PENSÉE:

L’oisiveté est la halte et la couronne du travail. Les paresseux

béants l’ignorent. Ils n’ont pas de loisir. Ils n’en ont pas le temps.

--Voyez l’insidieuse, glissa Ajax.

Et enchaînant:

--Les Anciens ont si bien compris les services rendus à l’espèce par

l’oisiveté qu’ils l’ont garantie à tous ceux qu’ils nommaient des

citoyens. Les seuls travaux qui leur fussent réservés ou permis étaient

réputés nobles: la guerre, les champs, la nourriture et la défense de la

cité. Et la science, qui augmente les pouvoirs de l’homme. Et la poésie,

et les beaux-arts, joie des yeux, voix de l’âme. Il faut connaître et

confesser la vérité. L’esclavage ne fut pas seulement l’abus du

vainqueur. Il fut un vaste système organisé par les hommes contre la

dureté de leur sort commun, les meilleurs ayant mission de commander, de

conduire, de supputer. C’est un fait que les inventions de l’homme se

sont multipliées de plus en plus vite à mesure qu’il savait mieux

changer en loisirs nouveaux les efforts anciens, attestés par les signes

durables et transmissibles de la monnaie et des titres. Le travail et

les services de chacun acquirent ces hypothèques sur le travail de tous.

Les apparentes injustices que l’on remarque dans le maniement et la

répartition de ces signes ne sont pas du même degré. Les usurpations

sont criantes, mais susceptibles de réforme. Les inégalités portent la

marque du destin, des talents, des chances, ou celle de l’ordonnateur:

réseau d’épreuves et de tentations qui forment sa politique... Ici,

j’invoquerai une petite chanson russe, l’un de ces chants qu’un peuple

trouve, comme pour fixer et fasciner le sort, ou pour s’en consoler:

La jeune Ouliana

Se promenait dans son jardin,

Elle cueillait des fleurs d’aubépine,

Elle les comparait à son visage;

Elle demandait à sa mère:

Dis-moi, oh! ma mère,

Serai-je jamais comme cette aubépine?

Marie-moi avec un seigneur.

On vit bien avec un seigneur.

Il ne faut pas remuer ni travailler,

Rien que se vêtir joliment.

REFRAIN: Tzobé-Iob!--Tzobé, Tzobé, Tzob!

La chanson d’Ouliana découvre les deux pentes de la paresse, celle des

fleurs, et celle du crime et de la honte, ou du péché et de la vergogne.

Mais il en va ainsi de toutes nos passions, peut-être de tout ce qui est

humain. L’orgueil naît de la dignité, de la fierté, et lui-même, il

dégénère. L’avion vole et tue. La calomnie et l’amour sont sur la même

bouche.

L’oisiveté pourtant est la récompense dont notre cœur nous renouvelle

sans cesse la promesse. Elle est le terme de notre ambition. La terre

hérissée des premiers âges rendue pareille au jardin des délices. Nous

nous servons, avec ce grand espoir, peut-être sans nous défier assez

d’elles et de leur usage, de nos machines enlaidissantes. Cependant, il

est permis d’espérer en des machines plus subtiles, plus dépouillées,

qui nous enlèvent ce tohu-bohu de bielles et d’engrenages, qui soient

réduites, comme déjà la T. S. F., à quelques tracés, à quelques fils

énigmatiques. Et cependant aussi, comparez cet ancien laboureur, courbé,

rompu, à celui-là, qui est campé sur sa machine, et fume en plein air,

libre, distrait, _paresseux_. S’il est véritablement plus heureux, c’est

une autre question. Nous devrions savoir garder nos anciens bonheurs,

nos anciens pouvoirs, quand nous en acquérons d’autres.

Le ciel lui-même, le paradis d’en haut, nous le concevons comme un

immense loisir, avec des harpes.

Éloge de la paresse · 第 13 / 15 题