C'est au boulevard Malesherbes, à la hauteur, à peu près, de l'église
Saint-Augustin, dans une superbe maison neuve, que demeurait M. le
marquis de Croisenois.
Là, dans un modeste appartement de quatre mille francs, il avait réuni
et rassemblé assez d'épaves de son opulence passée, pour éblouir de son
faste les observateurs superficiels.
Comme de raison, les créanciers ne laissaient pas refroidir la sonnette
de M. de Croisenois, mais il avait su se mettre à l'abri de leurs
tracasseries les plus directes.
Son appartement était loué au nom de son valet de chambre. Son coupé et
son cheval appartenaient pour la forme, à son cocher. Car il avait un
cheval et une voiture, ce gentilhomme ruiné, si ruiné, qu'il lui était
arrivé une fois de se coucher sans lumière, faute de quatre sous pour
s'acheter une bougie.
Deux domestiques servaient M. de Croisenois: un cocher, qui avait, en
outre, dans ses attributions les gros ouvrages du logis, et un valet de
chambre qui savait assez de cuisine pour improviser un déjeuner de
garçon.
Ce valet de chambre, B. Mascarot ne l'avait vu qu'une fois, et il lui
avait produit une si singulière impression que plein de défiance en son
endroit, il s'était efforcé de savoir qui il était et d'où il venait.
Croisenois ne l'avait pris à son service, déclara-t-il à l'honorable
placeur, que sur la recommandation d'un de ses amis, sir Waterfield.
Il se nommait Morel, ce valet de chambre, mais il avait dû habiter
longtemps l'Angleterre, car il bégayait l'anglais, et on lui eût coupé
un doigt avant d'obtenir qu'il répondit: «Oui, monsieur,» comme tout le
monde; il disait: «Yes, sir.»
C'était, d'ailleurs, un homme précieux, tant pour ses qualités que pour
sa tenue qui était de nature à honorer une maison. On devait croire
qu'il servait pour le moins un chancelier, tant il avait de morgue et de
gravité hargneuse, tant ses cols blancs comme neige étaient hauts et
roides.
André ignorait ces particularités, mais il avait eu quelques détails par
M. de Breulh qui lui avait aussi donné l'adresse du marquis.
C'est pourquoi, le lendemain de son évasion, sur les huit heures du
matin, déguisé et grimé si bien qu'il devait se supposer méconnaissable,
le jeune peintre vint s'établir chez le marchand de vins traiteur le
plus voisin du domicile de M. de Croisenois.
Cette heure, il l'avait choisie à dessein. Il était assez parisien pour
n'ignorer pas que c'est celle où, dans les grands quartiers, les
domestiques descendent chez le débitant du coin, pendant que les maîtres
dorment encore, pour tuer le ver, échanger leurs informations, et
renouveler leur provision de cancans et de médisances.
La confiance d'André avait augmenté depuis la veille.
C'est que le projet qu'il avait formé avant de s'évader par la rue de
Laval, projet qui devait, à la fois, sauver Gaston et lui assurer un
auxiliaire énergique, avait réussi au-delà de ses espérances.
Voici ce qu'il avait fait.
Après bien des peines, des observations, des menaces même, en usant et
abusant de son influence, il avait réussi a entraîner le jeune M. Gaston
jusqu'au domicile paternel.
Arrivé rue de la Chaussée-d'Antin sur les deux heures, il n'avait pas
hésité à faire réveiller l'entrepreneur, et, après lui avoir expliqué
son travestissement, il lui avait tout raconté, comment le jeune M.
Gaston se trouvait mêlé à l'intrigue dont il était lui-même victime,
comment on lui avait extorqué des faux, et comment il avait failli cette
fois se suicider.
Naturellement, il insista sur le repentir de Gaston, sur les bons
sentiments qu'il témoignait, faisant ressortir sa brouille avec
Zora-Rose, et ses serments de devenir un homme sérieux.
M. Gandelu fut rudement touché, il pleura, ce vieux brave homme... Mais
il pardonna.
Il vit son fils corrigé par cette affreuse leçon, rompant ses
détestables relations, lui revenant, s'assurant par son travail une
situation brillante.
--Allons, avait-il dit à André, courez me le chercher, que je lui dise
que nous le sauverons!
André n'avait pas eu à aller bien loin, car le jeune M. Gaston attendait
dans la pièce voisine, torturé par les plus poignantes anxiétés.
Il était ému, quand il entra dans la chambre de son père, et ému d'une
émotion réelle, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé en sa vie.
Il pleurait, et ce n'était cette fois ni une passion stupide, ni un
amour-propre idiot qui lui arrachaient des larmes; c'était le vif
sentiment de ses torts, le repentir d'avoir si affreusement fait
souffrir son père, cette homme si bon.
Puis, en somme, il renaissait pour ainsi dire à la vie, car il avait été
bien résolu à se tuer, il avait vu la mort...
--Approchez, Gaston, lui avait dit André.
Mais lui, avec une violence bien éloignée de son caractère:
--Ah!... ne m'appelez plus ainsi, s'était-il écrié. Gaston!... elle est
mauvaise! C'est comme cette couronne sur mes cartes de visite... parole
d'honneur, je me fais de la peine. Gaston!... marquis!... cent mille
claques, idiot. Mon nom est Pierre Gandelu, et papa est cent fois trop
bon de me permettre de porter son nom!....
Commencée ainsi, la réconciliation devait être complète. Il y avait bien
des années que le digne entrepreneur n'avait été si heureux.
Restait à s'occuper du salut du malheureux imprudent. Mais l'idée
qu'André avait eue vint à M. Gandelu.
--Je ne crois pas, dit-il, que les misérables osent exécuter leur menace
et adresser les faux au procureur impérial. Non, ils ne l'oseront pas.
Quel juge d'instruction, d'ailleurs, informé de toutes les
circonstances, ne rendrait pas une ordonnance de non lieu!... Mais mon
fils ne peut pas rester sous le coup de ce système d'intimidation. C'est
donc moi qui porterai plainte. Oui, demain avant midi, je serai au
parquet, et nous saurons bien ce que c'est enfin que cette _Société
d'escompte mutuel_ qui circonvient les mineurs, leur prête de l'argent
et les exhorte à faire des signatures fausses... Comme il faut tout
prévoir, mon fils partira demain matin pour la Belgique, mais il n'y
restera pas longtemps, vous verrez...
André avait passé chez M. Gandelu le reste de la nuit, et c'est dans la
chambre du jeune M. Gaston, redevenu Pierre comme devant, qu'il s'était
grimé avec plus de soin et de succès que la veille.
L'avenir, à ses yeux, se teintait de rose pendant qu'il gagnait
lestement le boulevard Malesherbes.
Le hasard, non, il disait la Providence, se déclarait définitivement
pour lui. N'avait-il pas tout à attendre des démarches auxquelles se
décidait l'honnête entrepreneur? La justice allait intervenir,
s'occuper de voir clair dans les opérations des misérables; que ne
découvrirait-elle pas?
Et ce résultat immense, André l'obtenait sans avoir rien compromis. Ni
son nom, ni celui de M. de Mussidan ne devaient être prononcés.
Pour lui, il était déterminé à s'attacher à Croisenois et à ne le pas
quitter plus que son ombre.
L'établissement où il s'installa était merveilleusement choisi pour ses
observations. De la table commune, il apercevait très bien la porte de
la maison du marquis, et même les fenêtres de son appartement. Il ne
pouvait, avec un peu d'attention, manquer de le voir lorsqu'il sortirait
ou rentrerait.
De plus, comme il n'y avait pas d'autre marchand de vin dans les
environs, André se disait que peut-être les serviteurs de M. de
Croisenois prenaient leur repas chez celui-ci.
En ce cas, il saurait bien, pensait-il, pénétrer dans leur intimité. Il
lierait conversation d'abord, il offrirait quelque chose, il saurait
imposer la confiance... Ainsi, il saurait bien des choses.
C'est sur une petite table, touchant le vitrage, dont il avait eu soin
d'écarter le rideau jauni, que le jeune peintre s'était fait servir à
déjeuner, et sans cesser de surveiller dans la rue, il observait et
écoutait ce qui se passait et se disait autour de lui.
La «salle» du marchand de vins traiteur, vaste et assez propre, était
pleine de clients, qui presque tous étaient des domestiques.
--Qui sait, pensait André, les gens du marquis sont peut-être là.
Il se creusait la tête à chercher un prétexte pour questionner le maître
de la maison, lorsque deux nouveaux convives entrèrent, qui avaient
endossé leur livrée eux, tandis que tous les autres étaient en gilet du
matin.
Dès qu'ils parurent, un vieux à physionomie placide et satisfaite qui
s'escrimait contre un beefsteack rebelle près d'André, battit les mains
et s'écria:
--Ah!... voici messieurs de Croisenois!
Les domestiques le plus souvent, se donnent entre eux le nom des maîtres
qu'ils servent, le jeune peintre n'ignorait pas ce détail; il se
trouvait donc renseigné sans avoir à prendre des informations qui
pouvaient le rendre suspect.
--Si seulement, pensait-il, ces messieurs avaient l'heureuse inspiration
de se placer près de cet autre, qu'ils connaissent, j'entendrais leur
conversation.
Cette inspiration, ils l'eurent; et, à peine assis, ils appelèrent le
patron pour commander leur repas, le priant surtout de les servir
promptement, parce qu'ils n'avaient pas, assuraient-ils, une minute à
eux.
--Ah!... vous êtes pressés, leur dit le vieux, près de qui ils s'étaient
mis, c'est donc pour cela que vous êtes déjà habillés à cette heure?
Ce fut le plus jeune des nouveaux venus, le cocher de M. de Croisenois,
qui prit la parole.
--Tout juste, répondit-il, je dois conduire monsieur à son bureau, car
il a un bureau maintenant; il est directeur d'une société pour
l'exploitation de mines de cuivre. Fameuse affaire!... Au-dessus de la
porte, on devrait écrire: Boucherie d'actionnaires!... Si vous avez des
économies, monsieur Benoît, et vous devez en avoir, voilà une rude
occasion.