HORS DU CERCLE

L'amour ne tient pas compte de la caste, non plus que le sommeil

d'un lit cassé. J'allai en quête de l'amour et je me perdis.

(PROVERBE HINDOU.)

Il faut, quoi qu'il arrive, rester dans sa caste, sa race, son milieu.

Que les Blancs aillent aux Blancs, que les Noirs aillent aux Noirs!

Alors, si l'on a des ennuis, ils ne sortent pas du cours ordinaire des

événements. Ils n'ont rien de soudain, d'étrange, d'insoupçonné.

Ceci est l'histoire d'un homme qui franchit délibérément les frontières

protectrices de la société comme il faut de tous les jours, et qui en

fut cruellement châtié.

Dans le premier cas, il sut trop de choses; dans le second, il en vit

trop. Il s'intéressa de trop près à la vie indigène, mais il ne

recommencera jamais plus.

Tout au coeur de la cité, derrière le _bustee_[19] de Jitha Megji, se

trouve la ruelle d'Amir Nath, qui se termine en impasse par un mur percé

d'une seule fenêtre grillée.

[19] Faubourg.

A l'extrémité de cette ruelle il y a une grande étable à vaches, et les

murs qui donnent sur les deux côtés de l'impasse n'ont aucune fenêtre.

Ni Suchet Singh, ni Gaur Chand n'approuvent que leurs femmes jettent un

coup d'oeil sur le monde extérieur.

Si Durga Charan avait été de leur opinion, il serait plus heureux

aujourd'hui, et la petite Bisesa serait en état de pétrir son pain

elle-même.

De sa chambre, elle pouvait regarder, par la fenêtre grillée, dans

l'étroite et sombre ruelle où le soleil ne pénétrait jamais, où les

buffles se roulaient dans la boue bleue.

Elle était veuve, âgée d'environ quinze ans.

Nuit et jour elle priait les dieux de lui envoyer un amoureux, car elle

n'approuvait pas la vie solitaire.

Un jour, l'homme,--il se nommait Tréjago,--vint dans l'impasse d'Amir

Nath, en se promenant sans but; après avoir dépassé les buffles, il

trébucha contre un gros tas d'herbages pour les bestiaux.

Alors, il vit que la ruelle finissait en piège et il entendit un petit

rire derrière la fenêtre grillée.

C'était un joli petit rire; Tréjago, sachant que pour tous les usages

pratiques, les antiques _Mille et une Nuits_ sont de bons guides,

s'avança vers la fenêtre et murmura cette strophe du _Chant d'amour de

Har Dyal_ qui commence ainsi:

_Un homme peut-il se tenir debout devant la face nue du soleil, ou un

amant en présence de sa bien-aimée?_

_Si mes pieds se dérobent sous moi, ô coeur de mon coeur, dois-je être

blâmé, parce que la splendeur de ta beauté m'aveugle?_

Alors un léger tintement de bracelets féminins se fit entendre derrière

la grille, et une voix menue continua par le cinquième vers:

_Hélas! hélas! la Lune peut-elle parler au Lotus de son amour, quand

la porte des deux est fermée, et que se rassemblent les nuages chargés

de pluie?_

_On a pris ma bien-aimée, et on l'a poussée vers le nord, avec les

chevaux de bât._

_Il y a des chaînes de fer à ces pieds qui étaient posés sur mon

coeur._

_Avertis les archers de se tenir prêts..._

La voix se tut soudain, et Tréjago sortit de l'impasse d'Amir Nath, en

se demandant qui avait bien pu trouver si exactement la suite du _Chant

d'amour d'Har Dyal_.

Le lendemain, comme il se rendait en voiture à son bureau, une vieille

femme lança un paquet dans son _dog-cart_.

Le paquet contenait la moitié d'une pendeloque de verre brisée, une

fleur de _dhak_ rouge sang, une pincée de _bhusa_ ou foin pour les

bestiaux, et onze cardamomes.

Ce paquet était une lettre, non point une lettre grossièrement

compromettante, mais une innocente, une inintelligible lettre d'amour.

Tréjago en savait beaucoup trop long là-dessus, comme je l'ai dit.

Il serait préférable qu'aucun Anglais ne sût traduire les lettres

symboliques. Mais Tréjago étala toutes ces futilités sur le couvercle de

son pupitre et se mit à les interpréter.

Dans l'Inde entière, une pendeloque en verre brisée signifie une veuve,

parce que, à la mort du mari, on brise les bracelets que sa femme porte

à son poignet.

Tréjago comprit le sens de ce petit morceau de verre.

La fleur de _dhak_ s'interprète diversement: «désirer», «venir»,

«écrire», «danger», suivant les objets dont elle est accompagnée.

Une cardamome signifie «jalousie», mais quand un objet quelconque est en

double dans une lettre d'amour, il perd son sens symbolique et ne

représente plus qu'un nombre indiquant le temps; s'il y est joint de

l'encens, du caillé, du safran, c'est une indication de lieu.

Dès lors le message s'interprétait ainsi: «Une veuve,--fleur de _dhak_,

et _bhusa_,--à onze heures.»

La pincée de _bhusa_ mit Tréjago sur la piste.

Il sentit--cette sorte de lettre comporte une bonne dose

d'intuition--que le _bhusa_ était une allusion au gros tas d'herbages à

bestiaux sur lequel il avait trébuché dans la ruelle d'Amir Nath, que le

message devait venir de la personne qu'il avait entendue derrière le

grillage, et qu'elle était veuve.

En somme, le message était ainsi conçu:

«Une veuve, dans la ruelle où se trouve le tas de _bhusa_, vous prie de

venir à onze heures.»

Tréjago jeta tous les débris dans l'âtre et se mit à rire.

Il savait qu'en Orient les hommes ne font point l'amour sous des

fenêtres à onze heures du matin, et que les femmes ne donnent pas leurs

rendez-vous une semaine à l'avance.

Aussi, cette même nuit, à onze heures, alla-t-il dans la ruelle d'Amir

Nath, enveloppé d'un _boorka_, manteau qui sert aux hommes comme aux

femmes.

Dès que les gongs de la cité eurent sonné l'heure, la petite voix

derrière le grillage reprit le _Chant d'amour de Har Dyal_, au passage

où la jeune fille _panthan_ implore le retour de Har Dyal.

Dans l'original, c'est une romance vraiment jolie; dans une traduction,

vous ne retrouverez pas son accent plaintif.

En voici une version approximative:

_Seule, sur les toits, je me tourne vers le nord, et j'épie l'éclair

dans le ciel, l'éclat de ta marche dans le nord. Reviens à moi, ô

bien-aimé, ou je meurs!_

_Au-dessous de moi s'étend le bazar endormi; bien loin, bien loin,

s'allongent les chameaux fatigués, les chameaux et les captifs de ta

razzia. Reviens à moi, ô bien-aimé, ou je meurs!_

_La femme de mon père est vieille, aigrie par les années, et je suis

la servante à tout faire dans la maison de mon père; le chagrin est

mon pain et les larmes sont ma boisson. Reviens à moi, ô bien-aimé, ou

je meurs!_

Quand la chanteuse se tut, Tréjago s'avança jusque sous le grillage et

murmura:

--Me voici.

Bisesa était agréable à voir.

Cette nuit fut le début d'une foule de choses étranges et d'une vie en

partie double si compliquée, qu'aujourd'hui Tréjago se demande s'il n'a

pas été le jouet d'un rêve.

Bisesa,--à moins que ce ne fût la vieille servante qui avait jeté la

lettre symbolique,--avait descellé le lourd grillage d'entre les briques

du mur, de sorte que la fenêtre glissait en dedans, ne laissant plus

qu'une ouverture carrée de simple maçonnerie par où pouvait grimper un

homme de quelque agilité.

Pendant la journée, Tréjago accomplissait sa monotone besogne de bureau,

ou bien il faisait sa toilette et rendait visite aux dames anglaises de

la station, en se demandant pendant combien de temps elles

consentiraient à le connaître, si elles apprenaient l'existence de la

pauvre petite Bisesa.

Le soir, quand la ville était endormie, il partait couvert d'un _boorka_

malodorant. Il arpentait le quartier qui est derrière le _bustee_ de

Jitha Megji, tournait brusquement pour entrer dans l'impasse d'Amir

Nath, entre les bestiaux endormis et les murs nus. Et enfin, c'était

Bisesa, et le bruit de la respiration profonde et régulière des vieilles

femmes qui dormaient à la porte de la chambrette pauvrement meublée que

Durga Charan avait réservée à la fille de sa soeur.

Qui était Durga Charan, et que faisait-il?

Tréjago ne s'en informa jamais.

Comment ne fut-il point découvert et poignardé? Il ne songea à se le

demander que quand sa folie fut passée, et que Bisesa...

Mais ceci viendra plus loin.

Bisesa avait un charme infini pour Tréjago.

Elle était aussi ignorante qu'un oiseau; les idées biscornues qu'elle se

faisait des choses du monde extérieur, d'après les rumeurs qui

arrivaient jusqu'à sa chambre, amusaient Tréjago presque autant que les

efforts qu'elle faisait, en zézayant, pour prononcer son nom de

Christophe.

La première syllabe était déjà au-dessus de ses moyens.

Elle faisait de petits gestes drôles et jolis avec ses mains roses,

comme si elle eût voulu jeter ce nom.

Puis, s'agenouillant devant Tréjago, elle lui demandait, exactement de

la même façon qu'eût fait une Anglaise, s'il était bien sûr de l'aimer.

Tréjago jurait qu'il l'aimait plus que tout au monde.

Et c'était vrai.

Après un mois de cette folie, les exigences de son autre vie obligèrent

Tréjago à témoigner des attentions particulières à une dame de sa

connaissance.

Vous pouvez être certain que n'importe quel fait de ce genre est relevé

et discuté, non seulement par les gens de votre propre race, mais encore

par cent cinquante indigènes.

Tréjago dut se promener avec cette dame et causer avec elle à la

musique.

Il dut faire avec elle une ou deux promenades en voiture. Il n'eut pas

un instant l'idée que cela pouvait avoir quelque influence sur sa vie

secrète, qui lui était la plus chère.

Mais les nouvelles volèrent de la façon mystérieuse que l'on connaît, de

bouche en bouche, jusqu'au jour où la duègne de Bisesa l'apprit et en

parla à Bisesa.

La petite fut si troublée qu'elle fit tout de travers sa besogne

domestique, et qu'en conséquence la femme de Durga Charan la battit.

Une semaine plus tard, Bisesa reprocha ce flirt à Tréjago.

Elle n'entendait rien aux nuances et parlait à coeur ouvert.

Tréjago en rit. Bisesa battit le sol de ses petits pieds, de ses pieds

menus, aussi légers que des fleurs de soucis, et qui auraient tenu dans

une main d'homme.

La plus grande partie de ce qu'on a écrit sur la passion et l'élan

impulsif chez la femme orientale est exagéré et compilé de seconde main;

pourtant il y a là un peu de vérité; quand un Anglais le découvre, cela

le stupéfie autant que pourrait le faire une passion dans sa propre

existence.

Bisesa eut des crises de rage. Elle tempêta, et finalement menaça de se

tuer si Tréjago ne renonçait pas sur-le-champ à la _memsahib_ qui était

venue se mettre entre eux.

Tréjago voulut s'expliquer, lui montrer qu'elle ne comprenait pas la

situation à un point de vue occidental.

Bisesa se redressa et dit simplement:

--Je ne la comprends pas. Tout ce que je sais, le voici: c'est qu'il

n'est pas bien que je vous aie aimé plus que mon propre coeur, sahib.

Vous êtes un Anglais. Je ne suis qu'une fille noire (elle était plus

blonde que l'or en barre de la Monnaie) et la veuve d'un homme noir.

Alors elle sanglota et ajouta:

--Mais sur mon âme et sur l'âme de ma mère, je vous aime. Il ne vous

arrivera jamais malheur, quoi qu'il puisse advenir de moi.

Tréjago raisonna la fillette, et fit de son mieux pour la calmer, mais

elle paraissait troublée au delà des limites raisonnables.

La seule chose qui pût la satisfaire, c'était la rupture de toutes

relations entre eux.

Il fallait qu'il la quittât sur-le-champ.

Il partit.

Comme il se laissait tomber par la fenêtre, elle lui baisa deux fois le

front et il s'en retourna chez lui tout rêveur.

Une semaine, puis trois se passèrent, sans qu'il entendît parler de

Bisesa.

Tréjago, trouvant que la rupture avait déjà trop duré, retourna pour la

cinquième fois à la ruelle d'Amir Nath, espérant que ses coups frappés

au grillage mobile amèneraient une réponse.

Il ne fut pas déçu.

La lune était nouvelle.

Un rayon de lumière tombait dans la ruelle d'Amir Nath et sur le

grillage qu'on retira dès que Tréjago eut frappé. Du fond des ténèbres,

Bisesa lui tendit ses bras qu'éclaira en plein le clair de lune:

Les deux mains avaient été tranchées aux poignets et les moignons

étaient presque cicatrisés.

Puis, comme Bisesa penchait sa tête entre ses bras et sanglotait,

quelqu'un qui se trouvait dans la chambre poussa un grognement pareil à

celui d'une bête fauve, et une lame,--couteau, épée ou lance,--vola

comme un trait vers le _boorka_ de Tréjago.

Le coup manqua le corps, mais entama un des muscles de l'aine, blessure

qui fit boiter Tréjago légèrement pendant toute sa vie.

Le grillage fut remis en place, et aucun signe ne partit de la maison.

Il ne restait plus que la bande de lumière lunaire sur la haute muraille

et, en arrière, la noirceur des ténèbres dans la ruelle d'Amir Nath.

Le premier souvenir de Tréjago, quand il eut exhalé sa fureur à grands

cris entre ces murs impitoyables, c'est qu'il se retrouva près du fleuve

à la pointe du jour, qu'il jeta son _boorka_ et rentra tête nue chez

lui.

Quelle tragédie s'était passée?

Bisesa avait-elle, dans un moment de désespoir irraisonné, tout raconté?

Ou bien l'intrigue avait-elle été découverte? Lui avait-on arraché des

aveux par la torture?

Durga Charan connaissait-il son nom?

Qu'advint-il de Bisesa?

Tout cela, Tréjago l'ignore encore aujourd'hui.

Il était arrivé quelque chose d'horrible, et l'idée de ce qu'avait pu

être cette chose-là revient de temps à autre à l'esprit de Tréjago, la

nuit, et lui tient compagnie jusqu'au matin.

Une particularité de l'histoire, c'est que Tréjago ne sait pas où se

trouve la façade de la maison de Durga Charan.

Peut-être donne-t-elle sur une cour commune à deux ou trois autres

maisons; ou peut-être se trouve-t-elle derrière une des portes du

quartier de Jitha Megji.

Tréjago ne saurait le dire.

Il lui est impossible de retrouver Bisesa, la pauvre petite Bisesa. Il

l'a perdue dans cette cité où chaque maison est aussi gardée, aussi

impénétrable que la tombe, et l'ouverture grillée qui donne sur la

ruelle d'Amir Nath a été murée.

Mais Tréjago va régulièrement dans le monde et il y est regardé comme un

homme très respectable.

Il ne présente aucun trait particulier, si ce n'est une certaine raideur

de la jambe droite, due à une foulure qu'il s'est faite en montant à

cheval.

Nouveaux Contes des Collines · 第 6 / 30 题