--Je ne dis ni oui ni non, répondit-il, on ne peut pas savoir. Souvent
ce qui paraît bon n'est pas bon, et ce qui semble mauvais n'est pas
mauvais...
Celui-là était un homme prudent qui, ayant beaucoup vu et beaucoup
retenu, ne jugeait pas à la légère et ne se compromettait jamais.
--Mais, reprit-il, puisque votre marquis sort, M. Morel va être libre,
lui, et il me fera ma petite partie de piquet.
--_No, sir_, répondit le valet de chambre du marquis.
--Quoi, vous êtes pris, vous aussi.
--_Yes, sir_, je vais passer des gants blancs, et aller porter une
hottée de fleurs: lilas, violettes et camélias blancs, à la future de
monsieur le marquis. Car monsieur le marquis se marie, je puis le dire
puisque la nouvelle est officielle. Beau mariage, d'ailleurs, grande
famille, dot magnifique! J'ai vu la jeune personne, elle est un peu
pimbèche, nonobstant, elle ne me déplaît pas.
C'était de Sabine que ce drôle à cravate outrageusement empesée se
permettait de parler ainsi.
Certes, il n'était pour rien dans les intrigues de Croisenois, mais il
était chargé de porter un bouquet chez M. de Mussidan, il verrait
peut-être Sabine; André eut comme une idée de l'étrangler.
--Gageons, disait pendant ce temps le cocher, la bouche pleine, gageons
que monsieur le marquis n'emploie pas la dot de sa femme à acheter de
ses actions!...
Mais ce propos ne fut pas relevé, et les trois interlocuteurs cessèrent
de parler de M. Croisenois pour s'occuper de leurs affaires
personnelles... peu intéressantes.
Bientôt ils appelèrent le patron, payèrent et se retirèrent, sans avoir
seulement prononcé le nom du marquis. André commençait à réfléchir sur
les difficultés du métier d'espion. Les regards qui se coulaient jusqu'à
lui, à la dérobée, étaient gros de défiance.
--Quel est cet individu de mauvaise mine, devaient se dire les habitués,
qui ose se fourvoyer en notre compagnie?
[Illustration: D'un coup de poing en pleine poitrine...]
Le fait est que le jeune peintre avait un aspect des moins rassurants.
De plus, il ne savait pas observer sans en avoir l'air, ce qui est la
première qualité de l'observateur. Il ignorait l'art de paraître
inoccupé, indifférent.
On voyait qu'il n'était pas là pour rien, ou du moins qu'il n'y était
pas pour ce qui, en effet, n'était qu'un prétexte; on devinait qu'il
avait un but, qu'il attendait quelque chose, qu'il s'impatientait.
Comme il avait assez de pénétration pour comprendre tout cela, son
embarras en redoublait.
Il avait fini de manger, il avait pris longuement et lentement un gloria
qu'il avait fait brûler en usant force allumettes, il demanda un petit
verre d'eau-de-vie....
Presque tous les clients s'étaient retirés et il n'en restait plus que
cinq ou six à une table, près de l'entrée, qui jouaient au _chien-vert_,
un jeu d'un intérêt extrême à en juger par leurs cris, leurs
exclamations et leurs rires.
--Je ferais aussi bien de sortir, pensait André, et de courir
m'installer devant les bureaux de la société pour noter les allants et
les venants; à rester ici, on nous examine, je risque de me compromettre
pour demain...
Cependant, il eût voulu, avant, voir Croisenois monter en voiture, et
bien que l'eau-de-vie fut exécrable et qu'elle lui donnât des nausées,
il fit signe qu'on lui en versât un second verre.
On venait de lui verser lorsqu'un individu entra, dont la mise avait
avec la sienne une fâcheuse ressemblance.
C'était un grand gars dégingandé, à l'oeil impudent, n'ayant de barbe
qu'un gros bouquet de poils roux au-dessous de la lèvre inférieure. Il
était coiffé d'une casquette ignoble, et portait une manière de vareuse
noire affreusement maculée.
D'une voix traînante et éraillée, il demanda un boeuf et un
demi-litre, et en passant pour s'asseoir à la table qu'avaient occupée
les domestiques du marquis, il renversa le verre d'André.
Le jeune peintre ne souffla mot, ce pouvait être un accident, et
cependant, l'autre, loin de s'excuser, le fixa d'un air insolent, haussa
les épaules et ricana.
Il fumait, ce chenapan; quand on le servit, il déposa son cigare sur le
bord de la table, et se détournant il lança avec une dextérité
supérieure un long jet de salive sur le pantalon de son voisin.
Cette fois, l'insulte était flagrante, et bien faite pour donner à
réfléchir à André. Qu'est-ce que cela signifiait? N'avait-il donc pas
dépisté ses espions comme il l'espérait?... Cet individu à mine
patibulaire était-il chargé de lui chercher une querelle et de lui
donner un «mauvais coup.»
La prudence lui criait de se retirer. Mais en se retirant, il
emporterait un doute qui paralyserait toutes ses entreprises. Mieux
valait encore rester et s'assurer des intentions positives de ce gredin.
Oh!... les intentions n'étaient pas douteuses. Le chenapan épluchait son
morceau de boeuf et tous les petits morceaux de peau ou de nerfs qu'il
retirait, il les envoyait fort adroitement sur son voisin.
Un moment après il se versa à boire; mais il eut soin de ne pas vider
son verre, et il en jeta le fond sur André, visant non plus les jambes,
cette fois, mais les épaules.
C'était aller un peu loin.
--Je vous ferai remarquer, dit le jeune peintre, frémissant de colère,
que je suis ici.
--Je le vois bien. Est-ce que vous n'êtes pas content?
--Non.
--Eh bien!... avec moi, reprit le chenapan, il faut l'être tout de même,
sinon...
Et au lieu d'achever sa phrase, il agita sa main à deux pouces du visage
d'André.
Certes, le jeune peintre avait bien des raisons d'être endurant et
patient; il s'était bien juré de rester calme, quoi qu'il arrivât, mais
le tempérament l'emporta.
Il se dressa, et d'un maître coup de poing en pleine poitrine, il envoya
le mauvais drôle rouler sous la table.
Au bruit de la chute, les joueurs de _chien-vert_ se retournèrent.
Jusqu'alors la dispute n'avait pas distrait leur attention, ils
ignoraient absolument quelles insultes odieuses avaient provoqué les
voies de fait. N'ayant rien vu, ils ne pouvaient dire qui, des deux
adversaires, avait tort ou raison.
Ils virent André debout, déjà en garde, blême sous son «maquillage,»
l'oeil flamboyant, les lèvres blanches et tremblantes.
Le chenapan se débattait sous la table, entre les chaises.
--On ne se bat pas ici, entendez-vous, cria un des joueurs du ton le
plus mécontent, si vous avez une querelle, payez votre écot et allez
vous arranger dans la rue.
Mais le mauvais gredin qui s'était levé, ne tint nul compte de
l'injonction, et prenant son élan il se précipita sur André, la tête
baissée, les mains en avant, pour le saisir à bras le corps.
D'un bond de côté, André évita l'attaque, et d'un revers du pied gauche,
rudement appliqué sur le tibia de son agresseur, il l'arrêta court.
Le coup était joli, les joueurs applaudirent. Ils ne se plaignaient
plus. Les émotions de la lutte valaient celles du _chien-vert_.
Trois fois le brigand revint à la charge, trois fois le jeune peintre le
repoussa par quelque coup brillant, indiquant bien qu'à ses heures de
loisir il avait étudié ce genre d'escrime populaire qui, pour porter un
fort vilain nom, n'en est pas moins bien utile à l'occasion: la savate.
L'affreux drôle alors changea de tactique, il feignit de se mettre en
garde à son tour, porta sept ou huit coups rapides, et à une dernière
parade d'André, se glissa sous son bras, et réussit, grâce à une volte
rapide, à l'empoigner au-dessus de la ceinture.
La boxe, dès lors, dégénérait en lutte à main plate, et chacun des deux
adversaires parut s'épuiser en efforts pour renverser, pour «tomber»
l'autre.
Les joueurs s'étaient levés et faisaient cercle. Mais aucun d'eux
n'était assez compétent pour remarquer que le chenapan ménageait
visiblement André. D'abord aucun de ses coups n'avait porté. Puis,
lorsqu'il l'eût saisi aux reins, il se préoccupa de faire un tapage
affreux, bien plus que de triompher. Il renversa successivement une
table et un poêle, et enfin, reculant jusqu'à la devanture, il réussit à
en briser une partie d'un coup d'épaule.
Ces éclats de bataille allèrent réveiller le maître de l'établissement
qui dormait à demi dans son comptoir. Il accourut furieux, suivi d'un de
ses garçons, taillé en force, et à eux deux ils n'eurent pas trop de
peine à séparer les combattants.
--Maintenant, mes camarades, déclara le marchand de vins, vous allez
filer et prendre l'adresse de ma maison pour n'y plus remettre les
pieds. Mais avant il s'agit de régler la casse.
D'un coup d'oeil il évalua les dégâts, et ajouta:
--Il y en a pour dix-sept francs. Voyons votre monnaie... et
dépêchez-vous, si vous n'avez pas envie de passer vingt-quatre heures au
poste.
Sur ce mot de «poste,» le chenapan s'emporta, et avec une surprenante
volubilité, il se mit à accabler des plus grossières injures,
non-seulement le traiteur, mais encore les clients.
Il criait si fort, avec de telles menaces et des gestes si désordonnés,
tapant du poing sur les tables à les fendre, que personne n'entendit
André, qui, son porte-monnaie à la main, s'égosillait à répéter qu'il
avait de l'argent qu'il ne demandait pas mieux que d'indemniser le
traiteur, qu'il voulait payer...
--En voilà assez!... criaient les joueurs; vous êtes trop patient,
patron, envoyez donc chercher les sergents de ville.
Déjà le garçon était sorti pour les requérir; ils parurent comme par
enchantement, et avant même d'avoir eu le temps de se reconnaître, André
se trouva sur le boulevard, entre deux sergents de ville, à côté de son
adversaire qui ricanait en l'injuriant.
--Et tâchez de marcher droit, mauvaise graine, disaient les sergents.
Résister eût été folie; le jeune peintre se résigna.
Mais tout en marchant, il cherchait à se rendre compte de cette scène
étrange. Elle avait été si rapide, qu'il en était tout ébloui. Il était
clair que cette brutale agression cachait un but secret qu'il ne pouvait
pénétrer.
Les sergents de ville venaient de s'arrêter devant l'allée assez étroite
d'une vieille maison; ils ordonnèrent à leurs prisonniers de marcher
devant eux.
Ils passèrent, et André reconnut qu'on les conduisait, non au poste,
mais chez le commissaire de police.
Bientôt ils pénétrèrent dans un bureau où travaillaient le secrétaire du
commissaire de police et deux employés.
--Voilà la besogne faite, dirent en riant les sergents de ville, au
plaisir!...
Et ils se retirèrent.
André ouvrait des yeux immenses. Il trouvait à cette arrestation quelque
chose d'extraordinaire, d'anormal.
Il était destiné à d'autres surprises.
Le chenapan qui lui avait cherché dispute, dès en mettant le pied dans
le bureau, avait changé de tournure et d'allure. Il jeta sur un banc sa
casquette, rendit à ses cheveux leur pli naturel, et alla donner une
poignée de main au secrétaire en demandant:
--Le patron est-il là?
--Oui, il cause en ce moment avec monsieur le commissaire, mais j'ai
sonné pour prévenir, il sait que vous êtes là.
Satisfait de la réponse, le chenapan revint à André.
--Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de vous présenter mes
compliments. Ah!... vous avez une solide poigne! Le premier coup de
poing que vous m'avez décoché était, on peut le dire, réussi. Si je ne
m'étais pas laissé tomber avant de le recevoir, j'étais écrasé. Le
diable est que je n'ai pu éviter aussi heureusement le coup de pied qui
était également fort joli et tout à fait de la bonne école.
Il s'arrêta. Une porte au fond de la pièce venait de s'ouvrir; une voix
cria:
--Faites entrer.
André s'engagea, ou plutôt fut poussé par son adversaire de tout à
l'heure, dans un étroit couloir; la porte se referma sur lui, et il se
trouva dans une pièce tendue de papier et de rideaux verts, le propre
cabinet du commissaire de police.
A droite, devant la fenêtre, se trouvait un bureau, et, près de ce
bureau, un coude appuyé sur la tablette, était assis un homme d'un
certain âge, d'apparence distinguée, portant cravate blanche et lunettes
à branches d'or, le type achevé d'un chef de bureau ou d'un haut employé
de ministère.
--Veuillez vous asseoir, monsieur André, dit avec une politesse exquise
le personnage.
Le jeune peintre prit une chaise, sans trop savoir ce qu'il faisait,
s'assit.
Rêvait-il, veillait-il? En vérité, il n'était plus sûr de rien. Il
doutait de lui-même, de son intelligence, de sa raison, du témoignage
même de ses sens.
--Avant tout, reprit le monsieur aux lunettes d'or, je dois vous prier
de pardonner le procédé un peu... comment dirai-je? un peu cavalier que
j'ai employé pour m'assurer le plaisir d'un entretien avec vous. Mais je
n'avais pas le choix. Vous êtes surveillé de près et je tiens
essentiellement à ce que ceux qui vous épient ne soupçonnent pas notre
conférence.
--Je suis surveillé!... balbutia André.
--Mais oui... par un certain La Candèle, un drôle intelligent, ma
foi!... et qui est peut-être le meilleur fileur de Paris. Cela vous
étonne!...
--En effet, je pensais, je supposais...
Le monsieur à cravate blanche souriait de l'air le plus bienveillant.
--Vous supposiez, interrompit-il, que vous aviez réussi à dépister vos
espions. C'est ce que j'ai compris, ce matin, en vous voyant ainsi
équipé. Malheureusement, quoi que vous ayez fait, vous avez perdu votre
temps, et vous deviez le perdre... On sait, n'est-il pas vrai, que vous
surveillez vous-même le marquis de Croisenois?... Donc en se postant
dans les environs du marquis, on était bien sûr de vous revoir...
L'objection était d'une simplicité enfantine, mais elle ne s'était pas
présentée à l'esprit du jeune peintre.
--C'est pourtant vrai!... balbutia-t-il.
L'homme aux lunettes d'or semblait jouir de la confusion de son
interlocuteur, et c'est avec un redoublement d'affectueuse urbanité
qu'il reprit:
--Il faut d'autre part convenir, cher monsieur André, que votre
travestissement laisse beaucoup à désirer. C'est, me direz-vous, le
premier essai d'un homme qui n'en fait pas son état. Oh!... comme cela,
parfait! Si c'est un déguisement de famille, il est sûr qu'il tromperait
l'oeil d'un bourgeois. Mais La Candèle n'a pu s'y laisser prendre.
D'ici, je distingue le «maquillage.» Ce que j'aperçois, d'autres ont pu
le voir.
Il se leva et s'approcha d'André.
--Pourquoi, poursuivit-il, pourquoi charger votre figure de toutes ces
couleurs qui vous font ressembler à un Indien orné de ses peintures de
guerre?... Il ne faut, pour transformer une physionomie, que deux coups
de crayon gras, noir ou rouge, ici, aux sourcils, là, au dessous des
ailes du nez, et là, encore, à la commissure des lèvres. Voyez plutôt...
Il joignait à la théorie la démonstration pratique. Il avait sorti de
son gousset un joli porte-crayon d'argent, et à mesure qu'il parlait il
corrigeait l'oeuvre imparfaite du jeune peintre.
Lorsqu'il eut fini, André se dressa pour se regarder dans la glace de la
cheminée, et il fut émerveillé. Il ne se reconnaissait plus. Ses
sourcils rapprochés, sa bouche agrandie, son nez déformé, donnaient à
son visage une odieuse expression d'impudence et de méchanceté.
--Comprenez-vous, maintenant, reprit le monsieur en cravate blanche,
l'inutilité de votre tentative? La Candèle vous a reconnu. Or, je tenais
à vous parler. J'ai donc envoyé Pâlot, un de mes agents, vous chercher
querelle, deux sergents de ville vous ont arrêté, et vous voici sans que
personne puisse se douter que nous sommes ensemble... Effacez, s'il vous
plaît, mes retouches; on les remarquerait quand vous sortirez et elles
éveilleraient des soupçons.
André obéit, et du coin de son mouchoir de poche, il entreprit d'enlever
les traces de crayon.
Pendant qu'il frottait à s'enlever l'épiderme, son esprit s'égarait en
conjectures.
Évidemment il était en présence d'un employé de la préfecture, d'un
homme important sans doute. Que pouvait-il lui vouloir? Comment la
police était-elle arrivée jusqu'à lui? elle avait donc vent de quelque
chose.
L'homme aux lunettes d'or avait regagné son fauteuil, et il remuait sa
tabatière d'un geste que lui eût envié le dernier financier de la
Comédie-Française.
--Ça, fit-il, causons maintenant.
André reprit sa place d'un air contraint, il lui semblait être sur la
sellette.
--Comme vous l'avez vu, reprit le monsieur, je vous connais; Jean
Lantier votre patron, qui vous a recueilli il y a onze ans, le jour de
votre arrivée à Paris, après votre évasion de l'hospice de Vendôme, Jean
Lantier affirme qu'il répond de vous corps pour corps. Le docteur
Lorilleux, son gendre, prétend ne pas connaître de caractère plus haut
que le vôtre, de courage plus grand, de probité plus pure.
--Monsieur!... balbutia le jeune peintre, rougissant comme une vierge à
un premier propos d'amour, monsieur, en vérité!...
--Laissez-moi finir. M. Gandelu dit à qui veut l'entendre qu'il vous
confierait sa fortune sans reçu, et tous vos camarades, Vignol en tête,
ont pour vous presque du respect. Voilà pour la moralité. Pour ce qui
est de l'avenir, deux peintres en renom, que je ne vous nommerai pas,
m'ont déclaré que vous seriez un jour un des maîtres de l'école
française. En ce moment, la peinture et vos travaux d'ornement doivent
vous rapporter une quinzaine de francs par jour. Suis-je exactement
informé?
--Oui, murmura André, abasourdi, oui, en effet!...
Le monsieur souriait.
--Malheureusement, poursuivit-il, mes renseignements précis et certains,
se bornent à cela. Les moyens d'investigation de la police sont, hélas!
fort limités. Pour qu'elle s'occupe d'une oeuvre, il faut qu'elle
l'ait vue ou qu'on la lui dénonce. La police ne peut agir que sur des
faits et non sur des intentions. Tant que la volonté ne s'est pas
manifestée par un acte, elle est impuissante. Et il en sera ainsi, tant
qu'un policier n'aura pas trouvé le moyen de soulever la partie
supérieure du crâne, comme le couvercle d'une boîte, pour voir ce qu'il
y a dedans. Ainsi, moi, j'ai ouï parler de vous il y a quarante-huit
heures pour la première fois, et j'ai votre biographie en poche. On a pu
me rapporter que vous vous êtes promené avant-hier avec M. Gandelu fils,
que vous êtes monté en voiture avec M. de Breulh-Faverlay, que La
Candèle était derrière votre voiture... ce sont des faits. Mais...
Il s'interrompit, dardant sur André un regard aussi obstiné que s'il eût
espéré le magnétiser.
Et avec une lenteur calculée, il ajouta:
--Mais on n'a pas pu me dire pourquoi vous suiviez le sieur Verminet,
pourquoi vous avez monté la garde devant la maison du placeur Mascarot,
pourquoi enfin vous vous déguisez en mauvais garçon pour épier les faits
et gestes de l'honorable marquis de Croisenois... C'est que l'intention
nous échappe, c'est que le vouloir est hors de notre atteinte.
Pendant deux minutes au moins, il laissa André poser ses paroles et en
tirer les conséquences, puis il reprit:
--Seulement, j'ai compté sur vous pour m'apprendre quel but vous
poursuivez par des moyens si éloignés de votre loyal caractère.
André s'agitait sur sa chaise, obsédé par ce regard persistant, qui
remuait, pour ainsi dire, la vérité en lui, et l'attirait presque
irrésistiblement à ses lèvres.
--Je ne puis, monsieur, balbutia-t-il, je ne puis...
--Ah!...
--C'est un secret, monsieur...
--Bien entendu.
--Un secret... qui ne m'appartient pas, et si je vous le révélais, si je
vous le laissais seulement soupçonner, je commettrais une action
indigne.
Un imperceptible sourire glissa sur les lèvres de l'homme aux lunettes
d'or.
[Illustration:--J'ai mon costume de commissionnaire.]
--Vous ne voulez rien me confier, reprit-il... je parlerai donc. Je vous
ai dit mes renseignements positifs; j'ai aussi des présomptions. Oui, je
crois connaître à peu près la vérité et vous allez voir par quelle
série de raisonnements et de déductions j'y suis arrivé. Pourquoi
épiez-vous le sieur de Croisenois? Parce que vous lui en voulez.
Pourquoi? Serait-ce parce qu'il fonde la Société des _Mines de Tifila_?
Non. C'est donc parce qu'il doit épouser une riche héritière, Mlle de
Mussidan? Bon!... voici que vous rougissez déjà! vous n'êtes pourtant
pas au bout.
En vérité, André était cramoisi.
--Nous disons donc, reprit le monsieur à cravate blanche, que vous
voulez empêcher ce mariage. A quel propos?... Aimeriez-vous par hasard
Mlle de Mussidan, seriez-vous certain qu'elle vous aime? Oui. Voilà
déjà une raison, mais elle n'explique ni ne justifie votre
travestissement. Il y a donc autre chose. Quoi? est-ce que Mlle de
Mussidan ne devait pas épouser autrefois M. de Breulh-Faverlay? On me
l'a affirmé. Le comte et la comtesse de Mussidan préfèrent donc à un des
hommes les plus remarquables de Paris, un méchant petit marquis ruiné?
Ce n'est pas possible. Il est clair qu'ils n'accordent leur fille à
Croisenois qu'à leur corps défendant, qu'ils le méprisent et qu'ils le
haïssent. Voilà donc un homme qui entre dans une famille et malgré cette
famille et malgré la fille. Qu'est-ce que cela signifie? N'y aurait-il
pas dans la vie du comte et de la comtesse quelque secret terrible que
le Croisenois a surpris et dont il se fait une arme?...
--C'est faux, monsieur!... s'écria André, absolument faux!
L'homme aux lunettes haussa les épaules.
--Bon! fit-il tranquillement, si vous criez: C'est faux avec tant
d'énergie, c'est que vous savez bien que je ne me trompe pas. Je n'ai
plus besoin de preuves. Hier, M. de Mussidan est allé vous rendre
visite, et mon agent m'a dit que sa figure rayonnait quand il est sorti
de chez vous. Parbleu!... vous lui avez promis de le débarrasser de
Croisenois sans éventer le secret, et en échange il vous a promis sa
fille. Voilà qui explique cette casquette, cette blouse et votre
«maquillage.» Dites-moi donc encore que je me trompe.
Le jeune peintre ne savait pas mentir, il n'osa répondre.
--Et ce secret, continua le monsieur, le connaissez-vous? M. de Mussidan
vous l'a-t-il confié?... Moi, je l'ignore. Pourtant, si je voulais me
donner la peine de chercher, si je cherchais bien... Tenez, on croit la
police oublieuse, n'est-ce pas?... Eh bien!... on se trompe. Il n'est
pas d'institution qui ait une si cruelle mémoire. Tant qu'une affaire
n'est pas tirée au clair, comme disait mon maître, le père Tabaret, la
police inquiète ne dort que d'un oeil. Je sais tel crime oublié, dont
trois générations de policiers se sont légué la recherche comme un mot
d'ordre... Par exemple, avez-vous ouï dire que notre Croisenois avait un
frère nommé Georges, bien plus âgé que lui?... Ce Georges, un beau soir
a disparu de la façon la plus mystérieuse. Qu'est-il devenu? Ce Georges
en son temps, il y a de cela vingt-trois ans, était des amis de Mme
de Mussidan. La disparition d'autrefois n'expliquerait-elle pas le
mariage d'aujourd'hui?...
Le jeune peintre se dressa frémissant.
--Qui donc êtes-vous, monsieur? dit-il. Je veux savoir à qui je parle.
Le monsieur aux lunettes sourit et répondit:
--Je suis M. Lecoq.
Au nom du célèbre policier, André recula tout effaré, doutant presque.
--Monsieur Lecoq!... balbutia-t-il, monsieur Lecoq!...
L'homme le plus fort a ses faiblesses. L'amour propre du célèbre
policier fut délicatement chatouillé lorsqu'il vit quelle impression
produisait son nom seul.
--Oui, M. Lecoq, répondit-il. Et maintenant que vous me connaissez, cher
monsieur André, puis-je espérer que vous serez plus raisonnable? J'en
sais long, je viens de vous le prouver...
En effet, il en savait long, plus long que le jeune peintre, à certains
égards.
M. de Mussidan n'avait pas confié tout son secret au jeune peintre, mais
il lui en avait dit précisément assez pour qu'il pût reconnaître combien
peu l'homme de la rue de Jérusalem était éloigné de la vérité.
--Nous pouvons encore nous entendre, reprit M. Lecoq, et ce sera bien le
diable si ma franchise ne provoque pas la vôtre. J'ai besoin de vous, je
puis vous servir: tâchons de nous être mutuellement agréables et
utiles...
Sachez d'abord, que le hasard seul m'a conduit jusqu'à vous. Je
chassais, vous avez traversé ma voie. Je vous ai vu si exactement épié
par les gens que je surveille, que je me suis dit aussitôt: Celui-ci est
un des personnages importants de l'intrigue. Je vous ai fait suivre, et
voici plusieurs jours que vous marchez entre mes espions et ceux des
autres. Et aujourd'hui, tout bien considéré, je reconnais que je ne me
suis pas trompé. C'est bien vous qui me fournirez le dénouement que je
cherche.
--Moi, monsieur!...
--Oui, vous, André, artiste peintre, ornemaniste... en attendant mieux.
En attendant quoi?
André n'osa pas relever la réticence calculée du policier.
--Depuis plusieurs années, reprit M. Lecoq, j'ai acquis cette certitude,
qu'une sorte de société de chantage a été organisée à Paris, par des
gens habiles, ma foi!... pour exploiter des secrets ignoblement surpris.
Les coquins ne s'occupent ni des crimes ni même des délits, et c'est là
leur force. Il s'attachent de préférence à toutes ces turpitudes privées
qui échappent à l'action de la loi. Les infamies de détail, les
ignominies de famille, les passions ridicules ou honteuses, les actions
avilissantes, les imprudences, sont pour eux autant de fermes en Brie.
Ces gens-là ont mis l'adultère en coupe réglée, et il en retirent cent
mille francs par an.
--Ah! murmura André, je soupçonnais quelque chose comme cela.
--Naturellement, une fois sûr du fait, je me suis dit: Voici des gredins
que je pincerai. C'était plus aisé à dire qu'à exécuter. Le chantage,
voyez-vous, a ceci de particulier que ceux qui le pratiquent sont à peu
près assurés de l'impunité. Qu'on vous prenne cent sous dans votre
poche, vous crierez: au voleur! Mais si on vient vous demander mille
francs en vous menaçant de divulguer un fait qui peut vous couvrir de
ridicule ou de honte, vous paierez et ne soufflerez mot. Vingt fois je
me suis présenté chez des pigeons qu'on venait faire chanter; ils
saignaient encore des plumes arrachées, et cependant, jamais un seul n'a
consenti à me fournir des armes contre les misérables. Je leur disais:
fiez-vous à moi, la police est discrète, votre secret sera respecté, je
vous le jure... Ah!... ouitche!... pas un n'a voulu croire à ma bonne
foi. Imbéciles!
Il semblait indigné contre tous ces gens qui avaient douté de sa parole,
et si comique était son exaspération, qu'André ne put s'empêcher de
sourire.
--Bientôt, poursuivit-il, je reconnus l'inanité de mes tentatives,
l'impossibilité d'arriver aux coquins par leurs victimes. Je me promis
alors d'arriver à leurs victimes par eux. Ah! il m'a fallu de la
patience. Voilà trois ans que je guette une occasion. Depuis
dix-huit-mois un de mes agents est domestique chez M. de Croisenois. Les
brigands! je suis sûr qu'à l'heure qu'il est, ils coûtent au moins dix
mille francs à la «maison!...»
La «maison,» le jeune peintre le comprit, ne pouvait être que ce vaste
édifice qui a son entrée rue de Jérusalem.
--Oui, dix mille francs, disait M. Lecoq, et je n'évalue pas tout le
mauvais sang que je me suis fait. Je dois au seul Mascarot plus d'une
douzaine de cheveux blancs. C'est que je croyais au Tantaine, oui, et au
Martin-Rigal aussi. L'idée d'une porte de communication entre la maison
du banquier de la rue Montmartre et celle du placeur de la rue
Montorgueil ne m'était pas venue. Ah!... il est fort le malin!...
Très fort, en effet, mais moins cependant que celui qui l'avait pénétré.
Voilà ce que disait clairement le sourire du célèbre policier.
--Mais cette fois, continua-t-il, en s'animant peu à peu, cette fois les
gaillards vont trop loin, et je les tiens. Eh! eh!... fonder une société
industrielle pour draguer d'un coup de filet la monnaie de toutes les
dupes, l'idée est jolie. Mais, halte-là, je veille, les coquins sont
perdus. Car je les connais tous, à cette heure, depuis leur chef,
Mascarot, Rigal ou Tantaine, comme il vous plaira de l'appeler, jusqu'à
Toto-Chupin, le plus intime de leurs agents, jusqu'à Paul, le docile
instrument de leurs volontés. Nous pincerons toute la bande, le docteur
Hortebize et Verminet, et le marquis de Croisenois, et Beaumarchef.
Peut-être aurons-nous aussi Van Klopen; Catenac, lui, ne nous échappera
pas. Il voyage pour le moment en province, du côté de Vendôme, avec M.
le duc de Champdoce et un certain Perpignan, un drôle mûr pour la
potence... mais qu'importe!... Il traîne à ses trousses deux de mes
anges gardiens qui me donnent heure par heure de ses nouvelles. Ma
souricière est tendue et amorcée... Ils y viendront tous.
Le jeune peintre écoutait de toutes les forces de son attention, et se
sentait pris de vertige.
Les adversaires qu'il avait à combattre prenaient, tout à coup à ses
yeux des proportions inouïes, et il se sentait comme perdu au milieu du
lacis d'intrigues qu'il entrevoyait.
--Et maintenant, reprit M. Lecoq, hésiterez-vous encore, monsieur André,
à me confier ce que vous savez si je vous promets, sur l'honneur, de
respecter, quoi qu'il arrive, vos confidences?
André n'en était plus a hésiter.
Comme tous ceux qui approchent le célèbre policier, il subissait son
étrange influence.
Que cacher d'ailleurs à cet homme, pour qui ce semblait être un jeu de
pénétrer et de déjouer les plus ténébreuses intrigues? Ce qu'on lui
tairait aujourd'hui ne le saurait-il par demain? Le plus sage était
encore de se concilier ses bonnes grâces.
--Je suis à vos ordres, monsieur, prononça le jeune peintre.
Et brièvement, avec une rare précision et la plus exacte franchise, il
dit son histoire et tout ce qu'il savait.
Lorsqu'il eut terminé M. Lecoq se leva.
--Maintenant, s'écria-t-il, j'y vois clair tout à fait, et je m'explique
l'ensemble des manoeuvres de nos gaillards. Ah!... ils voudraient
forcer M. Gandelu fils à partir avec Rose... Parbleu!... nous verrons
bien.
Son oeil brillait sous ses lunettes d'or; il venait d'arrêter son plan
de bataille.
--De ce moment, monsieur, poursuivit-il, dormez en paix. Avant un mois,
Mlle de Mussidan sera votre femme, je vous le promets. Et quand Lecoq
promet, c'est qu'il peut tenir. Je réponds de tout!
Il s'interrompit, réfléchit un moment, et plus lentement ajouta:
--Oui, je réponds de tout, monsieur, excepté pourtant de votre vie. Tant
d'immenses intérêts se concentrent sur votre tête, qu'on tentera
l'impossible pour se défaire de vous. Je vous dis cela parce que
j'estime votre énergie. Au nom du ciel, soyez prudent; défiez-vous de
tout, ne vous oubliez pas une minute... Ne mangez pas deux fois de suite
dans le même restaurant; rejetez tous les mets qui auraient une saveur
étrange; fuyez les groupes dans la rue; redoutez les voitures; ne vous
penchez pas à une fenêtre sans vous assurer que l'appui est solide... En
un mot, craignez tout, soupçonnez tout...
Après s'être confondu en remerciements, le jeune peintre s'apprêtait à
se retirer; l'homme de la préfecture le retint d'un geste.
--Encore un mot, dit-il. N'auriez-vous pas, par hasard, à l'épaule,
tenez, ici, une blessure, un bobo, une cicatrice, un signe?...
--J'y ai, monsieur, la cicatrice ancienne d'une grave brûlure.