, votre femme, est sa complice.

--Vous vous trompez, monsieur.

--J'en suis sûr.

--Mais alors, s'écria le marquis impatienté, que voulez-vous que j'y

fasse! Le chevalier de Sainte-Croix est mon ami, le plus honnête homme

du monde. Moi-même, après l'avoir connu à l'armée, l'ai amené dans ma

maison et présenté à ma femme. Dans les premiers jours, elle semblait

avoir pour lui un éloignement inexplicable; peu à peu, cependant, elle

prit goût à sa conversation, qui est très spirituelle, et ma foi, entre

ma femme et mon ami, je me trouvai le plus heureux des hommes.

--C'est-à-dire qu'ils s'entendaient pour vous jouer.

--Vous me l'avez dit, du moins vous m'avez dit que cette amitié faisait

scandale, et à mon regret, j'ai fermé ma porte au chevalier, que je

regrette plus que vous ne sauriez croire; n'est-ce donc pas encore

assez?

--Non, il faut encore surveiller votre femme.

--Oh! monsieur! fi! me ferez-vous l'injure de me croire jaloux de la

marquise? Sachez que j'ai en elle la confiance la plus absolue.

--Elle vous trompe.

--Permettez-moi de n'en rien croire, je ne crois absolument que ce que

je vois.

Le lieutenant civil frappa du poing avec colère le bras de son fauteuil.

--Et si je vous donnais des preuves, dit-il en se levant, si je vous

faisais voir...

--Certes, monsieur, vous me causeriez un déplaisir sensible, et ce

serait un triste service à me rendre. Mais, et le marquis se mit à rire,

je suis, pardieu! fort rassuré sur ce point.

--Et vous avez tort, répondit M. d'Aubray d'un ton sévère; vous avez

tort, car le père, pour cette fois, a fait le devoir de l'époux, et ces

preuves, je puis vous les donner.

--Mais enfin, monsieur, objecta le marquis, admettons un instant que vos

suppositions soient vraies, en quoi cela peut-il m'atteindre! La

marquise, dès les premières années de notre mariage, ne m'a-t-elle pas

donné des héritiers de mon nom?

--Eh quoi! s'écria le lieutenant civil indigné, c'est ainsi que vous

comprenez la noblesse des familles et l'honneur des femmes. Oui, je sais

ce que vous m'allez dire: vous allez me citer l'exemple des plus nobles

familles du royaume, me prouver qu'il est de bon ton de se montrer mari

facile, et de fermer les yeux sur les égarements de ces épouses indignes

que nous nommions du nom qu'elles méritent. Mais je ne suis pas de la

cour, moi, monsieur, et je ne crois pas ma noblesse assez haute pour

être au-dessus de la flétrissure. Libre à vous d'abdiquer honteusement

les droits sacrés dont vous arment Dieu et les hommes, je saurai

revendiquer le droit sacré de mes pères. C'est à vous maintenant à voir

si vous voulez me suivre et rejoindre mes fils qui nous attendent à la

porte de votre hôtel.

--Quoi! à cette heure, par ce temps affreux?

--L'honneur commande, monsieur, l'honneur de deux nobles maisons dont le

blason jusqu'ici est resté sans tache. Il faut que ce scandale cesse.

--Soit, je vous suis, dit le marquis, quoique en vérité je ne voie

aucunement en quoi cela nous avancera.

Et prenant des mains d'un de ses laquais son épée et son manteau, le

marquis de Brinvilliers suivit M. le lieutenant civil.

Lorsque la lourde porte de l'hôtel se fut refermée derrière eux, le

lieutenant civil modula un cri particulier, sans doute convenu à

l'avance avec ses fils, car les deux jeunes gens, quittant leur poste

d'observation, s'approchèrent aussitôt.

--Eh bien? interrogea M. d'Aubray.

--Rien encore, répondirent les deux jeunes gens.

--Attendons, alors, elle ne saurait tarder.

--Mais enfin, demanda avec impatience le marquis, m'expliquerez-vous,

monsieur, ce que nous faisons ici?

--Soit, puisque vous ne voulez rien comprendre, répondit M. d'Aubray

d'une voix sourde. Nous attendons ici votre femme qui chaque soir quitte

votre hôtel pour courir au rendez-vous de son amant.

--Ah! dit le marquis, elle sort ainsi tous les soirs; ma foi! je ne m'en

doutais pas.

--Nous allons la suivre, continua le lieutenant civil; avec nous, vous

surprendrez les deux coupables, et alors, vous ne douterez plus.

--Attendons donc, dit avec découragement le marquis.

--Mais, pour cela, ne restons pas ici, objecta un des jeunes gens, nous

ne pourrions la voir, car c'est par la porte du jardin qu'elle sort

chaque soir.

--Ah! elle connaît la petite porte, dit le marquis, et moi qui croyais

en avoir seul la clef. Mais savez-vous que c'est fort gracieux de sa

part, de prendre de semblables précautions, car enfin, elle pourrait

fort bien sortir par la grande porte de l'hôtel.

--Oh! rassurez-vous, répondit M. d'Aubray, ce n'est pas de nous que

votre femme se cache, elle nous connaît trop pour cela.

Et les quatre hommes, traversant la rue avec précaution, disparurent

bientôt dans l'enfoncement où les deux fils du lieutenant civil avaient

attendu leur père pendant sa conversation avec le marquis.

M. de La Reynie n'avait pas encore allumé dans Paris les premières

lanternes, et la lune, seule chargée de l'éclairage de la grande ville,

remplissait on ne peut plus mal son emploi ce soir-là.

La nuit était effroyablement épaisse, et il tombait une de ces pluies

fines et serrées qui, de tout temps, semblent avoir été un des

privilèges de la capitale de notre beau pays.

Cependant, de l'endroit où ils étaient placés, les quatre veilleurs

pouvaient, très distinctement, apercevoir la porte de l'hôtel, vaguement

éclairée par une pieuse lampe qui fumait tristement dans une niche au

pied d'une petite statue de la Vierge.

Pendant une demi-heure environ, aucun des quatre hommes ne proféra une

parole; de temps à autre seulement, un juron du marquis entrecoupait le

silence. Enfin, n'y tenant plus:

--Ne trouvez-vous pas, monsieur, dit-il à son beau-père, que nous

faisons ici un triste métier, et inutilement encore?

--Chut! répondit seulement M. d'Aubray.

--Il fait, pardieu! un temps détestable, continua le marquis, et je ne

vois guère ici à attraper que des rhumatismes.

Ni M. d'Aubray, ni ses fils ne répondirent.

--Corne du diable! continua le marquis, dont la mauvaise humeur

augmentait de minute en minute, nous serions infiniment mieux dans nos

lits; je sens, quant à moi, se réveiller sourdement les douleurs de

certaine blessure autrefois reçue en Flandres.

--De grâce, marquis, murmura l'aîné des MM. d'Aubray, trêve de

récriminations.

Pour toute réponse, le marquis étouffa à demi un énergique juron, et le

silence recommença.

Enfin, dix heures sonnèrent tristement au beffroi de la petite chapelle

des Célestins, et lentement les lugubres vibrations de l'horloge

s'éteignirent dans la brume.

--Elle ne viendra pas ce soir, dit avec impatience M. d'Aubray.

Mais, presque au moment, la petite porte du jardin s'entrebâilla

discrètement. Une femme allongeait la tête avec précaution: elle

semblait interroger les ténèbres et vouloir percer leur profondeur,

comme si elle eût deviné qu'elles lui cachaient un danger.

--La voilà, mon père, murmura le plus jeune des MM. d'Aubray.

--C'est, ma foi, vrai! dit le marquis.

La marquise, car c'était bien elle, rassurée sans doute par le silence

de la rue, s'était décidée à se mettre en chemin; doucement elle se

glissa par l'entrebâillement de la porte qu'elle referma derrière elle,

en faisant de visibles efforts pour amortir le grincement de la clé dans

l'énorme serrure.

Un instant elle parut hésiter sur la route qu'elle devait suivre, mais

bientôt, prenant son parti, elle s'engagea rapidement dans les petites

rues qui conduisaient à la place de Grève.

Lorsqu'on l'eut presque perdue dans le brouillard:

--Suivez-la, dit le lieutenant civil à ses fils; deux hommes lui

inspireront moins de crainte qu'un seul; le marquis et moi resterons en

arrière.

Les deux frères s'élancèrent sur les traces de leur sœur.

--Eh bien! dit tristement M. d'Aubray au marquis de Brinvilliers.

--Vrai, répondit celui-ci, vous me voyez aussi surpris que possible.

Quel courage! qui se serait douté que la marquise, si timide et si

peureuse, oserait jamais s'aventurer, seule et à pareille heure, dans

des rues qui sont loin d'être sûres par le temps qui court? C'est aussi

par trop imprudent.

--Vous lui auriez sans doute conseillé de se faire suivre par un

laquais? demanda railleusement le lieutenant civil.

--Ma foi, oui! répondit le marquis de la meilleure foi du monde, et

encore il eût été plus simple et plus digne de son rang et du mien de

prendre un carrosse.

Le lieutenant civil ne put retenir une exclamation de colère; mais, ne

trouvant pas le moment opportun pour entamer une discussion, il ne jeta

point à la face du marquis les méprisantes paroles qui montaient à ses

lèvres. Le père et le mari continuèrent donc silencieusement leur route

sans perdre de vue les deux jeunes gens qui les précédaient sur les pas

de la marquise.

Elle allait, elle, d'un pas rapide et sûr, longeant les maisons,

essayant de perdre son ombre dans l'ombre qu'elles projetaient,

n'hésitant pas à se détourner de son chemin et à changer de côté,

lorsqu'au loin elle apercevait quelqu'une de ces rares lumières

qu'allumaient devant de saintes images des bourgeois dévotieux et dont

la lueur faible et vacillante eût cependant pu la trahir.

Elle allait, sans paraître se soucier des larges flaques d'eau et des

pertuis de la rue, qui, par un temps de pluie, faisaient de Paris un

immense cloaque où ne s'aventuraient que ceux qui d'avance avaient fait

le sacrifice de leurs vêtements.

Arrivée à la place de Grève, elle s'arrêta un instant pour laisser

passer une ronde.

Alors, on ne savait lequel redouter le plus du guet ou des voleurs;

puis, faisant le tour de la place, toujours en rasant les maisons, elle

descendit vers le Louvre par les ruelles étroites et à peine praticables

qui se croisaient et s'emmêlaient d'une façon presque inextricable

autour du palais de la ville.

Elle marcha ainsi jusqu'à l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui

sans doute lui servait de point de repère, car, arrivée là, elle parut

s'orienter un instant; elle assura son masque de velours, ramena sur son

visage son capuchon soulevé par le vent, et rebroussa rapidement chemin.

Le lieutenant civil et ses fils s'attendaient sans doute à ce brusque

changement de direction, car ils s'étaient rejoints, et tous trois,

entraînant le marquis, s'étaient dissimulés entre deux piliers de la

vieille église: la marquise passa à trois pas d'eux, sans s'apercevoir

de leur présence.

Elle s'engagea alors dans la rue de l'Arbre-Sec, et les quatre hommes,

sortis de leur cachette, arrivèrent derrière elle assez à temps pour la

voir entrer dans une auberge de louche apparence, au-dessus de laquelle

se balançait, en grinçant d'une lugubre façon, une enseigne représentant

un More au visage noir et au turban blanc, soufflant de toutes ses

forces dans une immense trompette. C'était l'enseigne bien connue du

_More qui trompe_.

Par un même mouvement, M. d'Aubray, ses fils et le marquis vinrent

coller leur visage aux carreaux sales du cabaret, et ils purent voir la

marquise prendre une clé des mains de l'hôte, qui s'était découvert

respectueusement, et s'élancer dans l'escalier en femme familière avec

les êtres et les habitudes de la maison.

--Quelle honte! s'écria douloureusement le lieutenant civil, et plus bas

il ajouta: Ma fille ose pénétrer dans un pareil bouge!

--C'est au moins de la prudence, dit un des frères; voyez, mon père, les

hommes qui boivent dans cette salle; certes il ne viendra à aucun d'eux

l'idée que la femme qui vient d'entrer peut être notre sœur, la

marquise de Brinvilliers.

En ce moment, deux ivrognes qui sortirent en chantant du cabaret

forcèrent les quatre hommes à se reculer.

--Quel bouge! dit encore M. d'Aubray.

--Oh! arrêtez, répondit le marquis, l'endroit ne paie pas de mine, mais

c'est, je vous l'assure, une fort honnête maison.

--Vous la connaissez donc? interrogea M. d'Aubray.

--Pardieu! j'y ai maintes fois soupé avec mon ami Penautier, le

trésorier de la bourse des États de Languedoc, mon ami, un fort galant

homme, je vous assure.

--Alors, vous connaissez la disposition des appartements, marquis?

--On ne peut mieux. Corne du diable! le premier étage ne ressemble guère

au rez-de-chaussée; il y a des chambres aussi richement meublées que

celles de mon hôtel, et la cuisine de maître Hugonnet, l'hôte du _More

qui trompe_, n'est pas à dédaigner.

Sans doute le marquis eût continué longtemps, entraîné par ses

souvenirs, si le lieutenant civil ne l'eût brusquement interrompu.

--Eh bien! lui demanda-t-il, êtes-vous enfin convaincu?

--De quoi?

--Mais... des infidélités de votre femme.

--Moi! pas le moins du monde. Ma femme est très pieuse; qui vous dit

qu'une bonne œuvre ne l'a pas amenée dans cette maison?

Elle est passablement crédule; ne peut-elle venir consulter une

sorcière? Les sorcières sont fort de mode en ce moment, elles ont

remplacé les robes volantes à la Montespan.

Enfin, rien ne me dit que le chevalier de Sainte-Croix soit dans la

maison.

--C'est ce que nous allons savoir, dit le plus jeune des MM. d'Aubray,

et il siffla d'une façon particulière.

Aussitôt, à trois pas d'eux, du côté opposé à l'entrée du cabaret, un

homme se détacha de la muraille, contre laquelle il était si bien collé,

que jusque-là personne ne l'avait aperçu.

--Desgrais, lui demanda à voix basse le lieutenant civil, M. de

Sainte-Croix est-il arrivé?

--Pas encore, monsieur, répondit l'homme, mais il ne saurait tarder, son

valet La Chaussée l'étant allé quérir tout à l'heure chez La Vienne, où

il soupait. Mais écoutez, il me semble...

On entendait en effet, à l'extrémité de la rue, le pas d'un cavalier.

--C'est lui, dit Desgrais avec ce flair que la police d'alors a

précieusement légué à celle d'aujourd'hui. Ne bougeons pas: à la place

où nous sommes, le chevalier ne saurait nous apercevoir.

Le groupe demeura immobile, se confondant si bien, grâce à la brume,

avec les objets environnants, que le chevalier de Sainte-Croix,--car

c'était bien réellement lui,--ne soupçonna même pas leur présence.

Il entra dans le cabaret, suivi de son laquais, dit quelques mots à

l'hôte et disparut par l'escalier que, dix minutes auparavant, avait

gravi la marquise, tandis que La Chaussée s'attablait devant un flacon

assez grand pour lui faire prendre longtemps patience.

Pour la troisième fois, depuis le commencement de la soirée, le

lieutenant civil s'adressa au marquis avec l'accent d'un juge:

--Eh bien, monsieur, êtes-vous enfin convaincu?

--J'avoue, répondit le marquis, que, pour un mari jaloux, il y aurait

peut-être certains soupçons à concevoir.

--Eh! que comptez-vous faire, monsieur le marquis de Brinvilliers?

--Vous me voyez fort embarrassé. Entre gentilshommes, ces différends se

vident ordinairement sur le pré...

--Y pensez-vous, marquis? On ne se bat pas avec un larron d'honneur.

--Alors, monsieur, avisez-y vous-même, je sais bien que d'aucuns maris

usent, en cette circonstance, d'une lettre de cachet; mais outre que ce

moyen me répugne, je vous avoue que je n'en ai pas sur moi.

--J'en ai une, moi, monsieur, et l'homme que vous voyez là a été mis à

ma disposition pour faire exécuter l'ordre que moi-même j'ai sollicité

de Sa Majesté.

--Quoi! vous voulez...

Pour toute réponse, le lieutenant de police se retourna vers Desgrais:

--Toutes vos mesures sont-elles prises? lui demanda-t-il.

--Soyez sans crainte, monsieur, répondit l'agent; le chevalier de

Sainte-Croix ne mettra pas nos limiers en défaut; bien que débutant dans

la carrière, j'ai tout préparé et tout prévu, et ce m'est un si grand

honneur que de travailler pour votre famille, que je regarderais comme

une honte si, avant deux heures, l'homme que vous m'avez désigné

n'était pas entre quatre murailles sous les verrous de la Bastille.

--Qu'attendons-nous alors?

--Un carrosse que l'un de mes sergents est allé chercher.

--Le pauvre chevalier sera très sensible à cette attention, s'écria le

marquis; mais ma présence ici est-elle bien nécessaire?

--Comment! monsieur, vous voulez nous quitter? dit le lieutenant civil.

--Entre nous, le spectacle d'une arrestation m'a toujours été très

pénible.

Le sort du chevalier m'afflige plus que vous ne sauriez croire, et, bien

qu'il ait eu des torts envers moi, à ce que vous prétendez, du moins,

s'il faisait tout à l'heure appel à notre ancienne amitié, je crois,

Dieu me pardonne, que je mettrais l'épée à la main pour charger ces

coquins et l'en débarrasser.

--Adieu donc, monsieur, c'est moi qui vengerai votre injure.

M. de Brinvilliers fit deux pas et, se ravisant:

--Surtout, cria-t-il à son beau-père, dites bien au chevalier que je ne

suis pour rien dans cette sotte affaire.

III

L'HÔTELLERIE DU MORE-QUI-TROMPE

Le marquis de Brinvilliers n'avait rien dit que de vrai lorsqu'il avait

parlé de la somptuosité des appartements qui composaient le premier

étage de l'hôtellerie du _More-qui-Trompe_.

Maître Hugonnet, en homme qui connaît les besoins de son époque, s'était

appliqué à réunir en cette partie de son logis toutes les superfluités

du luxe le plus raffiné, et s'il continuait à tenir au rez-de-chaussée

un cabaret borgne des plus mal hantés, c'est qu'il savait que cette

honteuse et sordide apparence ajoutait à la sécurité de ses hôtes,

grands seigneurs ou grandes dames, qui venaient demander à sa maison un

abri sûr pour leurs amours.

Et, disons-le en passant, maître Hugonnet ne manquait pas de pratiques,

et des meilleures,--si bien que ses voisins, tout en blâmant son

industrie, ne pouvaient s'empêcher d'envier la fortune assez rondelette

qu'ils lui supposaient.

Certes, en entrant dans la salle commune, l'observateur le plus attentif

ne se fût jamais douté des mystères des étages supérieurs.

Les poutres du plafond étaient noires et humides, les murs maculés; les

tables boiteuses et malpropres, et le sol presque aussi détrempé que

celui de la rue.

Enfin, l'escalier de bois à peine équarri, dont on apercevait dans le

fond les premières marches disjointes, ne semblait pouvoir conduire qu'à

de misérables greniers.

Mais, dès la dixième marche, cet escalier changeait d'aspect. Une triple

porte soigneusement capitonnée et recouverte, du côté du cabaret, de

lambeaux d'étoffe, le fermait en cet endroit.

Cette porte poussée, les enchantements commençaient.

La rampe était en bois précieux, d'épais tapis couvraient les degrés, de

hautes tentures tombaient en plis soyeux le long des murailles.

La marquise, ainsi que nous l'avons dit, gravit rapidement cet escalier,

et, ouvrant une petite porte cachée au fond d'un corridor étroit,

pénétra dans un riche appartement où la main prévoyante de maître

Hugonnet avait tout disposé pour la recevoir.

Des bougies parfumées brûlaient dans les candélabres, un grand feu

flambait joyeusement dans la cheminée, et, dans l'un des angles de

l'appartement, sur une petite table de bois de rose, était servie une

délicate collation.

La porte soigneusement fermée, la jeune femme se débarrassa de sa mante,

ôta son masque et échangea promptement ses vêtements souillés de boue et

percés par la pluie, contre un négligé des plus galants, préparé dans un

cabinet de toilette.

Alors seulement elle parut respirer; la grande dame se sentait chez

elle.

Elle roula près de la cheminée un vaste fauteuil, s'y allongea

paresseusement et présenta à la douce chaleur du foyer ses pieds mignons

chaussés de délicieuses mules de velours.

Madame la marquise Marie-Madeleine de Brinvilliers était alors dans tout

l'éclat de sa beauté; sa taille était petite, mais admirablement prise

et harmonieusement proportionnée; le pur ovale de sa figure avait toutes

ces grâces enfantines, toute cette ravissante mignardise dont

Largillière a doué certains portraits des femmes du grand règne.

Ses yeux bleus, calmes et profonds, avaient d'adorables caresses et

voilaient parfois leurs rayons d'une douce mélancolie.

Dans la pourpre de ses lèvres, un peu dédaigneuses, flamboyaient une

double rangée de perles.

Nulle crainte, nulle émotion ne troublèrent jamais la régularité de

cette figure candide.

Telle était la puissance prodigieuse de la marquise sur elle-même, que

jamais son visage ne trahissait les angoisses horribles, les poignantes

émotions qui torturaient son âme.

Plus tard, mêlée aux drames les plus sombres, aux plus épouvantables

crimes, elle garda toujours, même devant les juges, même dans la chambre

de torture, cette froide et souriante impassibilité. Nul ne la vit se

troubler ou rougir.

On eût dit une admirable statue, chef-d'œuvre taillé dans un bloc de

glace des mers australes. Galathée, avant que Pygmalion eût pour elle

dérobé l'étincelle de vie...

Depuis un quart d'heure environ, madame de Brinvilliers sommeillait au

coin du foyer, lorsque le timbre sonore d'une grande horloge, placée

entre deux fenêtres, la fit tressaillir.

--Il ne vient pas, murmura-t-elle, et moi qui craignais de le faire

attendre!

Elle se leva et fit quelques pas à travers la chambre avec une visible

impatience.

--Lui serait-il arrivé quelque chose? murmura-t-elle.

Mais, au même moment, la porte s'ouvrit et Sainte-Croix, souriant,

apparut sur le seuil.

--Enfin! exclama la marquise, et, de son doigt, elle montrait l'horloge

qui marquait dix heures et demie.

--Oui, je le sais, dit le chevalier, j'ai à implorer mon pardon.

Et, se laissant glisser à genoux aux pieds de la marquise, il couvrit de

baisers les belles mains qu'elle lui tendait.

--Pourtant, dit-il en se relevant, je vous assure que ces quelques

minutes me coûtent assez cher. J'ai, pour accourir plus vite, laissé

passer un fort joli tas de pistoles dans la poche de maître Hanyvel.

--Vous jouerez donc toujours, chevalier?

--Eh! dit tendrement Sainte-Croix, loin de vos beaux yeux, que

voulez-vous que je fasse?

Oui, je joue, faute de mieux; mais, je vous en prie, mon cher cœur,

ne parlons pas de ces misères, nos heures sont trop précieuses pour

penser à autre chose qu'à notre amour.

--Hélas! fit tristement la marquise, ces heures que nous passons chaque

soir ensemble et qui sont toute ma joie, vont peut-être nous être

enlevées!

--Que voulez-vous dire, Madeleine?

--Je ne sais, mon ami, mais je sens au cœur une vague inquiétude,

comme si un grand danger nous menaçait; M. Dreux d'Aubray...

--Quoi! votre père, encore! s'écria le chevalier. Oh! qu'il prenne

garde!

Je n'ai pas oublié que par lui est venu le plus grand malheur de ma vie;

que par lui j'ai été honteusement chassé de votre hôtel.

--Il est mon père, chevalier!...

--Oui, Madeleine; mais je vous aime, moi; mais vous m'aimez, mais pour

vous je donnerais avec ivresse la dernière goutte de mon sang, et mes

droits sur vous sont plus sacrés que les siens...

Oh! je vous le répète, qu'il prenne garde!

Sainte-Croix s'était levé en prononçant ces paroles, la lèvre tremblante

de colère, l'œil étincelant, les mains crispées, et comme s'il eût

eu devant lui cet ennemi dont il voulait se venger.

La marquise, calme et souriante, le regardait tendrement. Cette fureur,

à la seule idée de la perdre, n'était-elle pas une preuve d'amour?

--Calmez-vous, chevalier, dit-elle enfin, nul danger sérieux ne nous

menace encore.

--Alors, pourquoi parler comme vous l'avez fait, chère et bien-aimée

Madeleine?

Puis-je rester calme lorsque je pense à la possibilité de vous perdre?

Ne plus vous voir! mais à cette idée je me sens hors de moi, parce que

rien ne me semble pire, non, rien, pas même la mort...

--Allons, chassez ces vilaines idées, répondit la marquise, et dites-moi

plutôt si vous avez enfin des nouvelles de notre enfant.

Sainte-Croix ne répondit pas.

--Eh quoi! reprit la marquise, rien encore?

--Rien!

--Et vous dites que, loin de moi, les heures vous semblent lentes à

mourir, que vos jours s'écoulent tristes et sans but!

Et nous avons de par le monde un enfant, un fils, et vous ne pouvez

apprendre à sa mère ce qu'il est devenu, et je ne sais si je dois

pleurer sa mort ou pleurer son existence!

Ah! si j'étais un homme!

--Madeleine, je vous en prie, ne m'accablez pas! Tout ce qu'il est

possible humainement de faire, ne l'ai-je donc pas fait?

--Tout! vous dites que vous avez tout tenté! Mais savez-vous ce que je

ferais, moi, si j'étais libre? J'irais de ville en ville, de hameau en

hameau; je frapperais à toutes les portes, je pénétrerais dans toutes

les maisons, je m'adresserais à toutes les mères et je découvrirais sa

demeure, allez, pour le presser sur mon cœur, ou bien je trouverais

sa tombe pour y aller pleurer...

--Mais vous me torturez, Madeleine! que vous ai-je donc fait?

--Ah! continua la marquise, vous ne l'aimez pas, cet enfant, dont la

naissance a été une honte!

Pensez-vous quelquefois à ce qu'il peut faire à cette heure?

Songez-vous que, sans parents, sans amis, sans fortune, il se débat

peut-être, seul, contre tous, et cela doit être bien triste...

--Oui, bien triste! dit douloureusement Sainte-Croix. Je le sais: cette

vie n'a-t-elle pas été la mienne? Je n'ai qu'une amie au monde, et elle

m'abandonne. Vous êtes toute ma vie, tout mon bonheur, et vous m'êtes

plus cruelle que mon plus cruel ennemi!

Et cachant son visage entre ses mains, le chevalier se laissa tomber sur

un fauteuil; il pleurait, lui, le soldat, le joueur, le capitaine

d'aventures, il pleurait!

A la vue de ces larmes qu'elle faisait couler, la marquise se jeta au

cou de son amant.

--Grâce! pardon! lui disait-elle en appuyant sur son épaule sa tête si

gracieuse.

Oui, j'ai été cruelle, injuste, impitoyable; punis-moi comme je le

mérite, cesse de m'aimer si tu le peux, puisque j'ai été malheureuse à

ce point de te causer un instant de chagrin.

Un sourire de joie, rayon du divin soleil de l'amour, éclaira le beau

visage de Sainte-Croix; il attira à lui la marquise et, la pressant sur

son cœur:

--Ne plus t'aimer, murmura-t-il à son oreille, ne plus t'aimer! est-ce

donc en mon pouvoir?

Qui donc pourrait jamais nous séparer? Nous sommes jeunes, nous nous

aimons, l'avenir est à nous; l'avenir, c'est-à-dire le bonheur.

A ce moment, un coup violent, frappé à la porte basse du cabaret,

troubla le silence de la rue de l'Arbre-Sec.

Les amours d'une empoisonneuse · 第 1 / 14 段