Chénedollé nous rapporte un grand nombre des plus étincelants propos de
Rivarol. Il se flattait de n’être pas ingrat, et cependant il n’est pas
pur de toute jalousie. Rivarol le jetait dans un enivrement. Il ne
pensait d’abord qu’à Rivarol. Le charme rompu, il n’a pas su se priver
d’un peu griffer son dieu.
Ils ont parlé de Voltaire, de Thomas, de Buffon. C’est ce que Rivarol
disait de ce dernier qui nous intéresse. Il était difficile, contenté
par la seule perfection. «Le portrait du _cheval_, disait Rivarol, a du
mouvement, de l’éclat, de la rapidité, du fracas; celui du _chien_ vaut
peut-être mieux encore, mais il est trop long...» Quant à l’_aigle_, il
est manqué. Manqué aussi, le _paon_... Qu’il fût de Buffon ou de
Guéneau, n’importe, c’était une description à refaire (Guéneau était le
nègre de Buffon). Elle était trop longue et pourtant incomplète, elle
manquait de cette verve intérieure qui anime tout, et de cette brièveté
pittoresque qui double l’éclat des images en les resserrant. «J’ai dans
la tête,--concluait Rivarol,--un paon bien autrement neuf, bien
autrement magnifique, _et je ne demanderai pas une heure pour mieux
faire_.»
Mais cette heure, il ne l’a jamais eue, elle s’envola toujours. Son
scrupule, son entrain, sa folle confiance, ses feux d’artifice: il a
tout gaspillé. Jusqu’à ce qu’il fût trop tard, éternellement.
Ami, prends garde aux heures. Chacune d’elles est unique. Telle est la
morale de cette histoire, moins immorale que tu ne l’attendais
peut-être.
IMPRIMERIE CRÉTÉ
CORBEIL (S.-ET-O.)
609-10-1926.