XIII

Depuis la veille, c'est-à-dire depuis le moment où il avait saisi sa

canne avec l'intention d'administrer une correction à l'honorable B.

Mascarot, le comte de Mussidan était dans un état à faire pitié.

Oubliant la douleur de son pied malade, il avait passé la nuit à

arpenter sa bibliothèque, demandant vainement à son esprit un expédient

pour se soustraire à la plus humiliante des tyrannies.

Il sentait la nécessité d'aviser promptement, car il avait assez

d'expérience pour comprendre que, en dépit des belles protestations du

doux placeur, cette première tentative n'était que la préface

d'exigences qui deviendraient de plus en plus exorbitantes.

Mille projets se présentaient à son esprit, repoussés et repris tour à

tour, puis définitivement abandonnés.

Tantôt il avait envie d'aller confesser toute l'histoire au préfet de

police.

Tantôt il songeait à faire appeler quelqu'un de ces policiers _in

partibus_ qui opèrent pour le compte des particuliers en dehors de la

préfecture, et souvent malgré elle. Il en est d'habiles, dit-on.

Mais plus le comte réfléchissait et se débattait, plus il sentait

solides et perfidement noués les liens qui le garrottaient.

De quelque façon qu'il s'y prît, il arrivait toujours à un scandale, et

B. Mascarot n'offrait aucune prise.

[Illustration: La première fois qu'elle sortit de l'hospice, de veilles

femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent.]

Cependant, vingt heures de colère avaient affaissé les ressorts de son

caractère violent, lorsqu'on était venu lui annoncer la visite de M. de

Clinchan.

Grâce à cette disposition, il avait pu accueillir son vieil ami avec un

calme relatif.

La lettre anonyme ne l'avait pas surpris. On pourrait presque dire qu'il

s'attendait à quelque chose de pareil. Lui dépêcher M. de Clinchan était

habile et dénotait une connaissance parfaite de l'homme.

Tourmenté par toutes ces idées, qui bouillonnaient en son cerveau, M. de

Mussidan allait de long en long, se préoccupant si peu de la présence de

sa femme, qu'il laissait, par moments, échapper des lambeaux de phrases

et de sourdes exclamations.

Ce manège, à la longue, irrita la comtesse, dont les derniers mots de

l'homme au journal avaient éveillé la curiosité.

Ne devait-elle pas être toujours sur le qui-vive, ainsi que ceux qui se

trouvent dans une position menacée?

--Qu'avez-vous donc à vous agiter ainsi, Octave? demanda-t-elle.

Serait-ce l'indigestion de M. de Clinchan qui vous inquiète?

Le comte connaissait sa femme pour en souffrir depuis des années.

Il devait être accoutumé à cette voix de tête si affreusement agaçante

adoptée par elle. Il devait être habitué à ce sardonique sourire qui

était comme figé sur ses lèvres.

Cependant, cette apparence de raillerie en un tel moment le transporta

d'indignation.

--Ne parlez pas ainsi, fit-il d'une voix frémissante.

--Bon Dieu! comme vous me dites cela! Qu'avez-vous, mon ami? Est ce que

vous êtes malade, vous aussi?

--Madame!...

--Enfin, daignerez-vous me dire ce qu'il se passe d'extraordinaire?

La face du comte s'était empourprée; sa colère revenait avec une

violence d'autant plus grande qu'elle avait été longtemps réprimée.

Il s'arrêta brusquement devant le fauteuil où la comtesse était assise,

et, les yeux flambloyants de haine et de menace, il dit:

--Il y a que notre fille ne peut épouser M. de Breulh-Faverlay, qu'elle

ne l'épousera pas.

Cette inconcevable déclaration eut dû combler de joie Mme de

Mussidan. C'était la moitié de la tâche imposée par le docteur

Hortebize, et la plus difficile, qui se trouvait accomplie sans effort.

Cependant son premier mouvement fut de chercher des objections.

Les femmes commencent toujours, systématiquement et instinctivement,

par s'opposer aux desseins qu'elles approuvent le plus. C'est leur

façon de les faire entrer profondément dans l'esprit de qui les leur

propose.

Chacune de leurs objections est calculée pour produire l'effet d'un coup

de maillet sur un coin.

--Plaisantez-vous? dit-elle. Repousser M. de Breulh!... Retrouverez-vous

jamais un parti aussi brillant, je dirai presque inespéré?

--Oh!... ne craignez rien, répondit le comte avec la plus amère ironie,

on se chargera de vous fournir un prétendant.

Cette phrase, arrachée à M. de Mussidan par l'intensité de ses craintes,

serra jusqu'à l'angoisse le coeur de la comtesse.

Qu'est-ce que cela voulait dire? Était-ce une allusion!

Son mari avait-il voulu désigner Croisenois? Savait-il sous l'empire de

quelles obsessions abominables elle était condamnée à agir?

Mais elle était brave. Elle était de celle qui, à l'anxiété du désastre,

préfèrent le désastre lui-même, si complet et si effroyable qu'il puisse

être. Elle voulut savoir.

--De quel prétendant parlez-vous? demanda-t-elle avec une nonchalance

affectée. Présenté par qui? comment? Qui donc aurait osé disposer de

l'avenir de ma fille sans me consulter?...

--Moi!...

La comtesse eut un petit ricanement qui fut pour le comte comme un coup

de cravache à travers la figure. Il perdit la tête, il oublia tout.

--Ne suis-je donc pas le maître! s'écria-t-il d'une voix terrible. Et je

saurai le montrer, parce que telle est la volonté des misérables qui ont

surpris le secret de ma vie, de mon crime, et qui ont entre les mains

assez de preuves pour déshonorer mon nom.

Mme de Mussidan s'était levée. Elle se demandait si la raison de son

mari ne s'égarait pas.

--Un crime, balbutia-t-elle, vous!

--Oui, moi! Ah! cela vous surprend et vous ne vous en doutiez guère.

C'est ainsi. Vous vous souvenez peut-être d'un accident de chasse qui

attrista les premiers mois de notre mariage. Ce jeune homme... dans les

bois de Bivron. Eh bien! il n'y a pas eu d'accident. C'est

volontairement que je l'ai ajusté, que j'ai fait feu. Je l'ai assassiné,

enfin?... Et on le sait, et on peut le dire et le prouver.

La comtesse, terrifiée, reculait, les bras étendus en avant, comme pour

écarter un danger.

--Ah! vous êtes épouvantée!... reprit le comte avec un rire sinistre. Je

vous fais horreur, peut-être? Ne tremblez pas, ne vous éloignez pas

ainsi, je n'ai pas de sang aux mains, soyez tranquille...

Il appuya ses deux mains sur son coeur, comme si la respiration lui

eût manqué, et il poursuivit:

--C'est là qu'il est le sang, et il m'étouffe! Il y a vingt-trois ans de

cela, et cependant, parfois encore, la nuit, je m'éveille baigné de

sueur, parce que dans mon sommeil j'ai entendu le dernier râle de

l'infortuné.

Mme de Mussidan s'était laissée glisser sur un fauteuil.

--C'est horrible, murmurait-elle...

--N'est-ce pas?... Et cependant vous ne savez point encore pourquoi j'ai

tué. Savez-vous ce qu'il avait osé me dire, ce malheureux!... Il m'avait

dit que ma jeune femme que j'adorais avait eu un amant.

La comtesse de Mussidan se dressa, la protestation aux lèvres, mais M.

de Mussidan ayant ajouté froidement:

--Et c'était vrai, j'en ai acquis plus tard la certitude.

Elle retomba comme assommée, cachant son visage entre ses mains.

--Pauvre Montlouis!... poursuivait le comte, il était aimé, lui. Il

avait une maîtresse, une grisette qui allait en journée pour gagner sa

vie. Mais elle était plus noble cent fois par le coeur, cette pauvre

fille, que l'orgueilleuse héritière que je venais d'épouser et qui était

une Sauvebourg.

--Octave!... Monsieur!...

--Ah!... c'est ainsi, elle l'a prouvé. Elle s'était donnée à Montlouis,

cependant, et il devait l'épouser; il me l'avait dit. Tout le monde la

croyait sage, elle était enceinte. A la mort de son amant elle a été

déshonorée. On est impitoyable dans les petites villes. La première fois

qu'elle sortit de l'hospice avec son enfant sur les bras, de vieilles

femmes prirent de la boue au ruisseau et l'en couvrirent. Il fallait

fuir...

Quand il se serait agi de la vie, la comtesse n'aurait pu articuler une

parole.

--Elle serait morte de faim sans moi! disait le comte. Pauvre fille!

C'était bien peu, ce que je lui donnais. Eh bien! avec ce peu, à force

de privations, elle a élevé son fils comme celui d'un bourgeois.

L'enfant est un homme aujourd'hui, et quoi qu'il arrive, son avenir est

assuré, car je suis là, moi...

Pour les grands mouvements de l'âme, il n'est pas de circonstances

extérieures. Moins profondément émus, M. de Mussidan et sa femme eussent

entendu des sanglots étouffés, qui, lorsqu'ils cessaient de parler,

rompaient lugubrement le silence.

Souvent Mme de Mussidan avait eu,--prétendait-elle,--à souffrir des

violences de son mari.

Mais jamais le comte n'avait été ainsi.

Même en ses plus furieux emportements, il ne dépassait pas certaines

bornes, comme si d'avance il eut pu dire à sa colère: Tu n'iras pas plus

loin.

En ce moment, une circonstance inouïe rompait toutes les digues imposées

par une ferme volonté, et le torrent faisait irruption.

Et, il faut le dire, il semblait éprouver une âcre et délicieuse

jouissance, un soulagement immense à donner un libre cours à toutes les

amertumes qui, depuis des années, s'étaient amassées goutte à goutte en

son âme.

--Dites-moi maintenant, madame, s'il n'y aurait pas injustice à vous

comparer à cette pauvre fille qui était la maîtresse de Montlouis? Vous

n'êtes donc jamais descendue au fond de votre conscience? Vous n'avez

jamais tremblé en songeant que Dieu, certainement, vous punirait un

jour, vous qui avez été fille coupable, épouse criminelle et mère

indigne?...

D'ordinaire, la comtesse tenait tête à son mari, elle se redressait sous

ses justes reproches; aujourd'hui, elle n'osait.

--Avec vous, poursuivait le comte, la honte et le malheur sont entrés

dans ma vie. Qui donc eût pu prévoir cela, en vous voyant courir

insouciante et rieuse sous les grands arbres de Sauvebourg? Que de fois,

en ce temps où mon seul rêve était d'unir ma destinée à la vôtre, je

vous ai observée sans soupçonner que j'étais dupe d'une odieuse comédie!

Jeune fille; vous aviez atteint la perfection de la dissimulation.

Jamais les détestables pensées qui vous bouleversaient n'ont jeté une

ombre sur votre front. Jamais vos plus affreux desseins n'ont altéré la

pureté de votre regard. Ah! qui n'y eût été trompé comme moi!... En

entrant dans cette petite église où a été bénie notre union maudite,

intérieurement je vous demandais pardon d'être si peu digne de vous.

Misérable fou!... J'en étais encore aux premières ivresses de la

possession que, déjà, vous aviez installé l'adultère à mon foyer.

La comtesse eut un geste de dénégation.

--C'est faux!... murmura-t-elle... on vous a menti!...

M. de Mussidan eut un de ces rires glacés qui sont l'expression la plus

saisissante du désespoir.

--Non, répondit-il, j'ai eu des preuves. Ah! cela vous paraît

extraordinaire. Vous m'avez toujours pris pour un de ces maris benêts,

qu'on bafoue impunément. Vous pensiez m'avoir noué sur les yeux un

bandeau épais. Erreur. J'y voyais... Comment ne vous ai-je jamais dit

cela? Ah! voilà!... Je ne pouvais pas ne pas vous aimer. C'était plus

fort que ma volonté, que mon orgueil, que ma raison. Il n'y a à rire des

épouvantables lâchetés, des transactions misérables de la passion, que

ceux qui n'ont jamais aimé de toute la puissance de leur coeur et de

leur chair...

Il parlait avec une véhémence extraordinaire et la comtesse écoutait,

confondue de ces transports, respirant à peine.

--Je me taisais, continuait M. de Mussidan, parce que je savais que le

jour où je dirais un mot, vous seriez perdue pour moi. Or, j'aurais pu

vous tuer, il était hors de mon pouvoir de vivre séparé de vous. Non,

vous ne saurez jamais combien vous avez été à deux doigts de la mort. Au

moment de vous embrasser, il me semblait voir votre visage marbré par

les baisers d'un autre, et il me fallait d'héroïques efforts pour ne pas

vous étouffer entre mes bras. Je ne savais plus au juste, à la fin, si

je vous aimais ou si je vous haïssais...

--Octave! de grâce! balbutia la comtesse, en joignant les mains, Octave!

Le comte haussa les épaules.

--Je pourrais vous surprendre étrangement, fit-il, si je voulais!...

Mais, bast!...

La comtesse frissonnait. Son mari connaissait-il, oui ou non,

l'existence des lettres? Pour elle, tout était là.

Par exemple, elle était certaine qu'il ne les avait pas lues. Il se

serait exprimé autrement, s'il eut connu le mystère qu'elles

expliquaient.

--Laissez-moi vous dire, commença-t-elle...

--Rien!... répondit durement M. de Mussidan.

--Je vous jure...

--Oh! inutile. Tenez, je veux vous avouer ma présomption en ces années

de notre jeunesse. Vous raillerez!... peu importe. Je me berçais de

l'espoir de vous ramener à moi. La lâcheté a son héroïsme, elle aussi.

Je me disais que tôt ou tard vous seriez touchée de ce grand amour, si

profond et si doux, que j'avais pour vous. Quelle dérision! Comme si

jamais un sentiment avait fait battre votre coeur plus vite!

--Ah! vous êtes impitoyable.

Il la regarda avec des yeux emplis d'une haine de vingt années, et

froidement dit:

--Et vous, qu'avez-vous donc été?

--Si vous saviez...

--Je sais où ont abouti mes efforts. C'est jusqu'à la lie que j'ai vidé

le calice empoisonné que verse une femme adorée à un mari trompé. Chaque

jour a élargi et creusé l'abîme qui nous séparait, et nous en sommes

venus à vivre de cette existence infernale qui me tue.

--Vous n'aviez qu'à vouloir...

--Quoi? Vous retenir de force, me faire votre geôlier? A quoi bon? Ce

que je voulais de vous, c'était l'âme... J'aurais emprisonné le corps,

mais qui sait à quel rendez-vous serait allée la pensée? Comment ai-je

eu la force de rester près de vous? C'est qu'il fallait sauver non

l'honneur, il était perdu, mais les apparences de l'honneur. Moi

présent, le nom ne pouvait traîner dans la boue.

Mme de Mussidan, une fois encore, essaya de protester; son mari ne

sembla même pas entendre l'interruption.

--Je voulais aussi sauver la fortune, poursuivait-il, car votre

prodigalité est un gouffre où s'engloutiraient des millions. Au feu de

quelles fantaisies flambez-vous donc les billets de mille francs, qu'on

n'en retrouve même pas la cendre? On vous refuse crédit. Vos

fournisseurs me croient ruiné, et cette croyance empêche ma ruine.

Pourquoi n'ai-je pas liquidé notre position? C'est que je ne veux pas

que nous finissions à l'hôpital. Il faut aussi doter Sabine; je la

doterai richement, et cependant...

Il hésita. D'où pouvait venir cette hésitation, après tout ce qu'il

avait dit?

Mme de Mussidan interrogea:

--Et cependant?...

--Cependant, répondit-il avec une terrible explosion de rage, je ne l'ai

jamais embrassée sans ressentir une horrible douleur jusque dans les

entrailles. Sabine est-elle ma fille!...

La comtesse se dressa frémissante. Cela, elle ne pouvait, non, elle ne

pouvait le supporter.

--Assez, s'écria-t-elle, assez. Oui, Octave, j'ai été coupable, bien

coupable; mais non pas comme vous croyez.

--A quoi bon vous défendre?

--Je défendrai Sabine, à tout le moins.

Les esclaves de Paris · 第 39 / 143 题