L'INSCRIPTION EST PAYABLE D'AVANCE

Dans un des angles de la pièce, un monsieur était assis devant une

grande table, et, tout en écrivant sur un énorme registre, il donnait

audience à une femme debout.

--Monsieur Mascarot? demanda Paul timidement.

--Que lui voulez-vous? fit le monsieur sans saluer; s'agit-il d'une

affaire? je le remplace; désirez-vous vous faire inscrire? nous avons en

ce moment trois tenues de livres, une caisse, une correspondance, six

emplois de ville. Vous avez de bonnes références?...

On eût juré que le monsieur récitait le tableau des _offres_ accroché à

la porte.

--Pardon, interrompit Paul, je voudrais parler à M. Mascarot lui-même;

je lui suis envoyé par un de ses amis.

Cette simple déclaration parut impressionner le monsieur. Il quitta son

air rogue, et c'est presque poliment qu'il dit à Paul:

--Mon associé est en conférence, monsieur, mais il sera libre bientôt;

prenez la peine de vous asseoir.

Paul prit place sur le banc et, faute de mieux, se mit à examiner

l'associé.

Grand, robuste, éclatant de santé, cet associé porte les cheveux courts

et, sous un nez odieusement busqué, il étale une paire de moustaches

farouches, longues, lustrées, cirées, terminées en pointe.

Ton, tenue, cheveux, moustaches, décèlent l'homme qui tient à ce que

chacun sache bien qu'il a été militaire.

Il a servi, en effet, assure-t-il dans la cavalerie. C'est même au

régiment qu'il a gagné le nom sous lequel il est connu: Beaumarchef,

abréviation soldatesque de beau maréchal-des-logis-chef. Son vrai nom

est Durand.

Il était jeune, en ce temps, il a plus de quarante-cinq ans, maintenant,

ce qui ne l'empêche pas de jouir encore d'une réputation incontestable

d'homme superbe.

Sa besogne, qui consistait à écrire des noms à la suite les uns des

autres, ne l'empêchait nullement de répondre juste à la femme placée

devant lui.

Cette cliente, qui, par sa mise, tenait le milieu entre la cuisinière et

la marchande des Halles, était ce qu'à Paris on appelle une forte

commère.

Elle ponctuait ses phrases de larges prises de tabac. Elle s'exprimait

avec un accent alsacien des plus prononcés.

--Finissons-en, disait le sieur Beaumarchef; voulez-vous réellement vous

replacer?

--Oui, là, vraiment.

--Vous en disiez autant, la dernière fois que vous êtes venue, il y a

plus de six mois. On vous trouve une bonne condition, vous y entrez et

paf!... le troisième jour vous rendez votre tablier, sans raison.

--Alors, je n'étais pas dans le besoin.

--Et à cette heure?

--C'est différent, je commence à voir la fin de mes économies.

M. Beaumarchef posa sa plume, et regardant finement la grosse femme

comme s'il eût cherché la confirmation de quelque soupçon, il dit

lentement:

--Vous aurez fait quelque folie!

Elle détourna la tête, et, sans répondre directement, se mil à se

répandre en plaintes sur la dureté des temps, sur la ladrerie des

maîtres, sur la rapacité des jeunes dames qui ne permettent plus à leurs

cuisinières de faire danser l'anse du panier, se chargeant très bien

elles-mêmes de ce soin.

Beaumarchef approuvait de la tête, exactement comme un quart d'heure

plus tôt il donnait raison à une bourgeoise qui se plaignait amèrement

des serviteurs. Son état d'intermédiaire exige cette diplomatie.

Cependant, la grosse femme avait fini. Elle sortit d'un porte-monnaie

bien garni le prix de l'inscription, le posa sur la table, et dit:

--Allons, mon bon monsieur Beaumar, prenez mon nom. Caroline Schimel, et

tâchez de me trouver une bonne maison. Mais rien que pour la cuisine,

vous m'entendez. Je fais le marché moi-même, et je n'aime pas à avoir la

patronne sur le dos.

--C'est bien; on cherchera.

--Ah! si vous me trouviez un homme veuf! cela m'irait assez, ou bien

encore une toute jeune femme avec un mari très vieux... Enfin, faites

comme pour vous; je repasserai après-demain.

Et, humant une prise de tabac plus forte que les autres, elle se retira.

Paul, qui avait écouté, était confondu et aussi humilié que possible.

C'est grâce au père Tantaine, pourtant, qu'il se trouvait attendre en ce

lieu en pareille compagnie. Et attendre quoi?...

Déjà il cherchait un prétexte honnête pour s'éloigner, résolu à ne plus

revenir, quand la porte du fond s'ouvrit, donnant passage à deux hommes

qui, sur le point de se séparer, achevaient une conversation.

L'un, jeune, élégamment vêtu, avec cette mine suffisante et cette

désinvolture facile que d'aucuns prennent pour le suprême bon ton.

Plusieurs ordres étrangers illustraient sa boutonnière.

L'aspect de l'autre était celui d'un bon vieil avoué de petite ville. Il

portait une chaude douillette de mérinos brun, avait aux pieds des

chaussures fourrées, et gardait sur la tête une calotte de velours,

brodée sûrement par une main bien chère. Sa barbe rude, soigneusement

taillée, s'appuyait sur une épaisse cravate blanche, et la délicatesse

de sa vue lui imposait des lunettes bleues.

--Ainsi, cher maître, disait le jeune homme, je puis espérer, n'est-ce

pas? Mon intérêt vous répond de moi. N'oubliez pas combien la situation

est tendue!...

--Je vous l'ai dit, monsieur le marquis, répondait l'homme à cravate

blanche, si j'étais le maître, ce serait: oui; mais je dois consulter

mes associés.

--Enfin, cher monsieur, conclut l'élégant, je compte sur vous.

Paul s'était levé, réconcilié avec la maison, à la vue de ce jeune homme

si décoré.--L'autre, pensait-il, qui a une si bonne figure et les dehors

d'un homme de loi, doit être M. B. Mascarot.

Le marquis sortit, Paul allait se présenter, quand Beaumarchef, le

devançant, vint se placer devant l'homme à la cravate blanche:

--Devinez, patron, lui dit-il respectueusement, qui je viens de voir?

--Qui cela? Parle.

--Caroline Schimel, vous savez...

--L'ancienne domestique de la duchesse de Champdoce?

--Précisément.

Les esclaves de Paris · 第 9 / 143 题