XIV

Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, connaît son Paris--hommes et

choses--sur le bout du doigt.

Comme tous les industriels dont les opérations sont basées sur de larges

crédits, il a besoin de quantités de renseignements qu'il puise un peu

partout et qu'il n'oublie plus.

Sa tête carrée est un bottin revu et augmenté qu'il laisse feuilleter à

ses amis.

Aussi, lorsque B. Mascarot lui avait parlé du père de cette brune

Flavie, dont les yeux avaient si fort impressionné Paul Violaine,

l'arbitre des élégances avait répondu sans hésiter:

--Martin-Rigal? Connu! C'est un banquier.

Banquier, M. Martin-Rigal l'est en effet, et il habite une des plus

belles maisons de la rue Montmartre, presque en face de Saint-Eustache.

Son logement particulier est situé au second étage, ses bureaux occupent

tout le premier.

Pour n'avoir pas son nom inscrit au livre d'or de l'aristocratie

financière, M. Martin-Rigal n'en est pas moins très connu, extrêmement

puissant et suffisamment estimé.

Il est en relations surtout avec ce petit commerce parisien qui vivote

plutôt qu'il ne vit, et qui se trouverait heureux sans ce fantôme

périodique et implacable qui s'appelle l'échéance.

Tous les gens qui s'adressent à lui, ou presque tous, il les tient dans

la main.

[Illustration:--Tous les jours, je me mettais à la fenêtre.]

Que deviendraient-ils si fantaisie lui prenait de fermer ses guichets!

ils manqueraient à leurs engagements, les jugements arriveraient à la

suite des protêts, puis la faillite, la ruine.

Il peut donc tout oser, et il ose, il use et il abuse.

Son despotisme n'admet pas d'objection. Si, en présence d'une nouvelle

mesure, quelque audacieux risque un: Pourquoi? On lui répond nettement:

--Parce que...

Et pas autre chose avec.

C'est le caissier, bien entendu, qui répond cela, et non M.

Martin-Rigal.

Lui, on ne le rencontre guère. Dans la matinée, il est toujours

invisible; il travaille dans son cabinet, à l'extrémité des bureaux.

Et pas un de ses employés ne serait assez hardi pour aller frapper à sa

porte.

A quoi bon, d'ailleurs? Il ne répondrait pas. L'expérience a été tentée.

Le feu prenant à la maison ne le tirerait pas de ses comptes.

Physiquement, M. Martin-Rigal est grand et chauve. Sa face osseuse est

toujours scrupuleusement rasée, et ses petits yeux gris ont une

inquiétante mobilité. Lorsqu'il parle, si un mot lui échappe, s'il

poursuit une idée, il promène sur son nez l'index de sa main droite:

c'est son tic.

Sa politesse est parfaite. C'est d'une voix de miel qu'il dit les choses

les plus cruelles. Il ne manque jamais de reconduire jusqu'à la porte,

avec force salutations et excuses, les gens auxquels il refuse de

l'argent.

Dans son costume, il affecte cette sorte d'élégance juvénile qui est un

trait des moeurs des manieurs d'argent de la jeune école.

En dehors des affaires, il est aimable, obligeant et spirituel par

dessus.

Volontiers il recherche les douceurs qui aident à traverser la vie,

cette vallée de larmes. Il ne déteste pas un bon dîner et n'a jamais

boudé un jeune et joli visage.

Cependant il est veuf et on ne lui connaît qu'une passion au monde: sa

fille unique, sa Flavie.

Il est vrai que son amour paternel a quelque chose du fanatisme idiot de

l'Indien qui se fait écraser sous les roues du char de son idole.

La maison Martin-Rigal n'est pas montée sur un fort grand pied, mais on

dit dans le quartier que Mlle Flavie a des dents aiguës à croquer des

millions.

Le banquier ne va qu'à pied; c'est hygiénique, prétend-il; mais sa fille

a une jolie voiture attelée de deux chevaux de prix pour aller au bois,

sous la protection d'une duègne moitié domestique, moitié parente,

qu'elle a fini par rendre un peu folle.

M. Martin-Rigal en est encore à répondre: Non, à une fantaisie de

Flavie.

Parfois des amis ont essayé de lui faire entendre que cette adoration

perpétuelle préparait à Flavie un avenir très malheureux; sur ce

chapitre, il est intraitable.

Invariablement, il répond qu'il sait ce qu'il fait, et que s'il

travaille comme un cheval, c'est à la seule fin que sa fille puisse se

permettre tout ce qui lui passe par la tête.

Et c'est vrai, au moins, qu'il travaille à lui seul autant que tous ses

employés ensemble.

Après être resté, depuis le matin, le nez sur des chiffres, à quatre

heures du soir il ouvre son cabinet et reçoit ceux qui ont à

l'entretenir d'affaires.

Ainsi, le surlendemain du jour où Paul Violaine et Flavie s'étaient

rencontrés chez le couturier célèbre, sur les cinq heures et demie, M.

Martin-Rigal donnait audience à une de ses clientes.

Elle était très jolie, toute jeune et mise avec une simplicité

charmante; mais elle paraissait bien triste, ses beaux yeux étaient

pleins de larmes, à grand'peine retenues.

--A vous, monsieur, disait-elle, je dois l'avouer, si vous nous refusez

notre bordereau, comme le mois passé, il nous faudra déposer notre

bilan. Nous avons fait argent de tout pour l'échéance de janvier. Tous

les bijoux dont je pouvais disposer sans qu'on s'en aperçut sont au

Mont-de-Piété; nous mangeons dans du fer...

--Pauvre petite femme!... murmura le banquier.

Ce mot lui donna plus d'assurance.

--Et pourtant, reprit-elle, notre position n'a jamais été meilleure,

voici notre établissement payé, la vente marche très bien...

Elle s'exprimait d'un petit air entendu qui semblait charmer M.

Martin-Rigal, s'expliquant clairement, nettement.

La Parisienne excelle en ces démarches difficiles. Plus futée que son

mari, pleine de confiance en soi, elle garde l'esprit libre là où il

perd la tête.

Aussi, le plus souvent, dans les crises du petit commerce, pendant que

l'homme se désole, c'est la femme qui agit.

En écoutant l'exposé d'une situation qu'il connaissait fort bien, le

banquier dodelinait sa tête chauve.

--Tout cela est fort joli, dit-il enfin, mais ne rend pas meilleures les

signatures que vous m'offrez. Si j'avais confiance, ce serait en vous...

--Oh! monsieur, nous avons plus de trente mille francs de marchandises

en magasin.

--Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire...

Il souligna ces mots d'un sourire et d'un regard si singulièrement

expressifs, que la pauvre femme en rougit jusqu'à la racine des cheveux

et perdit presque contenance.

--Comprenez donc, reprit-il, que vos marchandises ne me donnent pas plus

confiance que vos valeurs. Supposez un malheur. Que vendrait-on tout

cela? Sans compter que ces diables de propriétaires ont des

privilèges...

Il s'interrompit. La femme de chambre de Flavie, s'autorisant du

despotisme de sa maîtresse, entrait dans le cabinet sans frapper.

--Monsieur, dit-elle, mademoiselle vous demande tout de suite, tout de

suite!...

Les esclaves de Paris · 第 41 / 143 题