Comme l'avait dit le maréchal, au milieu de sa cour s'élevait un vieux
pommier dont la tête énorme et feuillue ombrageait un banc de pierre
placé à son pied.
Fichet avait pris, dans la forge, une bêche que Meuzelin fit donner au
prisonnier en lui disant:
--Mets-toi à l'oeuvre en te gardant bien de toute atteinte qui pourrait
défigurer le visage.
Le maréchal se posa devant une place où nul n'aurait pu soupçonner le
dépôt sinistre, tant l'endroit avait été soigneusement nivelé. Après
s'être servi de la bêche pour enlever la croûte du sol durci par son
piétinement de la nuit, il s'agenouilla et, avec ses mains, se remit à
retirer la terre devenue friable.
--Voilà! dit-il bientôt en montrant une masse de cheveux noirs qui
venait d'apparaître au fond du trou.
Alors, saisissant la chevelure qu'il tira sans grand effort, il amena au
jour la tête, qu'il posa à bout de bras sur le banc de pierre.
L'assassinat ne datant encore que de quelques heures, la décomposition
n'avait pas eu le temps d'accomplir son oeuvre sur le visage, à qui la
rigidité de la mort avait conservé son expression dernière... et cette
expression était hautaine et calme, ne trahissant en rien la terreur
qu'aurait dû inspirer à la victime, au moment suprême, la fin tragique
qui la menaçait. Si brusque qu'avait été le dénouement, cette femme
avait pu, pourtant, voir venir la mort et elle lui avait bravement fait
face.
--Une jeune et jolie femme, souffla Vasseur en examinant le visage.
--Et aussi une maîtresse femme, ajouta le policier, dont l'attention
avait été attirée par la physionomie altière de la face.
Curieux de détails, il demanda au maréchal:
--Tu étais là quand elle a été assassinée?
Celui-ci parut avoir la franchise récalcitrante; ce qui fit que
Meuzelin, d'un ton qui sentait la menace, lui rafraîchit la mémoire:
--N'oublie pas que ta vie vaut cher, dit-il. Si tu veux la racheter, je
t'ai prévenu qu'il ne faudrait pas ménager ta langue.
Il était bien aventuré le cou du maréchal, à présent que la tête était
déterrée. Il y alla donc, comme on dit, bon jeu bon argent.
--J'assistais si bien à l'assassinat, avoua-t-il, que je suis un de ceux
qui avaient été nommés par Coupe-et-Tranche pour la fusiller.
--Coupe-et-Tranche conduisait donc l'attaque?
--Non, mais il l'avait préparée de longue date, et, d'avance, il avait
désigné à son lieutenant les rôles que chacun aurait à jouer.
Meuzelin revint à la morte et demanda:
--En se voyant perdue, la voyageuse n'a pas crié, demandé grâce,
prononcé quelques mots?
--Si elle a parlé.
--Un appel à pitié?
--Du tout. Elle n'a prononcé qu'une courte phrase qui était
incompréhensible pour nous.
--Laquelle?
--Au moment où nous la couchions en joue, elle a dit comme ça: «C'était
bien la peine de revenir!»
--Ah! fit le policier tout décontenancé, car il avait espéré que cette
phrase, inintelligible pour les autres, s'éclaircirait pour lui.
Un souvenir lui passa subitement en tête.
--Mais, fit-il vivement, il se trouvait une autre voyageuse dans le
coupé--une comtesse de Méralec, m'a-t-on dit. Qu'a-t-elle fait,
qu'a-t-elle dit pendant cette scène de meurtre?
--Elle a fait la diablesse et a hurlé: Grâce! dans son coupé dont elle
ne pouvait sortir, attendu que, de chaque côté, on lui tenait la
portière. Puis, finalement, je crois bien qu'elle s'est évanouie.
--Elle est jolie, cette comtesse? demanda Vasseur.
Le maréchal haussa les épaules.
--Ça, je n'en sais rien. Cette nuit, il faisait noir comme dans un four.
Je n'ai pu la voir.
Une objection vint à l'esprit du lieutenant:
--Mais, dit-il, puisqu'il faisait tant obscur, comment a-t-on pu
reconnaître la femme qui devait être votre victime?
Le maréchal recommença son haussement d'épaules.
--Tu m'en demandes trop, citoyen. La seule chose que je puisse dire,
c'est qu'on me l'a amenée au bout de mon fusil et que j'ai fait feu.
--Et c'est toi qui lui a tranché la tête?
--Dame! les autres ne savaient comment s'y prendre et il fallait
exécuter l'ordre de Coupe-et-Tranche. Alors je me suis servi de la
hachette de Chauvelot, un des deux qui sont venus tout à l'heure frapper
à ma porte.
--Les autres t'ont regardé faire? continua Vasseur.
--Ils se sont contentés de dire: Part à trois! au sujet des boucles
d'oreilles.
Si Meuzelin avait laissé le lieutenant continuer l'interrogatoire,
c'était qu'il était occupé, avec Fil-à-Beurre, à enfermer la tête de la
victime dans un panier couvert.
Après avoir repoussé le couvercle du panier sur le lugubre contenu, il
se retourna en disant:
--Fichet et Lambert, reficelez-moi cet aimable garçon, et en route.
--Vous m'emmenez? fit le maréchal tellement atterré qu'il se laissa lier
sans résistance.
Meuzelin se mit à rire.
--Croyais-tu que nous allions te donner la clef des champs? Au fond,
c'est dans ton intérêt. Ne nous as-tu pas conté que Coupe-et-Tranche te
ferait tuer au plus petit soupçon de trahison? Eh bien, nous allons te
mettre à l'abri de cette mort violente en te cachant dans la prison
d'Angers.
Puis comme, en parlant, il s'était assuré que les deux soldats l'avaient
solidement garrotté, il commanda de le porter dans la voiture.
Il fallait rebrousser chemin. C'était dur pour Vasseur qui n'était plus
qu'à quelques lieues de Gervaise; mais il se résigna en pensant que
c'était affaire de quatre ou cinq heures, juste le temps de conduire le
bandit sous les verrous.
--Demain, vous la verrez, lui promit Meuzelin à qui, pendant le voyage
qu'il venait d'accomplir en compagnie, il avait fait confidence de son
amour.
Le lieutenant et ses hommes remontèrent en selle, et, après que Barnabé
eut soigneusement refermé la porte de la maréchalerie, on se mit en
route. Vasseur marchait en tête, escorté par Fil-à-Beurre jouant de ses
longues jambes. De droite et de gauche, Fichet et Lambert escortaient la
voiture que conduisait Meuzelin assis sur la banquette de devant. Au
fond du véhicule, le prisonnier était étendu sur la paille, à côté du
panier contenant la tête.
On n'était pas à plus de cent toises du village de Monciel, que le
maréchal, tremblant d'angoisse, éprouva le besoin de remonter son moral
qui voyait l'avenir en noir.
--Vous m'avez promis que j'aurais la vie sauve, dit-il au policier dont
le silence l'inquiétait.
--Oui, j'ai promis... à condition que tu dirais la vérité.
--Aussi l'ai-je dite entière.
--Heu! heu! en es-tu bien sûr? lâcha l'agent d'un ton de doute.
En branlant la tête d'un air indifférent, il continua à mots traînés:
--Après tout, c'est ton affaire! Du moment que peu t'importe d'avoir le
cou coupé, je comprends que tu ne vides pas le fond de ton sac.
Il y eut une crise de désespoir chez le maréchal. Après en avoir tant
dit, cela ne comptait pas! Aussi sa voix frémissait-elle de peur quand
il s'écria:
--Mais vous le connaissez, le fond de mon sac!
--Alors ton sac possède un double fond où sont enfermés quelques aveux
que tu ne juges pas utile d'en faire sortir.
Cela dit, l'agent prit un ton tout bonhomme, tout amical pour
poursuivre:
--C'eût été, pourtant, bien agréable pour toi, pendant qu'on aurait
guillotiné tes camarades, de te trouver libre comme l'air, ayant même en
poche une somme d'argent assez rondelette pour te permettre d'aller
t'établir au loin... Vois-tu d'ici la vie heureuse que tu aurais menée?
--Vrai! vrai! répéta convulsivement le prisonnier se raccrochant à
l'espérance.
--Absolument comme je te l'affirme, articula l'agent.
Ensuite, brusquement, il demanda:
--Sais-tu comment on m'appelle?
--Non.
--Je me nomme Meuzelin.
À défaut de sa personne, le nom du policier célèbre devait être connu
dans les bandes, pour lesquelles il sonnait comme la menace d'une
catastrophe suspendue sur elles, car il y eut un effarement complet chez
le prisonnier quand il s'écria:
--Meuzelin! Alors je suis perdu!
--Mais non, imbécile! Parle et je te jure que tout ce que je viens de te
promettre sera tenu.
Il y eut un silence, puis le maréchal demanda d'un ton décidé:
--Que voulez-vous savoir?
--Conte-moi, bien en détail, quelle était la femme assassinée. Dans quel
but on l'a tuée. Pourquoi on avait intérêt à faire disparaître sa tête.
Et Meuzelin, se renversant sur la lanière en cuir qui servait de dossier
à sa banquette, tendit l'oreille aux aveux de son compagnon de voiture.
Au bout de deux heures, quand Vasseur et Barnabé qui, tout en causant,
avaient un peu forcé leur marche, ne furent plus qu'à quelques portées
de fusil du faubourg d'Angers, ils s'arrêtèrent pour attendre la
charrette que l'allure lente du cheval poussif, qui la traînait, avait
laissée fort en arrière. Elle apparaissait au loin, toujours escortée
par Fichet et Lambert.
Bien qu'on ne fût pas en service, le lieutenant n'en maugréa pas moins à
la vue de ses soldats chevauchant de chaque côté de la voiture.
--À eux deux, ils n'ont pas même la cervelle d'une linotte. Ils
devraient savoir que leur poste est derrière le véhicule. Ce qui leur
permet de surveiller à la fois les côtés et le fond. Postés comme ils le
sont, rien n'empêche le prisonnier de s'évader par l'arrière de la
charrette.
--Oh! oh! fit Fil-à-Beurre; je crois, lieutenant que vous comptez sans
notre ami Meuzelin. Il doit ouvrir un oeil vigilant sur le misérable
qui, de plus, est mieux ficelé qu'une andouille.
Barnabé achevait quand Vasseur partit d'un franc rire.
--Tu tombes mal à dire que Meuzelin doit ouvrir un oeil! Il m'a plutôt
l'air de fermer les deux yeux.
En effet, la distance raccourcie permettait de voir l'agent qui,
renversé sur le dossier de son siège, dormait comme un bienheureux. Sa
tête ballottait de droite et de gauche à chaque cahot de la charrette
que son cheval conduisait, la bride sur le cou, en pleines ornières de
la route.
--Il faut que son sommeil soit diantrement dur pour résister à un
bercement pareil. Si, comme tu le disais, le prisonnier n'était garrotté
solidement, il l'aurait bel, avec mes deux soldats sur les côtés et
Meuzelin dormant, à prendre la poudre d'escampette, dit Vasseur.
Alors, revenant sur leurs pas, le lieutenant et l'échalas furent
au-devant de la voiture.
À la voix du lieutenant qui l'appelait, Meuzelin ouvrit les yeux, se
secoua et se leva de son siège en disant:
--Il paraît que j'ai fait mon petit ronron. Je vais marcher un peu, ça
me réveillera tout à fait.
Et il mit pied à terre.
En dégageant le devant de la voiture, l'agent avait permis à Vasseur, du
haut de son cheval, de plonger ses regards sous la toile qui bâchait la
charrette.
--Sacrebleu! jura-t-il. Votre prisonnier n'est plus là! annonça le
lieutenant.
L'agent se hissa sur le marchepied, avança la tête sous la bâche et, de
sa voix toujours paisible, répondit:
--C'est ma foi vrai!
En même temps, Fil-à-Beurre avait escaladé l'autre marchepied, et,
avançant son long bras dans la voiture, il en retirait un paquet de
cordes en disant:
--Il était donc bien mal attaché?
Cette supposition blessa l'amour-propre de Fichet, qui avait garrotté le
maréchal au départ.
--Que je vous fiche mon billet qu'une mère elle n'aurait pas mieux
harnaché qui qui lui aurait mangé sa fille, articula-t-il d'un ton
froissé.
Cependant Fil-à-Beurre avait examiné les cordes.
--Elles ont été coupées, annonça-t-il.
La découverte fut un baume pour l'orgueil ulcéré de Fichet qui,
s'apaisant, débita:
--Aussi les bras me tombaient des mains de ce que comment qu'il aurait
pu se désencombrer des noeuds que je lui avais contractés.
Meuzelin, descendu du marchepied de la voiture, s'était rapproché de
Vasseur, qui l'observait en silence, s'étonnant qu'un tel finaud se fût
laissé jouer.
Les deux hommes se regardèrent dans les yeux. Alors le lieutenant
comprit aussitôt et demanda tout bas:
--C'est toi qui l'as fait fuir?
--Oui, dit le policier.
--Pourquoi?
D'un coup d'oeil, l'agent s'assura qu'il ne pouvait être entendu des
autres, et vivement souffla:
--Il s'agissait de sauver Gervaise.
--Elle court donc un danger? demanda Vasseur en pâlissant.
Mais au lieu de répondre, l'agent se tourna vers les autres en s'écriant
de la voix d'un homme impatienté de les voir s'appesantir sur sa faute:
--Quand nous resterons là à nous ébahir! Eh bien, quoi? Notre scélérat
était pincé. Il a usé du droit de tout prisonnier, il a pris la fuite.
Nous n'allons pas coucher ici, j'imagine. Allons, en route pour Angers.
Le lieutenant, tout rêveur, restait immobile en selle, semblant se
consulter. Meuzelin, qui s'apprêtait à monter en voiture, l'aperçut
ainsi méditant; il marcha vivement à lui:
--Lieutenant, dit-il, vous pensez à me quitter.
--Oui, je veux aller à Saint-Florent-le-Vieil, où je sais qu'habite
Gervaise.
--Quoi faire?
--Défendre Gervaise contre ce danger qui, dis-tu, la menace.
--Oui, mais ce danger, il vous faudrait d'abord le connaître. Vous ne
pouvez l'apprendre que par moi et il m'est impossible de vous en
souffler mot.
La voix de Meuzelin se fit grave, quand il reprit:
--Écoutez-moi bien, lieutenant. Je vous jure qu'à vouloir agir seul, non
seulement vous courrez danger de mort, mais, infailliblement, vous
causerez celle de la jeune fille qui sera sacrifiée sans pitié comme l'a
été la malheureuse femme de cette nuit.
Vasseur le regarda surpris.
--La mort de cette femme se rattache-t-elle à quelque mystère qui
concerne Gervaise? demanda-t-il.
--Oui, la pauvre enfant se trouve englobée, à son insu, dans une affaire
sinistre, de si complète façon, qu'il lui serait impossible de prouver
son innocence si moi... moi seul, vous m'entendez... je ne viens à son
aide.
Et d'un accent qui, pour ainsi dire, priait:
--Voyons, poursuivit l'agent, laissez-vous convaincre, lieutenant, bien
qu'il me soit impossible de vous en dire plus, car l'oeuvre à laquelle
je me suis voué me ferme la bouche. Ayez confiance en moi. Je vous
rendrai Gervaise.
--Quand? demanda Vasseur ébranlé.
--Cela dépend d'événements qui vont se produire. Mettons un mois.
--Un mois d'attente! un long mois pendant lequel l'impatience me
torturera dans l'inaction!
--L'inaction! répéta Meuzelin avec un sourire. Oh! que non pas! Je
compte, ce mois durant, vous donner assez d'occupation pour que vous ne
trouviez pas le temps long.
--Alors tu m'associes à tes projets?
--Parbleu! et je vous y mettrai jusqu'au cou.
Et, ensuite, du coin de l'oeil, désignant Fil-à-Beurre qui, en les
voyant causer à voix basse, se tenait à l'écart:
--Ainsi que l'ami Barnabé si le coeur lui en dit, ajouta le policier.
--Et le coeur lui en dira, sois-en certain. Pour Gervaise, il sera
capable de tout, affirma le lieutenant.
--Eh! eh! ricana le policier, je lui fournirai, s'il en est ainsi, une
bien belle occasion, en cas d'insuccès, de se faire scier entre deux
planches... c'est un passe-temps que se donnent les faux chouans
lorsqu'ils ont fait un prisonnier d'importance.
--Oh! oh! fit moqueusement Vasseur, je ne m'imagine pas Fil-à-Beurre
devenu un prisonnier d'importance.
Le policier secoua la tête et demanda:
--Croyez-vous que moi, s'ils me tenaient, les bandits me scieraient
entre deux planches?
--Oui, toi qu'ils ne connaissent pas, mais dont ils se répètent le nom
avec effroi, s'ils te tenaient après avoir appris ton identité, ta place
serait entre les deux planches.
--Eh bien, c'est justement cette place-là que j'ai l'intention d'offrir
à ce bon Fil-à-Beurre, dit tout gentiment le policier.
Mais se reprenant aussitôt:
--En cas d'insuccès bien entendu, je le répète, appuya-t-il.
Puis, comme il lisait dans les yeux de Vasseur une sorte d'étonnement de
mépris en l'entendant annoncer son projet de se soustraire au danger en
y exposant un autre, l'agent se hâta d'ajouter:
--Soyez tranquille, lieutenant, il y aura du nanan pour tout le monde.
Moi, à ce moment-là, je serai entré dans la peau d'un autre... peau qui,
si elle ne me couvre pas bien, me mènera à cuire à petit feu doux dans
un four... encore un divertissement des bandits.
--Et moi, quelle sera ma part de nanan, suivant le rôle que tu me
destines?
--Ou les deux planches, ou le four, ou la pendaison par les pieds...
Songez donc que vous êtes Vasseur, le destructeur de leurs amis
d'Orgères! Les citoyens bandits vous serviront en conséquence.
Vasseur se mit à rire.
--Là, fit le policier, à présent que vous connaissez le revers de la
médaille, voulez-vous que nous nous associons pour sauver Gervaise?
Promettre à l'amoureux le salut de la jeune fille, c'était lui dicter sa
réponse.
--Je te suivrai où tu me conduiras, déclara-t-il.
--Alors, retournons à Angers, dit Meuzelin en se dirigeant vers la
voiture.
Mais, à son troisième pas, il s'arrêta pour revenir au lieutenant.
--À propos, demanda-t-il, Barnabé sait-il écrire?
--Mieux qu'un notaire, affirma Vasseur.
Sur cette réponse, Meuzelin gagna la voiture, et quand il y fut monté,
il cria:
--En route!
En vingt minutes, on atteignit Angers.
C'était précisément dans le faubourg par lequel ils faisaient leur
entrée que se trouvait la maison de poste où relayait la diligence.
Comme en beaucoup d'endroits, cette maison de poste était la boîte aux
cancans, potins et racontars sur tout ce qui se passait dans la ville ou
à dix lieues à la ronde.
À l'arrivée de Meuzelin et des siens, une dizaine de bavards, auxquels
était mêlé le maître de poste, péroraient sur le tragique événement de
la nuit précédente.
--Descendons là, proposa le policier.
À cette époque, où le peu de sûreté des routes forçait les voyageurs à
se réunir pour leur défense commune, il n'y avait rien d'étonnant dans
cette descente à l'auberge de la petite troupe de cinq individus.
Le maître de poste était des premiers cités parmi les aubergistes les
plus empressés à tenir en règle leur livre d'inscription des voyageurs.
Son premier soin fut de conduire les arrivants à la salle qui servait de
bureau au service de la diligence, pour prendre, sur son registre, leurs
noms, prénoms et qualité. Cette pièce était encombrée de paniers,
caisses ou malles que les diligences avaient apportées à leur dernier
passage ou devaient enlever à leur prochain départ.
Aubergiste et voyageurs avaient été suivis par le groupe des curieux,
tous impatients que la formalité fût remplie pour pouvoir questionner à
l'aise ces nouveaux venus, qui arrivaient par la route d'Ingrande et
qui, ayant passé sur le lieu du crime, devaient abonder en détails sur
l'attaque de la diligence.
Donc, le maître de poste-aubergiste, ayant pris un des deux gros
registres placés sur son bureau, procéda à l'interrogatoire des frais
débarqués, dont il inscrivit en même temps les déclarations.
Ce fut d'abord le citoyen Rameau, gros marchand en grain de Chartres,
voyageant pour achats avec ses trois garçons fariniers.
Et, à l'appui de son dire, Vasseur produisit les papiers bien en règle
que la commune de Chartres, instruite de son expédition secrète à la
poursuite du Beau-François, s'était empressée de lui délivrer.
Les deux soldats et Barnabé se trouvant couverts par la déclaration du
lieutenant, il ne restait plus qu'à inscrire Meuzelin.
--Eh! là-bas, citoyen, c'est à ton tour, lui cria l'aubergiste en le
voyant occupé à lire les adresses que portaient les caisses et malles
déposées dans le bureau.
Le policier vint à l'appel et déclara se nommer Baptiste Beulard,
marchand de cotonnades, venu dans le pays pour faire ses achats.
Et, pour prouver son identité, Meuzelin montra un passeport des mieux en
règle, délivré à Paris.
En écrivant son dernier mot, le maître de poste lâcha cette phrase:
--Cette fois encore, le commissaire de police en sera pour ses frais de
curiosité.
--Est-ce qu'il guette quelqu'un au passage? demanda Meuzelin qui avait
dressé l'oreille.
--Oui, deux hommes qu'on cherche partout.
--Des malfaiteurs?
--Oh! non pas! C'est un agent de police et un lieutenant de gendarmerie
qui ont disparu. On les cherche partout pour les envoyer au général
Labor, qui les réclame pour l'aider en sa prochaine expédition.
--Peut-être que, pour le moment, ces deux hommes ont mieux à faire,
avança le policier en lançant un coup d'oeil à Vasseur.
L'inscription achevée, le champ était donné aux curieux. Le plus pressé
se hâta de demander:
--Vous venez d'Ingrande? Vous avez dû passer à l'endroit de l'attaque?
Que dit-on sur le crime de cette nuit? Sur la femme sans tête? A-t-on
découvert quelle est cette femme?
--Mais, fit Meuzelin étonné, il me semble que l'endroit où l'on peut
avoir la chance d'être renseigné sur la victime, c'est ici?
--À Angers? fit le choeur des curieux.
--Non, non, ici même, on a relayé la diligence, appuya Meuzelin.
En regardant le maître de poste dans les yeux, il continua:
--Car on affirme que c'est ici que cette femme a monté en voiture.
Si tranquillement que, pour tout le monde, le maître de poste eût
soutenu le regard de l'agent, il dut y avoir, dans ses yeux, quelque
indice qui intrigua Meuzelin, car il reprit en insistant:
--Oui, c'est de ce bureau qu'est partie l'inconnue.
--C'est bien facile à vérifier, dit l'aubergiste en étendant la main sur
le second des registres placés devant lui.
Il se mit à feuilleter en poursuivant:
--S'il en est ainsi, le départ de la voyageuse doit être inscrit.
Quand il eut trouvé la page, il posa le doigt à la place voulue en
ajoutant:
--Nulle femme n'est montée dans la diligence qui a relayé cette nuit.
Meuzelin ne se tint pas pour battu.
--Pourtant, dit-il, le postillon Fourchu, qui a conduit le relai
d'Angers au village de Monciel, a déposé qu'à l'arrivée à votre maison
de poste, le coupé ne contenait qu'une femme, et qu'elles s'y trouvaient
deux au départ.
--Le postillon Fourchu se sera trompé, articula sèchement le maître de
poste, que l'insistance de l'agent semblait impatienter.
Mais se ravisant:
--Du reste, reprit-il, que Fourchu présente sa feuille de route. S'il en
est comme il le prétend, la voyageuse a dû y être inscrite par moi à sa
montée en voiture.
--Malheureusement, cette feuille lui a été enlevée par les bandits.
Le maître de poste haussa les épaules en disant:
--C'était le seul moyen de contrôle.
--Oh! le seul, non pas! dit vivement le policier. Il en est encore un
autre.
--Quel autre moyen?
--Rien n'est plus facile que de constater l'endroit où la victime a pris
la voiture. On n'a qu'à interroger l'autre voyageuse du coupé, venant de
Paris, qui, elle, est arrivée saine et sauve à bon port. C'est une
comtesse de Méralec, habitant le château de Brivière, m'a dit Fourchu.
L'aubergiste se frappa le front en homme tout joyeux de se voir tiré
d'embarras.
--Parbleu! s'écria-t-il, vous avez raison!
Alors, désignant du doigt un coin de la salle où étaient entassées une
dizaine de malles et de caisses, il reprit:
--J'ai justement là une occasion d'entrer en rapport avec cette
comtesse. À son départ de Paris, elle avait tant de bagages qu'il a
fallu en laisser une partie, qu'on devait lui expédier deux heures après
par la diligence de Poitiers. En passant ici, cette voiture a déposé
toutes les malles en me chargeant de les faire bifurquer sur Ingrande
par la première occasion.
Et le maître de poste, s'adressant aux curieux, termina en disant:
--Avant peu, les amis, nous aurons des renseignements précis, car c'est
moi-même qui irai porter ces bagages à la comtesse de Méralec, et, par
la même occasion, je l'interrogerai sur la femme inconnue.
Satisfaits par cette promesse, les curieux se retirèrent accompagnés par
le maître de poste qui, bavard par excellence, leur fit la conduite
jusqu'à la rue où, plus de deux minutes, il resta jouant toujours de la
langue.
Cependant, les compagnons étaient restés seuls dans la salle.
--Barnabé, as-tu jamais volé? demanda Meuzelin à Fil-à-Beurre.
Avant que l'échalas pût ajouter un mot au brusque haut-le-corps que lui
avait causé la question, l'agent continua:
--Il y a commencement à tout, mon garçon. Débute donc par voler, à ton
choix, une de ces caisses, que tu iras cacher sous la paille de ma
voiture.
Fil-à-Beurre allait monter sur ses grands chevaux. Le policier arrêta
net son éclat d'indignation en ajoutant:
--Je te le demande au nom de Gervaise.
--Oh! alors! fit Barnabé.
Et, sans hésiter, il marcha vers les caisses, en prit une de moyenne
grandeur et, sortant par la cour, il se dirigea vers le hangar sous
lequel la voiture était remisée.
Le policier l'avait suivi des yeux.
--Maintenant, se dit-il, je crois être en mesure de parer aux âneries
que va commettre l'idiot qu'on appelle le général Labor.
Et, en souriant:
--Tout de même, pensa-t-il, le traquenard que lui tend Coupe-et-Tranche
est bien imaginé... Tout me prouve que, cette fois, le maréchal m'a bien
avoué la vérité.