La paresse mérite bien mieux l’élogieuse définition que s’est à lui-même
accordée le peuple de Dieu, Israël. Elle est véritablement le sel de la
terre.
Sans la paresse, la terre serait une autre Géhenne. Dans cette amère
aventure de l’existence, l’homme trouve quelque répit en elle et grâce à
elle. Dans cette amère aventure, qui ressemble au noir rocher de
Sisyphe. Telles sont les voies que les astres nous ont ouvertes: nous
succomberions à la peine, et sans doute à la fatigue moins qu’à
l’inquiétude; mais nous délassant du premier de ces maux, le bain de la
paresse dissipe mystérieusement nos soucis. Il loge à leur place, dans
notre âme tout à coup détendue, la sérénité, le repos, la paix, une
gerbe ineffable.
Qu’elle soit notre perpétuelle libératrice dans ces combats de l’homme
et du destin, La Rochefoucauld l’a gravé. Personne n’a mieux vu sa
nature profonde: «Le repos de la paresse, a-t-il dit, est un baume
secret de l’âme, qui suspend soudainement les plus ardentes
poursuites... Elle est une béatitude qui nous console de toutes nos
pertes et qui nous tient lieu de tous les biens.» Pesons tous ces
termes. Ils reviennent à dire que la paresse est en quelque sorte le
bouclier du sage. Elle lui a été donnée afin qu’il parvienne à détacher
de la roue agaçante des choses sa personne souveraine.
«On s’est trompé, dit encore La Rochefoucauld, quand on a cru qu’il n’y
avait que les violentes passions, comme l’ambition et l’amour, qui
pussent triompher des autres. La paresse ne laisse pas d’en être souvent
la maîtresse.» Que la paresse soit donc notre recours, notre pourvoi,
notre défense, notre oasis.
Comme elle nous aide à fuir les passions violentes, elle nous incline
vers toutes les vertus paisibles,--l’expression est encore de La
Rochefoucauld. Ces vertus paisibles où s’éprouve et s’apaise la
délicatesse d’un cœur, et dont la paresse est à la fois le témoin et le
guide, le garant, peut-être le principe.
Jamais on ne verra la paresse nourrir, par exemple, une ambition hostile
au bien de l’État. Le grand coupable que devint Fouquet fut d’abord ce
frénétique dont la devise (_Où ne m’élèverai-je pas?_) et le blason (un
écureuil grimpant), annonçaient à coup sûr le malheur et les crimes. Le
paresseux redoutera cette agitation de l’écureuil sautant de branche en
branche, comme de vanité en vanité un homme avide. Content de son état,
humble lorsqu’il se regarde, fier lorsqu’il se compare, le paresseux ne
sera jamais un ennemi des lois.
Non plus de ses voisins. Il vit en paix avec ses proches. Il n’intrigue
pas contre eux, par un travail qui d’abord lui semble pénible, avant que
de lui paraître injuste. Il n’en médit pas même, voulant épargner à son
esprit cette contention et ces regrets. Il lui suffit d’un petit effort
pour être bon. Il ne lui en faut aucun pour n’être point méchant. Les
alarmes de l’hypocrite, toujours armé, toujours bandé, l’épouvantent.
Lui, il a de l’abandon, il est ingénu. Est-ce qu’il ne convient pas
d’admirer et pour ainsi dire d’adorer, cette efficacité, cette économie
de la paresse? Elle est seule à nous frayer si aisément le chemin de la
philosophie. Si bien qu’un auteur du XVIIIe siècle, qui est peut-être
Caylus, ou peut-être Crébillon, ou peut-être Duclos, dans un curieux
recueil que seul le premier a signé, n’a pas craint de dire, puisqu’elle
se confondait avec la philosophie, que la paresse était la philosophie
même.
Elle est clémente, parce que la rigueur et l’oppression veulent un
tracas, parce qu’elles ont des suites qui la fatiguent par avance. Elle
est modérée: la modération est son climat. Elle est constante, par haine
naturelle du changement. Elle appréhende les affres de la rupture, les
sapes des raccommodements, les campagnes d’une nouvelle conquête. Elle
est donc fidèle comme on respire. Et elle est exempte, aussi bien, de
toute envie. La face décharnée, la face travaillée de l’Envie lui ferait
horreur, si elle n’évitait spontanément même de la concevoir.
Si tel est l’effet multiplicateur de la paresse sur les vertus
paisibles, ou, si l’on veut, passives, on aurait tort de croire qu’elle
détruit forcément les vertus actives. Elle ne les annihile pas.
Ménagées, tenues en balance, elles composent un magasin, un arsenal dont
le paresseux bien né garde la clef et l’usage... Le paresseux bien né.
Il est évident que je ne songeais point aux autres, aux âmes perverses
et basses qui brandissent la paresse comme le criminel son alibi, ou qui
s’y vautrent comme dans une boue. Dans la paresse, un cœur bien né se
retrempe.
Un amant paresseux ne sera ni brutal, ni blasé, ni dégoûté, ni affolé.
Déjà fidèle par habitude, il sera tendre, non par politique mais par
élection, par ce goût inné qu’il a de la volupté la plus douce.
Un lettré paresseux, un savant paresseux, ils seront calmes, ils évitent
la précipitation. Il ne parcourt pas son laboratoire en insensé, il ne
choque pas au hasard les cornues. Sans le blé de l’esprit, il ne
labourera pas une page, un livre ingrats. Non. Sa fraîche imagination,
un jour aura jailli, comme le bras vivace d’une source. Son invention
reposée a pris un jour sa course comme une nymphe pleine d’élan.
Archimède n’était-il pas au bain, ses jambes doucement soulevées par la
force de l’eau, lorsqu’il découvrit, dans cette occupation d’oisif, l’un
des premiers principes de la physique? Est-ce que la gravitation des
mondes n’a pas été rencontrée par un autre paresseux, qui se promenait
dans les champs? Et il rêvait, étendu, lorsqu’une pomme lui révéla dans
sa chute cette attraction qui maintient, à travers l’éternité, la ronde
des sphères. Il émeut de songer qu’une pomme, un fruit d’arbre, s’est
retrouvée là, dans cette seconde invention du monde.
Les affaires publiques elles-mêmes souffrent volontiers un peu de
paresse. Témoin, cet homme qui a tenu dans ses mains la grandeur de la
France et l’a peut-être laissé couler comme de l’eau, parce qu’il
n’avait de pensée que pour l’étude à la loupe d’un million de dossiers.
Témoin aussi, dans l’autre sens, ce comte de Grignan, qui avait renom de
paresseux. Et musicien, bon écrivain, bel esprit, quasi poète,
profondément pénétré par les impressions du chant et des paroles
cadencées, il devait l’être. Son château provençal, où résidait ce
gouverneur de province, plein de monde pour le servir et d’amis pour lui
complaire, il vivait dans le faste, dans les concerts, il ruinait chaque
année ses finances personnelles. Sa belle-mère pourtant le défendait
partout. Sa belle-mère: rien de moins que Mme de Sévigné! Elle
protestait qu’il n’était point paresseux au service du roi.
Et c’était vrai. Et Tacite nous fait voir dans Pétrone ce miraculeux
passage de la noble paresse à l’action heureuse: «Pétrone, nous dit-il,
consacrait les jours au sommeil, la nuit aux soins et aux douceurs de la
vie. Où les autres tirent leur réputation du travail, il devait la
sienne à la paresse... Il affichait en paroles et dans sa conduite un
nonchaloir et une désinvolture qui jouaient la simplicité, ce qui leur
donnait un charme de surcroît. Toutefois (achève Tacite), proconsul de
Bithynie, puis consul, il sut montrer sa vigueur et traiter de
plain-pied les affaires de sa charge.»
La chronique et l’histoire enregistrent que Pétrone fut équitable et
fier jusqu’à la magnanimité, au lieu qu’elles ont flétri la cruauté
rampante de son rival, l’industrieux Tigellin.
* * * * *
Ajax parlait devant un verre d’eau que la belle Lendore lui avait
moqueusement sucré. On lui avait permis à peine d’avaler son café. On
avait versé son cognac dans ce verre d’eau. Et il aurait commencé, selon
les règles, déclara-t-il, par une invocation aux muses, si:
--Si, merveilleusement vivante, je n’avais aperçu devant moi l’une
d’elles, ou plutôt leur dixième sœur, et qui commande à leur troupe:
vous-même, madame [_petit salut à la belle Lendore; dent pour dent_],
bien que cachée sous le nom et les traits d’une mortelle. Muse entre les
Muses, qui inspirez non seulement les faibles hommes, mais jusqu’à vos
sœurs, la Paresse étant, comme les Anciens l’avaient bien vu, le lieu et
l’occasion, la Mère immortelle de la Connaissance et de la Poésie.
Sur cette tirade, Ajax avait bravement pris son sujet de droit fil,
comme on vient de le voir. Emphase et archaïsme, nous admirions son
ironie.