»Cette indication est encore essentielle parce qu'il y a évidemment eu

deux larges fosses, et que le propriétaire même du terrain ayant

négligé ou cru inutile de consulter le nommé Joly[136] (seul témoin, à

ce qu'il paraît, des inhumations faites dans ces temps funestes), a

cru que Madame Élisabeth a été inhumée dans la grande fosse qui est

presque en face de la petite porte; dans cette persuasion ou plutôt

cette erreur, il a fait planter sur le terrain affaissé de cette fosse

plus nouvelle quelques arbustes et arbres verts, et sur un tertre de

gazon il a fait poser une pierre grise polie où on lit ces mots:

_Madame Élisabeth_. Ces plantations, cette espèce de monument

provisoire sont nouveaux, les arbres ne semblent pas avoir deux ans.

Tout porte à faire penser que les cendres de l'auguste victime ne sont

point là, mais bien dans l'autre fosse, plus ancienne et moins vaste,

indiquée par le sieur Joly avant d'être dans l'enclos et indiquée avec

précision.

[Note 136: Le sieur Joly n'a point été consulté par le propriétaire

avant qu'il eût désigné par une pierre le lieu où il supposait que

reposent les cendres de Madame Élisabeth, mais depuis il fut appelé

par le sieur de Jolival. Celui-ci lui montrant le terrain et

l'affaissement qu'il avait désignés comme recouvrant les restes de la

princesse, le concierge Joly lui dit: «Vous vous trompez, elle n'est

pas là. Mais il ne lui indiqua point, ajouta-t-il, l'endroit où elle

est réellement.»

Le sieur Joly n'a revu que cette seule fois le terrain de l'enclos,

qui, étant déjà cultivé, avait bien changé d'aspect.]

»Quelque pénibles que soient ces détails, il est nécessaire que je les

rapporte pendant qu'ils sont bien présents à mon esprit, parce qu'ils

donnent dans leur ensemble la preuve de la véracité des indications

du nommé Joly.

»Dans l'interrogatoire que je lui avais fait deux jours avant, il

m'avait répondu entre autres circonstances que le 10 mai, à l'heure de

l'inhumation, quand ils étaient en face de la fosse, ils tournaient le

dos au soleil couchant; cette position nous a paru à peu près exacte.

La fosse rapprochée du mur par le côté de l'est ne pouvait être

abordée que par le côté ouest ou sud-ouest, et les côtés nord et sud

devaient être occupés par la terre sortie de la fosse.

»Une autre observation doit être placée ici, quoique peu importante,

c'est que la femme du sieur Joly se souvient que la mère de son mari a

été inhumée contre le mur et que cette fosse était très-près de la

fosse où ont été placés les restes de Son Altesse Royale et des autres

victimes inhumées le même jour que la princesse. Or le lieu de cette

fosse particulière est indiqué par le sieur Joly et sa femme entre la

fosse la plus rapprochée du mur et la partie de l'enclos qui la sépare

de la grande porte par où l'on amenait les corps sur des charrettes.

»Le sieur Joly a constamment assuré qu'il devait y avoir deux fosses,

visibles par l'affaissement du terrain et situées à gauche en entrant

par la grande porte de l'enclos: l'une plus près du mur et plus près

de la grande porte, dont la dimension pouvait être de douze à quinze

pieds carrés; l'autre plus éloignée de la grande porte et plus au

milieu du terrain de l'enclos. C'est dans cette seconde fosse que le

propriétaire a présumé qu'étaient placés les restes de la princesse.

C'est dans la première que le sieur Joly assure et a la conviction

entière que Son Altesse Royale a été inhumée.

»Il faut encore avoir le courage d'écrire des détails plus minutieux

et plus affligeants.

»Le sieur Joly s'est rappelé la position qu'il occupait alors sur ce

même terrain et pour l'emploi terrible qu'il remplissait à cette

cruelle époque. Il avait dix-huit ou dix-neuf ans, il était fossoyeur;

ils étaient deux, l'autre est mort, le charretier également. Nul autre

individu n'entrait dans l'enclos pour l'inhumation[137]. Des

gendarmes ou des soldats fermaient la porte quand la charrette était

entrée, et de peur que des curieux ne vissent à travers la porte, on

bouchait avec une planche ou une pierre les trous qui se trouvaient

dans la porte.

[Note 137: A l'exception d'un commissaire ou agent de la Commune,

quand il s'agissait d'inhumations ordinaires, car il assure que pour

les suppliciés on ne faisait pas de procès-verbal d'inhumation, que

l'on se contentait de tenir note de leurs dépouilles.]

»Le local bien reconnu par le sieur Joly, il ne paraît point douteux

que la fosse indiquée par lui ne soit bien celle où ont été placés les

corps des victimes immolées le 10 mai 1794.

»Mais voici des détails affreux et plus positifs encore à l'égard de

l'auguste princesse.

»La soeur de nos rois fut assassinée la dernière parmi les victimes de

ce jour; sa tête, séparée du corps, fut montrée au peuple et mise avec

les têtes des autres victimes dans un seul et même panier; mais le corps

de la princesse, recouvert de ses vêtements, fut placé le dernier sur la

charrette. Arrivée dans l'enclos de l'inhumation, la charrette fut

déchargée, le corps de la princesse fut posé le premier ou des premiers

sur le bord de la fosse; là son corps fut reconnu, dit le sieur Joly,

désigné et dépouillé de tout vêtement: c'était l'usage ou l'ordre de ces

barbares, qui ne respectaient ni la vie ni la mort. Tous les corps

étaient ainsi dépouillés avant d'être précipités dans la fosse; ainsi,

dans ces remuements successifs, le corps de la princesse devait avoir

été précipité le dernier ou l'un des derniers. C'est ce qui explique

comment il se trouve, suivant le témoignage du fossoyeur, placé dans le

fond de la fosse et du coté le plus rapproché du mur, celui par où les

fossoyeurs, quand ils étaient descendus, arrangeaient les corps de

manière à ce qu'ils occupassent le moins d'espace possible, et en outre,

deux rangs de corps étaient placés immédiatement les uns sur les autres,

mais horizontalement et recouverts d'une couche de terre, épaisse

d'environ un demi-pied. Les fossoyeurs plaçaient alternativement un

corps le tronc du côté du mur et un autre le tronc vers le milieu de la

fosse, et dans sa largeur il y avait par conséquent deux rangs de corps

par couche horizontale[138]. Il serait inutile de faire le douloureux

calcul du nombre de rangs et de couches que comportait une fosse de

dix-huit pieds environ de profondeur sur douze ou quinze d'ouverture en

carré. Le fossoyeur Joly n'est pas sûr du nombre qu'elle a reçu, et il

n'est que trop probable qu'elle a été remplie, puisque plus tard on en a

rempli une seconde.

[Note 138: Une plus ample explication et des questions réitérées

faites au sieur Joly font connaître qu'outre le premier rang

horizontal on plaçait immédiatement un second rang horizontal sur le

premier, et toujours le haut du corps et les pieds en opposition ou

sens opposé, ainsi que les faces, afin de ménager l'emplacement. Cette

observation fait prévoir les plus grandes difficultés à obtenir un

résultat, mais enfin il faut dire les choses comme elles se passaient

et comme elles sont.]

»Mais ce qu'il importe de conclure de ces affreux détails, c'est que

les indications du fossoyeur Joly présentent de grandes probabilités,

et que les renseignements qu'il donne sont très-vraisemblables.

»Le sieur Joly, soit par conviction produite par le souvenir, soit par

l'effet de ses calculs sur les dispositions qu'il a faites sur le bord

et à l'intérieur de la fosse et dans l'enclos, dit:

»1º Je suis assuré que le corps de la princesse est là dans cette

fosse et non ailleurs.

»2º Je suis assuré que le corps de la princesse est l'un des premiers

rangés dans la fosse ce jour-là, et par conséquent il est dans la

partie de la fosse la plus proche du mur et de la grande porte, vers

le milieu de la couche.

»3º Il assure que ce corps a été rangé le tronc du côté du mur et les

pieds vers le milieu de la fosse.

»4º Il croit être assuré que les corps placés auprès sont des corps de

sexe masculin.

»Voilà ce qu'il a constamment répété, comme en ayant la conviction.

»Ce que le sieur Joly ne peut affirmer, c'est la profondeur positive

de la fosse à l'époque du 10 mai (il croit qu'elle était d'environ

dix-huit pieds). Il ne se rappelle pas certainement si la fosse était

nouvellement creusée ou si elle était plus ancienne et s'il y avait

eu déjà des inhumations.

»Il croit aussi que dans la suite on y a placé des corps enfermés dans

des cercueils, ce qui diminuerait le nombre des corps qu'elle aurait

pu contenir.

»Résulte-t-il de ces détails et de ces indications des renseignements

suffisants et assez sûrs pour que l'on puisse et doive entreprendre

des recherches et en attendre des résultats certains, ou se

bornera-t-on à regarder comme certaine l'existence des cendres de

l'auguste princesse dans cette fosse? Sur le témoignage du fossoyeur

Joly, qui dans ses indications paraît sage, raisonnable, véridique et

sûr de son fait, qui paraît d'ailleurs être le seul témoin vivant de

ces tristes événements, se bornera-t-on à projeter un monument digne

des vertus de la soeur de nos Rois, pour l'élever sur ce terrain

consacré par d'aussi cruels souvenirs? C'est ce qu'il appartient au

Gouvernement de décider.

»Pour moi, Monseigneur, en vous rendant ce compte de la mission

douloureuse et cependant si intéressante que vous m'avez confiée, je

crois avoir donné une preuve nouvelle et irrécusable de mon zèle et de

mon dévouement sans bornes à notre auguste Souverain. Sans la pensée

qu'un sujet fidèle et dévoué pouvait seul y mettre ces soins et ce vif

intérêt qui peuvent approcher du succès que vous désiriez obtenir, je

n'aurais point eu le courage et la présence d'esprit nécessaires pour

ces recherches.

»S'il m'était permis à la suite de ce rapport de vous exprimer mon

opinion particulière, je dirais à Votre Excellence avec plus

d'assurance à présent:

»1º Qu'un succès complet me semble toujours difficile, mais non

impossible;

»2º Que pour arriver à un résultat, dans le cas où il serait jugé

possible et même probable, il me semblerait convenable de faire cette

recherche sans éclat, en silence, discrètement, avec très-peu

d'ouvriers, en y employant beaucoup de temps et de précautions, et

après avoir combiné tous les préparatifs de ce travail et les moyens

de le poursuivre; après avoir consulté quelques personnes habiles et

pris les arrangements convenables avec le propriétaire du terrain.

»Si Votre Excellence, après avoir rendu ce nouveau compte de nos

démarches au Ministre de l'intérieur, en recevait l'autorisation de

faire procéder à une fouille pour vérifier la justesse des indications

contenues dans la déclaration du sieur Joly, il me semblerait aussi

prudent de mettre le moins possible de personnes dans le secret de

cette recherche incertaine[139].

[Note 139: Cependant, afin d'écarter toute possibilité et même tout

soupçon de fraude et de supercherie, il serait convenable de nommer

plusieurs commissaires, dont un au moins serait sans cesse présent au

travail et en dresserait chaque jour une espèce de rapport ou

procès-verbal.

Il conviendrait aussi, en cas que l'entreprise fût faite, que la fosse

fût garantie par un toit en planches ou une toile, afin que la pluie

ne dérangeât point le travail et ne nuisît point aux opérations.]

Le concierge Joly, l'officier de paix Burger, deux ouvriers adroits,

discrets et intelligents, suffiraient pour cette épreuve. Nous nous

chargerions avec zèle du soin de découvrir des ouvriers capables de ce

travail et de consulter des personnes habiles pour les diriger.

»Il faudrait faire une enceinte fermée par des planches dans l'enclos

même, pour éviter les regards des curieux, empêcher les journaux

indiscrets d'en occuper le public; et si les indications se trouvaient

justifiées, alors seulement on appellerait à les reconnaître les

témoins ou plutôt les juges du succès. Si au contraire les indications

ne se réalisaient pas, on cesserait les recherches et l'on se

bornerait à croire le témoignage du fossoyeur Joly, qui affirme que

les restes de la princesse ont été placés là, mais sans pouvoir les

reconnaître parmi ceux des autres victimes.

»DE CHANAY.»

* * * * *

Pendant le cours de ces investigations, poursuivies avec autant de

zèle que de persévérance, un service solennel était célébré pour

Madame Élisabeth dans toutes les paroisses de France le 10 mai, jour

anniversaire de sa mort.

Le 11 mai, le ministre d'État, préfet de police, mettait sous les yeux

du ministre de l'intérieur les détails qu'il était parvenu à

recueillir sur l'inhumation de la princesse:

Paris, le 11 mai 1817.

«MONSEIGNEUR,

»La lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Excellence le 22

avril dernier, en l'informant que les démarches faites jusqu'alors

pour constater l'identité des cendres de S. A. R. Madame Élisabeth me

laissaient peu d'espoir de réussir, annonçait que de nouvelles

recherches devaient avoir lieu par suite des dispositions que j'avais

prises: je m'empresse de mettre sous les yeux de Votre Excellence,

conformément à la lettre du 26 du même mois, le détail des

informations et des témoignages que je suis parvenu jusqu'à présent à

recueillir.

»Je m'étais assuré qu'il n'existait plus qu'un seul homme, le sieur

Joly, anciennement employé aux inhumations de l'enclos de la maison

dite du Christ près Mousseaux, et aujourd'hui concierge du cimetière

Montmartre, qui pût donner, comme témoin oculaire, les indications

désirées. Le sieur Joly avait assisté à la sépulture de Madame

Élisabeth; ses souvenirs, sa présence dans l'enclos où la sépulture

avait été faite, ses remarques, devaient être constatés avec la plus

scrupuleuse exactitude. Des questions utiles pouvaient être suggérées

par ses observations sur le lieu même, et il fallait s'y présenter

avec beaucoup de précautions, autant à cause du secret que la nature

des recherches rendait nécessaire que par rapport au propriétaire, qui

s'était flatté d'abord de tirer un grand parti de son terrain, sur

lequel on avait proposé d'ériger un monument à la mémoire de l'auguste

victime: je jugeai donc convenable de remettre à M. de Chanay, chef de

la première division des bureaux de ma préfecture, le soin de visiter

l'enclos avec le sieur Joly, et je le fis accompagner d'un officier de

paix, le sieur Burger, qui déjà avait été chargé de prendre auprès du

sieur Joly les premiers documents.

»Le 28 avril, à midi, cette visite eut lieu. Après avoir traversé la

cour et une partie du jardin de M. Viger de Jolival, on s'est dirigé à

l'ouest vers le mur qui sépare le jardin du petit enclos de

l'inhumation. A trente pas d'une petite porte ouverte sur l'enclos,

et avant d'arriver au mur de séparation, Joly, interrogé s'il se

remettait parfaitement dans l'esprit la disposition du local, montra

aussitôt de la main une partie de ce mur à droite de la petite porte

et qui peut en être éloignée de douze à quinze pas, en disant: _C'est

là derrière qu'est la fosse!_ Cette indication, donnée de loin et sans

hésiter, prouverait qu'il avait un souvenir exact du lieu de la

sépulture, et d'autant plus qu'étant entré dans l'enclos par la petite

porte et ayant aussitôt regardé à droite vers le point indiqué, on a

vu un terrain en partie couvert de gazon et affaissé sur une surface

carrée de quatorze à quinze pieds, comme Joly l'avait annoncé.

»L'indication donnée par ce dernier est encore d'autant plus

essentielle qu'elle a fait reconnaître que ce n'est point dans la

grande fosse, presque en face de la petite porte, mais dans l'autre

fosse, plus ancienne et moins vaste, qu'ont dû avoir été déposés les

restes de S. A. R. Madame Élisabeth. Ainsi M. Viger de Jolival s'était

évidemment trompé en faisant placer sur le terrain affaissé de la

première fosse une pierre sur laquelle on lisait l'inscription:

_Madame Élisabeth_.

»Le sieur Joly a constamment assuré qu'il devait y avoir deux fosses

visibles par l'affaissement du terrain et situées à gauche en entrant

par la grande porte de l'enclos, l'une plus près du mur et de la

grande porte, et dont la dimension pouvait être de douze à quinze

pieds carrés, l'autre plus éloignée de la grande porte et plus au

milieu du terrain de l'enclos. C'est dans la première de ces fosses

que le sieur Joly assure, d'après son entière conviction, que Son

Altesse Royale a été inhumée.

»On a vérifié une circonstance particulière précédemment énoncée par

le sieur Joly dans ses interrogatoires à ma préfecture: il avait dit

que le 10 mai, à l'heure de l'inhumation, lorsque lui et les autres

personnes qui s'y trouvaient étaient en face de la fosse, ils

tournaient le dos au soleil couchant; cette position a paru à peu près

exacte, la fosse, rapprochée du mur par le côté de l'est, ne pouvant

être abordée que par le côté ouest ou sud-ouest, parce que les côtés

nord et sud devaient être occupés par les terres extraites de la

fosse.

»Le local ainsi reconnu d'après les indications du sieur Joly, il

restait à remplir une tâche bien douloureuse, celle de constater les

détails qui pouvaient aider à identifier les cendres de l'illustre

martyre. Quelque affligeants que soient ces détails, il est cependant

indispensable de les retracer ici.

»Madame Élisabeth fut la dernière des victimes qui périrent le 10 mai

1794. Cette tête auguste fut mise avec les autres dans un seul et même

panier. Le corps de la princesse, recouvert de ses vêtements, fut

placé le dernier sur la charrette. Lorsque la charrette, arrivée dans

l'enclos, fut déchargée, le corps de la princesse fut posé le premier,

ou l'un des premiers, sur le bord de la fosse. Là, son corps fut

reconnu, a dit le sieur Joly, dépouillé de tout vêtement avant d'être

précipité dans la fosse, où il l'a été probablement le dernier ou l'un

des derniers, à cause des remuements successifs des autres corps

dépouillés de même. C'est ce qui expliquerait comment il se trouve

(suivant le témoignage du fossoyeur, le sieur Joly) placé dans le fond

de la fosse et du côté le plus rapproché du mur.

»Le sieur Joly assure que le corps de la princesse a été rangé le

ventre tourné vers la terre, de manière que le tronc se trouve du côté

du mur et les pieds vers le milieu de la fosse; il croit de plus être

assuré que les corps placés de l'un et de l'autre côté auprès de celui

de la princesse sont des corps du sexe masculin. Pour ménager

l'espace, les corps étaient placés immédiatement les uns sur les

autres, en ligne horizontale, chaque corps ayant alternativement le

tronc du côté du mur et le tronc vers le milieu de la fosse. Par

conséquent il y avait deux rangs de corps par chaque couche

horizontale. On mettait aussi les pieds et les troncs des corps en

opposition, de même que les faces, afin de ménager le terrain.

»Ce que le sieur Joly n'a pu affirmer, c'est l'exacte profondeur de la

fosse à l'époque du 10 mai 1794. Il croit qu'elle était d'environ

dix-huit pieds de profondeur sur douze à quinze d'ouverture en carré,

et qu'il y a été fait aussi des inhumations ordinaires de corps

enfermés dans des cercueils.

»En résultat, les indications du sieur Joly semblent présenter des

probabilités; qu'il soit aujourd'hui le seul témoin oculaire encore

existant, c'est ce qu'il est naturel de conclure de l'inutilité des

recherches qui ont été faites pour en découvrir d'autres que lui, et

des détails qu'il a donnés sur ce qui se passait à l'époque cruelle

des exécutions révolutionnaires. Il n'y avait à Mousseaux que deux

fossoyeurs, lui compris. Ces deux hommes et le conducteur de la fatale

charrette étaient seuls admis dans l'enclos. Il leur a survécu. Aucun

agent de la commune n'assistait, s'il faut l'en croire, à l'inhumation

des victimes, et jamais agent de la commune ou commissaire de police,

à cette époque[140], n'entrait dans l'enclos que pour constater des

inhumations ordinaires; mais quant aux victimes des fureurs

révolutionnaires, il n'était jamais dressé de procès-verbal de leur

inhumation (toujours suivant les dépositions du sieur Joly), et

seulement on prenait la note de leurs dépouilles. Des gendarmes ou des

soldats fermaient la porte de l'enclos dès que la charrette y était

entrée, et ne laissaient aux curieux aucun moyen de voir ce qui se

faisait dans l'intérieur, et même les trous qui se trouvaient dans la

porte étaient bouchés avec une pierre.

[Note 140: Dans sa déclaration du 28 avril, le sieur Joly a dit le

contraire. B.]

»La déclaration du sieur Joly, en date du 28 avril dernier, a fourni

la matière des détails dont j'ai l'honneur de rendre compte à Votre

Excellence.

»Je joins ici une copie de la déclaration du sieur Joly, ainsi qu'un

plan qui mettra Votre Excellence plus à portée d'en suivre les détails

topographiques.

»Je regrette vivement de ne pouvoir donner à Votre Excellence, au lieu

de certitudes, que des probabilités pour le succès des recherches et

des travaux qui tendraient à faire reconnaître les restes de l'auguste

princesse parmi ceux de tant d'autres victimes, mais du moins Votre

Excellence pourra juger de ce qui resterait à faire, et décider si les

informations dont j'ai l'honneur de lui soumettre les résultats

présentent assez d'espoir de succès pour donner lieu à des recherches

ultérieures, et dans ce cas je la prierais de vouloir bien me faire

connaître ses intentions.

»J'ai l'honneur, etc.

»LE MINISTRE D'ÉTAT, PRÉFET.»

* * * * *

Là s'arrêtent les documents relatifs à la sépulture de Madame

Élisabeth. Il fallut donc perdre l'espoir de retrouver, d'une manière

certaine, ses précieux restes. Obligé de renoncer à se défaire d'une

façon lucrative de son enclos, M. Viger de Jolival chercha à se

dédommager de cet échec.

La lettre suivante initie le lecteur à une démarche que M. Viger tenta

près du commissaire de police du quartier du Roule. Celui-ci comprit

tout ce que cette démarche offrait d'inconvenant et d'inadmissible. Il

la fit connaître en ces termes au préfet de police:

Paris, ce 20 mai 1817.

«MONSIEUR LE COMTE,

»M. Viger de Jolival, propriétaire d'une maison rue de Valois, nº 15,

devenu acquéreur d'un terrain qui servit de sépulture à dix-sept cent

quarante-cinq victimes des fureurs du temps, parmi lesquelles reposent

les restes de Madame Élisabeth, m'a proposé, comme moyen d'éviter

l'assujettissement de donner l'entrée de son jardin aux personnes qui

se présentent assez souvent par curiosité pour visiter ce lieu, de

l'autoriser à placer sur le mur extérieur, en face de l'endroit où

l'on pense que le corps de Son Altesse Royale a été inhumé, une

inscription indicative à ce sujet.

»Avant de soumettre sa demande à Votre Excellence et afin d'être plus

à même de vous la présenter, j'ai visité le terrain accompagné de son

jardinier: il résulte de cet examen que deux fosses larges et

profondes, remarquables par le surbaissement des terres, y ont été

ouvertes; que celle à droite cache le plus grand nombre de ces

victimes; que sur la seconde il a été élevé un petit tertre en verdure

et placé une pierre funéraire portant pour inscription: _Ici repose

Madame Élisabeth._

»Près du mur de clôture de Paris, il existe un autre surbaissement

petit, mais visible, au-dessus duquel est un pied de rosier qui paraît

déjà ancien, et contre l'enduit du mur une rayure qui semble avoir été

faite avec un corps quelconque et à dessein.

»Ce jardinier a fait sur cet endroit une remarque que son habitude de

manier la terre lui aura suggérée, et d'après laquelle cette princesse

et les vingt-quatre personnes qui partagèrent son martyre pourraient

avoir été déposées: c'est en face de ce même endroit et contre le mur

extérieur que M. Viger désirerait être autorisé à placer l'inscription

qu'il a projetée; je lui ferai connaître la réponse de Votre

Excellence.

»Recevez, Monsieur le comte, l'assurance de mon respect.

_»Le commissaire de police du quartier du Roule,_

»BRUZELIN.»

* * * * *

Une note, conservée aux archives de la préfecture de police, est ainsi

conçue: «Le 29 mai 1817, écrit à M. le commissaire de police du

quartier du Roule, de la part de M. de Chanay, que S. Exc. le ministre

d'État, préfet de police, n'accueillerait point du tout la proposition

que M. Viger de Jolival paraît avoir l'intention de lui faire.

»M. Boucher a signé la lettre adressée à M. le commissaire de police.»

* * * * *

La Vie de Madame Élisabeth, soeur de Louis XVI, Volume 2 · 第 24 / 51 段