Ce Dauman n'était pas du pays, et même on ne savait trop d'où il venait,
ni quels étaient ses antécédents.
Il prétendait avoir été huissier autrefois, à Barbezieux, ce qui était
possible après tout; personne n'y était allé voir.
Ce qui est sûr, c'est qu'il avait dû vivre longtemps à Paris, car il en
parlait en homme qui en connaît les détours et qui en a exploité les
ressources.
C'était un petit homme de plus de cinquante ans, à visage, il faudrait
dire à museau de fouine. Tout d'abord, on était frappé de son long nez
pointu, de ses yeux mobiles et fuyants, de ses lèvres plates et minces.
Son seul aspect eût dû éveiller la défiance.
Il y avait une quinzaine d'années qu'il était arrivé à Bivron, chaussé,
comme on dit dans le Poitou, d'une botte et d'un sabot, portant au bout
d'un bâton, dans un mouchoir noué, tout son saint-frusquin.
Mais il avait une envie endiablée de gagner de l'argent; il était prêt à
tout.
Il avait donc prospéré et possédait des champs et des vignes, et même
une maison à la Croix-du-Pâtre, qui est le point de jonction du chemin
communal de Bivron et de la grande route. On lui supposait des économies
assez rondes.
Sa profession était surtout de n'en pas avoir, de se mêler de tout, de
se faufiler partout.
Sans lui, point de vente ni d'expertise. Il se livrait surtout au
courtage rural. Il achetait les récoltes sur pied aux besogneux et se
donnait pour bon géomètre arpenteur. Ceux qui avaient besoin d'argent ou
de grains pour les semailles l'allaient trouver, et s'ils présentaient
des garanties solides, ma foi! il les obligeait volontiers, à raisons de
cinquante pour cent.
Enfin, il était le conseil juré de tous les gens véreux et l'inspirateur
de tous les mauvais gars, à cinq lieues à la ronde.
Il passait pour excessivement adroit, capable de tirer n'importe qui
d'un mauvais pas. Était-il «ferré sur la loi», comme on le disait? Le
fait est qu'il ne pouvait parler une minute sans citer quelque article
du Code.
Améliorer le sort des gens de la campagne était sa marotte, à ce qu'il
assurait: c'est pourquoi, tout en exigeant d'eux des intérêts
affreusement usuraires, il les excitait contre les nobles, les bourgeois
et les prêtres.
Sa facilité d'élocution, sa science de juriste et la longue redingote
noire qu'il portait habituellement lui avaient valu les surnoms de
«l'homme de loi» et de «président».
S'il en voulait cruellement à M. de Champdoce, c'est que le duc s'était
ouvertement déclaré contre lui, lors de certaine aventure qui l'avait
conduit jusqu'au seuil de la cour d'assises, et dont il ne s'était tiré
qu'en subornant quatre ou cinq témoins.
Il avait juré qu'il se vengerait, et depuis cinq ans il guettait une
occasion favorable.
Tel est, au moral et au physique, l'homme que le lendemain des
confidences de son père, Norbert rencontra à la minoterie de Bivron.
Se conformant aux ordres reçus, il venait d'y amener vingt pochées de
blé, et seul il les avait déchargées et montées au grenier.
Il remettait sa veste et faisait ses dispositions pour reprendre avec sa
lourde charrette, attelée de deux chevaux vigoureux, la route du
château, lorsque maître Dauman s'avança vers lui, saluant jusqu'à terre,
le priant de lui accorder une petite place jusqu'à sa maison.
--J'espère, disait-il, que monsieur le marquis excusera mon
indiscrétion; j'ai des coquins de rhumatismes qui m'empêchent de
marcher, je me fais vieux, je n'ai plus l'âge heureux de monsieur le
marquis.
Il savait ce Dauman, donner à chacun un titre congruant. Il avait lu
quelque part que l'aîné d'un duc est marquis.
C'était la première fois que Norbert s'entendait nommer ainsi. Quelques
jours plus tôt, son bon sens l'eût mis en garde contre cette flatterie
et il eût haussé les épaules. Mais, maintenant, sa vanité affamée
cherchait pâture.
--A vos désirs, président, répondit-il; j'attends pour partir qu'on
m'ait descendu un sac vide oublié à la dernière livraison.
Dauman s'inclina en grimaçant un sourire bas.
Mais tout en se confondant en remerciements, il guignait Norbert du coin
de l'oeil, trouvant à sa physionomie une expression qui ne lui était
pas habituelle.
--Évidemment, se disait le «président,» il s'est passé au château de
Champdoce quelque chose d'extraordinaire.
Était-ce enfin l'occasion tant et si ardemment attendue d'assouvir sa
haine, qui se présentait? Il en eut le pressentiment.
Il y avait bien longtemps que pour la première fois il s'était dit que
l'héritier de ce vieux noble serait entre ses mains un terrible
instrument de rancune, et qu'il serait beau et digne de lui de frapper
le père par le fils.
Cependant, un ouvrier venait de rapporter le sac. Maître Dauman avait
escaladé la charrette et s'y était installé sur un peu de paille.
Norbert s'assit lestement sur un des limons, les jambes pendantes, et
mit ses chevaux au marche.
Le «président» gardait le silence. Il cherchait pour entrer on
conversation, quelque phrase banale qui n'éveillai pas la prudence du
jeune Champdoce.
--Il faut que vous vous soyez levé bien matin, monsieur le marquis,
commença-t-il enfin, pour avoir fini à cette heure.
Le jeune homme ne répondit pas.
Monsieur le duc votre père, continua Dauman, a une fière chance d'avoir
un fils comme vous. Ah! j'en sais qui voudraient être aussi heureux que
lui. J'en connais plus d'un dans Bivron, qui souvent ont dit à leurs
enfants: «Prenez donc exemple sur monsieur le marquis. Regardez s'il
boude le travail et s'il a peur de se durcir les mains. Et pourtant il
est noble, lui, il a de bonnes rentes, il ne tiendrait qu'à lui de se
croiser les bras.»
Un cahot de la charrette coupa la parole à «l'homme de loi», mais il ne
tarda pas à reprendre:
--C'est qu'il n'y a pas à dire, il n'en est point qui vous vaillent.
Tout à l'heure, je vous regardais monter vos poches de blé, elles
n'avaient pas l'air de peser sur votre dos plus qu'une plume. A part
moi, je me disais: «Quelles épaules! quelle poigne!...»
A une autre époque, Norbert eût été très sensible à cet éloge d'une
vigueur dont il aimait à faire montre. En ce moment elle lui déplut et
l'irrita autant qu'une insulte.
Le brutal et inutile coup de fouet dont il sangla son limonier trahit sa
colère.
--Allons, monsieur le marquis, poursuivit Dauman, le proverbe a bien
raison: «Bonne vie fait bonne santé et bourse pleine.» C'est ce que je
réponds à ceux qui essayent de vous railler, parce que vous êtes sage
comme une demoiselle. Cela vaut un peu mieux que d'imiter un tas de
godelureaux et de jolis coeurs de ma connaissance, amis du billard, de
la ribote et du reste, qui jouent, qui ont des maîtresses, qui font la
vie, quoi! qui s'amusent!
Tout ce verbiage, débité d'une voix fade, exaspérait Norbert.
--Eh!... je ferais comme eux, si je pouvais, s'écria-t-il.
--Plaît-il?... interrogea le président, qui avait parfaitement entendu.
--Je dis qu'on vit comme on peut et non pas comme on veut, et que si
j'étais libre, si j'étais mon maître, si j'avais de l'argent...
Il n'acheva pas, mais il en avait dit précisément assez pour éclairer
Dauman.
Un éclair de joie brilla dans son oeil terne.
--Je sais à présent, pensa-t-il, où le bât le blesse. Je puis le mener
loin, ce joli garçon, et faire maudire et pleurer au duc de Champdoce
l'idée qu'il a eue de se mêler de ma vie privée. Mais voyons si je ne
m'égare pas.
Et, entre haut et bas, d'un ton de commisération hypocrite, il murmura:
--Ah! il y a des parents qui sont aussi par trop sévères.
Un geste brusque de Norbert lui apprit qu'il n'avait pas fait fausse
route; aussi est-ce avec plus d'assurance qu'il poursuivit:
--C'est comme cela dans ce bas monde. Quand le diable devient vieux, il
se fait ermite. Le crâne se pèle, le sang se refroidit dans les veines,
et on ne se souvient plus du temps ou on avait des cheveux et du feu à
revendre. On oublie qu'il faut que jeunesse se passe et qu'il est bon
pour la santé des gars de s'amuser, de se dissiper, de jeter leur
gourme. Votre père, à vingt-cinq ans, n'était pas ce qu'il est
aujourd'hui.
--Mon père!...
--Lui-même. On ne s'en douterait guère... Eh bien! interrogez ses amis,
ils vous en conteront de drôles.
La charrette atteignait la grande route.
--Nous voici arrivés, monsieur le marquis, dit Dauman; comment vous
remercier? Ah! si vous vouliez me permettre de vous offrir un verre de
vrai cognac, quel honneur pour moi!...
Norbert hésita un moment. Une voix secrète lui disait qu'il faisait mal,
qu'il devait refuser, il ne l'écouta pas. Il arrêta ses chevaux et
suivit le «président.»
La maison de maître Dauman annonçait l'aisance.
Il y était servi par une vieille femme, étrangère comme lui au pays,
dont le rôle près de lui n'était pas nettement défini, et qui jouissait
d'une exécrable réputation, malgré ses apparences.
Son cabinet, car il disait: «mon cabinet,» ni plus ni moins qu'un avocat
ou un notaire, avait quelque chose de l'ambiguïté du maître.
Si d'un côté on voyait un bureau chargé de cartons verts, de l'autre on
apercevait, rangés le long du mur, des sacs de blé, de seigle et de
légumes secs.
Il s'y trouvait une bibliothèque bondée de livres de jurisprudence, aux
solives du plafond pendaient à des ficelles des paquets de fleurs sèches
conservées pour la graine.
C'est, d'ailleurs, avec les démonstrations du respect le plus servile
que le Président accueillait le fils du duc de Champdoce.
C'est dans son propre fauteuil, garni de cuir, qu'il le fit asseoir, et
après avoir échangé son chapeau contre un bonnet grec, il descendit de
sa personne à la cave pour chercher derrière les fagots «ce qu'il avait
de mieux».
--Goûtez-moi ça, monsieur le marquis, disait-il après avoir empli deux
verres, c'est un propriétaire d'Archiac qui m'a donné cette eau-de-vie
lorsque j'étais dans les affaires, pour me remercier d'un grand service
que je venais de lui rendre. Car j'en ai rendu, allez, des services,
sans me vanter, quand j'étais huissier, et aussi depuis.
Il gardait son verre à la main, y trempait ses lèvres, faisait claquer
sa langue, et répétait:
--Est-ce bon, hein? Quel bouquet! On n'en trouve pas à acheter de
pareille.
Tant d'obséquiosités, de prévenances ne devaient pas être perdues.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée que déjà le maître hypocrite avait
confessé Norbert.
[Illustration: Mlle Diane de Sauvebourg.]
Jusqu'à un certain point, le malheureux garçon était excusable.
Il traversait de ces crises où se confier à quelqu'un est un besoin, un
ineffable soulagement. De plus, il ignorait de quelle déconsidération
était frappé le Président.
Il dit donc tout, sans restriction.
Et pendant qu'il livrait ainsi ses plus secrètes pensées, les pires,
Dauman, en dedans, jubilait, mais il gardait la tristesse grave du
médecin qui, appelé en consultation, reconnaît une maladie dangereuse.
--Tout cela est affreux, répétait-il, terrible. Jeune homme infortuné!
N'était le respect que je dois à M. le duc de Champdoce,--il porta la
main à son bonnet grec,--je dirais qu'il ne jouit pas de la plénitude de
ses facultés intellectuelles...
Un enfant tel que Norbert pouvait-il se défier de preuves si manifestes
de la plus sincère commisération?
--Et voilà où j'en suis, disait-il avec des larmes de rage dans les
yeux. Ma destinée est écrite; mes efforts n'y changeraient rien. Je dois
me résigner à mon sort, à moins...
Il s'interrompit un instant, et d'une voix sourde, les dents serrées, il
ajouta:
--A moins que je n'en finisse avec la vie! Ne vaut-il pas mieux pourrir
dans la terre que de végéter ainsi? Ne vaut-il pas...
De nouveau il s'arrêta, profondément étonné du bon sourire qui,
épanouissant les lèvres minces du sieur Dauman, découvrit ses dents
noires.
--Ah! s'écria-t-il, vous pensez que ce sont là des propos d'enfant?
--Dieu m'en préserve! monsieur le marquis. Vous avez trop souffert pour
ne pas songer aux partis les plus désespérés. Seulement on ne doit pas
parler ainsi quand on a dix-huit ans, quand a devant soi le plus
magnifique avenir!
--L'avenir! interrompit Norbert que ce seul mot mettait hors de lui, que
me parlez-vous d'avenir, quand mon supplice peut durer dix ans, vingt
ans...
--Monsieur le marquis exagère.
--En quoi? Mon père est jeune...
--D'accord, vous ne vivrez pas près de lui, voilà tout. Ne serez-vous
pas majeur dans trois ans? N'aurez-vous pas alors le droit de réclamer
l'héritage de votre mère?
A l'air stupéfait de Norbert, le Président vit bien que le jeune homme
était plus «innocent» encore qu'il ne l'avait supposé, et qu'il venait
de lui apprendre une chose dont il n'avait pas même l'idée.
Il regretta d'avoir été si prompt, mais il s'était trop avancé pour ne
pas continuer.
--Un homme, à sa majorité, monsieur le marquis, peut disposer de sa
personne et de sa légitime. C'est la loi. Or, il vous reviendra de feu
madame la duchesse--il salua--assez de bien pour mener une belle vie.
Norbert semblait n'entendre plus.
--Jamais je n'oserai rien réclamer à mon père, murmura-t-il.
--Cela je le conçois. Monsieur le duc, quand il est en colère, ne se
connaît plus. Mais on ne fait pas ces commissions-là soi-même. On donne
des pouvoirs à un notaire qui se charge des démarches et reçoit, s'il y
a lieu, les coups du bâton fourchu. Les coups se comptent à part; c'est
prévu par le Code, livre III, article 222, un mois à deux ans. C'est
donc au plus trois ans que vous avez à patienter.
--Jamais je n'attendrai jusque-là, répondit Norbert, et j'en finirai si
je ne trouve un moyen de me soustraire à cette tyrannie.
--Heureusement, il y a des moyens...
--Vous croyez, Président?
--J'en suis sûr, monsieur le marquis, et je me permettrai de vous les
indiquer. Que n'êtes-vous majeur! ce serait simple comme bonjour. Vous
iriez trouver un avoué qui vous rédigerait une requête en interdiction;
coût... selon le succès.
--Oh!...
--Pardon, monsieur le marquis, mais cela se fait tous les jours. On a un
papa qui ne peut se décider à laisser jouir ses enfants de ce qu'il a,
alors, dame! on tâche de l'y contraindre légalement. Rien de si commun
dans les grandes familles.
Il avala une gorgée d'eau-de-vie, et ajouta:
--Mais dans l'espèce, il faut songer à autre chose, nous ne sommes pas
majeur.
Maître Dauman embrassait toujours avec une telle chaleur la cause de ses
clients, que confondant leur personnalité et la sienne, il disait: Nous.
--Nous avons dix-huit ans, et nous voulons échapper à un père dont la
folie nous opprime. D'abord, nous pouvons nous engager comme soldat.
--C'est toujours une ressource.
--Pitoyable, monsieur le marquis, croyez-moi. En second lieu, nous
pouvons adresser une plainte à monsieur le procureur du roi--il souleva
son bonnet grec.
--Une plainte!
--Certainement. Pensez-vous que le législateur n'a pas prévu le cas où
un père abuserait de son autorité? Détrompez-vous.
Après un moment de silence calculé, Dauman reprit:
--Nous pourrions dans une plainte que je rédigerais et que vous
recopieriez, exposer au juge que nous ne sommes pas élevé selon notre
condition, qu'on nous a privé des bienfaits de l'instruction, qu'on nous
utilise comme domestique. Votre père vous a-t-il frappé quelquefois?
--Jamais.
--N'importe, nous le mettrons tout de même. Ah! nos conclusions seraient
écrasantes pour les défendeurs. «Desquels faits, dirions-nous, patents
et notoires, toute la contrée déposera, car, bien que notre père y
possède pour plus de deux millions de propriétés, nous y étions l'objet
de la pitié de tous, à ce point que, dans la commune de Bivron, on ne
nous désigne guère que sous la dénomination du «petit sauvage de
Champdoce...»
Norbert, à ces mots, bondit comme un poulain sous un coup de cravache.
--Qui a osé m'appeler ainsi, s'écria-t-il d'une voix terrible, qui?....
nommez!...
Cette explosion qu'il avait provoquée à dessein ne surprit pas le
Président.
--Vos ennemis, répondit-il, ou du moins les ennemis de votre père, et il
en a beaucoup. Ce n'est pas à vous seulement que pèse son despotisme...
--Cependant, moi...
--Oh! vous, monsieur le marquis, vous n'avez que des amis, et plus que
vous ne croyez, même surtout parmi les personnes du sexe. Tenez, pas
plus tard que jeudi dernier, on parlait de vous devant Mlle Diane de
Sauvebourg, et rien qu'en entendant votre nom elle est devenue plus
rouge que la crête de mon coq. Vous la connaissez, Mlle Diane.
Le jeune homme sentant ses joues s'empourprer, baissa la tête et ne
répondit pas.
--_Sufficit!_ fit le sieur Dauman, nous serons libre quelque jour, et
nous ferons nos farces. Revenons donc à cette plainte...
Mais Norbert, dont les yeux venaient de s'arrêter sur le coucou qui
décorait le cabinet du Président, se dressa brusquement.
--Midi! s'écria-t-il, on va se mettre à table chez nous! Que dira mon
père!...
--Quoi! vous le craignez tant que cela!...
Mais Norbert n'entendit pas cette raillerie, il avait rejoint son
attelage, et déjà s'éloignait au grand trot. Du seuil de sa maison, le
Président le suivait du regard.
--Cours, disait-il, cours, mon garçon. Tu ne m'as pas dit au revoir,
mais tu me reviendras. J'ai un troisième moyen à t'offrir, le bon, et tu
l'adopteras parce que je le veux. Cours, j'ai déposé dans ta cervelle
une graine qui germera et portera fruit. Ah! monsieur le duc de
Champdoce, pour une pécadille amoureuse vous voulez envoyer les gens aux
galères!... Nous verrons où j'enverrai votre héritier.