Sachez donc que la maman de Tods était une femme singulièrement
charmante, et qu'à Simla tout le monde connaissait Tods.
Bien des gens l'avaient sauvé de la mort une fois ou l'autre. C'était un
gaillard qui échappait sans cesse à la surveillance de son _ayah_[22] et
mettait tous les jours sa vie en péril en cherchant à savoir ce qui
adviendrait en tirant la queue à une mule d'artillerie de montagne.
[22] Servante indigène.
C'était un petit païen sans peur. Il avait environ six ans, et ce fut le
seul bébé qui ait jamais troublé le calme sacré du Suprême Conseil
législatif.
Voici comment la chose arriva.
Le chevreau favori de Tods s'échappa, et s'enfuit vers la hauteur, par
la route de Boileaugunge, Tods courant après lui, et il finit par faire
irruption sur la pelouse de la résidence du vice-roi.
Le Conseil était en séance et, comme il faisait chaud, les fenêtres
étaient ouvertes.
Le lancier rouge, de garde sous le porche, dit à Tods de s'en aller,
mais Tods connaissait personnellement le lancier rouge et la plupart des
membres du Conseil.
En outre, il tenait solidement le chevreau par le collier, et le
chevreau le traînait au milieu des plates-bandes de fleurs.
--Donnez le _Salaam_[23] de ma part au grand conseiller sahib et
dites-lui qu'il vienne m'aider à ramener _Moti_, dit Tods, tout
haletant.
[23] Salut.
Le Conseil entendit le bruit par les fenêtres ouvertes, et quelques
instants après on eut le spectacle choquant d'un conseiller juridique et
d'un vice-gouverneur qui, sous la direction d'un commandant en chef et
d'un vice-roi, aidaient un petit garçon très sale, à la tignasse brune
tout ébouriffée et vêtu d'un costume marin, à maintenir un chevreau
plein de vivacité et fort indocile.
Ils le conduisirent par l'allée jusqu'au Mail; Tods rentra triomphant et
annonça à sa maman que _tous_ les sahibs conseillers l'avaient aidé à
reprendre _Moti_.
Sur quoi la maman de Tods le tança pour avoir mis le trouble dans
l'administration de l'Empire, mais le lendemain Tods rencontra le
conseiller juridique et lui dit en confidence que s'il avait jamais
besoin d'attraper une chèvre, lui, Tods, l'aiderait de tout son pouvoir:
--Grand merci, Tods, répondit le conseiller juridique.
Tods était l'idole d'environ quatre-vingts porteurs de palanquins et
d'une quarantaine de Saïs. Il les saluait tous d'un cordial: «O frère!»
Il ne lui était jamais entré dans la tête qu'un être humain fût capable
de désobéir à ses ordres, et il servait de tampon entre les domestiques
et la colère de sa maman.
Tods, adoré de tous, depuis le blanchisseur jusqu'au valet des chiens,
était la cheville ouvrière du logis. Même Futteh-Khan, l'odieux vagabond
de Mussoorie, évitait d'encourir le mécontentement de Tods, craignant de
se faire ainsi regarder de travers par ses égaux.
Ainsi Tods était considéré dans le pays, depuis Boileaugunge jusqu'à
Chota Simla, et gouvernait avec justice dans la mesure de ses lumières.
Naturellement, il parlait l'hindoustani, mais il avait aussi appris
maints curieux idiomes parallèles, tels que le _chotee bolee_ des
femmes, et il s'entretenait gravement avec les boutiquiers comme avec
les coolies de la montagne.
Il était précoce pour son âge, et ses rapports avec les indigènes lui
avaient appris quelques-unes des plus amères vérités de la vie, et
combien elle était laide et sordide.
Il avait l'habitude, tout en mangeant son pain et en buvant son lait, de
débiter des aphorismes sérieux et solennels, traduits de la langue
courante en anglais, lesquels faisaient sursauter sa maman, qui se
promettait bien alors de renvoyer Tods en Angleterre l'été suivant.
A l'époque même où Tods était à l'apogée de sa puissance, la législature
suprême fabriquait un projet de loi pour les régions situées au pied des
montagnes. Il s'agissait de reviser un acte alors en vigueur, moins
important que le bill foncier du Punjab, mais qui n'en intéressait pas
moins quelques centaines de mille âmes.
Le conseiller juridique avait bâti, rembourré, brodé, amendé ce projet
jusqu'à ce qu'il parût beau, sur le papier.
Alors le Conseil se mit à travailler ce qu'on appelait les «détails
secondaires», comme si le premier Anglais venu, légiférant pour les
indigènes, en savait assez long pour connaître quels sont les détails
secondaires et quels sont les détails essentiels, au point de vue
indigène, dans une décision quelconque.
Le projet était le chef-d'oeuvre du genre: «Sauvegarder les intérêts du
tenancier.»
Un article prescrivait que la terre ne devait pas être louée pendant une
période de plus de cinq années consécutives, parce que le propriétaire,
s'il avait un tenancier lié pour plus longtemps, pour vingt ans par
exemple, le pressurerait jusqu'à ce qu'il en mourût.
Le but qu'on se proposait, c'était de conserver une classe de
cultivateurs indépendants dans les régions sous-montagneuses.
Du point de vue de l'ethnologie et de la politique, l'idée était juste.
Le seul inconvénient de la chose était de porter entièrement à faux.
La vie d'un indigène, dans l'Inde, implique la vie de son fils.
En conséquence, il est impossible de légiférer pour une seule génération
à la fois. Il faut tenir compte de la suivante, en se plaçant au point
de vue indigène.
Et chose assez curieuse, l'indigène, ici ou là, mais surtout dans l'Inde
du nord, déteste qu'on le protège trop contre lui-même.
Il y avait une fois un village Naga, où l'on mangeait les morts, mais où
l'on enterrait les mules de l'Intendance... mais ceci est une autre
histoire.
Pour bien des raisons qu'on déduira plus tard, les gens que le projet
intéressait n'en voulaient guère.
Le membre indigène du Conseil en savait autant sur les habitants du
Punjab que sur Charing Cross.
Il avait dit, à Calcutta, que «le projet était entièrement conforme aux
désirs de cette classe nombreuse et importante, celle des cultivateurs»,
etc., etc.
La connaissance qu'avait des indigènes le conseiller juridique, était
bornée à celle des _Durbaris_ qui parlent anglais, et à celle de son
propre _chaprassis_[24] rouge.
[24] Garçon de bureau.
Quant aux pays du pied des montagnes, ils n'intéressaient personne en
particulier.
Les sous-commissaires étaient beaucoup trop passifs pour faire des
représentations, et la mesure dont il s'agissait ne portait que sur de
petits cultivateurs.
Néanmoins, le conseiller juridique souhaitait ardemment que son projet
fût bon, car c'était un homme scrupuleux à l'extrême. Il n'ignorait pas
que nul ne peut savoir ce que pensent les indigènes, à moins de se mêler
avec eux, en se dépouillant de tout vernis. Et alors même on n'y arrive
pas toujours. Mais il faisait de son mieux, selon ce qu'il savait. Le
projet fut présenté au Conseil pour recevoir le dernier coup de pinceau,
pendant que Tods, au cours de ses chevauchées matinales, allait et
venait dans le bazar, jouait avec le singe du marchand Ditta Mull, et
écoutait, comme un enfant peut écouter, les propos divers au sujet de ce
nouvel exploit des _Lat Sahibs_.
Un jour, il y avait grand dîner chez la maman de Tods, et le conseiller
juridique était des convives.
Tods était au lit, mais il resta éveillé jusqu'à l'heure où il entendit
les éclats de rire des hommes, qui prenaient le café.
Alors il s'esquiva dans sa petite robe de chambre en flanelle rouge et
son costume de nuit, et vint se réfugier auprès de son père, sachant
bien qu'on ne le renverrait pas.
--Vous voyez combien on est malheureux d'avoir de la famille, dit le
père de Tods, en donnant à celui-ci trois prunes et de l'eau, dans un
verre où l'on avait bu du bordeaux, et en lui recommandant de se tenir
tranquille.
Tods suça lentement les prunes, car il savait qu'il lui faudrait partir
dès qu'il aurait fini, et dégusta l'eau rougie comme un homme du monde,
en écoutant la conversation.
Bientôt le conseiller juridique, parlant «métier» à un chef de service,
mentionna son projet de loi, en le désignant de tout son titre: «Le
règlement revisé _Ryotwary_ pour les régions du pied des montagnes.»
Tods saisit au vol le seul mot indigène, et enflant sa voix fluette,
dit:
--Oh! je sais tout ça! Est-ce qu'il a été _murramutté_, conseiller
Sahib?
--Hein? quoi? dit le conseiller juridique.
--_Murramutté_... corrigé, vous savez bien, arrangé, pour faire plaisir
à Ditta Mull?
Le conseiller juridique quitta sa place pour en prendre une autre à côté
de Tods.
--Qu'est-ce que tu connais, en fait de _Ryotwary_, mon petit homme?
dit-il.
--Je ne suis pas un petit homme, je suis Tods, et je connais tout ça.
Ditta Mull, et Choga Lall, et Amir Nath et... un tas d'autres amis m'en
parlent dans les bazars quand je cause avec eux.
--Ah! vraiment! Et qu'en disent-ils, Tods?
Tods rentra ses pieds sous sa robe de chambre de flanelle rouge et dit:
--Il faut que je cherche.
Le conseiller juridique attendit patiemment.
Alors Tods dit avec une compassion infinie:
--Vous ne parlez pas mon langage, n'est-ce pas, conseiller Sahib?
--Non, j'en suis fâché, mais je ne le parle pas, dit le conseiller
juridique.
--Très bien, dit Tods. Alors il faut que je pense en anglais.
Il resta une minute à classer ses idées et commença à parler avec
lenteur, traduisant mentalement de la langue parlée en anglais, comme
font beaucoup d'enfants anglo-indiens.
Vous devez bien penser que le conseiller l'aida par des questions quand
il demeurait court, car Tods n'était pas en mesure de prononcer tout
d'un trait le morceau d'éloquence qui suit.
--Ditta Mull dit: «Cette chose-là est un propos d'enfant, et a été mise
sur pied par des imbéciles.» Mais moi, je ne crois pas que vous soyez un
imbécile, reprit aussitôt Tods, car vous avez rattrapé ma chèvre. Voilà
ce qu'il dit, Ditta Mull: «Je ne suis pas un sot, et pourquoi le
_Sirkar_[25] dit-il que je suis un enfant? Je puis bien voir si la terre
est bonne, et si le propriétaire est bon. Si je suis un sot, c'est sur
ma tête que la faute retombe. Je prends ma terre pour cinq ans; j'ai mis
de l'argent de côté à cette intention; je prends aussi une femme, et il
me naît un petit garçon.» Ditta Mull n'a qu'une fille, mais il prétend
qu'il aura bientôt un garçon. Et il dit: «A la fin des cinq ans, en
vertu de ce nouveau règlement foncier, il faut que je parte. Si je ne
pars pas, il faut que je paie de nouveaux sceaux et que je fasse mettre
d'autres timbres sur les papiers. Cela peut tomber au milieu de la
moisson. Aller une fois devant les tribunaux, c'est de la sagesse, mais
y aller une seconde fois, c'est de la folie.» Ça, c'est parfaitement
vrai, expliqua gravement Tods, tous mes amis le pensent. Et Ditta Mull
dit: «Toujours payer de nouvelles taxes, et donner encore de l'argent
aux avoués, aux _chaprassis_ et aux tribunaux tous les cinq ans, sans
quoi le propriétaire m'obligera à partir? Pourquoi m'en irais-je?
Suis-je donc un sot? Si je suis un sot, et qu'au bout de quarante ans je
ne connaisse pas la bonne terre, quand je la vois, alors que je meure!
Mais si le nouveau _bundobust_[26] parlait de _quinze ans_, à la bonne
heure, cela serait bon et juste. Mon petit garçon est devenu un homme,
je suis fini, et il prend la terre ou une autre terre, en ne payant
qu'une fois l'impôt du timbre sur les papiers. Il lui naît un petit
garçon, qui est aussi un homme à la fin des quinze ans. Mais à quoi bon
de nouveaux papiers tous les cinq ans? Ça ne sert qu'à causer des tracas
et encore des tracas. Nous autres qui prenons ces terres, nous ne sommes
pas des jeunes gens, mais des vieux; nous ne sommes pas des _jâts_[27],
mais des commerçants ayant un peu d'argent, et pendant quinze ans nous
serons tranquilles. Et nous ne sommes pas non plus des enfants pour que
le _Sirkar_ nous traite ainsi.»
[25] _Sirkar_: le chef, l'autorité suprême.
[26] Règlement.
[27] _Jâts_: peuplade agricole du Punjab.
Tods s'arrêta court, car tous les invités l'écoutaient.
Le conseiller dit alors:
--Est-ce là tout?
--C'est tout ce dont je me souviens, dit Tods, mais vous devriez bien
aller voir le gros singe de Ditta Mull. Il ressemble tellement à un
conseiller Sahib.
--Tods, dit le père, va te coucher.
Tods ramassa la traîne de sa robe de nuit et s'en alla.
Le conseiller juridique laissa tomber sa main brusquement sur la table.
--Par Jupiter, fit-il, je trouve que le petit a raison. Le bail à court
terme, voilà le point faible.
Il prit congé de bonne heure, en réfléchissant à ce qu'avait dit Tods.
Il était évidemment impossible à un conseiller juridique d'aller jouer
avec le singe d'un marchand dans le but de s'éclairer, mais il fit
mieux.
Il s'enquit, sans jamais oublier ce fait que l'indigène, le vrai,--non
pas l'hybride, l'indigène bâtard qui a passé par l'enseignement
universitaire,--s'effarouche aussi aisément qu'un poulain; et peu à peu,
avec bien des précautions, il amena quelques-uns de ceux que la mesure
intéressait de plus près, à exposer leur manière de voir, qui concordait
avec le témoignage de Tods.
Aussi le projet de loi fut-il modifié sur cet article.
Le conseiller était fortement tenté de croire que les membres indigènes
du conseil ne représentent guère que les ordres dont leurs poitrines
sont chamarrées, et cette pensée le mettait mal à l'aise, mais il
l'écarta comme anti-libérale. Car c'était un homme très libéral.
Au bout de quelque temps, la nouvelle se répandit dans les bazars que
Tods avait obtenu la modification du bill relatif aux clauses de
fermage, et, si sa maman ne s'y était opposée, Tods se serait rendu
malade, avec tous les paniers de fruits, de pistaches, de raisins de
Caboul, et d'amandes qui s'entassaient dans la véranda.
Jusqu'à son départ pour l'Angleterre, Tods fut de quelques degrés
au-dessus du vice-roi dans la considération populaire; mais sa petite
personnalité ne put jamais comprendre pourquoi.
Dans la boîte où le conseiller juridique garde ses papiers personnels,
se trouve le brouillon de la loi révisée _Ryotwary_ relative aux régions
du pied des montagnes, et en face de l'article vingt-deux se trouvent
les mots suivants, écrits au crayon bleu et que le conseiller a signés:
«Amendement Tods.»