Au sortir de l'hôtel de Mussidan, après sa promesse à Sabine, M. de
Breulh-Faverlay ne remonta pas dans le phaéton qui l'avait amené et qui
l'attendait au bas du perron.
--Rentrez doucement à l'hôtel, dit-il à ses domestiques, j'irai à pied.
Il éprouvait, comme après toutes les crises, un impérieux besoin de
mouvement. Il voulait marcher, se lasser s'il était possible, pour se
remettre, pour tasser ses idées, pour ressaisir son sang-froid en
déroute.
S'il était profondément et péniblement affecté, il était plus surpris
encore. Il se sentait étourdi, comme après une chute.
Il y avait tant d'années qu'il n'avait été remué par un sentiment
profond et durable, qu'il ne se reconnaissait plus.
Ses amis ne l'auraient pas reconnu davantage, à le voir descendre à
grandes enjambées les Champs-Élysées.
Qu'était devenue sa belle impassibilité glaciale, admiration et modèle
de tous les jeunes gens de son cercle? Son visage, dont rien jamais ne
dérangeait les ligues correctes, était bouleversé.
L'émotion, la passion, la stupeur l'emportaient si bien hors de
lui-même, que tout en marchant il parlait à haute voix, s'exclamait et
gesticulait, ce qui est d'un commun à faire frémir et contre toutes les
règles.
--Voilà donc la vie!... disait-il. On se croit bronzé, blasé, usé,
vieilli, fini, on juge tout mort en soi, et il suffit d'un regard de
beaux yeux pour vous rendre les palpitations de l'adolescence. On se
trouble autant qu'un lycéen, on balbutie, on rougit, et même... le
diable m'emporte!... on sent une larme taquine au coin de l'oeil.
Certes, il aimait déjà Sabine, le jour où il avait demandé sa main au
comte de Mussidan, il l'aimait... mais non comme en ce moment.
Depuis qu'il la savait perdue pour lui, il lui découvrait des mérites
extraordinaires. Elle lui paraissait plus belle, plus spirituelle, parée
de surprenantes qualités, mille fois plus désirable, enfin.
Qui donc eût jamais pu prévoir cela, que lui, le grand seigneur adulé,
envié et recherché par excellence, lui, adoré de toutes les femmes, si
tous les hommes le redoutaient, il serait repoussé le jour où, pris
d'une passion sérieuse, il offrait à une jeune fille sa fortune et son
nom.
--Ah! c'était bien là, murmurait-il, la compagne que je rêvais.
Retrouverai-je jamais cette âme tendre, cet esprit viril, tant
d'innocence et de chaste témérité, parmi toutes ces agaçantes poupées
que je vois autour de moi, s'habillant, babillant, chevauchant, parlant
argot et copiant les excentricités des filles. Est-il une Sabine, parmi
ces extravagantes pour qui la vie est comme un cotillon perpétuel, et
qui prennent un mari comme elles choisissent un valseur... parce qu'on
ne peut valser seule.
Toutes les femmes lui paraissaient haïssables en ce moment, et il avait
par avance des rassasiements rien qu'à songer aux héritières de sa
connaissance.
--Quelle expression sublime avaient ses yeux, pensait-il, pendant
qu'elle parlait de lui!... Elle lui croit du génie et elle a adopté
toutes ses pensées. C'est son âme, à lui, qui palpite en elle. Avec
quelle noble fierté elle disait: Nous!--Nous sommes pauvres... Nous
n'avons pas de nom!...
Cependant il essaya de secouer la tristesse affreuse qui l'envahissait.
--Bast!... s'écria-t-il en décrivant un moulinet avec sa canne, de cette
affaire je mourrai garçon. Mon valet de chambre, sur mes vieux jours,
deviendra mon meilleur ami. Je ferai un dieu de mon ventre. Le baron
Brisse prétend qu'on peut faire jusqu'à quatre repas par jour... C'est
quelque chose... Puis, pour égayer mes digestions, j'aurai autour de mon
fauteuil la comédie de mes héritiers.
Il eut un ricanement nerveux, mais presque aussitôt il ajouta, non sans
un douloureux soupir:
--Ah!... n'importe, ma vie est manquée!
Cependant, si cruelle que fût la déception, si cuisante que fût la
blessure, M. de Breulh n'en voulait ni à Sabine, ni à cet autre dont il
enviait l'étonnant bonheur.
Orgueilleux au suprême degré, il était au-dessus des absurdes vanités
des gens médiocres. Il ne voyait rien d'extraordinaire, d'anormal, de
monstrueux à ce qu'une femme lui préférât un autre homme. Il en
gémissait, voilà tout.
Sabine avait bien jugé, lorsqu'elle s'était dit: «Celui-là aussi est
digne d'être aimé!»
M. de Breulh méritait un autre piédestal que celui que lui avaient élevé
des amitiés et des rivalités également idiotes.
Il valait mieux que sa réputation, que sa vie, que son époque; il valait
mieux surtout que ses nombreux amis.
A la mort de son oncle, il s'était lancé dans ce qu'on appelle «le
tourbillon de la haute vie»; mais il avait été vite las de cette
existence vide et agitée.
Posséder une écurie victorieuse, voir ses déplacements signalés par les
journaux de sport, être trompé à raison de deux ou trois cents louis par
mois par une demoiselle de théâtre, ne suffisait pas au bonheur de ce
difficile mortel.
Depuis longtemps déjà, rongé d'ennui sous ses frivoles apparences, il
cherchait un but à son ambition, une tâche à la hauteur de ce qu'il se
sentait d'énergie et d'intelligence.
Il s'était bien juré que la veille de son mariage il vendrait ses
chevaux de courses et romprait avec des habitudes qui l'excédaient. Et
voici que ce mariage tant souhaité devenait impossible!...
Lorsqu'il entra à son club, les traces de ses émotions étaient si
évidentes, que plusieurs jeunes gens occupés à battre les cartes
laissèrent voir leur surprise et ne purent s'empêcher de lui demander si
par hasard «Chamboran», un de ses chevaux, déjà classé pour le Grand
Prix, n'était pas indisposé.
Il répondit que «Chamboran» se portait a merveille, et se hâta de passer
dans un des petits salons réservés à la correspondance.
--Sur quelle herbe a donc marché de Breulh?... remarqua un des joueurs.
--Qui sait?... Le voilà en train d'écrire.
Il écrivait, en effet, à M. de Mussidan pour retirer sa parole, et la
besogne n'était pas aisée.
En relisant sa lettre, M. de Breulh dut s'avouer que sous chaque phrase
perçait une pointe d'ironie, et que le ton général accusait un dépit
dont on ne manquerait pas de lui demander les raisons.
On a beau être chevaleresque, on est homme, et toujours quelques levains
mauvais fermentent et s'agitent sous les plus généreuses résolutions.
--Non, dit M. de Breulh, cette lettre est indigne de moi.
Et sur cette réflexion, il recommença, cherchant, pour les exposer, les
excuses les plus naturelles, parlant vaguement de sa vie, d'habitudes
enracinées, de certaine liaison qu'il ne sentait pas le courage de
briser.
Ce petit chef-d'oeuvre de diplomatie terminé, il le remit à un des
domestiques du club avec l'ordre de le porter immédiatement à son
adresse.
M. de Breulh pensait que ce devoir d'honneur rempli, ses vaisseaux
brûlés, il se sentirait l'esprit et le coeur plus libres. Point.
Il se mit au jeu, mais au bout d'un quart-d'heure il en avait assez. Il
voulut dîner, il n'avait pas faim et ne put manger. Il entra à l'Opéra,
il y bâilla, la musique lui portait sur les nerfs.
De guerre lasse, il rentra chez lui sur les deux heures, ce qui ne lui
était pas arrivé depuis près d'un an.
L'obsession persistait.
Détacher sa pensée de Sabine lui était aussi impossible que d'empêcher
son pouls de battre plus vite qu'à l'ordinaire.
Qui était cet homme qu'on lui préférait.
Il estimait trop le caractère de Mlle de Mussidan pour la soupçonner
d'un choix indigne.
D'un autre côté il avait vu en sa vie tant de passions inexplicables!...
Quand les gens les plus expérimentés se laissent prendre à des pièges
grossiers, comment une jeune fille se défendrait-elle contre les
surprises de son coeur?
--Si pourtant elle s'était trompée! se disait M. de Breulh. S'il était
possible de lui ouvrir les yeux!
Puis, pour s'excuser, sans doute, de garder cette espérance, il
ajoutait:
--S'il est digne d'elle, au contraire, eh bien!... je l'aiderai à
renverser les obstacles.
Il se complaisait à cette idée, savourant à l'avance l'âpre plaisir
qu'il goûterait à assurer le bonheur de celle qu'il aimait et qui le
repoussait.
Peut-être cependant, à son insu, se mêlait-il à cette belle générosité
un désir vague d'affirmer sa supériorité et de l'étaler aux yeux de
Sabine.
A quatre heures du matin, il était encore dans son fauteuil, au coin de
son feu éteint.
Il était presque décidé à aller voir André. Quand on est riche, on a
toujours en poche un prétexte pour visiter l'atelier d'un peintre.
Quant à ce qu'il ferait ou dirait, il ne s'en occupait pas, s'en
remettant au hasard des événements et à son expérience. Il se coucha sur
cette détermination.
Mais le lendemain, à son réveil, sa résolution chancelait. Pourquoi se
mêlerait-il de cette affaire?... D'un autre côté, la curiosité le
poignait.
Enfin, sur les deux heures, il donna ordre d'atteler, et quelques
instants plus tard, il prenait au grand trot le chemin de la rue de La
Tour-d'Auvergne.
Mme Poileveu, la discrète concierge d'André, était debout sur sa
porte, appuyée sur le manche de son balai, lorsque le magnifique
attelage de M. de Breulh s'arrêta devant la maison.
La digne femme eut comme un éblouissement. De sa vie elle n'avait vu de
près des chevaux si luisants sous leurs harnais plaqués d'argent avec
leurs bouffettes aux oreilles, une voiture à ce point étincelante, des
domestiques si richement habillés.
--Grand Dieu!... pensa-t-elle, est-ce bien pour nous que vient ce
seigneur? Ne se trompe-t-il pas?
Mais son ahurissement n'eut plus de bornes lorsque M. de Breulh,
descendu de son coupé, s'avança vers elle et lui demanda:
--M. André, artiste peintre?
--Pour sûr, répondit-elle, c'est ici qu'il demeure... et voilà déjà plus
de deux ans qu'il est notre locataire. Ah!... si tous les artistes lui
ressemblaient! Ce n'est pas lui qui serait en retard pour son terme!...
Et rangé, qu'il est, et poli, et complaisant... Jamais de noces chez
lui, ni de tapage. Un être parfait, quoi!... Et sans la petite dame des
Champs-Élysées... mais quoi!... vous savez, on est jeune ou on ne l'est
pas...
Elle parlait, elle parlait, sans trop savoir ce qu'elle disait, tant
elle appliquait son attention à considérer le possesseur de cette
superbe voiture.
--Indiquez-moi son atelier, interrompit M. de Breulh impatienté.
--Eh bien!... c'est au quatrième, à droite, le nom est sur la porte, on
ne peut se tromper... Mais c'est égal, je vais conduire monsieur.
--Inutile, ma brave dame, je trouverai, ne vous dérangez pas.
[Illustration:--Monsieur! cria André.]
M. de Breulh se dirigea vers l'escalier, et Mme Poileveu demeura sur
le seuil, la bouche ouverte jusqu'au gosier, aussi immobile que la femme
de Loth après sa cristallisation.
--Voilà une histoire, pensa-t-elle. On vient voir M. André en grand
tralala à cette heure. Quel genre. Un garçon qui n'a l'air de rien du
tout... Il y a bien quatre jours que Poileveu n'a pas fait son ménage,
et il ne s'est seulement pas plaint!... Ah!... mais cela ne peut durer
ainsi. Un artiste qui a des connaissances comme ça, on le soigne!... Lui
qui est bon enfant, il est capable de nous faire avoir un bureau de
tabac!... Mais quel peut être ce grand personnage?
Sur cette réflexion, elle rentra poser son balai derrière la porte,
décidée à revenir, selon son expression, tirer les vers du nez des
domestiques.
Pendant ce temps, M. de Breulh-Faverlay montait lentement, et en homme
qui ménage sa respiration, le raide escalier.
Il était arrivé au dernier étage et allait frapper à la porte sur
laquelle il lisait le nom de André, quand, au bruit d'un pas jeune et
leste, derrière lui, il se retourna.
Il était sur l'étroit palier, face à face avec un jeune homme, grand et
très brun, vêtu d'une de ces longues blouses blanches comme en portent
les ornemanistes à leur travail. Il tenait à la main un grand broc de
zinc, qu'il venait de remplir d'eau au réservoir de la maison.
--Monsieur André? demanda M. de Breulh.
--C'est moi, monsieur...
--Je désirerais vous parler...
--Veuillez alors, monsieur, prendre la peine d'entrer chez moi.
Ce disant, le jeune peintre se glissa entre la rampe et M. de Breulh, et
ouvrit la porte de son atelier, où il précéda son visiteur.
La première impression de M. de Breulh avait été favorable à André. Il
avait été frappé, lui qui avait l'expérience des hommes, de cette
physionomie ouverte et hardie, de ce regard lumineux et franc, de cette
voix ronde et sonore.
--En tout cas, pensa-t-il, celui-là est un homme.
D'un autre côté, bien que les épreuves de sa jeunesse l'eussent
dépouillé de quantité de préjugés, le costume d'André l'étonnait.
Il avait bien du mal à imaginer l'homme distingué par Sabine de Mussidan
en blouse, allant chercher lui-même son eau à la pompe.
Mais on ne voyait rien de sa surprise; il avait eu le temps, depuis la
veille, de reprendre cet air parfaitement détaché de tout, qui lui était
habituel.
--Je dois, monsieur, commença André, vous prier de m'excuser de vous
recevoir ainsi... Mais, que voulez-vous, tant qu'on n'est pas très
riche, on n'est bien servi que par soi, et encore!...
Il montrait en même temps, sans embarras mais sans forfanterie, sa
blouse et son broc qu'il venait de déposer dans un coin.
Le ton plut à M. de Breulh, qui eut un sourire et un geste cordial.
--C'est à moi plutôt, qui vous dérange, fit-il, de vous demander pardon.
Je vous suis adressé par un de mes amis, un de mes...
Il cherchait.
--Par le prince Crescenzi, peut-être! demanda André.
C'est à peine si M. de Breulh connaissait le célèbre armateur, mais il
saisit avec empressement la perche que lui tendait son interlocuteur.
--Précisément! répondit-il. Le prince fait le plus grand cas de votre
talent et n'en parle qu'avec enthousiasme. Connaissant la sûreté de son
goût, je me suis dit qu'il me faudrait un tableau de vous... Soyez
tranquille, vous serez chez moi en bonne compagnie...
André s'était incliné, plus rougissant qu'une pensionnaire à un
compliment de monseigneur l'évêque.
--Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, dit-il, d'avoir ainsi cru
le prince Crescenzi sur parole, malheureusement vous vous serez dérangé,
et je crains, inutilement...
--Pourquoi cela?
--J'ai eu tant d'occupation, les mois derniers, tant de travail, que je
n'ai rien d'achevé, rien de présentable...