--Remontez!... cria André.
Après un mouvement insaisissable d'hésitation, le gentilhomme obéît.
Lorsqu'il fut rentré dans l'atelier:
--Reprenez votre argent, monsieur, lui dit André d'une voix que la
colère rendait à peine intelligible, reprenez ces billets.
--Qu'avez-vous?... Qu'y a-t-il?
--Rien, sinon que j'ai réfléchi; je ne puis faire, je ne ferai pas votre
tableau.
--Ah ça... pourquoi?
Pourquoi!... M. de Breulh le savait parfaitement. Il comprenait que
Sabine avait prononcé son nom et dit ses espérances. Peu généreux en
cette circonstance, imprudent même, il abusait de la position si
difficile et si délicate du jeune peintre.
--Parce que! répondit André.
--Mais ce n'est pas une raison, cela!
André perdait la tête. Dire les raisons de son revirement soudain était
impossible. Il fût mort plutôt que de prononcer le nom de Sabine. Il ne
vit que la violence pour sortir d'une situation sans issue.
--En bien! monsieur, fit-il avec un regard chargé de haine, admettez que
votre figure m'a déplu!... C'est une raison, cela!...
--Mais c'est une provocation, cela, monsieur André.
--Ah! ce sera ce que vous voudrez!...
La patience n'était pas la vertu dominante de M. de Breulh. Il devint
plus blanc que sa chemise et eut un mouvement terrible.
Mais sa nature généreuse reprenant aussitôt le dessus, c'est d'une voix
émue qu'il dit:
--Acceptez mes excuses sincères, monsieur André... Tenez, je l'avoue,
j'ai joué un rôle qui n'était digne ni de vous ni de moi... Je devais,
dès en entrant, me nommer et vous dire: Je sais tout.
--Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit André d'un ton glacé...
--Si, vous me comprenez, mais vous vous défiez de moi... J'ai mérité
cette injure. Cessez de feindre, cependant; Mlle Sabine m'a tout
confié, tout, entendez-vous bien... Et, s'il vous fallait une preuve, je
vous dirais que cette toile que j'aperçois là, tournée du côté du mur,
doit-être le portrait de Mlle de Mussidan.
André gardant toujours le silence, M. de Breulh eut un triste sourire.
--J'ajouterai, reprit-il, pour dissiper tous vos soupçons, que hier, sur
la prière de Mlle Sabine, j'ai retiré la demande que j'avais faite de
sa main.
Aux explications de ce galant homme, reconnaissant si noblement ses
torts, André avait senti, peu à peu, sa colère se dissiper.
--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, commença-t-il...
--Oh!... interrompit vivement M. de Breulh, on ne doit pas de
remercîments à qui n'a fait que strictement son devoir... Je mentirais
en vous disant que je n'ai pas été douloureusement surpris... Mais
enfin, ce que j'ai fait, vous l'eussiez fait à ma place.
--C'est vrai, monsieur.
--Et nous sommes amis, maintenant, n'est-ce pas?... dit M. de Breulh en
tendant la main.
Ce n'est pas sans une violente émotion que André serra cette main loyale
qui lui était tendue.
--Oui, amis, balbutia-t-il, amis!...