poids dans l'âme bien accablant. Je les interromps pour aller au
palais entre une et deux heures. Je veux entrer. Impossibilité. Je
prends des informations de quelqu'un qui sort, comme doutant encore de
la réalité de l'annonce; l'illusion de l'espérance est la dernière
détruite. Par ce qu'il me dit, je ne peux plus douter. Je reprends mes
courses, elles me conduisent jusqu'au faubourg Saint-Antoine, et avec
quelle pensée, quelle agitation intérieure, quel effroi secret joint à
une tête malade! Ayant affaire à une personne de confiance, je
m'ouvre, elle m'encourage au nom de Dieu. Pour dissiper le mal de
tête, je la prie de me faire un peu de café. Il me fait quelque bien.
Je reviens au palais très-lentement, très-pensif, très-irrésolu,
désirant de ne point arriver, ou de ne point trouver celles qui m'y
appellent: j'arrive avant cinq heures. Rien n'annonce le départ. Je
monte tristement les degrés de la Sainte-Chapelle, je me promène dans
la grande salle, aux environs, je m'assieds, je me lève, je ne parle à
qui que ce soit, je cache sous un air sérieux un fond très-agité et
très-chagrin; de temps en temps un triste coup d'oeil sur la cour pour
voir si le départ s'annonce. Je reviens. Ma fréquente exclamation
intérieure étoit: Dans deux heures, dans une heure et demie, elles ne
seront donc plus! Je ne puis exprimer combien cette idée m'affectoit
et m'a affecté toute la vie quand j'ai pu l'appliquer: jamais heure ne
m'a paru si longue et si courte que celle qui s'écoula depuis cinq
heures jusqu'à six, pour divers motifs qui se croisoient, se
combattoient, se détruisoient et me faisoient passer des illusions du
vain espoir à des craintes malheureusement trop réelles.
Enfin aux mouvements je juge que les victimes vont sortir de la
prison. Je descends et vais me placer près de la grille par où elles
sortent, puisqu'il n'est plus possible depuis quinze jours de pénétrer
dans la cour. La première charrette se remplit, s'avance vers moi. Il
y avoit huit dames très-édifiantes, sept pour moi inconnues; la
dernière, dont j'étois fort proche, étoit la maréchale de Noailles. De
n'y point voir sa belle-fille et petite-fille, ce fut là un foible et
dernier rayon d'espérance; car, hélas! sur la deuxième charrette
montent la mère et la fille. Celle-ci étoit en blanc, qu'elle n'avoit
quitté depuis la mort de son beau-père et de sa belle-mère; elle
paroissoit âgée de vingt-quatre ans au plus; celle-là de quarante, en
déshabillé rayé bleu et blanc. Je les voyois encore de loin. Six
hommes se placèrent après elles, les deux premiers, je ne sais
comment, à un peu plus de distance qu'à l'ordinaire, comme pour leur
donner plus de liberté, et avec un air d'égard et de respect dont je
leur sus bon gré. A peine sont-elles placées, que la fille témoigne à
sa mère ce vif et tendre intérêt si connu: j'entends dire auprès de
moi: «Voyez donc cette jeune fille, comme elle s'agite! comme elle
parle!»--Elle ne paroît pas triste. Je crois qu'elle me cherche des
yeux; il me semble entendre tout ce qu'elles se disent: «Il n'y est
pas.--Regarde encore.--Maman, rien ne m'échappe, je vous l'assure, il
n'y est pas.» Elles oublient que je leur avois fait annoncer
l'impossibilité de me trouver là. La première charrette reste près de
moi au moins un quart d'heure. Elle avance. La deuxième va passer. Je
m'apprête. Elle passe, ces dames ne me voient pas. Je rentre dans le
palais, fais un grand détour et viens me placer à l'entrée du pont au
Change, dans un endroit apparent. Mesdames de Noailles jettent les
yeux de tous côtés; elles passent et ne me voient pas. Je les suis le
long du pont, séparé de la foule, cependant assez près d'elles; madame
de Noailles, toujours cherchant, ne m'aperçoit pas.
L'inquiétude se peint sur la physionomie de madame d'Ayen, sa fille
redouble d'attention sans succès. Je suis tenté d'y renoncer. J'ai
fait ce que j'ai pu; partout ailleurs la foule sera plus grande, il
n'y a pas moyen. Je suis fatigué.--J'allois me retirer. Le ciel se
couvre, le tonnerre se fait entendre au loin. Tentons encore. Et par
des chemins détournés j'arrive dans la rue Saint-Antoine, après la rue
de Fourcy, presque vis-à-vis la trop fameuse Force, avant la
charrette. Alors souffle un vent violent, l'orage éclate; les éclairs,
les coups de tonnerre se succèdent rapidement. La pluie commence.
C'est un torrent. Je me retire sur le seuil d'une boutique qui m'est
toujours présente et que je ne vois jamais sans attendrissement. En un
instant la rue est balayée. Plus de monde qu'aux portes, boutiques et
fenêtres: plus d'ordre dans la marche; les cavaliers, les fantassins
vont plus vite, comme ils peuvent, les charrettes aussi. Elles sont au
petit Saint-Antoine et je suis encore indécis: la première passe
devant moi. Un mouvement précipité et comme involontaire me fait
quitter la boutique, et me voilà seul tout près de ces dames. Madame
de Noailles m'aperçoit, et souriant semble dire: «Vous voilà donc
enfin! Ah! que nous en sommes aises! Nous vous avons bien
cherché.--Maman, le voilà.» A cet instant madame d'Ayen renaît, et
toutes mes irrésolutions cessent, je me sens un courage
extraordinaire. Trempé de sueur et de pluie, je n'y pense plus, je
continue à marcher près d'elles. Sur les marches de l'église
Saint-Louis, j'apperçois un ami pénétré pour elles de respect,
d'attachement, cherchant à leur rendre le même service. Son visage,
son attitude annoncent tout ce qu'il sent en les voyant. Je lui prends
la main avec un saisissement d'attendrissement mais aussi tout de
force. «Bonsoir, mon ami.» Là est une place, plusieurs rues y
aboutissent. L'orage est au plus haut point, le vent plus impétueux.
Les dames de la première charrette en sont fort tourmentées, surtout
la maréchale de Noailles; son grand bonnet renversé laisse voir
quelques cheveux gris; elle chancelle sur sa misérable planche, sans
dossier, les mains liées derrière le dos. Aussitôt un tas de gens qui
se trouvent là, la reconnoissent, ne font attention qu'à elle, et
augmentent son tourment, qu'elle supporte avec patience, par leurs
cris insultants. «La voilà donc cette maréchale, menant autrefois si
grand train et qui alloit dans des beaux carrosses, la voilà dans la
charrette tout comme les autres!» etc. Rien de plus insupportable pour
tout être sensible que ces cris de cannibales. Les malheureux sont des
objets sacrés, surtout quand ils sont innocents. Les cris continuent,
le ciel est plus noir, la pluie plus forte. Nous voilà à la place qui
précède le faubourg Saint-Antoine. Je devance, j'examine, et je me
dis: Voilà le meilleur endroit pour leur accorder ce qu'elles désirent
tant. La charrette alloit moins vite; je m'arrête, je me tourne vers
elles: je fais à madame de Noailles un signe qu'elle comprend
parfaitement.--«... Maman, M. X. va nous donner l'absolution.»
Aussitôt elles baissent la tête avec un air de piété, de repentance,
de joie, d'attendrissement qui m'embaume; je lève la main, reste la
tête couverte, et prononce très-distinctement, et avec une attention
surnaturelle, la formule entière d'absolution et les paroles qui la
suivent; elles s'unissent mieux que jamais. Je n'oublierai jamais ce
ravissant tableau, digne du pinceau d'un Raphaël, après lequel tout ce
qui reste n'est que baume et consolation.
Dès ce moment l'orage s'apaise, la pluie diminue, il semble n'avoir
existé que pour le succès si désiré de part et d'autre; j'en bénis
Dieu, elles en font autant, leur extérieur n'annonce que contentement,
sérénité, allégresse. En s'avançant dans le faubourg, la foule
curieuse revient, borde les deux côtés, insulte les premières dames,
surtout la maréchale, rien à ses deux parentes; la pluie cesse.
Tantôt je devance, tantôt j'accompagne. Après l'abbaye Saint-Antoine,
j'aperçois auprès de moi un jeune homme, prêtre, dont pour quelques
motifs je suspecte les sentiments. Il m'embarrasse. Je crains qu'il ne
me reconnoisse, je rétrograde, j'avance, heureusement il ne me
reconnoît point; il double le pas et je ne le vois plus.
Enfin nous arrivons au lieu fatal. Ce qui se passe en moi ne peut se
peindre. Quel moment! Quelle séparation! Quelle douleur dans ces
enfants, dans ces soeurs, nièces, qui restent dans cette vallée de
larmes! Je les vois encore pleines de santé. Elles auroient été si
utiles à leur famille, et dans un instant je ne les verrai plus!.....
Quelle idée! quel déchirement! mais non sans de grandes consolations
en les contemplant si résignées. Les charrettes s'arrêtent, l'échafaud
se présente, je frissonne; les cavaliers et les fantassins
l'entourent; autour d'eux un cercle plus nombreux de spectateurs, la
plupart riant et s'amusant de ce désolant spectacle: je suis au milieu
d'eux dans une situation bien différente. J'aperçois le maître
bourreau et deux valets, dont il est distingué par la jeunesse, par
l'air d'un petit-maître manqué et le costume. L'un des valets est
remarquable par sa taille, son embonpoint, la rose qu'il a à la
bouche, ses manches retroussées, ses cheveux en queue et crépus, l'air
de sang-froid et de réflexion avec lequel il agit, enfin une de ces
physionomies régulières et frappantes, quoique sans élévation, qui ont
pu servir de modèles aux grands peintres quand ils ont représenté des
bourreaux dans l'histoire des martyrs. Il faut le dire, soit par un
fonds d'humanité, soit habitude ou désir d'avoir plus tôt fait, le
supplice étoit singulièrement adouci par leur promptitude, leur
attention à descendre tous les condamnés avant de commencer à les
placer le dos à l'échafaud, de manière qu'ils ne puissent rien voir;
je leur en sus quelque gré, ainsi que de la décence qu'ils observoient
et de leur sérieux constant, sans aucun air riant, insultant, tout le
temps que je les vis.
Pendant qu'ils aident à descendre les dames de la première charrette,
madame de Noailles me cherche des yeux; elle m'aperçoit: c'est ici le
pendant ravissant du premier tableau, si ravissant aussi. Que ne me
dit-elle pas par ses regards, tantôt élevés au ciel, tantôt abaissés
vers la terre, si doux, si animés, si expressifs, si célestes, tantôt
fixés sur moi de manière à me faire distinguer si mes compagnons
tigres avoient été plus réfléchis! J'enfonce mon chapeau sans la
perdre de vue; je l'entendois: «Mon sacrifice est fait. Que je laisse
de personnes chères! Mais Dieu m'appelle; nous en avons la douce et
ferme espérance. Nous ne les oublierons point. Recevez nos tendres
adieux pour elles, nos remercîments pour vous. Adieu! Puissions-nous
nous revoir dans le ciel! Adieu!» Il est impossible de rendre des
signes aussi pieux, aussi vifs, d'une éloquence aussi touchante, qui
faisoient dire à mes tigres: «Ah! cette jeune, comme elle est
contente, comme elle lève les yeux au ciel, comme elle prie! Mais à
quoi cela lui sert-il?» Puis par réflexion: «Ah! les scélérats de
calottins!» Le dernier adieu prononcé, elles descendent. Je ne me
sentois plus, à la fois déchiré, attendri et consolé. Combien je
remercie Dieu de n'avoir pas attendu ce moment pour leur donner
l'absolution, encore plus quand elles montèrent à l'échafaud! Elles
n'auroient pas pu s'unir comme elles avoient fait. Je quitte l'endroit
où j'étois. Je passe d'un autre côté. Pendant qu'on fait descendre les
autres, je me trouve en face de l'escalier, sur lequel étoit appuyée
la première victime, qui étoit un vieillard en cheveux blancs, grand,
l'air d'un bonhomme, qu'on disoit être un fermier général. Auprès de
lui une dame très-édifiante que je ne connoissois pas; ensuite la
maréchale, vis-à-vis de moi, en deuil, assise sur un bloc de bois ou
de pierre qui s'étoit trouvé là, ouvrant des yeux grands, fixes. Tous
les autres, sur plusieurs lignes, étoient rangés au bas de l'échafaud
du côté qui regardoit l'ouest ou le faubourg Saint-Antoine. Je cherche
ces dames. Je ne peux apercevoir que la mère, mais dans cette attitude
de dévotion simple, noble, résignée, les yeux fermés, plus l'air
inquiet, en un mot telle qu'elle étoit lorsqu'elle approchoit de la
table sacrée. Quelle impression j'en reçus! Elle est ineffaçable. Plût
à Dieu que j'en profitasse! A cet instant me revient à l'idée un
passage de cette belle lettre des Églises de Vienne et de Lyon sur le
martyre de saint Pothin et ses compagnons, où il est dit en parlant de
sainte Blandine, attachée au poteau et exposée aux bêtes: «Ses
compagnons croyoient voir en la personne de leur soeur Celui qui avoit
été crucifié pour les sauver.»
Tous sont descendus. Le sacrifice va commencer. La joie, le bruit, les
affreux quolibets des spectateurs tigres redoublent et accroissent le
supplice, doux en lui-même, mais atroce par trois coups qu'on entend
l'un après l'autre, surtout par la quantité de sang versé et la vue de
cette foule bruyante et tigresse. Le bourreau et ses valets montent,
arrangent tout. Le premier se revêt, sur ses habits, d'un surtout
ensanglanté, se place à gauche, à l'ouest, les autres à droite, à
l'est, regardant Vincennes. Son grand valet est surtout l'objet de
l'admiration et des éloges des cannibales, par son air capable et
réfléchi, comme ils disent. Tout étant prêt, le vieillard monte à
l'aide des bourreaux. Le maître bourreau le prend par le bras gauche,
le grand valet par le droit, l'autre par les jambes; en un instant il
est couché sur le ventre, la tête séparée et jetée ensuite avec le
corps tout habillé dans un vaste tombereau, où tout nage dans le sang.
Et toujours de même. Quelle horrible boucherie! Comme le coeur bat!
C'est à ce moment qu'on voudroit être loin! c'est à ce moment qu'on
voudroit être prêt et monter tout de suite si on étoit bien préparé,
tant la mort, atroce pour ceux qui restent et qui sont sensibles,
paroît facile et douce pour ceux qui s'en vont, quand on songe aux
circonstances où il faut vivre! Combien j'ai regretté de n'avoir pas
suivi ces victimes, en pensant que plus on avance, plus on reçoit de
grâces divines, et plus on en abuse!
La maréchale monte la troisième sur l'échafaud; il fallut échancrer le
haut de son habillement pour lui découvrir le cou. Impatient de m'en
aller, je voulois avaler le calice jusqu'à la lie et tenir ma parole,
puisque Dieu me donnoit la force de me posséder au milieu de tant de
frissonnements. Madame d'Ayen monte la dixième. Qu'elle me parut
contente de mourir avant sa fille, et la fille de ne pas passer avant
la mère! Montée, le maître bourreau lui arrache son bonnet. Comme il
tenoit par une épingle qu'il n'avoit pas eu l'attention d'ôter, les
cheveux soulevés et tirés avec force lui causèrent une douleur qui se
peignit sur ses traits. La mère disparoît, et sa digne et tendre fille
la remplace. Quelle émotion en voyant cette jeune dame tout en blanc,
paroissant beaucoup plus jeune qu'elle n'étoit, semblable à un doux et
tendre agneau qu'on va égorger! Je croyois assister au martyre d'une
de ces jeunes vierges ou saintes femmes telles qu'elles sont
représentées dans les beaux tableaux du Corrége et du Dominiquin.
Ce qui est arrivé à sa mère lui arrive. Même inattention pour
l'épingle, même douleur, même signe. Quel sang abondant et vermeil
sortit de la tête et du cou! Que la voilà bienheureuse! m'écriai-je
intérieurement quand on jeta son corps dans cet épouvantable cercueil.
Je m'en vais; mais je suis arrêté un moment par l'air, les traits et
la taille de celui qui venoit après elle. C'étoit un homme de cinq
pieds huit à neuf pouces, gros à proportion, d'une figure
très-imposante. Je l'avois remarqué au bas de l'échafaud. Il s'en
étoit éloigné pendant qu'on immoloit les autres, afin de voir ce qui
s'y passoit. Sa grande taille avoit servi sa curiosité. Il monte avec
fermeté, regarde les bourreaux, le lit et l'instrument de mort avec
des regards intrépides, trop fiers peut-être. O mon Dieu! dis-je en
moi-même, faites qu'il n'y ait en lui que christianisme, et non la
seule philosophie! Quel dommage qu'un si bel homme fût damné!
ajoutai-je en me rappelant le pape saint Grégoire, qui, en voyant à
Rome de beaux esclaves anglois, s'écria: «Quel dommage que de si beaux
visages soient sous l'empire du démon!» Cette vue lui donna la
première idée de la célèbre mission d'Angleterre, dont il chargea dans
la suite son disciple saint Augustin.
L'homme dont je viens de parler était Gossin[232] ou Gossuin, qui a
tant contribué à diviser la France en départements. J'ai entendu dire
qu'il avoit de la religion, et que ses malheurs, sa prison, en avoient
ranimé, fortifié tous les sentiments. _Amen._
[Note 232: P. F. Gossin, né à Souilly, arrondissement et à trois
lieues et demie de Verdun, âgé de quarante ans, un des plus beaux
hommes de ce temps, ex-lieutenant civil et criminel au bailliage de
Bar-le-Duc et ex-député aux États généraux, avait été mandé par le roi
de Prusse à Verdun, après la prise de cette ville, en septembre 1792.
Il avait d'abord refusé d'obéir; mais ayant fini par céder aux désirs
du peuple de Bar et aux instances de ses collègues, ses ennemis en
profitèrent, après la retraite des Prussiens, pour l'accuser de
trahison. Le 5 septembre, il annonça à l'Assemblée nationale qu'il
_avait été forcé d'obtempérer à la sommation du duc de Brunswick, pour
régler les affaires du département_. Un décret le mit en accusation.
D'abord enfermé au Luxembourg, il fut condamné à mort le 4 thermidor
an II (22 juillet 1794) par le tribunal révolutionnaire de Paris,
comme ayant obéi aux ordres du roi de Prusse et comme complice d'une
conspiration dans la prison où il était détenu. B.]
Après sa mort, je quitte tout, hors de moi-même. Je m'aperçois alors
que je suis tout glacé, à cause d'une forte transpiration et d'une
forte pluie que j'avois éprouvées et qui s'étoient séchées; mais,
grâce à Dieu, je ne me sentois point incommodé. Je double le pas, tout
rempli de ce déchirant mais bien beau, bien grand, bien consolant,
bien touchant spectacle. Je répétois ce que j'ai répété souvent: «Non,
je ne voudrois pas pour cent mille écus n'en avoir pas été témoin. Je
n'ai rien vu qui approche de cela. Que de profit à en tirer!» Quand je
le quittai, il étoit près de huit heures. En vingt minutes, on avoit
fait descendre quarante ou cinquante personnes, et immolé douze.
Bientôt je suis à la rue Saint-Antoine. Je monte dans une maison où
étoit une respectable famille de ma connoissance, composée du mari, de
la femme et d'un fils unique charmant d'environ quatre ans. «Vous
voilà! D'où venez-vous si tard, si loin de chez vous?--Ah! je viens
d'être témoin d'un spectacle après lequel nous sommes les plus
insensés des hommes et les plus grands ennemis de nous-mêmes, si nous
n'en profitons pas pour travailler plus fortement à notre salut.»
J'entre ensuite dans les détails qui, en produisant leur
attendrissement, renouvelèrent le mien. J'y soupai, et me retirai fort
tard. La nuit fut très-agitée; un sommeil entrecoupé ou accompagné de
tout ce que j'avois vu ou entendu. La fatigue, que j'avois peu sentie,
se fit sentir les jours suivants, mais, grâce à Dieu, sans
indisposition. J'étois tout attendri, mais tout embaumé. Ah!
m'écriois-je souvent, que mon âme vive de la vie des justes et que je
meure de leur mort! Pendant longtemps la pensée de ce spectacle a
produit en moi un certain frémissement, surtout lorsque je passois
dans ces endroits si remarquables par ce que j'y avois vu. Ce
frémissement venoit de ce que cette pensée étoit accompagnée d'une
autre sur leur bonheur contrastant avec le vide qu'elles avoient
laissé, la perte que nous avions faite, les dangers et les malheurs
toujours renaissants où nous vivions. Le vendredi suivant, 25 juillet,
je dînois avec et chez deux amis. Après le dîner, nous nous livrions à
d'intéressants épanchements qui, malgré tous les accents de la
tristesse, nous paroissoient si doux par les réflexions et
consolations qui s'y mêloient et par la sage liberté qui y régnoit,
dans une crise où tout étoit licence pour les méchants, tout étoit
servitude pour les autres, au point de craindre, pour ainsi dire, que
les murs ne parlassent. A cinq heures du soir, on frappe, et je vois
entrer le digne ami qui m'avoit déjà averti deux fois. «Qui vous
amène?--Je vous cherche depuis deux heures; désespérant de vous
trouver, à tout hasard je suis venu ici.--Pourquoi?--Pour vous engager
à rendre aux tantes des enfants, mesdames de Duras et Lafayette, le
même service que vous avez rendu à leurs mères. Elles vont partir pour
l'échafaud.--Ah! cher ami, que demandez-vous encore? Je connois peu
ces dames, et il n'est pas sûr qu'elles me reconnoissent et que je les
reconnoisse.»
Je combats, il redouble de prières; mes amis se joignent à lui. Je
cède et je reprends ce triste chemin du palais. Il est temps, les
charrettes sortent, s'arrêtent en attendant les dernières. Sur la
première étoient des dames: je n'en reconnois aucune. J'examine,
considère, tourne, retourne; non, ou je suis bien trompé, les tantes
n'y sont point, grâce à Dieu. Cependant, pour ne rien omettre,
j'interroge des spectateurs bien instruits, et avec la douleur que
nous font éprouver ces inconnues, j'ai la joie de n'y point trouver
les chères tantes. Dieu vouloit les conserver pour leurs familles qui
les respectent et les aiment tant et avec tant de raison, me procurer
l'avantage de les connoître d'une manière aussi particulière que
celles dont la vie et surtout la mort m'ont tant édifié, et me faire
trouver dans leur connoissance ce que j'avois perdu dans les autres,
et dans ma situation, mes chagrins, mes malheurs, dont un irréparable,
ces marques d'intérêt, d'attachement, et ces consolations que partage
si bien un beau-frère, ami, et que je chercherois en vain dans
plusieurs liés cependant avec moi. Puisse le Dieu tout-puissant et
tout miséricordieux répandre sur leurs familles toutes les
bénédictions que je lui demande pour la mienne, et nous réunir tous
avec celles qui nous ont devancés dans ce séjour où il n'y aura plus
de révolution à craindre ou à espérer, dans cette patrie qui aura,
comme dit saint Augustin, la vérité pour roi, la charité pour loi, et
pour mesure l'éternité!
* * * * *
Le Père Carrichon (Antoine-Philibert), ecclésiastique, prêtre de la
ci-devant congrégation de l'Oratoire, est décédé le 30 juillet 1818,
en sa maison, rue Saint-Jacques, nº 277; ses obsèques se firent le 1er
août, à sept heures du matin, en l'église de Saint-Jacques du
Haut-Pas, sa paroisse. Il était âgé de soixante-neuf ans. B.
* * * * *
XIII.
PIÈCES DIVERSES CONCERNANT MADAME ÉLISABETH.
I.
ACTE DE BAPTÊME DE MADAME ÉLISABETH.
EXTRAIT DU REGISTRE DES BAPTÊMES _de l'Église Royale et Paroissiale de
Notre-Dame de Versailles, diocèse de Paris, pour l'année mil sept cent
soixante-quatre,_ fol. 33.
L'an mil sept cent soixante-quatre, le trois may, très haute et très
puissante princesse Madame Élizabethe-Philippe-Marie-Heleine de
France, née d'aujourd'huy, fille de très haut, très puissant et
excellent prince Louis, Dauphin de France, et de très haute, très
puissante et excellente princesse Marie-Josèphe, princesse de Saxe,
Dauphine de France, son épouse, a été baptizée par Monseigneur
Charle-Antoine de la Roche-Aimon, archevêque-duc de Reims, pair et
grand aumonier de France, en presence de nous curé soussigné. Le
parein a été très haut et très puissant prince Dom Philippe, infant
d'Espagne, duc de Parme, Plaisance et Guastalle; la mareine a été
très haute, très puissante et très excellente princesse Élizabethe,
princesse de Parme, Reine doüarière d'Espagne. Le parein représenté
par très haut et très puissant prince Louis-Auguste de France, duc de
Berry, et la mareine représentée par très haute et très puissante
princesse Madame Marie-Adélaïde de France, fille du Roy, qui ont été
nommés l'un et l'autre à cet effet, Sa Majesté présente au baptême. Et
ont signés à la minute:
LOUIS.
MARIE.
LOUIS.
LOUIS-AUGUSTE.
LOUIS-STANISLAS-XAVIER.
CHARLE-PHILIPPE.
MARIE-ADÉLAÏDE.
VICTOIRE-LOUISE-MARIE-THÉRÈSE.
SOPHIE-PHILIPPE-ÉLIZABETHE-JUSTINE.
LOUISE-MARIE.
[±] CHARLE-ANTOINE, _archevêque-duc de Reims,
grand aumônier de France_, et ALLART, curé.
Nous soussigné, Prêtre de la Congrégation de la Mission, faisant les
fonctions Curiales en l'Église Royale et Paroissiale de Notre-Dame de
Versailles, Dépositaire des Registres de la même Église; Certifions le
présent Extrait véritable et conforme à l'Original. A Versailles, le
sixième du mois d'aoust mil sept cent soixante-seize.
COLLIGNON, _prêtre de la Mission_[233].
[Note 233: Archives, section historique, K 147, nº 4.]
* * * * *
II.
NOURRICE DE MADAME ÉLISABETH.
Marie-Thérèse Hecquet, née le lundi 24 mars 1732, sur la paroisse de
Saint-Acheul, du légitime mariage de Charles Hecquet, laboureur,
demeurant au village de Boutillerie, et d'Anne Merelle, ses père et
mère; baptisée le même jour en l'église paroissiale de Saint-Acheul,
ayant pour parrain Antoine Hecquet, son oncle paternel, et pour
marraine Marie-Thérèse Vasseur, sa tante, épouse dudit Antoine
Hecquet.
L'acte de baptême est signé Demonclot, chanoine régulier et curé de
Saint-Acheul.
L'extrait de baptême, collationné, délivré le 8 octobre 1779, est
signé Pelletier, prêtre, docteur en théologie de la Faculté de Paris
et vicaire de ladite paroisse, dame Marie-Thérèse Hecquet, épouse du
sieur Jean Levallery, bourgeois de Paris, née le 24 mars 1732, à
Saint-Acheul, élection et généralité d'Amiens, baptisée [le même jour]
du même mois dans la paroisse dudit lieu, nourrice de Son Altesse
Royale Madame Élisabeth de France, demeurant à Paris, au
Palais-Bourbon, faubourg Saint-Germain, paroisse Saint-Sulpice,
déclare avoir obtenu du Roi les grâces pécuniaires ci-après,
Savoir: