Dans son cabinet de la rue Jacob, il s'est chuchotté des aveux à faire
tomber le crépi du plafond.
Ce genre de conciliation rapporte au conciliateur ce qu'il veut.
Le client qui a mis à nu devant son avocat les ulcères de sa conscience,
lui appartient, comme le malade appartient au médecin qui a soigné ses
maladies honteuses, comme la pénitente appartient à son directeur.
De sa spécialité, Catenac a gardé cette faconde prolixe, oiseuse,
diffuse, indispensable aux gens qui, pris pour arbitres, doivent, avant
tout, calmer la violence des adversaires mis en présence.
--Me voici, s'écria-t-il tout d'abord. Tu m'as appelé, ami Baptistin, tu
m'as convoqué, assigné, mandé, et j'arrive, j'accours, j'obéis, je me
rends...
--Prends donc une chaise, interrompit le placeur.
--Merci, cher ami, mille grâces, bien des remercîments; mais je suis
pressé, vois-tu, affairé, tiraillé; ou m'attend; je suis lié, engagé...
--Eh bien! prononça le docteur, assieds-toi quand même. Ce que veut te
dire Baptistin est autrement important que n'importe quel rendez-vous.
Catenac obéit, toujours souriant en apparence, au fond très en colère et
un peu inquiet.
--De quoi donc s'agit-il? disait-il, qu'est-ce, qu'y a-t-il?
B. Mascarot s'était levé et était allé pousser les verrous.
Lorsqu'il eut repris sa place:
--Voici le fait, répondit-il. Nous sommes décidés, Hortebize et moi, à
lancer la grande affaire dont je t'ai vaguement entretenu autrefois.
Nous avons un homme important à mettre à la tête, le marquis de
Croisenois.
--Mon cher... commença l'avocat...
--Attends. Ton concours nous est indispensable, de sorte...
Maître Catenac se leva brusquement.
--Assez, interrompit-il, suffit, la cause est entendue. Si c'est pour me
proposer, pour m'offrir une affaire, que tu m'as écrit de venir, de
passer, tu as eu tort, tu t'es trompé, tu as fait fausse route, je te
l'ai dit, redit, affirmé, répété cent fois...
Il se retournait déjà, se préparant à battre en retraite; mais, entre la
porte et lui, se tenait debout le bon docteur Hortebize, qui le
regardait d'un air singulier!...
Certes, le Catenac n'est pas homme à se laisser aisément effrayer.
Mais l'attitude de l'excellent Hortebize était si expressive, le pâle et
froid sourire de B. Mascarot--qu'il regarda--lui offrit une si édifiante
signification, qu'il demeura interdit.
--Qu'est-ce que cela signifie, balbutia-t-il, qu'est-ceci? Que
voulez-vous de moi? que souhaitez-vous, que désirez-vous?
--Nous voulons d'abord, prononça le docteur en appuyant sur chaque mot,
que tu prennes la peine d'écouter quand on te parle.
--Mais j'écoute, ce me semble.
--Reprends donc ta chaise, et ouvre ton esprit aux propositions de notre
ami Baptistin.
Le visage de Catenac ne trahissait rien de ses impressions. Il l'a
exercé et assoupli à ce point qu'un soufflet ne ferait pas monter une
seule goutte de sang à ses joues.
Seulement, son geste, lorsqu'il se rassit, disait l'irritation qu'il
éprouvait de cette violence qui lui était faite.
--Que Baptistin s'explique donc, dit-il.
A part un mouvement machinal pour assurer ses lunettes sur son nez,
l'honorable placeur n'avait pas bougé.
--Avant d'aborder les détails, dit-il d'un ton glacé, j'aurais dû
demander à notre respectable ami--et associé--si oui ou non il est avec
nous.
--Eh!... cela doit-il faire l'ombre d'un doute, interrompit l'avocat,
est-ce que tous mes voeux...
--Pardon! Il n'est pas question de voeux stériles. Ce qu'il nous faut,
c'est un concours loyal, une coopération active.
--C'est que mes amis...
--Je dois te prévenir, insista B. Mascarot, que nous avons toutes les
chances pour nous, et que si nous gagnons, chacun de nous aurait près
d'un million.
Hortebize n'avait pas la patience du placeur.
--Voyons, fit-il, prononce-toi. Réponds: oui ou non.
Catenac, ses amis pouvaient le voir, était cruellement indécis. Il fut
plus d'une minute sans répondre: il se recueillait.
--Eh bien!... non!... s'écria-t-il avec une violence qui trahissait
l'effort de la lutte; tout bien vu, réfléchi, considéré, pesé, je vous
répondrai nettement et carrément: Non.
B. Mascarot et le docteur Hortebize eurent la même exclamation:
--Ah!...
Ce n'était pas surprise, mais bien ce sentiment mal défini qu'on éprouve
à voir une prévision, même fâcheuse, réalisée.
--Permettez, poursuivit Catenac, que j'explique ce que sans doute vous
appelez ma défection.
--Dis trahison, ce sera plus juste.
--Soit. Je ne chicanerai pas sur les mots, je serai franc.
--Oh!... murmura le docteur, une fois n'est pas coutume.
--Il me semble, cependant, que je ne vous ai jamais caché ma façon de
penser. Voici à coup sûr plus de dix ans que je vous ai parlé de rompre
notre association. Vous rappelez-vous ce que je vous disais alors? Je
vous disais: Notre extrême besoin, notre dénûment ont pu justifier
toutes nos entreprises, elles sont maintenant inexcusables.
--En effet, répondit le placeur, tu nous as fait part de tes scrupules.
--Ah!... vous voyez donc bien.
--Seulement ces scrupules ne t'ont jamais préoccupé au moment
d'encaisser ta part, que tu es toujours venu toucher régulièrement.
--C'est-à-dire, insista le docteur, que si tu répudiais les risques, tu
acceptais fort bien les bénéfices. C'est-à-dire que tu voulais bien
gagner au jeu, mais que tu prétendais ne point exposer d'argent.
L'argument, bien qu'il parût sans réplique, ne décontenança point
Catenac.
--C'est vrai, reprit-il, j'ai toujours palpé mon tiers. Mais n'ai-je pas
autant que vous contribué à mettre l'agence sur son pied actuel? Ne
va-t-elle pas toute seule maintenant, sans bruit, sans effort, comme une
machine parfaite? N'avons-nous pas réussi à donner à nos opérations
comme un cachet commercial? Tous les mois, sans se déranger, on peut
palper de beaux bénéfices, et, incontestablement, j'ai droit à un tiers.
Vous plaît-il de laisser les choses aller leur petit train? Topez là, je
suis votre homme.
--C'est fort heureux, en vérité!
--Mais voici que tout à coup vous prétendez m'embarquer dans des dangers
incalculables, alors je vous crie: Halte-là!... je n'en suis plus. Je
lis dans vos yeux que vous me trouvez absurde. Fasse Dieu que les
événements ne vous montrent pas impitoyablement que j'ai raison.
Songez-y; voici plus de vingt ans que la chance est pour nous. Que
faut-il pour qu'elle tourne? Un rien. Croyez-moi, ne la tentez pas. La
fortune, vous le savez, se venge tôt ou tard de ceux qui, au lieu de lui
faire la cour et de l'épouser sagement, l'ont violentée.
--Oh!... grâce d'homélies, fit le docteur.
--Très bien!... je me tais. Mais encore une fois, pendant qu'il en est
temps encore, réfléchissez. L'impunité n'a qu'un temps. Si prodigieuses
que soient vos espérances, elles sont peu de chose en comparaison de ce
que vous allez exposer.
Cette faconde à froid devait exaspérer le docteur Hortebize.
--Parler ainsi, t'est facile, dit-il, tu es riche, toi.
--J'ai de quoi vivre, en effet; en dehors de ce que je gagne, j'ai deux
cent mille francs à moi. Et s'il ne faut que les partager pour vous
déterminer à renoncer à vos projets, dites un mot et c'est fait.
B. Mascarot, qui jusqu'alors avait laissé le débat s'agiter entre les
deux associés, jugea qu'il était temps d'intervenir.
--Pauvre ami! fit-il, as-tu vraiment deux cent mille francs?
--Ou peu s'en faut.
--Et tu nous en offre un tiers!... Ah! maître, c'est un beau trait, et
nous serions des ingrats si nous n'étions pas profondément touchés;
seulement...
Il s'arrêta, tracassa ses lunettes, et d'un ton incisif ajouta:
--Seulement, quand tu nous auras donné à chacun cinquante mille francs,
il t'en restera encore plus de onze cent mille.
Catenac eut un éclat de rire si franc, si juste d'intonation, qu'un
observateur y eût été pris.
--Que ne dis-tu vrai!... fit-il.
--Et si je te prouvais que je dis vrai?
--Je serais bien surpris.
Le digne placeur ouvrit un de ses tiroirs, en sortit un petit registre
qu'il feuilleta et le présenta à son associé en disant:
--Regarde alors, car voici l'état exact de ta fortune à la fin du mois
de décembre de l'année dernière. Depuis, tu as fait divers achats par
l'intermédiaire de M. L... Je ne les ai pas portés en compte, mais j'en
ai la note. Dois-je te la montrer?...
Pour le coup, l'impassible visage de Catenac exprima quelque chose! Il
se redressa furieux. Ses yeux lançaient des éclairs.
--Eh bien! oui! s'écria-t-il, oui! j'ai douze cent mille francs de
fortune, et c'est pour cela que je ne veux plus d'association. Oui, j'ai
soixante mille livres de rentes, c'est-à-dire soixante mille bonnes
raisons pour ne pas me compromettre, et je ne me compromettrai pas.
Ah!... vous êtes jaloux! Est-ce donc ma faute si nos conditions sont
devenues inégales? N'étais-je pas comme vous sans un sou quand nous
avons commencé! Ma vie n'a pas été la vôtre, voilà tout. Vous dépensiez
sans compter, moi j'économisais. Vous ne songiez qu'au présent, je
pensais à l'avenir. Hortebize faisait tout pour chasser ses clients, je
m'épuisais en efforts pour attirer les miens. Et maintenant, parce que
je suis riche et que vous n'avez rien, il me faudrait subir vos
exigences!... Allons donc. Quand je touche au but de mon ambition, il me
faudrait revenir en arrière avec vous! Jamais. Suivez votre chemin, je
suis le mien, je ne vous connais plus.
Il se levait déjà et prenait son chapeau; un geste du placeur l'arrêta.
--Si je te disais, insistait Mascarot, que tu nous es utile,
indispensable!...
--Je répondrais: Cela est fâcheux pour vous.
--Si cependant nous voulions bien...
--Quoi?... Me contraindre? Comment? Vous me tenez, mais je vous tiens.
Vous ne pouvez rien contre moi que je ne puisse contre vous. Essayer de
me perdre serait vous perdre.
--Es-tu bien sûr de cela?
--Si sûr, que je vous le répète encore: Entre vous et moi, il n'y a plus
rien de commun.
--Je crois que tu te trompes, maître!...
--Moi! pourquoi?
--Parce que voici un an que je loge et nourris gratis à notre hôtel une
jeune fille du nom de Clarisse. Ne la connaîtrais-tu pas, par hasard?...
Ce n'est pas sans intentions habilement calculées que, depuis dix
minutes, B. Mascarot laissait son ami Catenac se débattre, s'épuiser en
efforts aussi inutiles que ceux du poisson engagé dans la nasse.
Il avait voulu ainsi pénétrer les intentions de cet honorable associé et
connaître ses ressources.
S'il avait comme pris à tâche de l'irriter, s'il avait encouragé
Hortebize à le fouetter de ses ironies, c'est qu'il savait combien peut
être indiscrète la colère de l'homme le plus maître de soi.
Se jugeant suffisamment éclairé, d'un seul mot l'estimable placeur
reprit sa supériorité.
A ce nom de Clarisse, l'avocat fut comme un promeneur qui, marchant en
pleine sécurité, apercevrait tout à coup à ses pieds la mèche allumée
d'une mine prête à éclater.
Instinctivement il recula, les bras en avant, secoué par un spasme
nerveux, la pupille dilatée par l'effroi.
--Clarisse!... balbutiait-il, qui t'a dit... comment as-tu pu savoir?
Mais l'ironique sourire qu'il put surprendre sur les deux lèvres de ses
deux associés cingla si cruellement son orgueil, qu'il reprit aussitôt
les apparences du sang-froid.
--Décidément, fit-il, je deviens fou. Ne voila-t-il pas que je leur
demande comment ils s'y sont pris pour tout découvrir! Ne dirait-on pas
que j'ai oublié quels moyens nous employons pour surprendre les secrets
de ridicule ou d'infamie que nous exploitons!...
--Je t'avais bien jugé, dit le placeur.
--En quoi?
--J'avais prévu que le jour où tu te sentirais assez fort pour te passer
de nous, tu tenterais de rompre les liens qui nous unissent. Aujourd'hui
tu voudrais nous abandonner. Tu nous trahirais demain si tu le pouvais
sans danger. J'ai pris mes précautions.
Le bon docteur se frottait vigoureusement les mains.
--Voilà ce que c'est, disait-il, on ne s'avise jamais de tout.
--Ce que je ne conçois pas, poursuivit Mascarot, c'est que toi, Catenac,
un homme fort, tu nous aies fait le jeu si beau. Comment, il y a un an
de cela, tu nous haïssais, tu songeais à nous perdre, et tu nous offres
cette prise. C'est à n'y pas croire.
--A n'y pas croire!... fit le docteur comme un écho.
--Et cependant, continuait le placeur, ton... comment dirai-je? ton
imprudence est des plus communes, de celles que nous avons le plus
souvent observées et qui nous ont le plus rapporté. Pardieu!... Tous les
jours cela se voit. Tu ne lis donc plus la _Gazette des Tribunaux_?
Hier encore, j'y lisais une histoire qu'on jurerait être la tienne.
Un bourgeois ambitieux et hypocrite, frais verni d'honnêteté, fait venir
de la campagne une jeune et jolie bonne, éclatante de santé, assez
naïve, ayant les mains bien rouges..., et il se donne le délicat plaisir
de la séduire.
Pendant quelques mois tout va bien; mais voici qu'un matin la pauvre
fille ne peut plus cacher qu'elle est enceinte. Voilà le bourgeois
épouvanté. Que diront les voisins et le portier?
L'enfant est supprimé et la mère jetée sans pitié sur le chemin de
Saint-Lazare. C'est simple...
--Baptistin, de grâce!...
--... Mais c'est fort imprudent. Ces choses-là se découvrent toujours.
Si le crime a pour lui ses combinaisons et ses ruses, la justice a pour
elle ces hasards que l'on dit invraisemblables, et qui se représentent à
chaque minute de la vie. Tu as un jardinier à ta maison de Champigny?
Suppose que la fantaisie vienne à cet homme de creuser la terre autour
de ce puits qui est au fond du jardin. Sais-tu ce qu'il trouverait?...
[Illustration:--Une nuit tu as creusé là un trou.]
--Assez!... prononça Catenac, je me rends.
--B. Mascarot, comme toujours au moment décisif, ajusta ses lunettes.
--Toi, dit-il, te rendre... Pas encore. En ce moment tu cherches à parer
le coup que je te porte.
--Je t'assure...
--Épargne-toi cette peine. Ton jardinier ne trouverait rien.
L'avocat eut une exclamation de rage. Il commençait à comprendre dans
quel horrible piège il était tombé.
--Il ne trouverait rien, reprit le placeur. Et pourtant il est bien
vrai, n'est-ce pas, qu'au mois de janvier de l'année dernière, une nuit,
tu as creusé là un trou et que dans ce trou tu as déposé le corps d'un
enfant roulé dans un châle... Et quel châle!... celui-là même que toi,
Catenac, pour hâter la défaite de la mère, tu étais allé acheter à
_Pygmalion_: les commis en témoigneraient, s'il le fallait. Maintenant,
tu peux chercher, tu ne trouveras rien...
--Et c'est toi, c'est toi qui as enlevé...
--Non, interrompit le placeur du ton le plus ironique, c'est Tantaine.
Que veux-tu? je suis prudent. Je sais où est le cadavre, comme on dit
vulgairement, et tu ne le sais pas. Mais sois tranquille, il n'est pas
perdu. Il est en bon lieu. Une seule tentative de trahison, et le
lendemain tu liras dans le _Petit Journal_, à l'article _Paris_: «Hier,
des terrassiers qui travaillaient à tel endroit, ont découvert le
cadavre d'un nouveau-né. Le commissaire de police, aussitôt prévenu,
s'est transporté sur le terrain et a commencé une enquête...» Tu lirais
cela, et tu me connais assez pour être persuadé d'avance que l'enquête
aboutirait. Tu devines bien qu'au châle de cette pauvre Clarisse, j'ai
ajouté assez d'indices pour qu'on puisse aisément remonter jusqu'au
coupable... jusqu'à toi.
A la colère de Catenac avais succédé une affreuse prostration. Cet
homme, que rien n'aurait dû surprendre ni étonner, était assommé et
paraissait avoir perdu la faculté de réfléchir et de délibérer.
Son désespoir s'échappait en paroles incohérentes, et il laissait voir
sa souffrance, comme s'il eût espéré toucher ses implacables associés.
--Vous m'assassinez, murmurait-il, vous me tuez au moment où j'allais
recueillir le prix de vingt années de travaux et de privations.
--Travaux est joli! observa le docteur.
Mais l'heure pressait; d'un instant à l'autre, Paul et le marquis de
Croisenois pouvaient arriver. B. Mascarot comprit combien il était
important de remonter le moral de son associé.
--Voyons, reprit-il, tu cries comme si nous voulions t'égorger. A quoi
bon? Nous supposes-tu assez niais pour nous exposer sans des certitudes
presque absolues de succès? Hortebize, tout comme toi, s'est cabré quand
je lui ai parlé de la grande opération. Je la lui ai expliquée, et
maintenant il approuve.
--C'est exact, déclara Hortebize.
--Donc, reprit le placeur, tu n'as, pour ainsi dire, rien à craindre. Tu
es, nous en sommes convaincus, trop beau joueur pour nous garder
rancune...
Catenac eut un sourire forcé.
--Je ne vous en veux pas, répondit-il; parle, j'obéirai.
B. Mascarot se recueillit un moment.
--Ce que j'attends de toi, répondit-il, ne peut te compromettre en rien.
J'ai à te demander de nous dresser un acte de société dans des
conditions que je dirai tout à l'heure. Tu t'occuperas ensuite de
l'affaire, mais non ostensiblement.
--Bien!...
--Ce n'est pas tout. Tu as été chargé par le duc de Champdoce d'une
mission très difficile, très délicate... Il s'agit de recherches qui
doivent rester secrètes...
--Quoi!... tu sais cela aussi?
--Je n'ignore rien de ce qui peut nous être utile. J'ai appris, par
exemple, qu'au lieu de t'adresser à moi, tu es allé sottement trouver le
seul homme que nous ayons à craindre, Perpignan, un gaillard presque
aussi fort que nous, et bien autrement âpre.
--Enfin, qu'exiges-tu de ce côté?
--Peu de chose. Tu me tiendras au courant de tes recherches. Tu ne diras
jamais au duc un seul mot dont nous ne soyons convenus à l'avance.
--C'est entendu.
La querelle semblait terminée, le digne M. Hortebize était ravi.
--Là!... fit-il, était-ce la peine de crier comme un écorché.
--Soit, fit Catenac, j'ai eu tort.
Il tendit la main à ses deux amis et ajouta avec un pâle sourire:
--Que tout soit donc oublié!...
Était-il sincère? Le rapide regard qu'échangèrent Mascarot et le docteur
était gros de soupçons.
Mais depuis un moment déjà, on frappait à la porte; le docteur alla
ouvrir, et Paul parut, saluant affectueusement ses deux protecteurs.
--Avant tout, mon enfant, commença le placeur, je veux vous présenter à
un de mes vieux amis.
Et se retournant vers Catenac, il ajouta:
--Mon cher maître, je te demande tes bontés pour mon jeune ami Paul, un
brave garçon qui n'a ni père ni mère, et que nous pousserons dans le
monde.
A ces mots, soulignés d'un étrange sourire, l'avocat bondit sur son
fauteuil.
--Sacrebleu! s'écria-t-il, que n'as-tu parlé plus tôt!
Confident du duc de Champdoce, Catenac venait d'entrevoir le plan de B.
Mascarot.