«Provins, le 27 mars 1814.
«J'ai l'honneur de vous informer qu'après m'être porté de Sézanne en
arrière du défilé d'Esternay, et y avoir pris position, l'ennemi s'est
présenté devant moi avec de grandes forces et a fait toutes ses
dispositions d'attaque. Nous nous sommes retirés et nous avons continué
notre retraite sur la Ferté-Gaucher, avec d'autant plus de raison, que
nous étions informés que l'ennemi occupait Montmirail. Arrivés devant la
Ferté, nous avons trouvé l'ennemi en position sur la rive droite du
Grand-Morin, et battant la route avec une nombreuse artillerie. J'ai pu
reconnaître au moins quatre mille hommes d'infanterie prussienne, sans
compter ce qui occupait la ville et n'était pas susceptible d'être
apprécié; de manière que l'ennemi avait, en calculant très-fort, au
moins six mille hommes d'infanterie. M. le duc de Trévise et moi, nous
décidâmes qu'il fallait s'emparer d'un plateau qui donnait les moyens de
tourner la ville et d'aller prendre la route de Coulommiers plus loin.
Les ordres furent donnés en conséquence, et les postes ennemis furent
chassés. Pendant ce temps-là, on me rendit compte que les masses
d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie qui s'étaient présentées
devant nous au défilé d'Esternay approchaient avec diligence. Je donnai
l'ordre à la vingtième division d'occuper et de défendre jusqu'à
l'extrémité le village de Montis, qui est la clef du défilé, afin de
donner le temps d'exécuter une marche difficile dans un terrain fangeux.
«Je donnai l'ordre à ma cavalerie de se porter au delà du bois de Montis
pour nous couvrir sur ce point contre la cavalerie ennemie, qui s'y
portait pour tourner le défilé. Tout à coup le duc de Trévise, qui
marchait en tête, m'informa qu'au lieu de se porter sur la route de
Coulommiers, il prenait celle de Provins. Ce changement me contraria
beaucoup, parce qu'il était évident que c'était une marche perdue. Après
la route de Coulommiers manquée, notre direction était sur Rozoy; mais
le mouvement était donné, et, au milieu de l'obscurité de la nuit et des
embarras du chemin, il était impossible de changer la direction, et je
ne voulais point quitter le duc de Trévise. En conséquence, nous avons
marché sur Provins, où nous sommes arrivés ce matin et où nous avons
pris position, afin de rallier et de reposer les troupes. L'ennemi est
arrivé à midi avec de l'infanterie et de la cavalerie; mais, jusqu'à
présent, je n'ai pas reconnu de grandes forces. Nous avons entendu
aujourd'hui une vive canonnade dans la direction de Meaux. Le mouvement
de l'ennemi sur Paris n'est pas douteux.
«En conséquence, nous marchons sur la capitale, et nous nous mettons en
marche cette nuit pour Nangis et Melun, d'où nous descendrons la Seine
pour nous porter sur Charenton. Je prie Votre Excellence de me faire
connaître la situation des choses, afin que je puisse modifier mes
mouvements d'après les circonstances.»
«_P. S._ La défense de Montis a été fort glorieuse. Une poignée
d'hommes, avec deux pièces de canon, a résisté à vingt pièces de canon
et quatre mille hommes d'infanterie bavaroise, qui les ont attaqués sans
succès, et cette poignée de braves a ramené son canon au milieu des
embarras causés par la nuit et les mauvais chemins.»