Il y a longtemps que le digne docteur Hortebize a renoncé à discuter les
volontés de B. Mascarot.
Baptistin ordonne, il obéit.--Cela lui donne bien moins de peine.
L'honorable placeur lui avait recommandé de ne pas perdre Paul de vue;
il ne l'avait pas abandonné une minute.
Successivement, il l'avait conduit chez M. Martin-Rigal, où ils avaient
dîné, bien que le banquier fût absent, puis à son cercle, puis chez lui,
où il avait fini par lui faire accepter un lit.
Ayant veillé fort avant dans la nuit, M. Hortebize et son disciple
s'étaient levés tard.
Cependant, vers onze heures, ils avaient terminé leur toilette et
s'apprêtaient à faire honneur à un excellent déjeuner, quand le
domestique annonça M. Tantaine.
Sur ses talons, le bonhomme parut dans la salle à manger, l'échine
ployée en arc, toujours souriant et débonnaire.
A la vue de ce protecteur fatal, Paul sentit tout son sang bouillonner
dans ses veines.
Brusquement il se dressa rouge comme le feu, l'oeil flamboyant de
colère, si menaçant qu'on eût dit qu'il allait se jeter sur le vieux
clerc d'huissier.
--Enfin, je vous retrouve, monsieur!... s'écria-t-il, nous avons un
compte à régler!...
Le bon père Tantaine semblait tomber des nues.
--Un compte!... demanda-t-il.
--Oui, monsieur, oui!... Nierez-vous que c'est grâce à vos manoeuvres
perfides que j'ai été accusé de vol par Mme Loupias?
--Et après?
--N'est-ce pas vous qui êtes venu à moi?
L'ancien clerc d'huissier haussa les épaules.
--Je supposais, répondit-il d'un ton de miel, que M. Baptistin vous
avait tout expliqué; je croyais que vous vouliez épouser Mlle
Flavie... On m'avait dit que vous étiez un jeune homme rempli
d'intelligence et de pénétration!...
Le docteur ne se gênait pas pour rire. Paul comprit qu'en effet, sa
tardive indignation était bien ridicule, il baissa la tête et se rassit,
humilié et confus.
--Si je vous dérange, monsieur le docteur, reprit le père Tantaine,
c'est que je vous suis dépêché par le patron.
--Il y a du nouveau?
--Oui et non. D'abord Mlle de Mussidan est hors de danger. Son état
hier soir était plus rassurant; ce matin, elle va tout à fait mieux. M.
de Croisenois peut poser sa candidature. Il a bien surgi un obstacle de
ce côté, mais on le supprimera.
Le docteur avala une gorgée de son excellent bordeaux, fit claquer ses
lèvres, et dit:
--En ce cas... au mariage de ce cher marquis et de Mlle Sabine.
--_Amen_, répondit le doux Tantaine. Autre chose: M. Paul est prié de ne
pas quitter M. Hortebize. Il enverra prendre ses effets à l'hôtel où il
loge et s'installera ici...
Le docteur eut une grimace si significative, que Tantaine s'empressa
d'ajouter:
--Oh!... provisoirement. J'ai mission de louer et de meubler pour
monsieur un petit appartement. Il ne peut rester en garni, c'est trop
compromettant.
Paul ne dissimula pas la satisfaction que lui causait ce nouvel
arrangement. Être dans ses meubles est le commencement de la fortune.
[Illustration: Le professeur saisit la cravache posée sur la chaise...]
--Eh bien! mon brave Tantaine, s'écria gaîment le docteur, maintenant
que vos commissions sont faites, asseyez-vous et déjeunez...
Mais le vieux clerc secoua négativement la tête.
--Bien des merci de l'honneur! dit-il, mais j'ai déjeuné. D'ailleurs,
pas une seconde à perdre. L'affaire du duc de Champdoce presse
terriblement, et il faut, avant d'ouvrir le feu, que je vois ce gredin
de Perpignan. Je vais chez lui de ce pas.
A un signe qu'il fit, et que Paul n'aperçut pas, Hortebize se leva et
accompagna le bonhomme jusque dans l'antichambre. Arrivés là:
--Ne lâche toujours pas le petit, fit à demi-voix le père Tantaine, je
t'en débarrasserai demain... Et, tu sais, chauffe-le, prépare-le...
--Fie-toi à moi, répondit le docteur.
Et revenant se mettre à table, il cria:
--Mes hommages à ce cher Perpignan!...
Ce cher Perpignan, qui avait préoccupé B. Mascarot, et chez lequel se
rendait le père Tantaine, est fort connu à Paris. D'aucuns disent: trop
connu.
De par son extrait de naissance, il s'appelle Isidore Crocheteau, mais
il a adopté et conservé le nom de sa ville natale.
Vers 1845, Perpignan, qui, à cette heure frise la cinquantaine, eut des
malheurs.
Chef des cuisines d'un restaurant à 32 sous, du Palais-Royal, il fut
pris en flagrant délit de tripotages avec des fournisseurs, traduit en
police correctionnelle et condamné à trois ans.
Mais à quelque chose malheur est bon.
C'est pendant ces trois années de prison qu'il conçut le plan de sa
grande affaire qui devait, pensait-il, l'enrichir sans dangers.
Huit jours après sa libération, il faisait imprimer et lançait son
prospectus, dont voici l'exacte copie:
I.-C. PERPIGNAN
---
Informations et Recherches
Surveillances privées
---
DISCRÉTION
---
«MONSIEUR,
«Il n'est personne qui, en sa vie, n'ait ressenti le besoin d'un
agent habile et discret à qui confier certaines investigations,
délicates de leur nature et mystérieuses.
«Les créanciers dont les débiteurs se cachent, les pères que
préoccupe la conduite d'un fils prodigue, les familles désireuses
de connaître les habitudes d'un de leurs membres, tous ceux, en un
mot, qui voudraient faire exercer des investigations morales ou des
recherches judiciaires, peuvent s'adresser en toute sécurité à M.
Perpignan, dont l'habileté comme observateur est reconnue, et dont
l'honorabilité est au-dessus du soupçon.
«On traite à forfait.»
Par cette circulaire impudente, Perpignan annonçait la création d'une de
ces honteuses boutiques de police privée, qui n'ont jamais servi que les
passions malpropres.
Il lui fallait une spécialité, il en eut une. Il fut la providence des
maris jaloux.
L'idée de l'ancien cuisinier lui réussit si merveilleusement qu'après un
an d'exercice il employait jusqu'à huit de ces odieux espions que, rue
de Jérusalem, on nomme des _fileurs_.
Il est vrai qu'abusant du succès, il jouait un double jeu.
N'ayant même pas la probité de l'infamie, il flouait indignement ses
pratiques, et sans scrupule vendait deux fois sa marchandise.
Régulièrement, quand il était chargé de suivre, de «filer» une femme
soupçonnée, il allait trouver cette femme et lui tenait ce langage:
--On me promet tant si je découvre et si je dis la vérité; que
m'offrez-vous pour ne livrer que des renseignements que vous me
dicterez?
C'est sur ce terrain de l'espionnage qu'à deux ou trois reprises les
«hommes» de Perpignan s'étaient heurtés aux agents du placeur.
S'il n'y eut pas conflit, c'est qu'ils se firent peur mutuellement, et
que par un accord tacite ils évitèrent d'exploiter les mêmes parages de
cette grande forêt de Bondy qui s'appelle Paris.
Mais tandis que l'ex-chef mal servi par d'horribles drôles n'avait
jamais réussi à pénétrer le mystère de l'agence de placement, B.
Mascarot, admirablement secondé par ses volontaires, n'ignorait rien des
affaires du directeur du bureau des renseignements.
B. Mascarot, par exemple, avait tout de suite vu que les revenus de
l'espionnage privé ne pouvaient suffire aux dépenses de Perpignan.
Car Perpignan mène grandement et largement la vie. Si son établissement
n'est guère dispendieux, il paye en ville le loyer d'un ménage qui doit
lui revenir furieusement cher, et il a une voiture au mois.
Il prétend de plus avoir des «goûts d'artiste». Ces goûts, pour lui,
consistent à porter des gilets mirifiques et à se couvrir de bijouterie.
Il avoue son faible pour la bonne chère, ne saurait dîner sans vins
fins, et fait volontiers un doigt de cour à la dame de pique.
Enfin, il aime à se produire, s'exhiber, s'étaler. On le rencontre aux
courses et au bois: il fréquente les grands restaurants et recherche les
premières représentations.
Où prend-il de l'argent? s'était dit B. Mascarot.
Et le digne placeur avait cherché et il avait trouvé.
--C'est par là que nous le tenons, pensait le bon Tantaine, et c'est en
vérité fort heureux pour nous. Perpignan est un dangereux coquin, sans
foi ni loi, trop taré pour rien craindre, mais les perspectives d'un
voyage de santé à Cayenne le tiendront toujours en respect. Au pis
aller, si Catenac a eu la langue trop longue, on lui découpera une
petite part dans le gâteau.
Le vieux clerc était arrivé à la porte de l'ancien cuisinier, porte
historiée de toutes sortes de plaques, il sonna.
Une grosse femme à l'air affreusement commun, vint lui ouvrir.
--M. Perpignan? demanda le bon Tantaine.
--Il est sorti.
--A quelle heure reviendra-t-il?
--Je ne sais s'il rentrera avant ce soir.
--Je connais ça. Cependant, comme il faut que je lui parle aujourd'hui
même, je vous serai obligé de me dire où je puis le rencontrer.
--Il ne m'a pas dit où il allait. Mais, si monsieur vient pour des
renseignements...
Le bonhomme eut un de ces sourires qui donnait à sa face rougeaude
l'expression du plus pur idiotisme.
--Ne serait-il pas à la fabrique? demanda-t-il.
La grosse femme prévoyait si peu cette question, qu'elle tressaillit et
recula.
--Comment! balbutia-t-elle, vous savez?...
--Parbleu!... Ainsi, ne vous gênez pas avec moi. Est-il là-bas?
--Je le crois.
--Merci. Je l'y rejoins.
Et saluant assez peu poliment, contre son habitude, l'affreuse mégère,
le bon Tantaine tourna les talons.
--Voilà, grondait-il, un désagréable contre-temps, une course d'une
lieue!... merci!... D'un autre côté, cependant, pris à l'improviste au
milieu de ses honnêtes occupations, le gaillard, n'étant pas sur ses
gardes, sera plus bavard et plus coulant. Marchons donc.
Il ne marchait pas, il courait avec une agilité qu'on n'eût jamais
attendue de ses maigres jambes.
C'est avec une vitesse double de celle d'un fiacre à l'heure, qu'après
avoir suivi la rue de Tournon et traversé diagonalement le Luxembourg,
il se lança dans la rue Gay-Lussac.
Toujours du même train, il suivi la rue des Feuillantines, remonta
l'espace de cent pas, la rue Mouffetard, et enfin s'élança dans les
ruelles qui s'enlacent et se croisent entre la manufacture des Gobelins
et l'hôpital de Lourcine.
C'est là un quartier étrange, inconnu, à peine soupçonné de la part des
Parisiens.
On se croirait à mille lieues du boulevard Montmartre, quand on loge
ces rue--il faudrait dire ces chemins--inaccessibles aux voitures, où
s'élèvent de loin en loin des masures inhabitables et pourtant habitées,
bordées presque partout de murs qui tombent en ruines.
Des hauteurs de la ruelle des Gobelins, le spectacle est saisissant.
A ses pieds, on a une vallée au fond du laquelle coule, ou plutôt reste
stagnante, la Bièvre, noire et boueuse. De tous côtés, des usines, des
tanneries aux toits rouges avec leur énormes amas de tan, des séchoirs à
mottes ou des étendoirs de teinturiers, puis, de-ci et de-là, au milieu
de bouquets d'arbres, des taudis, des bouges, parfois une haute maison
d'aspect désolé.
A gauche on a les bâtisses de la populeuse et travailleuse rue
Mouffetard. A droite, l'oeil suit les ombrages des boulevards
extérieurs.
En face, de l'autre côté de la place d'Italie, un rideau de peupliers
qui indique le cours de la Bièvre ferme l'horizon.
Si on se retourne, on domine Paris...
Involontairement le père Tantaine s'arrêta et regarda.
Une pensée s'agita en son cerveau qui amena sur ses lèvres un sourire
amer.
Mais la seconde d'après il haussa les épaules et continua sa route.
Il semblait un habitant du quartier, tant il allait sûrement par ces
chemins capricieusement tracés.
Il se risqua dans ce casse-cou qui s'appelle la ruelle des Reculettes,
tourna la rue Croulebarbe et enfin arrivé rue Champ-de-l'Alouette, il
eut un soupir de satisfaction en murmurant:
--C'est ici.
Il était devant une maison à trois étages, très vaste, précédée d'une
cour qu'entourait une clôture de planches à demi-pourries.
La maison était isolée, l'endroit sinistre. On devait se demander si ce
logis n'était pas abandonné et si le feu n'y avait pas passé, dévorant
jusqu'aux châssis des fenêtres.
Le vieux clerc, après une minute de délibération, traversa la cour où
broutait une chèvre attachée à un piquet, et entra bravement dans la
maison.
L'intérieur répondait au dehors.
Deux pièces seulement composaient le rez-de-chaussée.
Dans l'une on avait étendu de la paille à terre, en assez grande
quantité, et sur cette paille se trouvaient des lambeaux d'étoffes
grossières et des débris de couvertures.
L'autre pièce était transformée en cuisine, et on y avait dressé une
table, c'est-à-dire qu'on avait ajusté de longues planches sur deux
tréteaux.
Devant la cheminée de cette cuisine, une affreuse mégère au teint
enflammé par l'alcool, à l'oeil pétillant de méchanceté, coiffée d'un
madras, repoussante, malpropre, surveillait, armée d'une spatule de
bois, l'ébullition d'un immense chaudron où cuisaient des choses
indescriptibles.
Dans un renfoncement, près de la cheminée, sur une espèce de lit de fer,
maigrement garni d'un matelas varech, geignait et grelottait un petit
garçon d'une dizaine d'années.
Sa figure, sur l'étoffe déchirée et ignoblement sale de l'oreiller,
ressortait plus blanche que la cire: ses petites mains étaient
effrayantes de maigreur, et la fièvre donnait à ses grands yeux noirs un
éclat de mauvais augure.
Par moments, la souffrance lui arrachait un gémissement plus fort que
les autres, mais aussitôt la vieille femme se retournait et le menaçait
de sa spatule.--Te tairas-tu, méchant «môme?» disait-elle.
--Ah! j'ai mal, geignait le malheureux avec un accent italien des plus
prononcés, j'ai bien mal!...
--Il fallait travailler, mauvais fainéant, reprit la vieille. Si tu
avais rapporté de bonnes journées, on ne t'aurait pas battu; si on ne
t'avait pas battu, tu ne serais pas là!...
--Ah!... J'ai mal, j'ai froid, je voudrais retourner au pays, revoir
maman!...
Si émoussée que puisse et doive être la sensibilité d'un vieux clerc
d'huissier habitué à procéder au milieu des plus déchirantes explosions
de la misère et de la ruine, la scène était si affligeante, que le bon
Tantaine en fut remué.
A plusieurs reprises, et en y mettant l'insistance de l'affectation, il
toussa pour annoncer sa présence.
La mégère, à la fin, se retourna avec un grognement de dogue qui redoute
de se voir arracher un os.
--Que voulez-vous? demanda-t-elle d'une voix dont des torrents de
mêlé-cassis avaient brisé les cordes.
--Le bourgeois?
--Pas arrivé.
--Viendra-t-il?
--Ah! voilà!... ça dépend. C'est bien son jour, mais il n'est pas exact.
Au surplus adressez-vous à M. Poluche.
--Qui ça, Poluche?
L'horrible vieille eut une grimace de dédain. Il lui parut prodigieux
que celui dont elle parlait ne fût pas plus connu que cela.
--C'est le professeur, répondit-elle.
--Ou est-il?
--Eh!... là-haut, vieux serin!... dans le conservatoire.
Et, se retournant vivement, car le chaudron débordait, à cause du
bouillon trop fort, elle ajouta:
--Voilà assez de questions comme ça, n'est-ce pas? On n'est pas de la
police, pour vous répondre. Faites-moi le plaisir de me montrer vos
talons.
Ce brusque congé ne sembla nullement offenser le vieux clerc d'huissier.
Avant de monter, il examinait l'escalier dont la rampe avait été
arrachée et dont un assez bon nombre de marches manquaient.
Il était si roide et si délabré, il paraissait si bien sur le point de
s'effondrer, qu'un acrobate, avant de s'y hasarder, eût demandé à
réfléchir.
Mais le père Tantaine est brave. Il se risqua, non sans précautions, par
exemple, non sans avoir bien soin de se tenir le plus près possible du
mur.
A mesure qu'il montait, des sons bizarres, qui l'avaient frappé dès la
cour, arrivaient plus distincts à son oreille, non formidables et
ronflants comme ceux de la cave à musique du père Canon, mais stridents,
perçants, grinçants, lamentables.
On eût dit un concert de scies qu'on aiguise à la lime, accompagné de
piaulements de chats.
Par instant, l'abominable cacophonie cessait brusquement.
On entendait alors les éclats d'une voix grave qui jurait, puis un bruit
sec, puis des hurlements de douleur.
Ce pitoyable charivari pouvait affecter l'ouïe du père Tantaine, mais il
ne le surprenait pas.
Arrivé au premier étage, il se trouva en face d'une porte disloquée qui
pendait de travers à une seule charnière placée tout en haut.
Il tira sur cette porte. Elle ouvrait sur ce que la mégère de la cuisine
appelait le conservatoire.
C'était une salle immense, formée de la réunion de toutes les pièces qui
autrefois divisaient l'étage.
Les cloisons avaient été brutalement abattues par des mains inhabiles,
et on en reconnaissait les vestiges tant au plafond qu'au ras de terre.
Cinq fenêtres qui n'auraient pu à elles toutes fournir trois vitres
intactes, éclairaient le conservatoire.
Était-il carrelé ou planchéié? on ne pouvait le deviner, tant étaient
épaisses les couches successives de boue, d'ordures et de poussière
tassées, foulées, piétinées sur le sol primitif.
Les murs, blanchis à la chaux, effrayaient, tant ils étaient maculés de
taches ignobles, couverts d'inscriptions, d'essais informes et de
dessins obscènes.
A l'odeur âcre des tanneries voisines se mêlaient des émanation
singulières, et le tout composait une puanteur infâme qui remuait
l'estomac jusqu'à la nausée.
En fait de meubles... rien: une chaise boiteuse, et sur cette chaise, en
travers, une forte cravache de manège.
Certes, depuis qu'il glisse à travers tous les bas-fonds de Paris, comme
une anguille dans sa bourbe, le père Tantaine a beaucoup vu et beaucoup
retenu.
Cependant, il s'arrêta sur le seuil du conservatoire, muet, immobile,
presque heureux de n'être pas aperçu, pour un moment, tant ce qu'il
apercevait le stupéfiait.
Tout autour de la pièce, adossés au mur, étaient rangés une vingtaine
d'enfants de sept à douze ans, affreusement déguenillés, repoussants
d'incurie et de malpropreté.
Les haillons qui les couvraient n'avaient pas été ajustés à leur taille.
Ils grelottaient dans des paletots dont les pans tombaient jusqu'à terre
ou dans des pantalons dont la ceinture leur montait jusqu'au cou. De
linge point.
Les uns étaient armés d'un violon, les autres s'accrochaient à une harpe
plus haute qu'eux. Le long du manche de tous les violons, Tantaine
remarqua des raies à la craie.
Au milieu de la pièce se tenait debout un homme d'une trentaine
d'années, long et mince comme un cierge, remarquablement laid, avec son
visage glabre, son nez épaté et ses cheveux noirs et gras tombant sur
ses épaules.
Sa redingote d'une couleur perdue, vert olive, pendait le long de son
maigre torse et de ses jambes dégingandées misérablement, comme une
voile après un mât quand il n'y a pas de vent.
Tout comme les enfants, il était armé d'un violon qu'il ne tenait pas
sous le menton, mais qu'il s'appuyait au pli de la cuisse.
Évidemment celui-là était Poluche, le professeur,--il donnait sa leçon.
--Attention!... criait-il, chacun va répéter à son tour. A toi, Ascanio,
le refrain du _Château de la Marguerite_... et en mesure.
Et il se mit à chanter et à jouer pendant que l'enfant désigné râclait
désespérément son instrument et répétait d'une voix éraillée et avec le
plus pur accent nasillard des campagnes piémontaises:
Ah! mon Dieu! mon Dieu! qu'il est beau,
Le château de...
--Scélérat!... interrompit Poluche, petit gredin!... Ne t'ai-je pas
répété mille fois qu'au mot «château» il faut placer la main gauche sur
le quatrième cran et tirer l'archet!... Recommençons.
L'enfant recommença:
Ah! mon Dieu!.., mon Dieu!... qu'il est...
[Illustration: Perpignan est un petit homme apoplectique.]
--Halte!... s'écria le professeur d'une voix terrible, halte!... Graine
de filou!... Le fais-tu donc exprès?... Tu vas reprendre, et si tu ne
répètes pas le refrain entier, sans une seule hésitation, gare à toi.
Allons... le doigt sur le premier cran, et en poussant:
Ah mon Dieu!...
Hélas! Ascanio s'était encore trompé. Il fallait pousser l'archet, il le
tira.
Gravement le professeur saisit la cravache placée sur la chaise à sa
portée, et froidement, sans apparence de colère, il en cingla à cinq ou
six reprises les jambes du petit malheureux, qui se mit à pousser des
hurlements lamentables.
--Cela t'apprendra, prononça Poluche, à faire attention une autre fois à
ce que je dis. Quand tu auras fini de brailler, nous recommencerons. Et
si ça va aussi mal, tu sais, pas de soupe ce soir. Te voilà prévenu.
Allons, au lieu de braire comme une âne, ouvre les yeux et les oreilles,
et regarde faire tes voisins. A toi, Giuseppe.
Quoique plus jeune de deux ou trois ans que Ascanio, Giuseppe était bien
autrement fort sur le violon.
Il répéta sans se tromper le refrain entier:
Ah!... mon Dieu!... mon Dieu!... qu'il est beau!
Le château de la Margueri... i... ite...
--Pas mal, approuvait Poluche, qui, lui aussi, s'escrimait de l'archet,
pas mal du tout!... Encore deux ou trois jours de bonne volonté, et tu
sortiras. Hein!... tu seras content de sortir?
--Oh!... oui, monsieur!... répondit l'enfant d'un air ravi, je
rapporterai, moi aussi, des petits sous.
Mais le consciencieux professeur ne gaspille pas en conversations vaines
le temps précieux des leçons.
Il se retourna vers un autre de ses élèves en criant:
--A Fabio!... et en mesure!...
Fabio, un tout petit, petit garçon de sept ans au plus, à la mine futée,
à l'oeil noir et éveillé comme celui d'une souris, ne s'empressa pas
d'obéir.
Il venait d'apercevoir le vieux clerc d'huissier debout sur le seuil du
Conservatoire, et il le montrait au professeur.
--Moussiou!... oh!... un homme.
Vivement Poluche se retourna et se trouva presque sur le père Tantaine,
qui, se voyant découvert, s'avançait.
La brusque apparition d'un spectre se dressant à ses pieds n'eût pas
beaucoup plus effrayé le professeur. Il est comme cela des professions
où on n'est jamais tranquille, où on redoute particulièrement les
inconnus, les curieux, les indiscrets.
--Que demandez-vous? fit-il d'une voix altérée; qui êtes-vous? que
voulez-vous?
La frayeur de Poluche enchanta le père Tantaine.
Elle était pour lui comme le gage du succès de sa démarche, en lui
indiquant sur quel ton il devrait le prendre avec Perpignan lorsqu'il
arriverait jusqu'à cet important personnage.
Aussi se plut-il à prolonger les perplexités de la situation, et durant
une bonne minute il tint suspendu à son sourire guoguenard le pauvre
professeur, qui, de plus en plus, perdait contenance.
A la fin, il eut pitié.
--Rassurez-vous, monsieur, dit-il, je suis un ami intime du bourgeois,
et si j'ai pris la liberté de venir jusqu'ici, c'est que j'ai à
l'entretenir d'affaires très pressantes, relatives à son commerce.
Poluche respira longuement et bruyamment, en homme allégé d'un pesant
fardeau.
--Cela étant, monsieur, fit-il en offrant au bonhomme la chaise unique
du Conservatoire, daignez donc vous asseoir, le patron ne saurait tarder
à arriver.
Mais le père Tantaine refusa poliment, protestant qu'il serait désolé de
gêner, affirmant qu'il attendrait fort bien debout, et qu'il se
retirerait plutôt que de troubler une leçon qui lui avait paru bien
intéressante.
--Oh!... reprit vivement le professeur, la leçon touchait à sa fin.
Voici l'heure où la Butor donne la pâtée à mes coquins.
Et, se retournant vers ses élèves dont pas un n'avait osé broncher.
--Assez pour aujourd'hui, prononça-t-il, leste, sauvez-vous.
Les gamins ne se le firent pas répéter deux fois. Ils poseront leurs
instruments à terre, et avec des cris d'écoliers entrant en récréation,
non sans bousculades, ils se précipitèrent dans l'escalier, au risque de
se rompre le cou.
Peut-être espéraient-ils que leur maître, préoccupé de son visiteur,
oublierait certaines menaces faites pendant la leçon.
Vain espoir!... Le sévère mais juste Poluche est doué d'une mémoire
impitoyable.
Gravement il se dirigea vers le palier, et se penchant au-dessus de la
cage de l'escalier, il appela d'une voix formidable qui dominait le
bruit:
--Holà!... mère Butor!...
L'atroce vieille de la cuisine l'entendit.
--Quoi, monsieur? demanda-t-elle d'en bas.
--Vous ne donnerez pas de pâtée à Morel, répondit le professeur, et
Ravouillat n'aura qu'une demi-portion.
Ces ordres importants donnés, il reparut avec cet air satisfait que
donne l'accomplissement d'un devoir.
--Voilà mes comptes réglés, expliqua-t-il au père Tantaine. Ce ne sont
pas, remarquez-le, des étrangers que je punis. Nos Piémontais et nos
Calabrais vont toujours passablement. Mais ne me parlez pas de ces
Italiens des Batignolles ou de Montrouge que le bourgeois m'amène depuis
quelque temps. Il y trouve de l'économie, assure-t-il; moi, je périrai à
la peine. Ces petits scélérats sont pétris d'impudence et d'orgueil,
corrompus au point de me faire rougir, moi qui vous parle; leur tête est
plus dure que du fer, et enfin ils n'ont aucune vocation, ils ne sont
pas organisés, quoi!...
Le vieux clerc d'huissier, sous ses lunettes, ouvrait des yeux énormes.
Pour lui, ce qu'il voyait et entendait était absolument neuf, et comme
on apprend à tout âge et qu'il aime à s'instruire, il était tout
attention.
--Vous faites un difficile métier, monsieur, prononça-t-il. Enseigner la
musique à de si jeunes enfants doit être pénible.
Le professeur jeta au plafond un regard désespéré.
--Plût à Dieu! s'écria-t-il, que j'enseignasse l'art sublime! Les
premiers principes, si arides, auraient des charmes pour mon coeur.
Mais non!... le patron ne le veut pas, il me l'a déclaré. S'il
découvrait ici grand comme la main de papier réglé, il me chasserait...
--Cependant, tout à l'heure.
--Je _serinais_, monsieur, répondit Poluche, humilié et navré, je
_serinais_...
--Ah!
--C'est comme cela. Vous n'êtes pas, j'imagine, sans avoir entendu
parler de ces vieilles femmes, propriétaires d'une serinette, qui, à
raison de vingt centimes le cachet, vont à domicile donner des leçons
aux serins? On les appelle des _serineuses_.
Non: le père Tantaine ne connaissait pas cette industrie, il le confessa
en toute humilité.
--Eh bien!... reprit le professeur avec un sourire amer, cette
profession est la mienne. Au lieu de _seriner_ des oiseaux je _serine_
des moutards. Ce n'est pas de mon côté qu'est l'avantage. Triste tâche,
monsieur, pour un homme d'imagination. Il y a des jours où j'envie le
sort des gens qui se sont voués à l'éducation des perroquets. Ah! quelle
patience, quelle patience!
Sur ce mot, le doux clerc d'huissier ne put s'empêcher de montrer du
bout du doigt l'énorme cravache déposée sur la chaise.
--Et ceci! demanda-t-il.
Poluche haussa les épaules.
--Je voudrais, cher monsieur, répondit-il, vous voir à ma place. Le
bourgeois, n'est-ce pas, se procure un gamin et me l'amène, bien.
L'enfant est désolé, ahuri, tant pis! Je dois, en quinze jours, trois
semaines au plus, lui apprendre à râcler quelque chose. Il ne sait ni ce
qu'est un violon, ni ce qu'est un archet, peu importe! Il faut que
mécaniquement je lui mette dans les doigts les dix ou quinze positions
qu'exige l'air le plus simple. Naturellement le coquin me résiste,
alors, moi... j'insiste. Avez-vous jamais fait entrer un clou dans une
planche de chêne sans un marteau? Non, n'est-ce pas? Eh bien!... ma
cravache est le marteau avec lequel j'enfonce des airs dans la tête de
mes élèves.
Et ne vous imaginez pas qu'ils ont peur des corrections. Ces petits
misérables se blasent sur les coups comme les enfants gâtés sur les
confitures. Après un mois d'exercice, il faut leur enlever la peau pour
leur arracher, non un cri,--dès que je lève la main, ils hurlent,--mais
une vraie larme.
Par bonheur, j'ai d'autres moyens. Je prends mes gredins par l'estomac.
Je leur supprime, le quart, le tiers, la moitié de leur pâtée, la pâtée
entière, au besoin. Rien de tel que le jeûne pour développer
l'intelligence.
Pour les récalcitrants, j'ai mieux encore. Je les prive du sommeil.
Voilà un traitement! Une séance de nuit avance plus un entêté que quatre
leçons de jour.
Je tiens cette recette infaillible d'un écuyer du Cirque, lequel
l'employait pour dresser un cheval à jouer de l'orgue de Barbarie...
Pendant ces longues explications, le bon Tantaine, à diverses reprises,
avait senti courir le long de son échine comme un petit frisson taquin.
Certes, ses préjugés ne l'importunaient guère, mais ce système
d'éducation musicale lui paraissait vraiment exagéré.
--Si seulement, reprit le professeur, je pouvais disposer de
l'instrument de popularité que j'ai entre les mains!...
--J'avoue...
--Quoi!... Vous ne comprenez pas?... Eh! monsieur, j'ai quarante élèves
qui, dès huit heures du matin, se répandent dans Paris et ne rentrent
jamais avant minuit. Que demain je _serine_ un morceau... dans huit
jours il sera populaire. Tenez, depuis trois mois, je leur _serine_ le
_Château de la Marguerite_, dites-moi ce qu'en ce moment vous entendez
partout gratter, râcler, pincer sur les instruments les plus variés?
Toujours mon refrain de tout à l'heure: «_Ah! mon Dieu!... mon Dieu!...
qu'il est beau!..._»
Le vieux clerc d'huissier s'expliquait maintenant la persistance étrange
de certains airs qui, tout à coup, s'abattent sur tous les quartiers à
la fois, et poursuivent le Parisien, où qu'il aille.
Poluche, lui, avait mis son violon sous son bras, et armé de son archet,
il gesticulait.
--Ah!... si le patron voulait, continua-t-il, je donnerais aux Français
le goût de la bonne musique. Mais non... il n'est pas artiste. N'a-t-il
pas failli me jeter dehors pour avoir seriné à mes élèves un air d'un de
mes opéras!....
Le temps passait, mais le père Tantaine ne s'ennuyait pas.
--Comment... de vos opéras? interrogea-t-il.
--Oui! répondit Poluche d'un tout autre ton qu'il avait eu jusqu'alors.
Il n'est pas un théâtre qui n'ait dans ses cartons un opéra de moi. Un
de mes amis, qui était poète, et qui est devenu fou à force de boire de
l'absinthe, me composait des livrets sublimes! Oh!... ne riez pas. J'ai
eu, tel que vous me voyez, un prix au Conservatoire. J'ai eu des
illusions, je voulais être célèbre et être aimé!... Je buvais de l'eau
claire et je travaillais la nuit!... Un jour pourtant je me suis lassé
de danser devant le buffet de la gloire, et j'ai cherché des leçons...
Hélas!... je suis si ridicule et si laid qu'on ne voulait pas de moi
dans les pensionnats. Je mourais de faim quand j'ai rencontré le
bourgeois. Il m'a tenté, j'ai succombé. J'ai cinq francs par jour de
fixe et deux sous par élève. Je fais un métier ignoble, je me méprise,
mais je mange!...
Il s'interrompit tout à coup et prêta l'oreille d'un air inquiet.
--Voici le bourgeois!... fit-il; j'ai reconnu son pas. Si vous voulez
lui parler, descendons; il ne monte jamais, l'escalier lui fait peur.