C'était bien, en effet, le brave et bon Fil-à-Beurre. Par quel miracle
avait-il échappé à la catastrophe qui avait anéanti la Saunerie?
Qu'étaient devenus ses compagnons? Pour le savoir, il faut retourner au
moment où, traqués par le Beau-François et ses Chauffeurs dans la
masure, ils s'attendaient à être attaqués de deux côtés à la fois.
En même temps que Barnabé découvrait la ruse des assaillants qui
entassaient des combustibles sur le faîtage de la bicoque pour leur
faire tomber sur la tête la toiture en feu, Vasseur avait surpris, sous
ses pieds, un bruit de coups sourds qui, en ébranlant le sol, indiquait
un travail de sape souterrain pour arriver jusqu'à eux.
--Saperlotte! Par en haut, par en bas, nous allons avoir tout à l'heure
bien de la réjouissance, avait dit l'échalas au lieutenant.
Mais, tout à coup, une idée subite était venue à Vasseur. D'un signe, il
avait appelé à lui Lambert et Fichet et, à eux et à Barnabé, il avait
dit vite à voix basse en leur montrant le sol à l'endroit où s'entendait
le bruit:
--Vite, vite, déblayons la place de ces décombres. À coup sûr, le salut
nous arrive par ici. Pourquoi ceux qui travaillent là-dessous, s'ils
sont des Chauffeurs, tiendraient-ils à arriver jusqu'ici quand ils
savent que, tout à l'heure ce toit va nous anéantir sous l'incendie?
Alors, donnant l'exemple, Vasseur s'était mis à la besogne après avoir
ajouté:
--Ce doit être Meuzelin.
L'instant n'était pas aux si et aux mais, ni à discuter la supposition
du lieutenant; il fallait agir, et promptement, car l'ennemi en était à
apporter là-haut ses dernières brassées d'herbe sèche et de bois mort.
En deux minutes, les quatre compagnons eurent rejetés dans un coin de la
salle les décombres entassés à l'endroit désigné. Le bruit de leur
travail était couvert par celui des Chauffeurs qui, certains de la
réussite, ne se gênaient plus, maintenant, dans leurs préparatifs
d'incendie.
--Enfumons ces lapins en leur terrier puisqu'il n'en veulent pas sortir!
criait le Beau-François à ses bandits.
À quoi Barnabé, tout en travaillant au déblai avec ardeur, secouait la
tête en murmurant:
--Oui, oui, mon bel homme, des lapins tant que tu voudras, mais si ces
lapins-là ne sont pas rôtis, il t'en pendra lourd au bout du nez.
--Vois! vois! lui souffla alors Vasseur.
En effet, à une profondeur de près de trois pieds de gravois enlevés,
apparaissait une trappe qu'un effort, fait en dessous, cherchait à
ébranler dans sa feuillure gonflée par l'humidité. Ce dernier obstacle
empêchait de soulever la trappe sur laquelle ne pesait plus le poids des
décombres.
Et, sous le bois, on entendit la voix assourdie de Meuzelin qui disait:
--Allons, Pancrace, encore un dernier effort et nous les sauvons.
Il y eut en dessous deux vigoureux «hein!» de gens qui s'efforcent à une
besogne et la trappe, sortant alors brusquement de son encadrement
gonflé, laissa apparaître les têtes du Saucisson-à-Pattes et de son
valet d'écurie.
--Détalons! il n'y a pas de temps à perdre, commanda l'aubergiste.
Il avait raison, car en même temps s'entendait au dehors la voix du
Beau-François donnant à ses chenapans l'ordre de mettre le feu aux
broussailles.
Lambert et Fichet passèrent les premiers par la trappe qui ouvrait sur
un escalier en ruines. Vint ensuite le tour de Barnabé. Il avançait le
pied vers la première marche quand il s'arrêta:
--Tiens, une idée! fit-il. Autant faire la farce complète à ce grand
bélître de François.
Et s'adressant à Vasseur qui, sans savoir son intention, voulait le
presser de descendre:
--Nous en avons bien encore pour six ou sept minutes avant
l'effondrement de la toiture, dit-il. Venez m'aider, lieutenant, à jouer
la farce.
Tout en parlant, il marchait vers l'endroit où se trouvait le grand pot
qui, dans ses flancs, bien qu'entamés par la balle, renfermait encore la
majeure partie du trésor volé par François au Marcassin.
--Emportez la tirelire, lieutenant, dit-il pendant que, dans mon
chapeau, je vais recueillir tous ces jaunets que le trou de la balle à
laissés s'éparpiller.
Sourd aux remontrances de Vasseur, qui voulait l'arracher à sa tâche,
car on entendait les premiers pétillements de l'incendie, l'échalas se
mit à sa cueillette.
Son affaire faite, quand il se retourna, il vit l'aubergiste qui, le
corps à demi sorti de la trappe faisait rouler dans la salle un petit
tonnelet dont une douve disjointe laissait échapper une traînée noire.
C'était un baril de poudre.
--Une surprise que je ménage à nos aimables coquins, annonça-t-il au
squelette.
Puis il disparut par l'ouverture en disant:
--Venez. Nous n'avons pas le temps d'enfiler des perles.
Derrière lui, Barnabé s'élança sur l'escalier et laissa retomber la
trappe. Au bas des marches se tenait Pancrace, une lanterne à la main.
--Éclaire-nous la route. File d'un bon pas. Nous te suivons, commanda
l'aubergiste à son valet.
À la lueur incertaine de la lanterne, Vasseur put néanmoins reconnaître
qu'on suivait un long couloir étayé de madriers et de solives comme un
boyau de mine.
--Où débouche ce passage? demanda-t-il au Saucisson-à-Pattes, qui
marchait devant lui.
--Dans une des caves de la _Biche-Blanche_. Il a été creusé par le
grand-père de Pancrace, l'ancien faux-saunier pendu. Il mit trois ans à
achever ce travail souterrain qu'il lui fallait exécuter sans éveiller
la méfiance de la gabelle. La nuit, il allait jeter la terre enlevée
dans la Sarthe. Le sel de contrebande qu'on introduisait dans la maison
du passeur, aujourd'hui appelée la Saunerie, venait s'enmagasiner dans
les caves de l'auberge. La gabelle eût vu du sel entrer chez le passeur
qu'elle n'aurait pu le retrouver en fouillant chez lui.
Après ce renseignement qui expliquait comment il était arrivé au secours
des assassins, Meuzelin continua:
--Quand Pancrace et moi, nous nous escrimions à cogner sous vos pieds,
nous avions peur ou de n'être pas entendus par vous ou que vous ne
comprissiez point qu'il vous fallait dégager la trappe de la lourde
épaisseur des décombres qui nous empêchait de la soulever.
--J'avais mis mon dernier espoir en vous, Meuzelin. Cela m'a rendu
inventif, répondit le lieutenant.
On fit encore quelques pas, puis Pancrace, qui marchait en tête avec sa
lanterne, la posa sur le sol en disant:
--Nous voici dans les caves de la _Biche-Blanche_!
Ils venaient d'y arriver par une basse et étroite porte qui, d'habitude,
était soigneusement dissimulée derrière des tonneaux gerbés.
--Que j'ai la consolation de croire que nous sont plus mieux ici que
dans la posture oùsque nous étrions tout à l'heure, avoua naïvement
Fichet avec un soupir de satisfaction.
Il achevait quand une effroyable explosion se fit entendre.
--Qu'est-ce cela? fit le lieutenant étonné.
--C'est ma surprise au Beau-François. En ce moment, le chenapan vous
croit, tous les quatre, aplatis par les ruines de la Saunerie, qui vient
de sauter, avança le Saucisson-à-Pattes.
Tout en parlant, il avait monté les marches de l'escalier qui, de la
cave, conduisait à la grande salle de l'auberge. Quand ceux qu'il venait
de sauver y furent entrés derrière lui, il reprit:
--À coup sûr, notre stupide colosse va perdre son temps à fouiller les
ruines pour y retrouver vos cadavres.
--Oh! nos cadavres? dites plutôt ses jaunets, ricana Fil-à-Beurre en
faisant bruire les pièces d'or entassées dans le fond de son chapeau.
--Qu'il cherche cadavres ou jaunets, nous allons profiter de sa
distraction pour filer à toute vitesse, reprit Meuzelin.
--Vous aussi? demanda Vasseur.
--Moi tout le premier, affirma Meuzelin. Maintenant que j'ai levé le
masque, il ne fait plus bon pour moi en ces lieux, que je vais quitter à
tout jamais.
--À tout jamais! répéta Vasseur; vous allez donc abandonner votre
auberge?
--Mais je n'ai jamais été aubergiste, dit le policier en riant.
Et montrant du doigt Pancrace:
--Voici, continua-t-il, le vrai propriétaire de la _Biche-Blanche_. Dans
la diligence qui m'a amené ici, j'ai rencontré ce brave garçon qui
revenait de Paris où il apprenait le commerce. Il était rappelé à la
_Biche-Blanche_ par la terrible nouvelle que son père, attaqué chez lui,
et torturé par les Chauffeurs, était mort de ses souffrances en laissant
la _Biche-Blanche_ sans maître. Pendant la route, nous causâmes.
Pancrace était tout ardent de vengeance contre les Chauffeurs. Je
m'ouvris à lui sur ma mission de débarrasser le pays de ces mécréants.
En haine de ceux qui avaient tué son père, Pancrace, qui revenait homme
au pays d'où il était parti gamin, ce qui ne lui laissait pas à craindre
d'être reconnu, consentit à me céder son rôle.
Ceci débité, Meuzelin demanda gaiement:
--Dites-moi, à présent, si c'est l'auberge qui m'empêche de partir.
--Non, fit l'échalas, mais vous êtes marié.
Meuzelin se frappa le front en éclatant de rire.
--Tiens! j'oubliais que j'ai une femme! s'écria-t-il.
Puis il se gratta l'oreille, cligna de l'oeil et ajouta d'une voix bien
tranquille:
--Seulement, je crois bien qu'à cette heure, je suis devenu veuf.
Ton et phrase de l'aubergiste, annonçant qu'il croyait bien être veuf,
étaient déjà assez étranges pour étonner ceux qui l'entendaient. Ils
furent surpris à plus forte dose quand Meuzelin, après avoir été
examiner la porte sur la route, dont la serrure, à demi arrachée de ses
vis, témoignait qu'elle avait été forcée par une vigoureuse poussée du
dehors, ajouta non moins gaiement:
--Bien décidément, je suis veuf.
Comme confirmation de ses paroles, un cri de terreur retentit à l'étage
supérieur et, au haut de l'escalier, apparut la servante, la face
épouvantée et livide, pantelante de tous ses membres. En trébuchant à
chaque marche, elle descendit l'escalier, vint droit à l'aubergiste et,
d'une voix étranglée, bégaya avec peine:
--Ma maîtresse est morte!... On lui a coupé la gorge.
Et, dans sa crainte d'être accusée du meurtre, la fille continua en
paroles hachées par le frémissement qui la secouait des pieds à la tête:
--Je n'ai pas quitté le pied de son lit... seulement, je me suis
endormie après avoir bu une rôtie au vin sucré que Pancrace avait
apportée pour madame... J'avais pensé que ce breuvage, dans l'état de
fièvre où elle était, pouvait être nuisible à ma maîtresse.
Il eût semblé que le mari, à cette nouvelle, aurait dû se montrer
profondément ému. Pas du tout. L'aubergiste avait tranquillement écouté
la servante. Lorsqu'elle eût fini de parler, il lui montra la porte en
disant:
--Je veux bien croire, ma fille, que tu n'es ni coupable ni complice du
crime. Mais les gens de justice, que je vais faire venir, ne seront pas
si crédules. Si j'ai un bon conseil à te donner, c'est celui d'avoir à
décamper d'ici avant qu'ils arrivent.
Affolée par la peur d'être rendue responsable du meurtre, la servante ne
se le fit pas dire deux fois. Elle s'élança vers la porte et disparut.
Barnabé, le lieutenant et ses hommes avaient été présents quand
l'aubergiste, avant le départ pour la Saunerie, avait donné à Pancrace
l'ordre de monter à sa femme cette rôtie au vin, en exprimant l'espoir
que le breuvage, auquel devait être mêlé un narcotique, serait bu par la
servante. Donc les quatre hommes devaient arriver à cette conviction,
que si le mari avait endormi la fille, c'était pour commettre impunément
son crime.
Pour eux, Meuzelin était le meurtrier.
Lorsqu'il revint au groupe, après avoir poussé les verrous de la porte
par laquelle avait fui la servante, le policier lut sur le visage des
quatre hommes la pensée qui les tenait.
Il secoua la tête en disant d'une voix grave et le doigt tendu vers la
porte:
--Je n'ai participé à la mort de cette femme, je vous le jure, qu'en
laissant pénétrer la vengeance par cette porte dont, exprès, je n'avais
pas poussé les verrous ni fermé la serrure au double tour. Croyez-moi,
la morte était une misérable créature que l'échafaud réclamait. Quand je
l'ai amenée ici, grosse des oeuvres du Beau-François, je connaissais
tous les crimes de la vie passée de cette femme, qui avait été d'une
bande de Chauffeurs à l'autre, octroyant ses faveurs aux chefs dont, pas
une fois, elle n'a voulu réprimer les cruautés.
Une question arrivait naturellement aux lèvres de ceux devant qui se
justifiait le policier. Ce fut Vasseur qui la prononça.
--Alors, Meuzelin, demanda-t-il, pourquoi l'as-tu épousée puisque tu la
connaissais?
--Justement, parce que je la connaissais, appuya l'agent. Aujourd'hui
que le divorce sépare en dix minutes des gens mariés de la veille, j'ai
tenté l'épreuve... et puis, à défaut du divorce, n'avais-je pas la
guillotine qui, demain, si je l'avais voulu, m'aurait fait veuf.
La voix du policier prit un accent de gaieté sinistre pour continuer:
--Pouvait-elle se méfier du grotesque époux, de l'imbécile
Saucisson-à-Pattes? Jamais n'aurait pu lui venir le soupçon que si je
l'avais amenée sous mon toit, c'était pour surprendre, un à un, les
secrets de tous les crimes auxquels elle avait pris part. Combien de
nuits ai-je passées, guettant, penché sur sa couche, les mots échappés à
son sommeil secoué par de terribles cauchemars!
Le policier montra encore la porte et poursuivit:
--Quand, hier soir, j'ai préparé cette entrée au châtiment qui allait
venir, j'ai hésité un moment, et ma main s'est tendue vers les verrous
que je n'avais qu'à fermer pour lui sauver la vie. Mais toute ma pitié
s'est éteinte au souvenir que la maudite n'avait jamais eu pitié des
autres... même des siens... même de sa pauvre soeur Julie, pauvre fille
qu'elle a sacrifiée de complicité avec un scélérat du nom de Croutot...
que je trouverai, lui, un jour ou l'autre.
Et d'un accent ému, le policier prononça lentement:
--Une bien triste histoire que celle de Julie! Au premier moment, je
vous la conterai.
Cela dit, Meuzelin se secoua brusquement comme pour se débarrasser de
son émotion et s'écria:
--La Saute est morte, n'en parlons plus. Comme on dit: Morte la bête,
morte le venin!
Ensuite reprenant sa voix gaie:
--Le plus pressé pour le quart d'heure, dit-il, est de nous éloigner du
voisinage du Beau-François.
Il éclata de rire en ajoutant:
--Nous éloigner... mais pas pour longtemps, car je compte bien le
retrouver avant peu.
Tout en parlant, le policier avait ouvert le volet d'une fenêtre donnant
du côté de la Sarthe, dans la direction de la place où avait existé la
Saunerie.
--Tiens, fit-il, le maladroit nous laisse la route libre.
Les quatre compagnons vinrent le rejoindre à la fenêtre pour se rendre
compte de l'exclamation.
--Comme pour la servante, expliqua Meuzelin, mon narcotique a cessé
d'agir sur les bateliers de la _Juliette_. Peut-être, même, est-ce
l'explosion de la Saunerie qui les a réveillés. Alors ils ont amené le
bateau à l'autre rive et le Beau-François, renonçant à ses recherches
dans les ruines, a jugé prudent d'embarquer ses sacripants.
En effet, la _Juliette_, se laissant aller au courant de la Sarthe,
s'éloignait lentement. Sur son arrière se voyait, au jour naissant, la
haute stature du Beau-François qui faisait descendre ses hommes sous le
pont pour qu'on n'eût pas soupçon d'un chargement aussi suspect.
--À bientôt, grande bête! gronda entre ses dents le policier à l'adresse
du Beau-François.
Plus n'était donc besoin de quitter à la hâte la _Biche-Blanche_. Malgré
sa corpulence, Meuzelin était marcheur. Mais il ne pouvait lutter contre
les longues perches de Fil-à-Beurre.
Pancrace, pour remplacer le bidet du Marcassin estropié par la balle de
Barnabé, fut au Mans en acheter un autre qu'on attela à la voiture qui
avait servi au chouan à amener Gervaise jusqu'à l'auberge.
Le soir, on se mit en route, Vasseur et ses soldats, remontés en selle,
Meuzelin dans la voiture. Quant à Fil-à-Beurre, il avait annoncé vouloir
faire la route moitié à pied, au montoir du cheval de Vasseur, moitié en
voiture, à côté du policier.
--Où allons-nous? demanda le lieutenant au départ.
--C'est le Beau-François votre gibier, n'est-ce pas? interrogea
Meuzelin. Alors nous ferons route jusqu'au bout, car, là, où je vous
mène, il y a gros à parier que nous entendrons parler de votre animal.
--Quel est le but de ton voyage?
--Je vais à Ingrande où j'ai reçu l'ordre de rejoindre le général Labor,
qui, aussitôt les troupes arrivées, doit entreprendre une battue du pays
ravagé par les bandes.
--En route donc! dit Vasseur.
Pendant ce début du voyage, Barnabé marcha à côté du lieutenant.
--Saint-Florent-le-Vieil, où, m'as-tu dit, Gervaise est conduite par son
oncle, est-il loin d'Ingrande? demanda Vasseur à l'échalas.
--Juste en face, sur l'autre rive de la Loire, affirma Fil-à-Beurre.
Quand nous arriverons, Gervaise sera installée chez son oncle depuis
quelques jours, car le Marcassin, qui a déjà sur nous une avance de
dix-huit heures, va voyager d'un autre train que celui dont nous menace
la mauvaise rosse de la voiture de Meuzelin.
De fait, ce cheval était un animal qui eût fait ses quatorze lieues en
quinze jours. Dix fois, Vasseur voulut marcher de l'avant et quitter
Meuzelin. Mais, toujours, celui-ci le retint en disant:
--Croyez-moi, lieutenant, à vouloir aller trop vite, vous manquerez le
but. Je vous promets le Beau-François... mais à mon heure.
En disant cela, le policier semblait être si certain de son fait que
Vasseur calmait son impatience.
Si lentement qu'on marche, on finit toujours par arriver. Ce fut ainsi
que le matin du sixième jour, après avoir passé la nuit à Angers, car
Meuzelin s'était toujours, le chemin durant, opposé au voyage nocturne,
on atteignit le village de Monciel, six lieues avant Ingrande.
Tout le village était sens dessus dessous.
Dans la nuit, la bande du terrible Coupe-et-Tranche avait attaqué la
diligence. En plus du meurtre des soldats de la patrouille ambulante,
les bandits avaient assassiné une femme dont les habitants de Monciel
avaient ramassé le cadavre sur la route et qu'ils avaient rapporté au
village.
Chose horrible! ce cadavre n'avait plus de tête!
Les autorités avaient fait étendre la victime sur une table dans la
salle de l'auberge jusqu'à l'arrivée de la justice, qu'on avait demandée
à la fois d'Angers et d'Ingrande.
En attendant, les villageois, curieux et effrayés, faisaient foule
autour du cadavre, se demandant quelle pouvait avoir été cette femme.
--Si nous allions voir? proposa Meuzelin à ses compagnons.
À cette époque, les magistrats, touchés par la panique générale,
n'étaient pas des plus chauds à aller instrumenter aux champs. Tant
qu'ils avaient à instruire dans les villes, où ils se sentaient en
sûreté, cela marchait de soi; mais il n'était plus de même quand il
était question de franchir les murs. L'idée de se montrer aux
campagnards, c'est-à-dire d'appeler sur eux la vengeance des malfaiteurs
qui, un jour ou l'autre, les guetteraient à leur première sortie de la
ville, les faisait reculer. Pour les maintenir en cette salutaire et
prudente réserve à aller instruire les crimes aux champs, ils avaient à
se citer le sort de quelques-uns de leurs collègues qui, après avoir
donné cette rare preuve d'audace, un jour qu'ils avaient été faire une
simple promenade hors la ville, avaient été ramassés au pied d'une haie,
tués par la balle d'un de ces campagnards, tant bonnaces et naïfs en
plein jour, mais qui se transformaient en bandits nocturnes.
Donc, pour leur montrer le cadavre de la femme sans tête, les habitants
du village de Monciel avaient envoyé prévenir les magistrats d'Ingrande
et d'Angers, mais ils s'attendaient bien à ne pas les voir venir.
Leur surprise fut énorme à la vue de Meuzelin, du lieutenant, de
l'échalas et de Fichet, qui se présentaient après avoir laissé Lambert à
l'entrée du village, à la garde des chevaux et de la voiture.
--On nous prend pour des gens de justice, souffla Meuzelin à Vasseur.
--Est-ce que nous allons jouer leur rôle? demanda le lieutenant.
--Pourquoi pas? Vous le savez, on s'instruit toujours en voyageant, dit
le policier souriant.
Chez Meuzelin, son métier absorbait si bien l'homme qu'il ne pouvait
laisser passer cette occasion d'exercer son flair et sa sagacité.
Aussitôt qu'il eut pénétré dans la salle de l'auberge où la foule
entourait la table sur laquelle était étendu le corps, l'agent ordonna
de sa voix la plus impérieuse:
--Tout le monde dehors, sauf les gens de la maison.
Pendant que les villageois sortaient, l'aubergiste s'approcha de lui et
demanda:
--Est-ce que vous ne gardez pas Fourchu, mon magistrat?
--Qu'est-ce que Fourchu?
--C'est le postillon qui a conduit la diligence pendant le relais
d'Angers à Monciel.
--Alors que Fourchu reste.
La foule sortie, les quatre compagnons demeurèrent avec l'aubergiste,
son valet et le postillon Fourchu, un garçon trapu, à la mine décidée,
qui portait le bras gauche en écharpe, car il avait reçu une balle à
l'attaque de la diligence.
--Que pour vous complaire, une femme sans tête elle est en comparaison
avec une arête sans poisson, déclara Fichet à Barnabé, après avoir
examiné le cadavre décapité.
Muet, froid, recueilli, Meuzelin tourna lentement autour du corps. Un
moment son regard s'arrêta sur le cou tranché, dont les chairs hachées
accusaient que la décapitation avait été faite à plusieurs reprises par
une main inexpérimentée.
--Ni un boucher, ni un équarrisseur, ni un homme d'un métier qui dépèce
la viande n'a coupé cette tête, murmura-t-il.
Puis il examina la main du cadavre, main blanche, douce, aux ongles
soignés, main d'une oisive ou d'une femme dont le métier ne comportait
pas un travail manuel.
Malgré le sang qui les maculait, il était facile de reconnaître que les
vêtements, fort simples pourtant et d'une coupe un peu en retard sur la
mode, étaient d'étoffe de prix. Les bas étaient en soie et les
chaussures, fines, de cuir souple, nullement déformées accusaient que la
morte ne devait pas être grande marcheuse à pied.
--Mettez le corps à nu, commanda Meuzelin à l'aubergiste et à son valet.
Dépouillé de ses vêtements, le cadavre apparut beau de formes, aux
chairs jeunes, à la gorge ferme, au ventre ne révélant pas que la morte
eût été mère. Excepté les horribles blessures résultant des quatre coups
de fusil qui avaient tué cette femme, le corps ne montrait aucune
cicatrice ni signe qui dût servir à constater plus tard l'identité de la
victime.
--Elle devait avoir de vingt à vingt-cinq ans, déclara Meuzelin, après
un dernier regard jeté sur le cadavre.
Le lieutenant, Barnabé et Fichet assistaient, sans souffler mot, à
l'examen du policier. Au dehors, devant l'auberge, s'entendait le
murmure de la foule échangeant ses commentaires en attendant le moment
où elle pourrait rentrer dans la salle.
Sur l'ordre de Meuzelin, l'aubergiste et le domestique cachèrent la
nudité du corps en jetant dessus les vêtements dont il avait été
dépouillé.
Alors Meuzelin se retourna vers le postillon Fourchu.
--C'est toi qui conduisais au moment de l'attaque, entre Angers et ce
village? demanda-t-il.
--À preuve que j'y ai attrapé un vilain noyau, dit Fourchu en montrant
son bras blessé... Voilà comment c'est arrivé: Ils étaient bien une
trentaine; ils avaient barré la route avec deux grosses cordes tendues
d'un côté à l'autre. Un de mes chevaux s'est abattu; alors ils ont fait
feu sur la patrouille. C'est une des balles qui lui étaient destinées
qui m'a percé le bras... La chute du cheval avait arrêté la voiture.
Quatre gredins sont venus me mettre le pistolet sur le corps pendant
qu'un cinquième me fouillait pour me prendre ma feuille de route...
--Sur laquelle étaient inscrits les noms de tes voyageurs?
--Oui, avec leur point de départ indiqué. Ils en avaient sans doute
besoin pour savoir si je voiturais celle qu'ils voulaient tuer... Ah! ça
n'a pas été long, allez! Cinq ou six sont allés droit au coupé; ils en
ont arraché une des voyageuses et, avant qu'elle pût dire un mot, pan!
pan! et ç'a été fini. Enfin, ils ont détaché leurs cordes et ont relevé
mon cheval, puis ils m'ont ordonné de filer sans demander mon reste.
--Ils ne t'ont pas rendu ta feuille de route.
--Non, et j'avoue que je n'ai pas pensé à la réclamer.
--Sais-tu où la victime avait pris la voiture?
--À Angers.
--Tu en es certain?
--Quand j'étais à Angers à attendre pour prendre mon service, j'ai vu
arriver la voiture amenée par Chatriot. Il n'y avait alors qu'une femme
dans le coupé. Pendant que les palefreniers attelaient, j'ai été prendre
un verre avec Chatriot. Quand je suis revenu pour monter en selle, j'ai
vu alors deux femmes dans le coupé.
--Sans pouvoir affirmer laquelle des deux était la première?
--Ma foi, non, car il faisait noir dans le coupé.
--Et des Chauffeurs qui ont attaqué la diligence, as-tu pu en
reconnaître un?
Fourchu se mit à rire à cette question:
--Oh! oh! fit-il, allez donc reconnaître des gredins qui se sont
barbouillés le visage de suie ou qui ont la tête enveloppée d'un morceau
de crêpe noir.
Meuzelin revint à la femme morte.
--De sorte que tu ne saurais dire quelle était la femme tuée?
--Non, mais c'est facile à savoir. En lui coupant la tête, les brigands
n'ont pas été bien malins. Il n'y a qu'à aller à Angers, au bureau de la
diligence, s'informer de la femme montée en voiture cette nuit à quatre
heures du soir.
--Oui, objecta Meuzelin, mais rien ne dit que la victime n'était pas
l'autre femme, celle qui occupait le coupé avant Angers.
--On n'a qu'à interroger celle des deux qui vit.
--Tu sais donc qui elle est?
--J'ai assez entendu prononcer son nom par ceux qui, cette nuit, à une
lieue de l'endroit de l'attaque, l'attendaient au passage pour lui faire
escorte à sa descente de voiture... Il paraît que c'est une comtesse de
Méralec, qui revenait d'émigration. Elle rentrait à son château de
Brivière. Ses gens ont pris les bagages et lui ont fait passer la Loire.
Si quelqu'un peut vous donner des renseignements, ce doit être cette
comtesse, car elle ne doit pas avoir été sans causer avec l'inconnue
pendant la demi-heure qu'elles sont restées en compagnie dans le coupé,
entre le départ d'Angers et l'attaque.
--Bon! fit Meuzelin en casant tous ses renseignements dans sa mémoire.
Puis il jeta un dernier regard sur le cadavre dont la nudité était
voilée sous ses vêtements amoncelés pêle-mêle, et se tournant vers
l'hôtelier:
--Faites rentrer le monde, commanda-t-il.
--Pas avant que nous ne soyons partis, lui dit Vasseur.
--Non, non, nous restons encore, répondit vivement le policier.
--Qu'espères-tu donc découvrir parmi ces villageois qui, en somme, ne
sont que des curieux?
--Qui sait! fit Meuzelin.
Poussés par une curiosité sauvage, les villageois rentrèrent en se
bousculant. Bientôt ils entourèrent la table se repaissant du lugubre
spectacle, guettant d'un regard en dessous ceux qu'ils prenaient pour
des magistrats, et dont ils attendaient quelques paroles qui leur
apprissent le résultat de l'enquête, ou échangeant à voix basse leurs
réflexions.
Meuzelin s'était glissé derrière ses compagnons. La face paterne, la
bouche niaisement entr'ouverte il regardait la scène d'un oeil
indifférent et immobile en apparence, mais qui embrassait toute
l'assistance.
--Oh! oh! l'entendit murmurer le lieutenant, qui se tenait devant lui.
--As-tu donc déjà découvert les assassins? demanda tout bas, en se
retournant, Vasseur, avec un peu de moquerie.
--Non. Mais j'ai déniché un vilain merle.
Et, avec assurance, il prononça:
--Je viens de découvrir celui qui a décapité le cadavre.
Puis, lentement, d'une voix basse qui prêchait la prudence, il
poursuivit:
--N'ayez l'air de rien. Gardez-vous que vos visages ou vos regards
donnent l'éveil à mon coquin. Celui qui a coupé la tête doit être cet
homme barbu, noir de crasse, à tablier de cuir, qui est à droite de la
cheminée.
Après cette indication, il ajouta:
--À présent, nous pouvons quitter la salle.
Derrière Meuzelin, qui se dirigeait vers la porte, Vasseur et les autres
suivirent. Ce fut seulement à cent pas de l'auberge, loin des oreilles
indiscrètes, que le lieutenant demanda:
--Tu plaisantais, n'est-ce pas? en avançant que c'est l'homme au tablier
de cuir qui a tranché la tête de la victime?
--J'en jurerais! affirma sérieusement le policier.
--Pourtant, dit Fil-à-Beurre, rien ne distinguait cet homme de ses
voisins.
--Oh! que si! appuya le policier en souriant.
--Et à quoi as-tu puisé cette certitude? reprit le lieutenant, qui,
malgré les éloges qui lui avaient été faits de la sagacité de l'agent,
refusait de se laisser convaincre.
--À quoi? répéta Meuzelin, à un détail bien simple, qui a pu vous
échapper, mais qui devait me frapper.
--Apprends-nous-le.
Le policier regarda le lieutenant et lui posa cette question:
--Quel jour sommes-nous?
--Le cinquième jour de la décade.
À cette époque, le calendrier républicain, on le sait, avait supprimé
les semaines pour diviser chaque mois en trois périodes de dix jours
(décade), dont le dernier, portant le nom de _décadi_, représentait
l'ancien dimanche, le jour du repos.
--Donc le dernier _décadi_ était il y a cinq jours, c'est-à-dire que
voici cinq jours que cet homme s'est remis au travail, insista Meuzelin.
--Sans doute.
--Et vous reconnaissez mon individu pour être d'un état à forger:
maréchal, forgeron ou serrurier?
--La fumée et la poussière de forge qui lui salissent le visage ainsi
que son tablier le prouvent évidemment, avança Fil-à-Beurre.
--Très bien! fit le policier. Maintenant, passons à une autre question.
Sans rire, il demanda au lieutenant:
--Tous les combien pensez-vous que cet homme change de chemise?
--Toutes et quantes fois qu'il en met une autre, lâcha Fichet, prenant
voix au chapitre.
Mais, si profondément vraie que fut cette réponse, elle ne satisfit pas
Meuzelin qui redemanda au lieutenant:
--Répondez, tous les combien?
--Dame! cet homme doit être comme tous les ouvriers qui attendent le
décadi, jour de repos, pour se faire beaux et propres.
--Parfait! approuva l'agent.
Et, après une petite pause:
--Alors, reprit-il, si cet homme n'était pas, hier, d'une noce, d'un
baptême ou d'une fête quelconque, c'est lui qui a coupé la tête de la
morte.
--Parce que? demanda Vasseur un peu abasourdi par cette déclaration.
--Parce que aujourd'hui, c'est-à-dire cinq jours après le décadi, cet
homme porte une chemise blanche. Donc il a été forcé de faire
disparaître son linge maculé de sang, à moins qu'il n'ait eu hier, je le
répète, une occasion de se faire beau.
En secouant la tête, Meuzelin ajouta avec un sourire plein d'assurance:
--Encore, en avançant cette supposition d'une fête, je suis intimement
persuadé qu'elle est fausse, attendu qu'il se fût débarbouillé. Or, s'il
a du linge blanc et les mains à peu près propres, il a conservé sur son
visage la crasse d'un travail de cinq jours.
Et pendant que ses compagnons restaient émerveillés devant lui, le
policier répéta d'un ton convaincu:
--Oui, il a été forcé de faire disparaître sa chemise tachée de sang.
Le doute avait cessé chez Vasseur qui s'écria:
--Alors pourquoi avoir laissé ce misérable libre?
--Oh! soyez bien tranquille, dit Meuzelin en souriant, il ne le restera
pas longtemps. L'arrêter séance tenante eût été maladroit. Nous donnions
l'éveil à ses complices s'il en avait dans la salle. Mieux vaut qu'il
vienne tout seul se placer sous nos mains.
Comme le lieutenant et Barnabé restaient ébahis sans comprendre sa
dernière phrase, il continua:
--Il y a chez les dix-neuf vingtièmes des criminels un mouvement
involontaire qui les pousse à se trahir. Qu'un homme commette un meurtre
et qu'il puisse s'échapper sans avoir été vu; malgré lui il quittera sa
cachette pour venir dix fois rôder sur le lieu de son crime, incité par
la peur qui lui crée un besoin irrésistible de savoir ce qu'on dit, qui
on accuse, s'il est soupçonné. Au lieu de passer muet, il lui faudra
parler, s'informer, questionner jusqu'au moment où il lâchera une parole
imprudente... Notre homme au tablier sera de même. Il nous a pris pour
gens de justice, et, par cela même que nous n'avons rien dit, il sera
invinciblement poussé par la nécessité de se rassurer lui-même en nous
questionnant.
Tout en parlant, Meuzelin faisait face à ses compagnons, rangés devant
lui, tournant le dos à l'auberge. Son regard passa par-dessus l'épaule
de Vasseur.
--Ne vous retournez pas! dit-il vivement.
Sa recommandation faite, il reprit en riant:
--Hein! que vous disais-je? Voici notre homme qui vient de sortir de
l'auberge; il a abandonné les autres. La peur le met à nos trousses et
il va nous suivre jusqu'au premier coin où il pourra nous interroger
sans témoins. Je vous en supplie, ne vous retournez pas. Continuons
notre chemin en allant rejoindre Lambert qui garde vos chevaux et ma
voiture. Le coquin va se mettre à notre piste comme un chien qui flaire
une saucisse.
Donnant l'exemple Meuzelin se mit en marche, suivi par ses compagnons,
qui s'étaient gardés de se retourner. Dès qu'on eut rejoint Lambert à
l'entrée du village, le policier se mit à tourner autour des chevaux,
leur soulevant les pieds pour examiner les fers.
Cependant, il avait glissé un regard en dessous.
--Le gredin a fait comme je l'ai dit. Il nous a emboîté le pas. Il est
là-bas qui nous guette. Nous jouerons de chance si c'est un maréchal,
car voici un cheval dont le fer s'est cassé.
Alors se relevant avec les gestes désespérés d'un homme qu'un accident
empêche de se remettre en route, il feignit d'apercevoir l'homme au
tablier de cuir.
--Eh! citoyen! cria-t-il en lui faisant signe de venir.
L'homme s'avança lentement, avec hésitation, semblant appeler à lui son
courage.
--Qu'y a-t-il pour ton service, citoyen? demanda-t-il quand il fut
arrivé.
--Le village possède-t-il un maréchal?
L'homme montra son tablier de cuir en disant:
--Oui. C'est moi.
--Ta forge est-elle loin?
--La voici, dit le maréchal en indiquant du doigt la seconde maison du
village.
--Alors, mon garçon, tu vas mettre un fer à ce cheval, et fais vite, car
nous avons hâte de partir.
Le maréchal marcha vers sa forge suivi par les voyageurs amenant après
eux chevaux et voiture.
--Fais vite, fais vite, nous sommes pressés, répétait Meuzelin au
maréchal qui forgeait son fer en tendant l'oreille.
D'un clin d'oeil, Meuzelin commanda aux siens de ne souffler mot. Ce
silence irrita le besoin qu'éprouvait le maréchal de parler. Aussi, en
enfonçant son premier clou, il dit au policier qui lui tenait le pied du
cheval:
--Tu as trouvé le village bien alarmé par ce drame sanglant, citoyen
magistrat.
--Que veux-tu, citoyen, les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Aujourd'hui on est dans la consternation; hier on sautait aux
crins-crins d'une noce.
--Personne ne s'est marié hier à Monciel, déclara le maréchal en
rabattant son second clou.
--Ou on fêtait joyeusement un nouveau-né, dit insoucieusement le
policier.
--Le dernier nouveau-né date de trois semaines.
--Enfin, quoi? je veux dire que si aujourd'hui Monciel est en alarme, il
était peut-être hier dans la joie. Le corps n'est pas de fer, que
diable! On ne peut pas toujours travailler. Il faut bien se reposer un
brin en se donnant du bon temps. Tel qui travaille aujourd'hui, hier la
passait douce.
--Pas moi alors; car, hier, je n'ai pas quitté ma forge. J'ai ferré onze
chevaux, dit le maréchal en remettant tenailles et marteau dans la poche
de son tablier.
Puis, en examinant de l'oeil les pieds des autres chevaux, il demanda:
--Tu n'as plus besoin de moi, citoyen?
--Si, mon garçon, fit Meuzelin.
C'était débité d'un ton si bon enfant que le maréchal s'empressa de
dire:
--À quoi puis-je t'être utile?
--À me donner un renseignement, articula le policier en lui faisant la
risette.
--Parle, citoyen magistrat.
--Au fond, c'est de peu d'importance.
--N'importe.
--C'est plutôt une affaire de curiosité.
--Crois que s'il est en mon pouvoir de la satisfaire, je serai tout
heureux de te procurer cette satisfaction.
--Oh! tu dis cela!
--Prenez-moi au mot.
--Avant que je t'interroge, veux-tu d'abord me faire une toute petite
promesse?
--Laquelle?
--Celle d'être bien franc.
--Je vous le jure, dit le maréchal amadoué par tant de bonhomie.
Meuzelin lui posa la main sur l'épaule, et toujours souriant, il demanda
de sa voix la plus aimable:
--Alors, mon garçon, puisque tu es si bien disposé, dis-moi donc où tu
as caché la tête de la femme que tu as coupée cette nuit?
Le maréchal, à ces mots, eut un effroyable tressaillement de tout le
corps. Pâle comme la mort, les cheveux dressés sur la tête, les yeux
pleins d'une folie d'épouvante, il agita convulsivement les lèvres sans
pouvoir parvenir à prononcer les mots que le saisissement arrêtait dans
sa gorge.
Puis l'instinct de la conservation lui vint. Sans se dire que fuir
c'était se trahir, il se ramassa sur ses jarrets comme la bête fauve qui
va bondir, poussa une sorte de rugissement et s'élança. Mais le cercle
des compagnons s'était resserré. Il fut, pour ainsi dire au vol, saisi à
chaque poignet par Lambert et Fichet.
Au contact de ces deux mains qui paralysaient sa résistance, l'homme se
devina perdu. À la surexcitation nerveuse succéda la réaction d'une
complète prostration qui, anéantissant ses forces, le fit vaciller sur
ses jambes. Il se fût affaissé s'il n'eût été soutenu par Fichet qui,
croyant à une comédie, le remit sur pied en disant:
--Le quart d'heure il n'est pas à songeasser de nous faire l'imitation
de la jeune vierge qu'elle accouche.
Après avoir laissé l'homme s'anéantir sous son effroi, Meuzelin répéta
d'une voix sèche:
--Dis-moi où tu as caché cette tête de femme que tu as tranchée la nuit
dernière?
Encore incapable de parler, le maréchal secoua négativement la tête.
Le policier lui mit le doigt sur le plastron de chemise et poursuivit en
pesant sur les mots:
--... Cette tête dont le sang avait rejailli sur toi, ce qui t'a obligé
de changer de chemise.
Cette phrase galvanisa le maréchal qui parvint à bégayer.
--Je ne sais ce que tu veux dire.
L'agent avança la main et promena circulairement l'ongle de son pouce
sur la nuque du prisonnier en disant:
--Si tu ne parles pas, le couperet de la guillotine te passera là avant
un mois.
Un frissonnement nouveau secoua l'artisan, mais il n'en répéta pas
moins:
--Je ne sais ce que tu veux dire.
--Alors, nous allons opérer une perquisition chez toi.
Et Meuzelin, s'adressant à ses compagnons:
--Faisons entrer voiture et chevaux dans la cour et fermons la maison.
Personne ne viendra nous déranger, commanda-t-il.
Il fut obéi au plus vite par le lieutenant et Fil-à-Beurre, lequel, tout
en verrouillant la porte charretière, murmura:
--Pas de chance tout de même, le maréchal! Pour une pauvre petite fois
qu'il fait un _extra_ de linge, on le lui reproche.
Pendant la fermeture, le prisonnier que l'épreuve avait exténué, fit un
pas pour aller s'asseoir sur l'enclume de sa forge.
--Une bonne conscience qu'elle n'a jamais besoin de s'asseoir, lâcha
Fichet en le ramenant sur place.
Se sentant surveillé, l'homme se tint immobile, muet, le regard vague et
fixe, comme s'il craignait de l'arrêter sur un point de l'atelier.
En attendant le retour de Vasseur et de l'échalas, Meuzelin fit ce
qu'avait voulu faire le maréchal. Il vint s'asseoir sur la massive
enclume que supportait un énorme billot de bois.
À ce moment, l'oeil effrayé de l'artisan se tourna involontairement vers
la base du billot. Ce regard n'eut que la durée de l'éclair, mais il fut
surpris par le policier.
Vasseur et Barnabé reparurent.
--Est-ce fait? demanda l'agent.
--Nous sommes tout à fait chez nous, annonça le squelette.
Pour adresser sa question aux arrivants, Meuzelin avait tourné la tête
vers eux. Il la ramena si brusquement du côté du prisonnier que celui-ci
n'eut pas le temps de changer la direction de son regard qui, une
seconde fois, était venu s'attacher au pied du billot de l'enclume.
--Oh! oh! pensa le policier, est-ce que par hasard je suis assis sur la
roche sous laquelle il y a anguille?
--Chut! chut! souffla Barnabé dont la fine oreille avait surpris un
bruit de pas dans la rue.
Les pas s'arrêtèrent devant la maison. Puis on frappa bien doucement à
la petite porte de la forge.
Du poignet de son prisonnier, la main de Fichet se porta vivement à son
gosier.
--Si tu insuffles un mot, dit-il tout bas, en accompagnant sa
recommandation d'un serrement de doigts qui le dispensait de compléter
sa phrase...
Bien qu'on ne lui ouvrît pas, celui qui frappait devait savoir que le
maréchal avait quelque motif de se tenir clos en son logis; car loin de
s'en étonner, il fit entendre d'une voix prudente:
--C'est nous, Chauvelot et Bourdois.
Et après une petite pause:
--Je viens comme c'était convenu. Ne crains pas qu'on nous voie entrer.
Ils sont encore tous autour de la femme de cette nuit... Ouvre.
À ces paroles qui, jusque-là peu compromettantes, pouvaient le perdre en
se prolongeant, le maréchal était devenu livide et tout pantelant
d'angoisse.
On frappa encore.
Puis une autre voix prononça:
--Inutile de cogner, va! il a décampé.
--Pas possible! N'avait-il pas été dit que ce serait moi qui, en prenant
un cheval à Angers, irait vendre la chose aux _francs_ (récéleurs) de
Laval ou de Mayenne?
--Oui, mais il y est allé lui-même, idée de nous faire sauter notre
part! Allons, nous sommes volés. Faut nous résigner, grogna la seconde
voix.
Les deux causeurs s'éloignèrent.
Malgré lui, un petit soupir de satisfaction échappa au maréchal. Ce
qu'ils avaient dit n'était pas des plus catholiques, mais, en somme, il
n'accusait rien de si grave qu'il fût impossible de l'expliquer. Donc, à
peu près rassuré, il attendit Meuzelin qu'il voyait s'avancer pour lui
répéter sa question.
Seulement, lui aussi, l'agent, avait entendu le dialogue et sa
prodigieuse sagacité y avait puisé une inspiration soudaine. Il venait
bien, à la vérité, pour renouveler sa question, mais il y ajouta
quelques mots dont l'effet fut foudroyant sur le misérable quand il
l'entendit lui dire:
--Où as-tu mis les boucles d'oreilles que tu as retirées des oreilles de
la tête que tu as coupée cette nuit?
Et, en montrant l'enclume, Meuzelin ajouta:
--Sous le billot de ton enclume, n'est-ce pas?
Le maréchal eut un soubresaut convulsif: puis, après un sourd rauquement
de rage désespérée, il tomba évanoui.
Quand il reprit ses sens, il était solidement garrotté, et Fichet était
en train de lui verser un broc d'eau dans le cou en disant à son
camarade Lambert:
--Rien n'est plus mieux officiant pour l'évaporation de la connaissance
que l'eau sur la colonne vénérable.
En revenant à lui, le premier regard du maréchal se tourna vers
l'enclume. Elle avait été déplacée. Une épaisse dalle, qui servait
d'assise au billot, apparaissait montrant, au milieu de sa surface un
petit trou carré qui servait de cachette.
Après le billot, les yeux alarmés de l'artisan cherchèrent Meuzelin. Il
lui était masqué par Vasseur et Barnabé qui, devant lui, étaient occupés
à examiner un objet que leur montrait le policier en disant:
--Au bas mot, elles valent trois mille livres.
Ils se retournèrent à la voix de Fichet leur faisant part que le
prisonnier avait repris ses sens.
--Il s'est cicatrisé de son délabrement, annonça-t-il.
Alors Meuzelin vint au maréchal, tenant dans le creux de la main une
paire de boucles d'oreilles qu'il mit sous les yeux de son homme en
demandant:
--Veux-tu maintenant avouer où tu as caché la tête que tu as dépouillée
de ces bijoux?
Le gueux sembla hésiter.
L'agent appuya sur la chanterelle en articulant:
--À moins que tu ne tiennes à être guillotiné avant un mois.
--Si je parle, aurai-je la vie sauve? prononça le maréchal d'une voix
brève.
--Heu! heu! fit Meuzelin. Elle vaudra cher à racheter ta vie... Il
faudra que tu en contes bien long.
Tout frémissant de la peur que son marché ne fût pas accepté, le
prisonnier dut trouver bien longue la minute pendant laquelle l'agent le
tint sur le gril en ayant l'air de se consulter.
--Tu diras bien tout et tout? insista-t-il.
--Oui, tout et tout. Car dès que j'aurai commencé, le mieux sera pour
moi de défiler mon chapelet jusqu'au bout, attendu que si je ne vous
faisais pas pincer toute la bande et le chef, je serais un homme mort...
Ils me tueraient.
--Et ton chef est le Beau-François? demanda Meuzelin à tout hasard.
Le prisonnier eut un sourire de mépris.
--Ah! oui, fit-il, ce grand bellâtre qui, depuis deux jours, est venu
travailler dans le pays avec une trentaine d'hommes? Oh! il n'en a pas
pour longtemps. Coupe-et-Tranche lui apprendra, avant peu, à ne pas
venir rogner la portion des autres.
Alors, revenant à ce qui l'intéressait bien plus:
--Si je parle, aurai-je la vie sauve? répéta-t-il.
--Allons! c'est marché conclu! dit enfin le policier.
Soit pour prouver son empressement soit qu'il craignît que Meuzelin se
rétractât, le prisonnier se hâta de dire:
--La tête est enterrée au pied du pommier de ma cour. Je l'ai mise là,
ce matin, un peu avant le jour, mais mon intention était, la nuit
prochaine, de la brûler au feu de ma forge.
L'agent fit signe à Lambert et Fichet de lui délier les bras et, quand
il le vit libre:
--Viens la déterrer devant nous, commanda-t-il.