LE SECRET DES CHAMPDOCE

I

Quand de Poitiers on veut se rendre à Loudun, le plus court est encore

d'aller retenir une place à la diligence qui fait le service entre le

chef-lieu du département de la Vienne et Saumur, la plus coquette des

cités qui se mirent aux flots bleus de la Loire.

Le bureau de cette diligence est à deux pas de l'hôtel de France, entre

le restaurant du Coq-Hardi et le café Castille.

Un employé fort poli y reçoit les voyageurs. On lui donne cinq francs

d'arrhes, et en échange il garantit une bonne place de coupé pour le

lendemain matin.

--Surtout, recommande-t-il, arrivez à six heures, six heures très

précises.

Le lendemain donc, on se fait tirer du lit dès l'aurore, on s'habille en

deux temps, et on arrive au pas de course. Hâte inutile!

Tout dort encore dans le bureau, à l'exception d'un garçon, juste assez

éveillé pour répondre une grossièreté aux questions qu'on lui adresse.

S'indigner? A quoi bon! En face, un débit s'ouvre où on vend du café au

lait, mieux vaut s'y réfugier.

Ce n'est guère que vingt-cinq minutes plus tard que le «buraliste» se

montre, bâillant à se démettre les mâchoires.

Presque aussitôt, le conducteur apparaît, sacrant, donnant des ordres,

jurant que jamais il n'a été si en retard.

Vite on tire de la cour la vieille diligence qui sonne la ferraille. Le

postillon et un palefrenier surviennent, traînant par leur longe les

trois chevaux endormis. On attelle et les facteurs hissent sur

l'impériale les bagages et les colis.

--En voiture!... crie le buraliste, en voiture!...

Fausse alerte! Pas un des voyageurs de la ville n'a montré le bout de

son nez. On attend M. de Rocheposay, qui demeure rue Saint-Porchaire,

maître Nadal, qui habite près de Blossac et aussi M. Richaud, de Loudun,

venu la veille pour ses affaires, et descendu à l'hôtel des

Trois-Pilliers, et d'autres encore.

Un à un ils se présentent, se hâtant lentement, portant force boîtes

dont ils embarrassent les compartiments.

Enfin le compte y est. Sept heures et demie sonnent, le conducteur lâche

un dernier juron, le fouet du postillon claque; hue! on part; on est

parti.

C'est au galop de ses rosses fourbues, que la voiture descend les rampes

de la ville; elle traverse comme un trait le pont du Clain, elle brûle

le pavé du faubourg, elle atteint la grande route et les chevaux

emboîtent le trot somnolent qu'ils garderont jusqu'au relai.

Sur l'impériale, le conducteur bourre sa pipe.

Bons voyageurs, penchez-vous à la portière pour regarder le paysage.

Regardez, voici le haut Poitou, tout entrecoupé de plaines fertiles, de

vastes pâturages et de grandes forêts. Les vallées succèdent aux vallées

et à perte de vue se déroulent les champs à la terre rougeâtre, plantés

çà et là de châtaigniers dont les branches pendent jusque sur les

sillons.

Regardez, voici les landes et les taillis de Bivron.

Si le gibier foisonne, c'est que leur propriétaire, le comte de

Mussidan, n'y a pas tiré un coup de fusil depuis qu'il eut le malheur de

tuer à la chasse un de ses domestiques. Il y a de cela vingt-trois ans.

Le château de Mussidan est plus loin, sur la droite. Il y aura deux ans,

à la Noël, que la douairière de Chevauché, une rude et brave femme,

disent les paysans, y est morte, en laissant tout son bien à sa nièce

Mlle Sabine.

De l'autre côté de la route on aperçoit, à demi caché par ses hautes

futaies, le haut castel de Sauvebourg. Un des artistes aimés de François

Ier a sculpté ses balcons et entouré ses fenêtres de guirlandes

précieuses respectées par le temps.

Plus loin, enfin, au sommet d'un coteau aux pentes raides, comme une

forteresse sur un roc, apparaît une masse imposante de constructions

anciennes.

C'est le vieux manoir de Champdoce.

Rien de triste comme cette immense habitation, jadis une des plus

magnifiques du Poitou.

Abandonnée, oubliée de ses maîtres depuis un quart de siècle, elle va

perdant de jour en jour de sa valeur, tombant en ruine.

Déjà l'aile gauche est à demi écroulée. Les tempêtes ont emporté les

toitures et les girouettes. La pluie et le soleil ont émietté les

contrevents, dont les ferrures pendent misérablement le long des murs

lézardés.

Là, vers 1840, vivait, avec son fils unique, l'héritier d'un des noms

illustres de France, César-Guillaume de Dompair, duc de Champdoce.

Dans le pays il passait pour un original.

On le rencontrait par les chemins, vêtu comme le plus pauvre des

paysans, portant une méchante veste rapiécée, coiffé d'une casquette de

cuir à oreillettes, les pieds dans d'énormes sabots, invariablement armé

d'un gros bâton terminé en fourche.

L'hiver il jetait sur ses épaules une peau de bique toute pelée, dont

n'eût pas voulu le dernier toucheur de boeufs.

C'était alors un homme de soixante ans, d'une puissante carrure, d'une

force herculéenne, bâti à chaux et à sable, un des survivants de la

grande génération de 89, dont la robuste constitution suffisait à tous

les travaux comme à tous les excès.

Son regard seul trahissait une volonté de fer, comme ses muscles.

Il avait, sous ces gros sourcils en broussailles, de petits yeux d'un

gris clair qui devenaient absolument noirs lorsqu'ils s'irritait et que

le sang affluait à son cerveau.

Quand il servait à l'armée de Condé, un coup de sabre lui avait fendu la

lèvre supérieure, et la cicatrice donnait à sa physionomie une

expression terrible de dureté.

Il n'était pas méchant, cependant, mais d'un entêtement qui touchait à

la folie, d'un despotisme odieux et d'une violence extraordinaire.

Heureusement pour ceux qui l'entouraient, trois jurons indiquaient le

degré de sa colère.

Mécontent, il disait: Jarnicoton! Irrité, il criait: Jarnidieu!

Jusque-là, rien à craindre. Mais quand de sa puissante voix il hurlait:

Jarnitonnerre! il était bon de se mettre prestement hors de portée de

son bâton fourchu.

On le redoutait extrêmement.

C'est avec un respect mêlé de crainte qu'on se découvrait sur son

passage, le dimanche, lorsque suivi de son fils il traversait le bourg

de Bivron pour se rendre à l'église où il avait un banc, le premier

devant le choeur.

Tant que durait la messe, il lisait à demi-voix dans son gros paroissien

ou accompagnait les chantres. A la quête, il donnait régulièrement une

pièce de cinq francs.

Cette offrande hebdomadaire, le prix d'un abonnement à la _Gazette de

France_, cinq écus par an qu'il octroyait au barbier qui venait le raser

deux fois la semaine, constituaient toute sa dépense personnelle.

Ce n'est pas qu'on vécût mal chez lui. Volailles dodues, gibiers,

légumes savoureux, fruits exquis abondaient. Mais rien, jamais, ne

paraissait sur sa table qui n'eût été récolté ou tué sur ses domaines.

La viande de boucherie en était sévèrement exclue parce qu'il faut la

payer.

Fréquemment invité à des dîners ou à des fêtes, par les châtelains du

voisinage qui, bien qu'il pût faire, le considéraient un peu comme leur

chef, il refusait régulièrement, disant qu'un gentilhomme ne saurait

accepter sans rendre, et que rendre coûte de l'argent.

Certes ce n'était pas la pauvreté qui contraignait le duc de Champdoce à

cette sévère économie.

On lui connaissait, tant dans le Poitou que dans l'Angoumois et dans la

Saintonge, pour plus de douze cents mille francs de terres au soleil,

sans compter la forêt de Champdoce qui, habilement aménagée, rapportait

bon an mal an de huit à dix mille écus en sacs.

On prétendait encore, et on avait raison, que sa fortune en portefeuille

dépassait sa fortune territoriale.

Naturellement, on le taxait d'avarice, en quoi on se trompait. Il

n'était pas avare dans le sens qu'on attache à ce mot.

Cet entêté gentilhomme poursuivait simplement l'exécution d'un plan

longuement médité et fortement arrêté.

Son passé pouvait, jusqu'à un certain point expliquer sa conduite.

Né en 1780, le duc de Champdoce avait émigré et servi dans l'armée de

Condé. Ennemi implacable de la Révolution, il habita Londres tant que

dura l'Empire, réduit, pour vivre, à donner des leçons d'escrime.

Revenu en France avec les Bourbons, il dut à un prodigieux hasard d'être

remis en possession d'une portion des immenses domaines de sa maison.

Mais qu'était cette portion pour lui? Rien. Comparant la richesse

présente à l'opulence princière de ses aïeux, il se trouvait misérable.

Pour comble de douleur, à coté de la vieille aristocratie, oisive et

énervée, il voyait surgir du commerce et de l'industrie, une

aristocratie nouvelle, jeune, ambitieuse, remuante, fière de ses

richesses, fatalement destinée à enlever à l'ancienne son influence et

jusqu'à son prestige.

C'est alors que cet homme, que l'orgueil de son nom exaltait jusqu'au

délire, conçut le projet auquel il devait consacrer sa vie.

Il crut découvrir un moyen de rendre à l'antique maison de Champdoce sa

splendeur et sa puissance passées. Trois ou quatre générations devaient

se sacrifier au profit de la postérité.

--Ainsi, se disait-il, je puis en vivant comme un paysan, en me refusant

toute satisfaction, tripler en trente ans mes capitaux. Que mon fils

m'imite, et dans cent ans, les ducs de Champdoce reprendront, grâce à

une fortune royale, le rang auquel leur naissance leur donne droit.

Vers 1820, fidèle à son plan d'enrichissement, il épousa, bien contre

son inclination, une jeune fille aussi laide que noble, mais bien dotée,

et il vint avec elle s'établir au château de Champdoce.

Cette union ne fut pas heureuse.

On alla jusqu'à accuser le duc de brutalités inouïes envers une jeune

femme incapable d'admettre ses idées, et qui ne pouvait comprendre que

l'homme auquel elle avait apporté 500,000 francs, lui refusât une robe

dont elle avait besoin.

Pourtant, après un an de ménage, elle lui donna un fils baptisé sous les

noms de Louis-Norbert.

Mais six mois plus tard, elle mourait des suites d'une frayeur que lui

avait causée son mari.

Loin de s'affliger de cette mort, le duc intérieurement s'en réjouit. Il

avait un héritier bien constitué, robuste, la fortune de la mère était

acquise à la maison de Champdoce; que lui importait le reste!

Même son veuvage fut le prétexte d'économies nouvelles. Il condamna tous

les étages supérieurs du château et adopta définitivement le costume

comme les moeurs des métayers, ses voisins.

Faisant valoir lui-même, l'oeil ouvert aux moindres détails d'une

immense exploitation, il ne se ménagea plus.

Levé avant le jour, il suivait ses ouvriers aux champs et travaillait

comme eux. Puis il courait les marchés et les foires pour vendre ses

grains et ses bestiaux, âpre au grain comme le paysan qui, ayant épousé

la terre, la voudrait tout entière pour lui seul.

Son fils, il ne s'en occupait que pour se demander s'il serait assez

robuste pour continuer l'oeuvre.

Norbert était élevé comme les enfants des fermiers, ni mieux ni pis. On

le laissait errer en liberté le long des haies, se rouler sur la

litière, barboter au bord des mares, pieds nus l'été, l'hiver chaussé de

galoches garnies de paille.

Quand il eut neuf ans, son éducation rurale commença.

Tout d'abord il garda les vaches dans les pâtures ou sur la lisière des

bois, armé d'une grande gaule pour empêcher les bêtes d'aller brouter

les jeunes pousses. Il partait au jour, avec la pitance de la journée

dans un panier pendu à l'épaule.

Puis, successivement, à mesure qu'il avança en âge, il apprit à tracer

un sillon profond et droit, à faucher, à semer à la volée, à évaluer

d'un coup d'oeil le rapport d'une pièce de terre, à soigner l'enfle et

la clavelée, enfin à débattre un marché.

Longtemps le duc de Champdoce avait hésité avant de faire apprendre à

lire à son fils.

Puisqu'il prétendait le condamner à la rude vie des gens de la campagne,

à quoi bon? D'un autre côté, l'homme qui ne sait pas au moins lire,

écrire et compter, ne saurait mener à bien une lourde exploitation.

[Illustration: C'est machinalement qu'il alla décharger les sacs.]

S'il s'était décidé pour l'affirmative, c'est que certainement il avait

été influencé par les observations du curé lors de la première communion

de Norbert.

Cependant, tout alla bien jusqu'au jour où Norbert eut seize ans, ou

plutôt jusqu'au jour où son père le conduisit pour la première fois à la

ville, c'est-à-dire à Poitiers.

A seize ans, Louis-Norbert de Champdoce en paraissait dix-neuf, et était

bien le plus bel adolescent qu'on puisse imaginer.

Il avait cette physionomie pensive des humbles travailleurs de la terre

accoutumés à vivre seuls, repliés sur eux-mêmes, face à face avec la

nature.

Le hâle donnait à son teint la richesse de tons des vieux bronzes. Il

avait les cheveux noirs, légèrement ondulés, et de grands yeux bleus

mélancoliques, les yeux de sa mère! Pauvre femme! c'était sa seule

beauté.

Les durs travaux auxquels il était astreint avaient donné à ses muscles

une rare vigueur, sans pourtant altérer l'élégance de sa taille, et ses

mains, sous leurs callosités, gardaient une rare perfection de formes.

C'était d'ailleurs un parfait sauvage.

Tenu par son père dans la dépendance la plus étroite, il ne s'était

jamais éloigné d'une lieue du château.

Pour lui, le bourg de Bivron, avec soixante maisons, sa mairie, sa

petite église et sa grande auberge, était un séjour de délices, de

tumulte et de bruit.

Il n'avait pas en sa vie parlé à trois étrangers, et les nombreux

ouvriers qu'employait le duc de Champdoce le redoutaient bien trop pour

oser prononcer devant son fils un mot capable de l'éclairer ou de le

faire réfléchir.

Ainsi élevé, Norbert ne pouvait concevoir une existence autre que la

sienne. S'éveiller au chant du coq, travailler jusqu'à la nuit courbé

sur le sillon, dormir à poings fermés après un bon souper, devait lui

paraître la seule fin de l'homme ici-bas.

Pour lui, le bonheur c'était d'obtenir de belles récoltes; le malheur

c'était d'avoir ses blés versés ou ses vignes gelées.

Cependant il avait ses distractions.

La grand'messe, chaque dimanche, était presque une fête pour lui. Il en

rapportait des petits morceaux du pain bénit qui se distribue

parcimonieusement, haché menu dans une grande corbeille proprement

entourée d'une serviette.

Il prenait plaisir à voir sur la place, à la sortie, les groupes

endimanchés; il s'arrêtait devant quelque jeu de tourniquet ou

s'émerveillait du casque emplumé d'un charlatan débitant son boniment du

haut de sa voiture.

Depuis plus d'un an déjà les jeunes paysannes le lorgnaient du coin de

l'oeil et rougissaient jusqu'aux oreilles quand il leur adressait la

parole, mais il était bien trop naïf pour s'en apercevoir.

Après la messe, il accompagnait son père qui allait inspecter les

travaux de la semaine, ou il obtenait la permission de tendre des pièges

aux oiseaux.

Chez lui, pas la moindre notion de la vie réelle, du monde, de la

société, nulle idée des rapports des hommes entre eux, de la valeur de

l'argent, rien.

Un peu effrayé de la vivacité de son intelligence, son père s'était

ingénié à épaissir les ténèbres autour de sa pensée.

Tel était exactement Norbert, quand un soir son père lui commanda de

s'apprêter à le suivre le lendemain à Poitiers.

Le duc de Champdoce avait reçu la veille le prix d'une coupe et touché

des fermages importants, et il s'agissait de placer cet argent, car il

ne laissait guère ses capitaux oisifs.

S'il se faisait accompagner de son fils, c'est qu'il commençait à sentir

l'impérieuse nécessité de l'initier au maniement de l'immense fortune

qu'il lui laisserait, à la charge de la tripler.

Ils partirent de bon matin, dans une de ces petites charrettes

suspendues qu'on rencontre sur toutes les routes du Poitou, véhicules

incommodes dont le siège mobile se balance à l'extrémité de quatre

fortes courroies.

Ils avaient sous leurs pieds près de quarante mille francs en argent,

charge si lourde que les ressorts pliaient et qu'à toutes les côtes il

fallait descendre pour soulager le cheval. Norbert était radieux.

Il y avait plus d'un an qu'il brûlait de voir Poitiers, dont Champdoce,

cependant, n'est éloigné que de cinq lieues.

Si souvent et si diversement il avait entendu parler de la «tant belle

ville,» comme dit la vieille chanson huguenote, qu'il éprouvait comme

une vague terreur à mesure qu'il en approchait.

Poitiers n'est pas précisément la cité la plus gaie de France. Plus d'un

étudiant de l'École de droit y bâille, soupirant lorsqu'il songe à

Paris. Le pavé est détestable, les rues sont étroites et tortueuses, les

maisons, hautes et noires, semblent dater de dix siècles. Cependant,

Norbert fut ébloui.

Pendant que la charrette traversait la ville au pas, crainte d'accident,

il crut voir aux devantures des boutiques toutes les merveilles des

_Mille et une Nuits_.

C'était jour de foire, et il était stupéfait du mouvement, étourdi du

brouhaha de cette cohue. Peut-être ne s'imaginait-il pas que la terre

eût tant d'habitants.

Telle était sa préoccupation qu'il ne s'aperçut pas que le cheval

s'arrêtait de lui-même devant une maison ornée des panonceaux d'un

notaire. Son père dut le secouer comme s'il eût été endormi.

--Nous sommes arrivés! lui criait-il.

Ils descendirent, mais la pensée de Norbert courait la ville.

C'est machinalement qu'il aida à décharger les sacs. Il ne remarqua pas

l'empressement presque respectueux du notaire à leur entrée. Il

n'entendit pas un mot de l'interminable conversation qu'eurent son père

et l'officier ministériel, cherchant ensemble l'emploi le plus

avantageux des fonds.

Enfin, le duc sortit de l'étude, emmenant son fils.

Ils allèrent remiser charrette et cheval à une grande auberge près du

champ de foire, et déjeunèrent d'un morceau de lard et d'un verre de vin

aigre, sur un coin de la table de la salle commune, entre des valets de

charrue qui débattaient un marché et deux toucheurs de boeufs qui

achevaient de se griser.

Mais M. de Champdoce n'était pas venu seulement pour son placement. Il

comptait profiter de la foire pour chercher un meunier de Châtellerault,

son débiteur depuis près d'un an.

Le frugal repas terminé, il ordonna donc à son fils de l'attendre, et

s'éloigna.

Norbert restait planté sur ses jambes devant l'auberge, un peu ému

d'être abandonné au milieu de tant de gens inconnus, lorsqu'il se sentit

frapper sur l'épaule.

Il tressaillit, et se retournant brusquement, il se trouva en face d'un

garçon de son âge, qui lui dit en riant aux éclats:

--Eh bien! on ne reconnaît donc plus les amis?

Il fallut à Norbert un moment pour remettre cet ami. Enfin, il s'écria:

--Montlouis.

Ce Montlouis, fils d'un des métayers de M. de Champdoce, était un

camarade de Norbert.

Souvent, autrefois, ils s'étaient entendus pour conduire leurs vaches

aux mêmes pâtis, et ils avaient passé des journées à jouer ensemble, à

faire tourner aux cours d'eau des moulins de joncs ou à dénicher des

oiseaux.

Il n'y avait guère que cinq ans qu'ils s'étaient perdus de vue.

L'hésitation première de Norbert était venue du costume de Montlouis. Ce

garçon portait un habit à boutons de métal et un chapeau à haute forme.

C'était l'uniforme du collège où il achevait sa seconde.

Pendant que le grand seigneur s'efforçait de faire de son fils un

paysan, le paysan prétendait faire du sien un «monsieur.»

Norbert fut si choqué de la différence des vêtements qu'il ne trouva pas

un mot.

--Que fais-tu là? interrogea Montlouis.

--J'attends mon père.

--Moi de même. Cependant nous avons bien le temps de prendre une tasse

de café ensemble.

Et sans attendre l'assentiment de son ancien camarade, il l'entraîna

jusqu'à un petit estaminet, à une cinquantaine de pas de l'auberge. La

supériorité de Montlouis était manifeste, il en abusa.

--Si le billard n'était pas retenu, dit-il, je te proposerais une

partie. Il est vrai que cela coûte de l'argent, et ton père ne doit pas

t'en donner beaucoup.

De sa vie Norbert n'avait eu en sa possession seulement une pièce de dix

sous. Cette fois il se sentit sérieusement humilié et devint cramoisi.

--Mon père à moi, poursuivit le collégien, ne me refuse rien. Par

exemple, je travaille énormément. Je suis sûr de deux prix à la

distribution. Quand je serai reçu bachelier, le comte de Mussidan me

prendra pour secrétaire, j'irai à Paris, je m'amuserai. Et toi que

feras-tu?...

--Moi! je ne sais pas.

--Oh! on le sait. Tu piocheras la terre comme ton père. Est-ce que cela

t'amuse? Dire que tu es le fils d'un grand seigneur, de l'homme le plus

riche du Poitou, et que tu n'es pas si heureux que moi, le fils de son

fermier! Enfin...

Ils se séparèrent, et quand le duc de Champdoce revint à l'auberge, il

retrouva son fils à la place où il l'avait laissé, et n'aperçut rien en

lui d'extraordinaire.

--Allons, attelons, lui dit-il.

Le retour à Champdoce fut silencieux. La conversation de Montlouis était

tombée dans l'esprit de Norbert comme une goutte d'un poison subtil dans

un vase d'eau pure.

Vingt paroles inconsidérées d'un enfant allaient détruire l'oeuvre de

seize années de patience et d'obstination.

De ce jour, une révolution complète s'opéra dans le caractère de

Norbert, révolution dont personne ne surprit le secret.

C'est au fond des campagnes que les diplomates devraient aller étudier

la dissimulation.

Cet adolescent, qui ignorait tout, savait du moins commander à son

humeur. Jamais sa physionomie souriante ne trahit l'orage terrible qui

grondait au fond de son coeur. C'est avec son entrain accoutumé qu'il

remplissait sa tâche quotidienne, qu'il aimait autrefois et que

maintenant il avait en horreur.

Pour saisir un indice de ses pensées, il eût fallu le suivre, l'épier.

Souvent alors, on l'eût vu, lorsqu'il se croyait seul, rester des heures

entières immobile, appuyé sur le manche de sa bêche, les sourcils

froncés, réfléchissant, lui, jadis insoucieux autant que l'oiseau

chantant dans les buissons.

Éveillée par Montlouis, son intelligence était maintenant aux aguets, et

il découvrait quantité de circonstances autrefois inaperçues et qui

étaient, pour lui, autant de révélations.

Par exemple, observant les relations de son père avec les paysans du

voisinage, il mesura vite, en dépit de l'apparente familiarité, l'abîme

qui les séparait.

Ses égaux, il le comprit, il devait les chercher parmi les châtelains

qui l'été habitaient leurs terres et se rendaient le dimanche à l'église

de Bivron.

Le vieux comte de Mussidan, si imposant avec ses cheveux blancs, le

marquis de Sauvebourg, si fier et que les campagnards saluaient jusqu'à

terre, mettaient un empressement marqué à tendre la main au duc de

Champdoce et à son fils.

Autre signe: les plus belles et les plus dédaigneuses dames de la

noblesse, qui avaient une démarche de reine, quand elles traversaient la

place, balayant la poussière avec leurs robes superbes, oui, les plus

imposantes semblaient toutes heureuses quand le duc de Champdoce, qui

sous ses habits grossiers gardait des façons de l'ancienne cour, leur

baisait galamment la main.

Tout cela devait éclairer Norbert. Il se sentit l'égal de ces gens si

hautains. Quelle différence, cependant, entre eux et lui!

Pendant que son père et lui se rendaient à la messe à pied, chaussés

d'énormes souliers ferrés, les autres arrivaient dans des voitures

superbes, traînées par des chevaux de prix, entourés de laquais

magnifiques prêts à obéir au moindre de leurs gestes.

Pourquoi cette différence; d'où venait-elle?

Il savait qu'elle ne venait pas de leur pauvreté à eux.

Il connaissait assez la valeur de la terre, pour savoir que son père

était plus riche que tous ces gens dont il enviait le sort.

Il fallait donc que tout ce qu'il entendait depuis qu'il ouvrait

l'oreille et pénétrait les allusions fut vrai.

Entre eux, les ouvriers de Champdoce disaient que le duc était un vieil

avare, et plutôt que de jouir de son or ou de le distribuer aux pauvres,

qu'il l'enterrait dans les souterrains du château. On assurait que

toutes les nuits il se levait pour aller voir et adorer ses trésors.

--Norbert est bien malheureux, ajoutaient-ils, d'avoir un père comme

celui-là. Lui qui devrait avoir toutes les aises et tous les plaisirs de

la vie, il est traité plus durement que nos enfants à nous qui n'avons

rien.

Et d'autres, d'un ton de menace murmuraient:

--Ah! si j'étais à sa place!...

Les ouvriers n'étaient pas seuls à le plaindre.

Il se rappelait parfaitement qu'une fois, pendant que son père parlait

avec le marquis de Sauvebourg, une vieille dame qui l'accompagnait, la

marquise, sans doute, avait arrêté sur lui des regards empreints de la

plus tendre compassion.

Même emportée sans doute par la violence de ses sentiments, elle avait

ajouté:

--Pauvre enfant! il a perdu sa mère bien jeune!

Qu'est-ce que cela signifiait sinon qu'on était pris de pitié en le

voyant soumis au despotisme sans contrôle de cet homme qui était son

père?

Pour comble, tous ces heureux du monde étaient entourés de jeunes gens

de son âge, leurs fils. Toutes les tortures de la jalousie le poignaient

jusqu'aux larmes lorsqu'il se comparait à eux. Parfois, lorsqu'il

revenait du labour, marchant devant les boeufs, l'aiguillon sur

l'épaule, il se croisait avec quelqu'un d'entre eux monté sur un joli

cheval.

Dans ces rencontres, ceux qui le connaissaient lui criaient:

--Bonjour, Norbert!

Et ce salut amical lui paraissait insultant.

Ces jeunes gens lui semblaient insolents comme le bonheur, il les

haïssait.

Quelle pouvait bien être leur existence, à la ville, où ils retournaient

aux premiers froids, pendant que lui s'employait aux semailles? comment

s'écoulait leurs heures oisives; que faisaient-ils? Voilà ce qu'il ne

pouvait imaginer, et son ignorance se perdait en conjectures absurdes.

Ce que jusqu'alors il avait entendu appeler le plaisir ne représentait à

son imagination rien qu'il enviât. Les campagnards appelaient s'amuser,

aller s'enfermer dans une salle d'auberge; ils y buvaient des quantités

énormes de vin, criaient, se disputaient et souvent, à la fin, se

battaient.

Les autres, il le comprenait fort bien, devaient avoir d'autres

distractions bien plus raffinées, une gaîté toute différente que celle

de l'ivrogne regagnant son logis en chantant. Mais quoi?

Derrière ce désert tracé autour de lui par la volonté paternelle, il

sentait s'agiter un monde, pour lui merveilleux comme l'inconnu. Que s'y

passait-il? Cela ne se devine pas.

Mais qui interroger? à qui se confier?

C'est alors qu'il s'indigna de l'ignorance affreuse où on l'avait tenu,

pendant que Montlouis, le fils du fermier allait au collège.

Et lui, que la vue seule d'une page imprimée faisait bâiller, qui avait

besoin d'épeler tous les mots de plus de trois syllabes, il se mit à la

lecture avec acharnement.

Mais cette passion ne pouvait convenir au duc de Champdoce, qui un soir,

à la veillée, lui déclara qu'il n'aimait pas les «lisards.»

L'ardeur de Norbert s'en accrut, aiguillonnée par les obstacles et par

des transes perpétuelles. Il se cacha.

Il savait vaguement qu'une des salles hautes du château était pleine de

livres. Il enfonça la porte et fut ébloui des richesses qu'il allait

avoir à sa disposition. Il s'y trouvait bien trois mille volumes, dont

cinq cents au moins de romans, qui avaient occupé la dernière année de

la vie de sa mère.

Norbert se jeta sur ces livres comme un affamé sur du pain. Il lut de

tout, indistinctement, sans discernement, sans raison.

A la longue, tout se confondait et se mêlait dans son cerveau, le roman

et l'histoire, le passé et le présent.

Cependant de ce chaos deux idées nettes et distinctes se dégagèrent.

Il s'estimait l'être le plus misérable de la terre, et il détestait son

père.

Oui, il le haïssait d'une haine froide et avec toute la violence des

convoitises inexprimables qui le brûlaient. Et s'il eût osé...

Mais il n'osait pas. Le duc de Champdoce lui inspirait une invincible

terreur.

Depuis plus de dix-huit mois cette situation se prolongeait, lorsque le

duc de Champdoce pensa que le moment était venu de révéler enfin ses

pensées et ses espérances à ce fils qui devait être le continuateur de

son oeuvre de restauration.

C'était un dimanche, après le souper dans la salle commune, dont il

avait fait sortir tous les serviteurs.

Jamais Norbert n'avait vu à son père cet air solennel. Il redressait sa

haute taille courbée par le travail des champs. Tout l'orgueil de sa

race qu'il dissimulait depuis des années éclatait dans ses yeux. Il lui

apprit l'histoire de la maison de Champdoce dont l'origine se perd dans

les légendes de nos annales. Il lui conta la vie de tous les héros qui

l'ont illustrée. Il lui dit de quels honneurs elle a été comblée,

combien elle compte d'alliances souveraines, quelle était sa richesse et

sa puissance au temps où les Dompair de Champdoce, véritables

souverains, levaient des impôts, avaient des places fortes et une armée,

et lassaient un cheval avant d'être sortis de leurs domaines.

--Voilà ce que nous avons été, disait-il d'une voix forte. Que nous

reste-t-il de tant de splendeurs? Un hôtel à Paris, rue de Varennes, ce

château, quelques terres, quelques maigres valeurs, deux cent mille

livres de rentes au plus, pas cinq millions!...

Norbert savait son père riche, mais non tant que cela.

Ce chiffre prestigieux, cinq millions, le frappait de stupeur.

Puis, en moins d'une seconde, mille pensées traversèrent son cerveau.

[Illustration: Seul, il les avait déchargés, et montés au grenier.]

Cinq millions!... Et on le condamnait à l'écrasant labeur de l'homme qui

a besoin pour manger des trente sous de sa journée. Deux cent mille

livres de rentes!... et cette salle commune où il était en ce moment

avec son père ressemblait à l'unique pièce de la plus misérable

chaumière. Ses aïeux avaient eu une armée de serviteurs, et tous les

gars du pays le tutoyaient.

Comment accepter tant d'humiliations et une pareille pauvreté, étant si

noble, si riche.

Emporté hors de sa timidité accoutumée par un premier mouvement de rage,

il se leva à demi pour reprocher à son père son avarice et sa cruauté.

Mais ses forces trahirent son audace; si forte était son émotion qu'il

retomba sur son escabeau, sans avoir pu prononcer une parole, et fondant

en larmes.

Le duc de Champdoce n'avait rien vu.

A son exaltation, lorsqu'il disait les grandeurs de Champdoce, avait

succédé un profond accablement.

Il marchait de long en long, dans la salle, d'un pas lourd, la tête

inclinée sur sa poitrine.

--C'est peu, murmura-t-il, bien peu.

Bien peu!... Et Norbert savait que pas une des familles réputées riches

dans la contrée, ne possédait la moitié de cette somme énorme.

Les Mussidan avaient-ils seulement soixante mille livres de rentes? Les

Sauvebourg, à coup sûr, n'en possédaient pas cent.

Il y avait bien, aux environs, un certain M. de Puymadour qu'on disait

archi-millionnaire, mais sa noblesse n'était rien moins qu'authentique,

et de plus, il ne fallait pas, assurait-on, examiner de trop près son

argent, si on ne voulait pas y découvrir les taches de boue de

l'origine.

C'est avec une physionomie furieuse que Norbert suivait de l'oeil son

père, continuant sa promenade monotone et laissant échapper çà et là

quelques inintelligibles exclamations.

Il fallait à Norbert toute sa raison, toute l'énergie d'une conscience

honnête, pour écarter les épouvantables pensées qui assiégeaient son

esprit.

A la fin, le duc de Champdoce s'arrêta devant son fils.

--Ma fortune n'est rien, reprit-il d'un ton amer, non, rien, à une

époque où triomphe le bourgeois enrichi, insolent et vaniteux. Ces

gens-là, parce qu'ils ont acheté nos châteaux et mis un nom de terre au

bout de leur nom ridicule, se croient nobles et s'exercent à copier non

nos qualités, mais nos vices. La vraie noblesse, faute d'avoir compris

son époque, râle et finira par mourir de faim. On n'est plus que par ou

pour l'argent. Pour lutter contre tous ces enrichis d'hier, princes de

finances dont le blason est un écu volé, il faut à un Champdoce un

million au moins, de revenu. Vous l'entendez, mon fils, un million!...

Norbert ouvrait de grands yeux surpris; malgré l'attention la plus

soutenue, son intelligence ne pouvait suivre les explications de son

père.

--Ni vous ni moi, mon fils, poursuivait le duc, ne verrons dans nos

coffres le capital d'un tel revenu. Mais nos descendants, s'il plaît à

Dieu, l'y trouveront. C'est par le courage et l'épée que nos aïeux ont

fondé la puissance de notre maison, à nous de nous montrer dignes d'eux

et de la consolider par les privations et le travail.

Le vieux gentilhomme s'interrompit, singulièrement ému de développer

ainsi le sujet habituel de ses méditations.

--J'ai fait mon devoir, reprit-il d'un ton plus calme, à vous de faire

le vôtre. Je n'avais pas quinze cent mille francs, quand résolûment je

me suis mis à l'oeuvre, je viens de vous dire ce que j'ai maintenant.

Vous m'imiterez. Vous épouserez quelque jeune fille riche qui vous

donnera un fils que vous élèverez à la dure, comme je vous ai élevé. En

vivant comme moi, vous devrez léguer à ce fils de douze à quinze

millions. Qu'il nous imite et il laissera lui-même à ses fils une

fortune royale. Voici ce qui doit être, ce qui sera, il le faut, je le

veux.

Cette fois, Norbert comprenait, et s'il se taisait, c'est qu'il était

tout étourdi de cette confidence étrange.

--C'est une pénible tâche que j'offre à votre dévouement, continuait le

duc, mais c'est celle de tous les chefs d'illustres familles. Qui veut

fonder une grande maison doit vivre dans l'avenir et non dans le

présent, s'oublier pour ne songer qu'à sa postérité.

Certes, il est des moments où les instincts mauvais ou frivoles se

réveillent et se révoltent; on les étouffe et on les dompte en se

représentant sans cesse la grandeur du but où on tend. Ainsi ai-je fait.

C'est pour mes descendants et par eux, pour ainsi dire, que j'existe. Je

vis par la pensée la vie de splendeurs qu'ils nous devront.

En vérité, Norbert croyait rêver.

--Vous m'avez vu, poursuivait M. de Champdoce, disputer des heures

entières pour un misérable louis, c'est que je disais que ce louis, mes

descendants, quelque jour, le jetteraient noblement à un pauvre, du haut

de leur carrosse. De tout ce que j'amasse, je fais ainsi emploi pour

eux. L'an prochain, je vous conduirai à Paris, et vous visiterez l'hôtel

que nous y avons. Là, vous verrez des tapisseries comme on n'en trouve

plus, des meubles uniques, des chefs-d'oeuvre des plus grands maîtres.

Cet hôtel, je le garde, je le soigne, je l'embellis, comme l'amoureux le

logis qu'il destine à sa fiancée. C'est que je le destine à nos enfants,

Norbert, aux Dompair de Champdoce de l'avenir.

C'est avec l'accent du triomphe qu'il s'exprimait; tout ce qu'il

dépeignait, il le voyait réellement.

--Si je vous ai parlé ainsi, reprit-il d'un ton qui ne souffrait pas de

réplique, c'est que vous êtes en âge d'entendre la vérité. Je viens de

vous dicter la règle de conduite de votre vie. Vous voici un homme, mon

fils, et vous devez vous accoutumer à agir volontairement, comme vous

avez agi jusqu'ici pour me complaire. J'ai dit. Demain matin, vous

chargerez vingt-cinq pochées de blé que j'ai vendues à la minoterie de

Bivron... Vous pouvez vous retirer.

Norbert se retira en chancelant.

Comme tous les despotes déshabitués de la contradiction, le terrible

gentilhomme n'admettait pas que sa volonté pût être l'objet, non d'une

résistance, mais seulement d'une hésitation.

Il n'entrevoyait nul obstacle, et cependant, à ce moment même, Norbert

se jurait avec d'horribles serments qu'il n'obéirait pas.

Sa colère, contenue par la crainte, tant qu'il avait été sous les yeux

de son père, éclatait enfin librement.

Il avait gagné la grande allée des noyers qui est derrière le château,

et là, marchant à grands pas, il jetait au vent de la nuit d'injurieuses

menaces et des imprécations de rage.

Il se voyait condamné et condamné sans appel.

Tant qu'il avait cru son père un avare il avait espéré: les passions ont

leurs retours. Maintenant, malgré son inexpérience, il comprenait qu'on

ne détruit pas des imaginations comme celle du duc de Champdoce.

--Mon père est fou!... répéta-t-il, mon père est fou!

Tout ce qu'il avait entendu lui paraissait monstrueux et absurde.

Certes, il était bien résolu, pour l'instant du moins, à se soustraire à

tout prix à cette tyrannie insupportable; mais comment, par quel moyen,

que faire?

Hélas! on ne trouve que trop aisément les mauvais conseillers. Norbert

devait en rencontrer un, dès le lendemain, à Bivron, un certain Dauman,

un ennemi du duc de Champdoce.

Les esclaves de Paris · 第 82 / 143 题