«Corbeny, le 9 mars 1814, deux heures du matin.
«Sire, j'ai à rendre compte à Votre Majesté d'un événement de guerre
malheureux et fort extraordinaire, et qui a peu d'exemples. Je me suis
mis en marche, conformément à vos ordres, ce matin, pour Laon. Le
brouillard était extrêmement épais. Je me suis arrêté à Fétieux; vers
midi, votre canon s'étant fait entendre et le temps s'étant élevé, je me
suis hâté de marcher. J'ai trouvé l'ennemi à une lieue environ avec
quatre mille chevaux, que j'ai poussé devant moi avec mon canon. Plus
tard, m'étant emparé d'un bois, j'ai pu découvrir environ douze mille
hommes d'infanterie et cinq mille chevaux. La supériorité de ces forces
devait m'empêcher de rien entreprendre de très-sérieux; cependant il me
sembla indispensable d'occuper l'ennemi et d'agir assez pour neutraliser
ses forces et faire une diversion utile à votre attaque. En conséquence,
j'ai fait attaquer le village d'Athies et je m'en suis emparé. Plus
tard, j'ai fait attaquer une ferme qui me rapprochait de la route de
Marles, sur laquelle l'ennemi paraissait faire des dispositions de
retraite; je m'en suis également rendu maître. L'ennemi a incendié le
village et la ferme avant de se retirer. J'ai fait établir une batterie
de vingt pièces de canon, à laquelle l'ennemi a répondu par une batterie
de trente, ayant encore beaucoup de pièces en vue, mais non en action.
L'ennemi a porté de la cavalerie sur sa gauche, ce qui menaçait ma
droite; mais j'avais fait des dispositions en conséquence. Nous sommes
restés plusieurs heures dans cette position, nous canonnant de part et
d'autre, et repoussant quelques entreprises que l'ennemi avait faites
sur les postes que j'avais établis; mais, à nuit bien close, à l'instant
où je me disposais à prendre une position de nuit, des masses
d'infanterie très-considérables, et formant au moins douze mille hommes,
et toute la cavalerie de l'armée, ont débouché sur moi par différents
points, et une portion de l'infanterie sur les derrières de ma position.
Ce mouvement a eu d'autant plus d'effet, qu'il était moins prévu, parce
que deux bataillons de la réserve de Paris, qui occupaient le village
d'Athies et la ferme, en sont partis si vite, que je n'ai pas pu
supposer même qu'ils fussent attaqués. De la précipitation de cette
retraite vint le désordre, et du désordre la confusion; de là une
retraite sans ordres donnés et une espèce de fuite pour l'artillerie.
L'infanterie ennemie s'approcha assez pour s'engager; il devint
indispensable de suivre le mouvement; mais au moins je parvins à faire
de toutes ces troupes une masse compacte qui offrit quelques moyens de
résistance. En même temps la cavalerie ennemie chargea la nôtre et la
renversa; celle-ci est prise pour l'ennemi par notre infanterie, ce qui
augmente le mal; en même temps, plusieurs masses de cavalerie ennemie se
trouvent sur nos flancs et à cheval sur la route. Nous repoussons
constamment cette cavalerie, soit sur nos flancs, soit sur notre front,
par un feu bien soutenu et des coups de baïonnette, et nous avançons;
mais les équipages et les voitures d'artillerie qui avaient précédé la
colonne sont sabrés par l'ennemi; plusieurs pièces tombent en son
pouvoir. Nous en reprenons plusieurs, nous les emmenons; mais d'autres
restent sur la place, soit parce que les chevaux manquent, soit par
toute autre raison; et nous ne pouvons consacrer beaucoup de temps à les
mettre en état de nous suivre, à cause de la proximité des masses
d'infanterie qui nous suivaient, en fusillant toujours avec nous. Par
suite de cette impossibilité, nous avons perdu beaucoup de pièces: je
n'en ai pas l'état précis, mais je crois que le nombre s'élève de douze
à quatorze. La perte en hommes a été peu considérable, et je suis
convaincu que l'ennemi a pris très-peu de monde, parce qu'il n'y a pas
eu un seul bataillon d'ouvert par les charges de cavalerie. Nous sommes
arrivés à Fétieux. L'ennemi suivant vivement et la confusion étant au
comble, il a fallu nécessairement passer le village pour trouver une
barrière, arrêter tout le monde, et réorganiser le personnel et le
matériel. Le général Digeon se rend cette nuit à Béry-au-Bac, dans
l'objet de réorganiser l'artillerie qui reste. Nous n'avons encore pu ce
soir mettre de l'ordre dans les corps, qui sont tous confondus et hors
d'état de faire aucun mouvement et de rendre aucun service; et, comme il
y a bon nombre d'individus qui se sont portés à Béry-au-Bac, je me vois
forcé de m'y rendre pour remettre tout dans un état convenable demain
matin. Tel est, Sire, l'étrange événement qui a eu lieu ce soir, mais
qui aurait pu être bien pis encore, si les troupes, après le premier
moment de terreur qui les a fait mettre en marche sans ordre, n'avaient
pas été sensibles aux reproches et disposées par là à bien faire. Je
prends la liberté de vous le répéter, notre perte ne serait rien sans
les canons que nous avons laissés dans les fossés de la route. Nous
avons eu sûrement affaire à vingt mille hommes.»