LA CITÉ

L'or serait tout, s'il était maître des idées,

Mais lentement, mais jour à jour,

Avec terreur, avec amour,

La ville

Les a, grande de fièvre ou de force tranquille,

Elucidées.

Ce fut d'abord

Le sort

De ses rêveurs et de ses sages

D'en prévoir les contours

Puis d'en fixer la ligne et d'en dorer l'image

Quand la foule à son tour

S'en empara

Pour les tenir, devant elle, dressées,

Elle y glissa son sang bien plus que sa pensée,

Mais son ardeur les robura

De joie immense et angoissée.

O le travail des ans! O le travail des heures!

Ce qui ne fut d'abord que songe et que rumeur

Dans telle âme profonde

Devint bientôt le bruit et la clameur

Du monde.

Alors

Ceux qu'écrasait le sort

Ou que ployait la mine ou que courbait la terre,

Sentant peser sur eux les destins millénaires,

Redressèrent le dos

Sous leur fardeau;

Tels mots qui tout à coup rayonnent et délivrent

Se levèrent du fond des livres:

Selon qu'ils effleuraient tels cœurs ou tels cerveaux,

Ils acquéraient un sens plus large et plus nouveau;

Qui les criait, le soir, sur les places publiques,

En aggravait soudain la puissance tragique;

Leurs syllabes semblaient être faites d'airain

Pour réveiller et pour armer l'espoir humain

Et propager, parmi la peur et l'épouvante,

Le bondissant tocsin des vérités vivantes.

Un jour, en des jardins qu'avaient ornés les rois,

Avec des mains en sang fut bientôt vendangée

La vigne formidable où mûrissent les droits.

En vain les vieux décrets et les antiques lois

Repoussaient vers la nuit la justice insurgée,

La révolte eut raison des coupables pouvoirs:

Dans un air saturé de poussière et de poudre,

Devant les seuils tout à coup clairs des palais noirs,

Elle agitait, dardait et projetait sa foudre

Et, n'eût été son trop sauvage et fol élan

Qui soulevait ses bonds sans diriger leur force,

Elle eût tué d'un coup le vieux monde branlant

Gomme un arbre qu'on brûle à travers son écorce.

Depuis lors, la révolte habite et vit en nous;

Et nous chauffe le cœur avec sa sourde flamme;

Ceux mêmes qui la maudissent l'ont dans leur âme

Et se sentent jetés par son grand geste fou

Hors de leur sûr repos et de leurs vieux usages.

Et voici que s'élève afin de l'attester

Comme une heureuse et vivace nécessité

Jusqu'au cri des savants qui dissèquent les âges,

Si bien qu'elle apparaît dans le vieil Occident

La flamme qu'on redoute ou le feu qu'on attend

Et qui retrempe au torrent d'or des incendies

La boiteuse équité mourante et refroidie.

Rente et travail, lutte et pouvoir, haine et amour;

Détresse, orgueil; assauts, reculs; chutes, victoires;

Comme vibre notre heure et frissonnent nos jours

De vos rythmes contradictoires!

La ville vous écoute et vit de vos ardeurs

Des blocs de ses pavés aux frontons de ses faîtes,

Elle sonne et tressaille, et ses deuils et ses fêtes

Et ses drapeaux flottants sont pleins de vos fureurs.

Elle est si vieille, elle a tant vu souffrir la vie

En sa rage foulée et sa force asservie

Qu'elle distingue et suit tout geste même obscur

Vers le futur,

Et qu'elle veut à travers tout, fût-ce contre elle,

Fût-ce contre ses Dieux, sa gloire et son passé,

D'âge en âge, tragiquement, s'électriser

D'une âme dangereuse, éclatante et nouvelle.

Les Rythmes souverains: Poèmes · 第 23 / 26 题