XIX

Au sortir de l'hôtel de Mussidan, après sa promesse à Sabine, M. de

Breulh-Faverlay ne remonta pas dans le phaéton qui l'avait amené et qui

l'attendait au bas du perron.

--Rentrez doucement à l'hôtel, dit-il à ses domestiques, j'irai à pied.

Il éprouvait, comme après toutes les crises, un impérieux besoin de

mouvement. Il voulait marcher, se lasser s'il était possible, pour se

remettre, pour tasser ses idées, pour ressaisir son sang-froid en

déroute.

S'il était profondément et péniblement affecté, il était plus surpris

encore. Il se sentait étourdi, comme après une chute.

Il y avait tant d'années qu'il n'avait été remué par un sentiment

profond et durable, qu'il ne se reconnaissait plus.

Ses amis ne l'auraient pas reconnu davantage, à le voir descendre à

grandes enjambées les Champs-Élysées.

Qu'était devenue sa belle impassibilité glaciale, admiration et modèle

de tous les jeunes gens de son cercle? Son visage, dont rien jamais ne

dérangeait les ligues correctes, était bouleversé.

L'émotion, la passion, la stupeur l'emportaient si bien hors de

lui-même, que tout en marchant il parlait à haute voix, s'exclamait et

gesticulait, ce qui est d'un commun à faire frémir et contre toutes les

règles.

--Voilà donc la vie!... disait-il. On se croit bronzé, blasé, usé,

vieilli, fini, on juge tout mort en soi, et il suffit d'un regard de

beaux yeux pour vous rendre les palpitations de l'adolescence. On se

trouble autant qu'un lycéen, on balbutie, on rougit, et même... le

diable m'emporte!... on sent une larme taquine au coin de l'oeil.

Certes, il aimait déjà Sabine, le jour où il avait demandé sa main au

comte de Mussidan, il l'aimait... mais non comme en ce moment.

Depuis qu'il la savait perdue pour lui, il lui découvrait des mérites

extraordinaires. Elle lui paraissait plus belle, plus spirituelle, parée

de surprenantes qualités, mille fois plus désirable, enfin.

Qui donc eût jamais pu prévoir cela, que lui, le grand seigneur adulé,

envié et recherché par excellence, lui, adoré de toutes les femmes, si

tous les hommes le redoutaient, il serait repoussé le jour où, pris

d'une passion sérieuse, il offrait à une jeune fille sa fortune et son

nom.

--Ah! c'était bien là, murmurait-il, la compagne que je rêvais.

Retrouverai-je jamais cette âme tendre, cet esprit viril, tant

d'innocence et de chaste témérité, parmi toutes ces agaçantes poupées

que je vois autour de moi, s'habillant, babillant, chevauchant, parlant

argot et copiant les excentricités des filles. Est-il une Sabine, parmi

ces extravagantes pour qui la vie est comme un cotillon perpétuel, et

qui prennent un mari comme elles choisissent un valseur... parce qu'on

ne peut valser seule.

Toutes les femmes lui paraissaient haïssables en ce moment, et il avait

par avance des rassasiements rien qu'à songer aux héritières de sa

connaissance.

--Quelle expression sublime avaient ses yeux, pensait-il, pendant

qu'elle parlait de lui!... Elle lui croit du génie et elle a adopté

toutes ses pensées. C'est son âme, à lui, qui palpite en elle. Avec

quelle noble fierté elle disait: Nous!--Nous sommes pauvres... Nous

n'avons pas de nom!...

Cependant il essaya de secouer la tristesse affreuse qui l'envahissait.

--Bast!... s'écria-t-il en décrivant un moulinet avec sa canne, de cette

affaire je mourrai garçon. Mon valet de chambre, sur mes vieux jours,

deviendra mon meilleur ami. Je ferai un dieu de mon ventre. Le baron

Brisse prétend qu'on peut faire jusqu'à quatre repas par jour... C'est

quelque chose... Puis, pour égayer mes digestions, j'aurai autour de mon

fauteuil la comédie de mes héritiers.

Il eut un ricanement nerveux, mais presque aussitôt il ajouta, non sans

un douloureux soupir:

--Ah!... n'importe, ma vie est manquée!

Cependant, si cruelle que fût la déception, si cuisante que fût la

blessure, M. de Breulh n'en voulait ni à Sabine, ni à cet autre dont il

enviait l'étonnant bonheur.

Orgueilleux au suprême degré, il était au-dessus des absurdes vanités

des gens médiocres. Il ne voyait rien d'extraordinaire, d'anormal, de

monstrueux à ce qu'une femme lui préférât un autre homme. Il en

gémissait, voilà tout.

Sabine avait bien jugé, lorsqu'elle s'était dit: «Celui-là aussi est

digne d'être aimé!»

M. de Breulh méritait un autre piédestal que celui que lui avaient élevé

des amitiés et des rivalités également idiotes.

Il valait mieux que sa réputation, que sa vie, que son époque; il valait

mieux surtout que ses nombreux amis.

A la mort de son oncle, il s'était lancé dans ce qu'on appelle «le

tourbillon de la haute vie»; mais il avait été vite las de cette

existence vide et agitée.

Posséder une écurie victorieuse, voir ses déplacements signalés par les

journaux de sport, être trompé à raison de deux ou trois cents louis par

mois par une demoiselle de théâtre, ne suffisait pas au bonheur de ce

difficile mortel.

Depuis longtemps déjà, rongé d'ennui sous ses frivoles apparences, il

cherchait un but à son ambition, une tâche à la hauteur de ce qu'il se

sentait d'énergie et d'intelligence.

Il s'était bien juré que la veille de son mariage il vendrait ses

chevaux de courses et romprait avec des habitudes qui l'excédaient. Et

voici que ce mariage tant souhaité devenait impossible!...

Lorsqu'il entra à son club, les traces de ses émotions étaient si

évidentes, que plusieurs jeunes gens occupés à battre les cartes

laissèrent voir leur surprise et ne purent s'empêcher de lui demander si

par hasard «Chamboran», un de ses chevaux, déjà classé pour le Grand

Prix, n'était pas indisposé.

Il répondit que «Chamboran» se portait a merveille, et se hâta de passer

dans un des petits salons réservés à la correspondance.

--Sur quelle herbe a donc marché de Breulh?... remarqua un des joueurs.

--Qui sait?... Le voilà en train d'écrire.

Il écrivait, en effet, à M. de Mussidan pour retirer sa parole, et la

besogne n'était pas aisée.

En relisant sa lettre, M. de Breulh dut s'avouer que sous chaque phrase

perçait une pointe d'ironie, et que le ton général accusait un dépit

dont on ne manquerait pas de lui demander les raisons.

On a beau être chevaleresque, on est homme, et toujours quelques levains

mauvais fermentent et s'agitent sous les plus généreuses résolutions.

--Non, dit M. de Breulh, cette lettre est indigne de moi.

Et sur cette réflexion, il recommença, cherchant, pour les exposer, les

excuses les plus naturelles, parlant vaguement de sa vie, d'habitudes

enracinées, de certaine liaison qu'il ne sentait pas le courage de

briser.

Ce petit chef-d'oeuvre de diplomatie terminé, il le remit à un des

domestiques du club avec l'ordre de le porter immédiatement à son

adresse.

M. de Breulh pensait que ce devoir d'honneur rempli, ses vaisseaux

brûlés, il se sentirait l'esprit et le coeur plus libres. Point.

Il se mit au jeu, mais au bout d'un quart-d'heure il en avait assez. Il

voulut dîner, il n'avait pas faim et ne put manger. Il entra à l'Opéra,

il y bâilla, la musique lui portait sur les nerfs.

De guerre lasse, il rentra chez lui sur les deux heures, ce qui ne lui

était pas arrivé depuis près d'un an.

L'obsession persistait.

Détacher sa pensée de Sabine lui était aussi impossible que d'empêcher

son pouls de battre plus vite qu'à l'ordinaire.

Qui était cet homme qu'on lui préférait.

Il estimait trop le caractère de Mlle de Mussidan pour la soupçonner

d'un choix indigne.

D'un autre côté il avait vu en sa vie tant de passions inexplicables!...

Quand les gens les plus expérimentés se laissent prendre à des pièges

grossiers, comment une jeune fille se défendrait-elle contre les

surprises de son coeur?

--Si pourtant elle s'était trompée! se disait M. de Breulh. S'il était

possible de lui ouvrir les yeux!

Puis, pour s'excuser, sans doute, de garder cette espérance, il

ajoutait:

--S'il est digne d'elle, au contraire, eh bien!... je l'aiderai à

renverser les obstacles.

Il se complaisait à cette idée, savourant à l'avance l'âpre plaisir

qu'il goûterait à assurer le bonheur de celle qu'il aimait et qui le

repoussait.

Peut-être cependant, à son insu, se mêlait-il à cette belle générosité

un désir vague d'affirmer sa supériorité et de l'étaler aux yeux de

Sabine.

A quatre heures du matin, il était encore dans son fauteuil, au coin de

son feu éteint.

Il était presque décidé à aller voir André. Quand on est riche, on a

toujours en poche un prétexte pour visiter l'atelier d'un peintre.

Quant à ce qu'il ferait ou dirait, il ne s'en occupait pas, s'en

remettant au hasard des événements et à son expérience. Il se coucha sur

cette détermination.

Mais le lendemain, à son réveil, sa résolution chancelait. Pourquoi se

mêlerait-il de cette affaire?... D'un autre côté, la curiosité le

poignait.

Enfin, sur les deux heures, il donna ordre d'atteler, et quelques

instants plus tard, il prenait au grand trot le chemin de la rue de La

Tour-d'Auvergne.

Mme Poileveu, la discrète concierge d'André, était debout sur sa

porte, appuyée sur le manche de son balai, lorsque le magnifique

attelage de M. de Breulh s'arrêta devant la maison.

La digne femme eut comme un éblouissement. De sa vie elle n'avait vu de

près des chevaux si luisants sous leurs harnais plaqués d'argent avec

leurs bouffettes aux oreilles, une voiture à ce point étincelante, des

domestiques si richement habillés.

--Grand Dieu!... pensa-t-elle, est-ce bien pour nous que vient ce

seigneur? Ne se trompe-t-il pas?

Mais son ahurissement n'eut plus de bornes lorsque M. de Breulh,

descendu de son coupé, s'avança vers elle et lui demanda:

--M. André, artiste peintre?

--Pour sûr, répondit-elle, c'est ici qu'il demeure... et voilà déjà plus

de deux ans qu'il est notre locataire. Ah!... si tous les artistes lui

ressemblaient! Ce n'est pas lui qui serait en retard pour son terme!...

Et rangé, qu'il est, et poli, et complaisant... Jamais de noces chez

lui, ni de tapage. Un être parfait, quoi!... Et sans la petite dame des

Champs-Élysées... mais quoi!... vous savez, on est jeune ou on ne l'est

pas...

Elle parlait, elle parlait, sans trop savoir ce qu'elle disait, tant

elle appliquait son attention à considérer le possesseur de cette

superbe voiture.

--Indiquez-moi son atelier, interrompit M. de Breulh impatienté.

--Eh bien!... c'est au quatrième, à droite, le nom est sur la porte, on

ne peut se tromper... Mais c'est égal, je vais conduire monsieur.

--Inutile, ma brave dame, je trouverai, ne vous dérangez pas.

[Illustration:--Monsieur! cria André.]

M. de Breulh se dirigea vers l'escalier, et Mme Poileveu demeura sur

le seuil, la bouche ouverte jusqu'au gosier, aussi immobile que la femme

de Loth après sa cristallisation.

--Voilà une histoire, pensa-t-elle. On vient voir M. André en grand

tralala à cette heure. Quel genre. Un garçon qui n'a l'air de rien du

tout... Il y a bien quatre jours que Poileveu n'a pas fait son ménage,

et il ne s'est seulement pas plaint!... Ah!... mais cela ne peut durer

ainsi. Un artiste qui a des connaissances comme ça, on le soigne!... Lui

qui est bon enfant, il est capable de nous faire avoir un bureau de

tabac!... Mais quel peut être ce grand personnage?

Sur cette réflexion, elle rentra poser son balai derrière la porte,

décidée à revenir, selon son expression, tirer les vers du nez des

domestiques.

Pendant ce temps, M. de Breulh-Faverlay montait lentement, et en homme

qui ménage sa respiration, le raide escalier.

Il était arrivé au dernier étage et allait frapper à la porte sur

laquelle il lisait le nom de André, quand, au bruit d'un pas jeune et

leste, derrière lui, il se retourna.

Il était sur l'étroit palier, face à face avec un jeune homme, grand et

très brun, vêtu d'une de ces longues blouses blanches comme en portent

les ornemanistes à leur travail. Il tenait à la main un grand broc de

zinc, qu'il venait de remplir d'eau au réservoir de la maison.

--Monsieur André? demanda M. de Breulh.

--C'est moi, monsieur...

--Je désirerais vous parler...

--Veuillez alors, monsieur, prendre la peine d'entrer chez moi.

Ce disant, le jeune peintre se glissa entre la rampe et M. de Breulh, et

ouvrit la porte de son atelier, où il précéda son visiteur.

La première impression de M. de Breulh avait été favorable à André. Il

avait été frappé, lui qui avait l'expérience des hommes, de cette

physionomie ouverte et hardie, de ce regard lumineux et franc, de cette

voix ronde et sonore.

--En tout cas, pensa-t-il, celui-là est un homme.

D'un autre côté, bien que les épreuves de sa jeunesse l'eussent

dépouillé de quantité de préjugés, le costume d'André l'étonnait.

Il avait bien du mal à imaginer l'homme distingué par Sabine de Mussidan

en blouse, allant chercher lui-même son eau à la pompe.

Mais on ne voyait rien de sa surprise; il avait eu le temps, depuis la

veille, de reprendre cet air parfaitement détaché de tout, qui lui était

habituel.

--Je dois, monsieur, commença André, vous prier de m'excuser de vous

recevoir ainsi... Mais, que voulez-vous, tant qu'on n'est pas très

riche, on n'est bien servi que par soi, et encore!...

Il montrait en même temps, sans embarras mais sans forfanterie, sa

blouse et son broc qu'il venait de déposer dans un coin.

Le ton plut à M. de Breulh, qui eut un sourire et un geste cordial.

--C'est à moi plutôt, qui vous dérange, fit-il, de vous demander pardon.

Je vous suis adressé par un de mes amis, un de mes...

Il cherchait.

--Par le prince Crescenzi, peut-être! demanda André.

C'est à peine si M. de Breulh connaissait le célèbre armateur, mais il

saisit avec empressement la perche que lui tendait son interlocuteur.

--Précisément! répondit-il. Le prince fait le plus grand cas de votre

talent et n'en parle qu'avec enthousiasme. Connaissant la sûreté de son

goût, je me suis dit qu'il me faudrait un tableau de vous... Soyez

tranquille, vous serez chez moi en bonne compagnie...

André s'était incliné, plus rougissant qu'une pensionnaire à un

compliment de monseigneur l'évêque.

--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, dit-il, d'avoir ainsi cru

le prince Crescenzi sur parole, malheureusement vous vous serez dérangé,

et je crains, inutilement...

--Pourquoi cela?

--J'ai eu tant d'occupation, les mois derniers, tant de travail, que je

n'ai rien d'achevé, rien de présentable...

Les esclaves de Paris · 第 52 / 143 题