Pour goûter la paresse, il faut aimer à suivre le travail. Les vrais
paresseux savent tout ce que leur ôte des mains une si insidieuse
passion. Et ils la maudissent. Mais l’impuissance prétend se parer
d’elle, comme d’un masque dans les grelots du Carnaval.
Sa bouchette encore entr’ouverte d’admiration, la dame d’onze heures
voulut avoir aussi le texte de Gœthe dont on avait parlé.
--Vous le demanderez à André Maurois, répondit Ajax. Il s’agit de la
stupeur où l’on peut tomber devant l’agitation humaine; et plutôt que de
vouloir bouger ainsi, tous les jours les mêmes mouvements, on se tue.
--Ce n’est plus la Paresse, dit Savonarole, c’est la Mélancolie.
--Celle qu’il faut fuir, dit Livingstone.
FABRICE.--Paresse et mélancolie, deux sœurs.
AJAX.--Autre pensée vertueuse à graver, petite fille.
Encore Fabrice:
--Dante méprisait tellement les paresseux qu’il les loge en dehors du
ciel et de l’enfer, dans un vestibule. Le ciel les chassait, pour n’être
pas moins beau, l’enfer n’en voulait pas. Et Virgile dit à Dante:
«_Non ragionam di lor... Regarde et passe._»
Encore Ajax:
--C’est toi qui triches. Dante ne parle point des paresseux, mais des
tièdes. Tiédeur et paresse peuvent se rencontrer. Elles sont diverses.
FABRICE, _de plus en plus lugubre, exprès, par exagération, par feinte
mondaine_.--La paresse trahit un empoisonnement de l’âme ou du corps,
sinon des deux. Les confesseurs et les médecins...
AJAX, _éclatant comme dans Homère_.--A la fin, tu nous ennuies. Tu
cherches une querelle d’Allemand. Tu sais très bien que le prétexte même
t’en manquerait, et l’ombre du prétexte, si nous parlions latin. Car le
sujet de tes verbes serait _pigritia_, et _otium, otia_ celui des miens.
On verrait tout de suite que j’ai raison. Majestueusement raison. Les
mots sont des miroirs psychologiques. Celui-ci reflète la véritable
figure de la paresse. On l’y voit dans son authenticité, dans sa pureté,
dans sa candeur. Paresse, autant dire loisir. Tu te rappelles: loisir,
repos, absence d’occupations. Mais loisir, c’est-à-dire contemplation,
invention, étude. Ce n’est pas tout. La paresse est aussi la paix: _per
otium_, dans la paix. La paresse est aussi la poésie. Ovide nomme les
poèmes _otia_, c’est-à-dire les fruits de la paresse. Dis-moi: que
serait un poète sans la rêverie? Un poète qui ne connaîtrait pas cet
état d’attente, de disponibilité, de solitude, le seul où les ombres
consentent à venir, ses propres ombres, témoins de sa vie, et d’autres,
plus incertaines et toutefois lancinantes, qui dictent d’une voix
inconnue. Paresse de Baudelaire. Paresse de Musset. Paresse de Villon.
Paresse même de Ronsard: ses veilles si studieuses. Et tu as su comment
vivait Moréas. Il avait renoncé à tout. A la fortune, parce qu’elle
exige trop de soins. A l’amour, pour la même raison, et pour uniquement
se souvenir de la belle étrangère qui ravit à jamais sa jeunesse, puis
disparut. A l’ambition vulgaire, parce qu’il en avait une autre.
Scrupuleusement oisif, il se tenait aux ordres d’Apollon. Il attendit,
guetta, espéra le moment d’_Ériphyle_, le moment des _Stances_. Ne
m’objecte pas que l’art, ce passage du songe à l’acte poétique, exige
une fabrication, une élaboration. Vois, te répondrai-je, vois cet homme
immobile, ce muet. Si tu élèves la voix, tu vas lui faire mal. Si tu
veux qu’il t’écoute, l’importuner. Il caresse dans sa tête, que tu crois
indolente, les formes et les nombres de la beauté.
Et récapitule, je te prie. Foyer des vertus paisibles (sans blague),
lampe qui brille sur un livre ami, second ciel du promeneur,
consolatrice de la peine, avant-courrière de l’oubli, nieras-tu que la
paresse soit le bonheur? «Il ne manque, disait La Bruyère, à l’oisiveté
du sage qu’un meilleur nom, et que méditer, parler, lire, et être
tranquille, s’appelât travailler.» Voilà dénoncée par un meilleur que
moi la querelle de mots que tu me faisais. «Il faut en France _beaucoup
de fermeté et une grande étendue d’esprit_ pour se passer des charges et
des emplois, et consentir ainsi à demeurer chez soi et à ne rien faire;
personne presque n’a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni
assez de fond pour remplir le vide du temps, sans ce que le vulgaire
appelle des affaires.» Comme cela, la pensée de La Bruyère est complète.
Je t’ai seulement donné la fin avant le commencement. Tu ne peux plus
m’accuser. Paresse égale dignité, capacité, scrupule, modestie, étude,
désintéressement. Elle est aussi liberté et fantaisie: «On ne vole point
des mêmes ailes pour sa fortune que l’on fait pour des choses frivoles
et de fantaisie.» Voilà un beau merle blanc, La Bruyère! Il y en a
donc... Le prince Kaunitz, en 1840, qui ne se lavait jamais...
--Pouah! dit Minerve. Ne nous dégoûtez pas!
--Le prince Kaunitz n’était pas un paresseux, mais un abruti. Il suffit
de définir. Les dames qu’il aimait, il lui plaisait qu’elles eussent un
gros nez, et de remplir ce nez de tabac. Un paresseux véritable est
propre parce qu’il aime son bien-être. Il ressemble au chat, qui ne
passe point pour un foudre de labeur. De même, il est gourmand, et non
pas goinfre, qui fatigue. N’est point paresseux qui veut. Lessing:
«Paressons en toutes choses, sauf en paressant.» Il faut savoir posséder
et conserver la paresse. Savoir en jouir. C’est Renan, qui passait des
heures à regarder la mer. Saint François de Sales, qui se plaisait dans
les bois. Et c’est, paraît-il, Bourget, bien que je ne puisse garantir
l’anecdote. Il était chez le comte d’Haussonville, sur les bords du lac
de Genève. Je l’ai vu, ce beau lac, des fenêtres de Jacques Chennevière,
qui avait sa maison sur la rive. Il est ravissant. Un bleu du ciel entre
le bleu de l’Ile-de-France et le bleu méditerranéen. Le comte
d’Haussonville, un matin, aurait surpris Bourget encore au lit vers dix
heures: «Mon bon ami, je travaille, je réfléchis.» Le lendemain, mais
une heure plus tard, M. d’Haussonville prenait les devants: «Je vous en
prie, cher ami, levez-vous, vous allez vous surmener.» Oh! vive
l’esprit! Mais vive un paresseux qui écrit cinquante chefs-d’œuvre du
roman, et les _Essais de psychologie contemporaine_...
Rappelle-toi encore Virgile disant: «_Amat otia Daphnis._» Ce qui peut
être traduit fidèlement: «Daphnis aime la paix.» La paix, la
tranquillité, la flûte et le clair de lune. Je préfère celui qui a
traduit, dans le beau goût abstrait et psychologique de l’ancienne
France: «Daphnis aime qu’on soit heureux.»
Par la paresse, Fabrice, par la paresse.