XXXII

C'est au boulevard Malesherbes, à la hauteur, à peu près, de l'église

Saint-Augustin, dans une superbe maison neuve, que demeurait M. le

marquis de Croisenois.

Là, dans un modeste appartement de quatre mille francs, il avait réuni

et rassemblé assez d'épaves de son opulence passée, pour éblouir de son

faste les observateurs superficiels.

Comme de raison, les créanciers ne laissaient pas refroidir la sonnette

de M. de Croisenois, mais il avait su se mettre à l'abri de leurs

tracasseries les plus directes.

Son appartement était loué au nom de son valet de chambre. Son coupé et

son cheval appartenaient pour la forme, à son cocher. Car il avait un

cheval et une voiture, ce gentilhomme ruiné, si ruiné, qu'il lui était

arrivé une fois de se coucher sans lumière, faute de quatre sous pour

s'acheter une bougie.

Deux domestiques servaient M. de Croisenois: un cocher, qui avait, en

outre, dans ses attributions les gros ouvrages du logis, et un valet de

chambre qui savait assez de cuisine pour improviser un déjeuner de

garçon.

Ce valet de chambre, B. Mascarot ne l'avait vu qu'une fois, et il lui

avait produit une si singulière impression que plein de défiance en son

endroit, il s'était efforcé de savoir qui il était et d'où il venait.

Croisenois ne l'avait pris à son service, déclara-t-il à l'honorable

placeur, que sur la recommandation d'un de ses amis, sir Waterfield.

Il se nommait Morel, ce valet de chambre, mais il avait dû habiter

longtemps l'Angleterre, car il bégayait l'anglais, et on lui eût coupé

un doigt avant d'obtenir qu'il répondit: «Oui, monsieur,» comme tout le

monde; il disait: «Yes, sir.»

C'était, d'ailleurs, un homme précieux, tant pour ses qualités que pour

sa tenue qui était de nature à honorer une maison. On devait croire

qu'il servait pour le moins un chancelier, tant il avait de morgue et de

gravité hargneuse, tant ses cols blancs comme neige étaient hauts et

roides.

André ignorait ces particularités, mais il avait eu quelques détails par

M. de Breulh qui lui avait aussi donné l'adresse du marquis.

C'est pourquoi, le lendemain de son évasion, sur les huit heures du

matin, déguisé et grimé si bien qu'il devait se supposer méconnaissable,

le jeune peintre vint s'établir chez le marchand de vins traiteur le

plus voisin du domicile de M. de Croisenois.

Cette heure, il l'avait choisie à dessein. Il était assez parisien pour

n'ignorer pas que c'est celle où, dans les grands quartiers, les

domestiques descendent chez le débitant du coin, pendant que les maîtres

dorment encore, pour tuer le ver, échanger leurs informations, et

renouveler leur provision de cancans et de médisances.

La confiance d'André avait augmenté depuis la veille.

C'est que le projet qu'il avait formé avant de s'évader par la rue de

Laval, projet qui devait, à la fois, sauver Gaston et lui assurer un

auxiliaire énergique, avait réussi au-delà de ses espérances.

Voici ce qu'il avait fait.

Après bien des peines, des observations, des menaces même, en usant et

abusant de son influence, il avait réussi a entraîner le jeune M. Gaston

jusqu'au domicile paternel.

Arrivé rue de la Chaussée-d'Antin sur les deux heures, il n'avait pas

hésité à faire réveiller l'entrepreneur, et, après lui avoir expliqué

son travestissement, il lui avait tout raconté, comment le jeune M.

Gaston se trouvait mêlé à l'intrigue dont il était lui-même victime,

comment on lui avait extorqué des faux, et comment il avait failli cette

fois se suicider.

Naturellement, il insista sur le repentir de Gaston, sur les bons

sentiments qu'il témoignait, faisant ressortir sa brouille avec

Zora-Rose, et ses serments de devenir un homme sérieux.

M. Gandelu fut rudement touché, il pleura, ce vieux brave homme... Mais

il pardonna.

Il vit son fils corrigé par cette affreuse leçon, rompant ses

détestables relations, lui revenant, s'assurant par son travail une

situation brillante.

--Allons, avait-il dit à André, courez me le chercher, que je lui dise

que nous le sauverons!

André n'avait pas eu à aller bien loin, car le jeune M. Gaston attendait

dans la pièce voisine, torturé par les plus poignantes anxiétés.

Il était ému, quand il entra dans la chambre de son père, et ému d'une

émotion réelle, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé en sa vie.

Il pleurait, et ce n'était cette fois ni une passion stupide, ni un

amour-propre idiot qui lui arrachaient des larmes; c'était le vif

sentiment de ses torts, le repentir d'avoir si affreusement fait

souffrir son père, cette homme si bon.

Puis, en somme, il renaissait pour ainsi dire à la vie, car il avait été

bien résolu à se tuer, il avait vu la mort...

--Approchez, Gaston, lui avait dit André.

Mais lui, avec une violence bien éloignée de son caractère:

--Ah!... ne m'appelez plus ainsi, s'était-il écrié. Gaston!... elle est

mauvaise! C'est comme cette couronne sur mes cartes de visite... parole

d'honneur, je me fais de la peine. Gaston!... marquis!... cent mille

claques, idiot. Mon nom est Pierre Gandelu, et papa est cent fois trop

bon de me permettre de porter son nom!....

Commencée ainsi, la réconciliation devait être complète. Il y avait bien

des années que le digne entrepreneur n'avait été si heureux.

Restait à s'occuper du salut du malheureux imprudent. Mais l'idée

qu'André avait eue vint à M. Gandelu.

--Je ne crois pas, dit-il, que les misérables osent exécuter leur menace

et adresser les faux au procureur impérial. Non, ils ne l'oseront pas.

Quel juge d'instruction, d'ailleurs, informé de toutes les

circonstances, ne rendrait pas une ordonnance de non lieu!... Mais mon

fils ne peut pas rester sous le coup de ce système d'intimidation. C'est

donc moi qui porterai plainte. Oui, demain avant midi, je serai au

parquet, et nous saurons bien ce que c'est enfin que cette _Société

d'escompte mutuel_ qui circonvient les mineurs, leur prête de l'argent

et les exhorte à faire des signatures fausses... Comme il faut tout

prévoir, mon fils partira demain matin pour la Belgique, mais il n'y

restera pas longtemps, vous verrez...

André avait passé chez M. Gandelu le reste de la nuit, et c'est dans la

chambre du jeune M. Gaston, redevenu Pierre comme devant, qu'il s'était

grimé avec plus de soin et de succès que la veille.

L'avenir, à ses yeux, se teintait de rose pendant qu'il gagnait

lestement le boulevard Malesherbes.

Le hasard, non, il disait la Providence, se déclarait définitivement

pour lui. N'avait-il pas tout à attendre des démarches auxquelles se

décidait l'honnête entrepreneur? La justice allait intervenir,

s'occuper de voir clair dans les opérations des misérables; que ne

découvrirait-elle pas?

Et ce résultat immense, André l'obtenait sans avoir rien compromis. Ni

son nom, ni celui de M. de Mussidan ne devaient être prononcés.

Pour lui, il était déterminé à s'attacher à Croisenois et à ne le pas

quitter plus que son ombre.

L'établissement où il s'installa était merveilleusement choisi pour ses

observations. De la table commune, il apercevait très bien la porte de

la maison du marquis, et même les fenêtres de son appartement. Il ne

pouvait, avec un peu d'attention, manquer de le voir lorsqu'il sortirait

ou rentrerait.

De plus, comme il n'y avait pas d'autre marchand de vin dans les

environs, André se disait que peut-être les serviteurs de M. de

Croisenois prenaient leur repas chez celui-ci.

En ce cas, il saurait bien, pensait-il, pénétrer dans leur intimité. Il

lierait conversation d'abord, il offrirait quelque chose, il saurait

imposer la confiance... Ainsi, il saurait bien des choses.

C'est sur une petite table, touchant le vitrage, dont il avait eu soin

d'écarter le rideau jauni, que le jeune peintre s'était fait servir à

déjeuner, et sans cesser de surveiller dans la rue, il observait et

écoutait ce qui se passait et se disait autour de lui.

La «salle» du marchand de vins traiteur, vaste et assez propre, était

pleine de clients, qui presque tous étaient des domestiques.

--Qui sait, pensait André, les gens du marquis sont peut-être là.

Il se creusait la tête à chercher un prétexte pour questionner le maître

de la maison, lorsque deux nouveaux convives entrèrent, qui avaient

endossé leur livrée eux, tandis que tous les autres étaient en gilet du

matin.

Dès qu'ils parurent, un vieux à physionomie placide et satisfaite qui

s'escrimait contre un beefsteack rebelle près d'André, battit les mains

et s'écria:

--Ah!... voici messieurs de Croisenois!

Les domestiques le plus souvent, se donnent entre eux le nom des maîtres

qu'ils servent, le jeune peintre n'ignorait pas ce détail; il se

trouvait donc renseigné sans avoir à prendre des informations qui

pouvaient le rendre suspect.

--Si seulement, pensait-il, ces messieurs avaient l'heureuse inspiration

de se placer près de cet autre, qu'ils connaissent, j'entendrais leur

conversation.

Cette inspiration, ils l'eurent; et, à peine assis, ils appelèrent le

patron pour commander leur repas, le priant surtout de les servir

promptement, parce qu'ils n'avaient pas, assuraient-ils, une minute à

eux.

--Ah!... vous êtes pressés, leur dit le vieux, près de qui ils s'étaient

mis, c'est donc pour cela que vous êtes déjà habillés à cette heure?

Ce fut le plus jeune des nouveaux venus, le cocher de M. de Croisenois,

qui prit la parole.

--Tout juste, répondit-il, je dois conduire monsieur à son bureau, car

il a un bureau maintenant; il est directeur d'une société pour

l'exploitation de mines de cuivre. Fameuse affaire!... Au-dessus de la

porte, on devrait écrire: Boucherie d'actionnaires!... Si vous avez des

économies, monsieur Benoît, et vous devez en avoir, voilà une rude

occasion.

Les esclaves de Paris · 第 134 / 143 题