II

Chénedollé nous rapporte un grand nombre des plus étincelants propos de

Rivarol. Il se flattait de n’être pas ingrat, et cependant il n’est pas

pur de toute jalousie. Rivarol le jetait dans un enivrement. Il ne

pensait d’abord qu’à Rivarol. Le charme rompu, il n’a pas su se priver

d’un peu griffer son dieu.

Ils ont parlé de Voltaire, de Thomas, de Buffon. C’est ce que Rivarol

disait de ce dernier qui nous intéresse. Il était difficile, contenté

par la seule perfection. «Le portrait du _cheval_, disait Rivarol, a du

mouvement, de l’éclat, de la rapidité, du fracas; celui du _chien_ vaut

peut-être mieux encore, mais il est trop long...» Quant à l’_aigle_, il

est manqué. Manqué aussi, le _paon_... Qu’il fût de Buffon ou de

Guéneau, n’importe, c’était une description à refaire (Guéneau était le

nègre de Buffon). Elle était trop longue et pourtant incomplète, elle

manquait de cette verve intérieure qui anime tout, et de cette brièveté

pittoresque qui double l’éclat des images en les resserrant. «J’ai dans

la tête,--concluait Rivarol,--un paon bien autrement neuf, bien

autrement magnifique, _et je ne demanderai pas une heure pour mieux

faire_.»

Mais cette heure, il ne l’a jamais eue, elle s’envola toujours. Son

scrupule, son entrain, sa folle confiance, ses feux d’artifice: il a

tout gaspillé. Jusqu’à ce qu’il fût trop tard, éternellement.

Ami, prends garde aux heures. Chacune d’elles est unique. Telle est la

morale de cette histoire, moins immorale que tu ne l’attendais

peut-être.

IMPRIMERIE CRÉTÉ

CORBEIL (S.-ET-O.)

609-10-1926.

Éloge de la paresse · 第 15 / 15 题