--Cela étant, reprit-il, avec une gaîté un peu forcée, ne parlons plus
de ce tableau qui n'était qu'un prétexte... Tenez, je serai franc, avec
vous comme avec moi-même. En venant ici, je me disais: «Si l'homme que
Mlle Sabine me préfère est digne d'elle, je ferai tout au monde pour
qu'il soit accepté par sa famille. Je suis venu, monsieur, je vous ai
jugé et je vous dis: Faites-moi un grand plaisir et un grand honneur,
laissez-moi mettre au service de votre amour ma personne, ma fortune,
mes influences et mes amis.»
C'est avec l'enthousiasme du dévoûment le plus pur, et dans toute la
sincérité de son âme, que M. de Breulh-Faverlay se mettait à la
disposition de ce jeune homme, dont il enviait le bonheur.
La générosité a ses entraînements, et le sacrifice librement consenti,
si pénible qu'il puisse être, procure comme une amère jouissance, qui
est la récompense première.
Cependant André secouait tristement la tête.
--Je n'oublierai jamais vos offres, monsieur, prononça-t-il,
seulement...
Il hésitait, M. de Breulh insista.
--Seulement?...
--Eh bien! je ne saurais les accepter.
Le gentilhomme eut un geste de surprise.
--Pourquoi?... interrogea-t-il.
[Illustration: Les valets le toisèrent d'un oeil à fois curieux et
surpris.]
--Ah!... tenez, monsieur, répondit André, moi aussi je serai franc avec
vous, et je vous dirai toute ma pensée... Vous trouverez peut-être mes
susceptibilités ridicules, mais que voulez-vous, le malheur, lorsqu'il
ne brise pas le ressort de la dignité, exalte et irrite l'orgueil.
J'aime mademoiselle de Mussidan de toutes les forces de mon être, il
n'est pas dans mes veines une goutte de sang qui ne lui appartienne, je
donnerais avec transport la moitié des années que j'ai à vivre pour
combler l'abîme qui nous sépare, et pourtant...
Il s'interrompit, cherchant les expressions justes pour rendre ce qu'il
ressentait, et enfin, avec une violence contenue, il ajouta:
--De grâce, ne vous offensez pas de ce que je vais vous dire... Je
renoncerais à Mlle Sabine plutôt que d'accepter votre assistance.
--Mais c'est de la folie!... s'écria M. de Breulh.
--Non, monsieur, non, ce n'est pas folie, mais sagesse. Il est de ces
dévoûments qu'on doit repousser, car on ne peut que les payer de la plus
noire ingratitude. Si je me rendais à vos désirs, votre rôle serait trop
beau, trop sublime, je me sentirais affreusement humilié, je serais
jaloux. Ne suis-je donc pas déjà assez écrasé par votre supériorité?...
Pendant que vous êtes des plus nobles et des plus riches de Paris, je
suis des plus pauvres, et je n'ai pas d'état civil. Je suis si bien
seul, ignoré, perdu en ce monde, que je n'ai même pas été appelé à tirer
à la conscription. Tout ce qui me manque, vous l'avez, et vous
voudriez...
--Mais j'ai été pauvre aussi, moi, répétait M. de Breulh, j'ai été
malheureux autant et plus que vous.
André, qui ne connaissait rien du passé de M. de Breulh, qui ne voyait
que les éblouissements du présent, s'arrêta stupéfait.
--Savez-vous ce que je faisais à votre âge? continua le gentilhomme: je
mourais de faim au fond de la Sonora. Pour vivre, j'étais réduit à
endosser la chemise de laine du manouvrier ou à entrer au service d'un
spéculateur de Guaymas comme toucheur de boeufs... Pensez-vous qu'en
ces instants je m'estimais amoindri?
--Eh! s'écria le jeune peintre, tant mieux si vous avez souffert, vous
me comprendrez plus aisément. Croyez-vous donc que je ne me juge pas
votre égal? Détrompez-vous. Mais je cesserais de l'être le jour où
j'aurais recours à vous... N'est-ce pas à mon énergie et à mon courage
que je dois d'avoir été distingué par Mlle de Mussidan? Elle a eu foi
en moi, le jour où elle m'a dit: «Élevez-vous jusqu'à moi!» Ce qu'elle a
ordonné, je le ferai ou je périrai à la tâche. Mais, dans tous les cas,
je suis résolu à réussir ou à périr seul. Je ne veux pas de remords
après la victoire. Je ne veux pas qu'un homme puisse dire de moi: «C'est
à ma rare générosité, à ma chevaleresque abnégation que celui-ci doit
son bonheur.»
--Oh? monsieur, protesta M. de Breulh, monsieur...
--Non, sans doute, interrompit André, vous ne diriez pas cela hautement,
votre délicatesse est bien trop grande. Mais ne le penseriez-vous pas?
Et cela serait, en effet, et je le saurais, et la fille du noble comte
de Mussidan, devenue la femme du peintre André, le saurait aussi.
C'est-à-dire que j'arriverais à Sabine dépouillé de ma seule noblesse,
ma sauvage fierté. Notre mariage arrivant ainsi serait sa première
désillusion. Est-ce que, involontairement, elle ne nous comparerait pas
de nouveau? Que serais-je alors à ses yeux! Infailliblement, l'avenir
changerait le bienfait en une mortelle et ineffaçable injure. Ah!...
tenez, ma vie serait empoisonnée. Toujours entre ma femme et moi votre
fantôme se dresserait.
Il s'arrêta court, comme effrayé de sa violence. Une phrase encore, et
il allait menacer ce galant homme qui se conduisait si noblement.
Il fit à sa volonté un énergique appel, et c'est d'un ton de courtoisie
parfaite qu'il ajouta:
--Mais en vérité, je ne sais ce que je dis!... Nous vous devons trop
déjà, monsieur, pour que je ne tienne pas à l'honneur de rester votre
ami.
Ainsi, comme Sabine, il disait: Nous. Ce que Mlle de Mussidan avait
prédit se réalisait, à l'idée seule d'une apparence de protection, André
se révoltait.
Mais M. de Breulh était digne de comprendre cet emportement d'André,
emportement qui eût fait rire bien des gens à une époque où tourner en
ridicule tout sentiment sérieux et profond est considéré comme une
preuve d'esprit et de goût.
Même, il était si violemment ému, que la pensée ne lui vint pas
d'ajouter un seul mot.
Lentement, il replaça dans son portefeuille les deux billets de mille
francs restés sur la table, et d'une voix vibrante il dit:
--Je vous approuve, monsieur. Quoi qu'il arrive, souvenez-vous, qu'à
toute heure de jour et de nuit, vous pouvez compter sur
Breulh-Faverlay... Adieu!...
Resté seul, André se trouva moins malheureux qu'il ne l'était depuis
deux jours.
Grâce à M. de Breulh, il savait maintenant que Sabine n'avait pas
rencontré d'obstacles imprévus, et s'il s'étonnait de n'avoir pas encore
de ses nouvelles, il ne s'en inquiétait plus.
Cependant, il était si agité encore, qu'il lui fut impossible de
profiter d'un reste de jour pour terminer certaines maquettes qu'il
devait soumettre à M. Gandelu le père.
Il se jeta dans son fauteuil et s'efforça de ressaisir les moindres
détails de la scène qui venait d'avoir lieu.
Il eût très probablement oublié l'heure du dîner, si, au moment où il
était enfoncé le plus avant dans ses rêveries, Mme Poileveu n'était
entrée--sans frapper.
--Voici une lettre que le facteur apporte, dit-elle.
C'était miracle de voir Mme Poileveu monter une lettre au quatrième
étage; mais, renseignée sur la personnalité de M. de Breulh, elle avait
décidé que «son artiste» serait désormais servi mieux qu'un prince.
Mais André était si préoccupé que cette complaisance surprenante ne le
frappa pas. Il ne songea qu'à Sabine.
--Une lettre!... s'écria-t-il en se dressant d'un bond, vite, donnez.
Et il la prit, il l'arracha plutôt, des mains de la portière.
Mais ce n'était pas Sabine qui avait tracé les caractères communs et
irréguliers de l'adresse. Pourtant, il était aisé de reconnaître une
écriture de femme.
Avec une impatience nerveuse, André déchira l'enveloppe, chercha la
signature et vit: «Modeste».
Modeste! la femme de chambre de Mlle de Mussidan! Qu'est-ce que cela
signifiait?
Il frissonna, pressentant quelque malheur horrible, et, c'est comme à
travers un brouillard qu'il lut:
«Je vous adresse la présente à la seule fin de vous faire savoir que
Mlle Sabine a bien réussi pour ce que vous savez.
«Si je me permets de vous écrire sans ordres, c'est que, hélas!
mademoiselle est si malade qu'elle ne peut vous donner de ses
nouvelles.»
Ces quelques lignes foudroyèrent André.
--Sabine malade!... balbutiait-il, sans penser aux avides oreilles de la
Poileveu, Sabine trop malade pour pouvoir m'écrire... Mais alors... elle
est en danger, elle est morte, peut-être...
Il demeurait immobile, l'oeil fixe, les traits décomposés, et il
répétait comme un mot vide de sens:
--Morte! morte!...
Mais presque aussitôt la réaction se produisit. Il froissa la lettre de
Modeste, la jeta à terre, et, tête nue, vêtu de sa blouse de chantier,
il s'élança dehors. La stupéfaction de la Poileveu était évidente.
--En voilà une d'aventure! murmurait-elle. Ah ça! mais....
Elle s'arrêta souriante. Elle venait d'apercevoir à ses pieds la
lettre... Elle la ramassa et lut.
--Tiens! tiens! tiens!... marmotait-elle, la petite dame s'appelle
Sabine. Joli nom!... Ah!... elle est malade!... C'est donc ça qu'il est
comme un fou! C'est égal, j'ai idée que ce vieux si mal mis et si
aimable qui est venu me questionner sur M. André me donnerait bien
quelque chose de cette lettre... Ah! mais non! pour ça, non!... On est
honnête ou on ne l'est pas.