I
La journée du 8 février 186.. fut une des plus rigoureuses de l'hiver.
A midi, le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, qui est l'oracle des
Parisiens, marquait 9 degrés 3 dixièmes au-dessous de zéro.
Le ciel était sombre et chargé de neige.
La pluie de la veille était si bien gelée sur les pavés que la
circulation était périlleuse et que les fiacres et omnibus avaient
interrompu leur service.
La ville était lugubre.
A Paris, bien qu'on y puisse mourir de faim, tout comme sur le radeau de
la _Méduse_, on ne s'inquiète pas démesurément de ceux qui n'ont pas de
pain.
Il semble que du banquet quotidien d'un million de convives il doit
tomber assez de miettes pour rassasier ceux qui n'ont pas trouvé place à
table.
Mais l'hiver, quand la Seine charrie, involontairement, on pense à ceux
qui n'ont pas de bois et on les plaint.
Cela est si vrai, que ce jour du 8 février, la maîtresse de l'Hôtel du
Pérou, Mme Loupias, une âpre et dure Auvergnate, se préoccupa de ses
locataires autrement que pour augmenter leur loyer ou les harceler de
ses incessantes demandes d'argent.
--Quel froid d'ours! dit-elle à son mari, occupé à bourrer de charbon de
terre le poêle de la loge. Par des temps pareils, je suis toujours
inquiète, depuis cet hiver où nous avons trouvé un de nos locataires
pendu là-haut. L'accident nous coûta bien cinquante francs, sans
compter les injures des voisins. Tu devrais voir ce que font nos gens
des mansardes.
--Baste!... répondit Loupias, ils sont sortis pour se réchauffer.
--Tu crois?
--J'en suis sûr. Le père Tantaine a filé au petit jour, et j'ai vu peu
après descendre M. Paul Violaine. Il n'y a plus là-haut que Rose, et je
pense qu'elle aura eu le bon esprit de rester couchée.
--Oh! celle-là, fit la Loupias d'un ton méchant, je ne la plains guère.
Si je n'ai pas eu la berlue l'autre soir, elle ne tardera pas à planter
là M. Paul. Elle est trop belle pour notre maison, cette fille.
C'est rue de la Huchette, à vingt pas de la place du Petit-Pont, qu'est
situé l'Hôtel du Pérou, et jamais enseigne ne fut plus cruellement
ironique.
L'extérieur sordide de la maison, l'allée étroite et boueuse, les
fenêtres à carreaux ternes, tout crie aux passants: «Ici on loge la
misère.» Au premier abord, on soupçonne un repaire; point, l'endroit est
honnête.
C'est un de ces asiles, de plus en plus rares dans notre Paris tout
neuf, où les pauvres honteux, les déclassés, les vaincus de toutes les
luttes sociales trouvent, en échange de leur dernière pièce de cent
sous, un abri et un lit. On se réfugie là comme un naufragé prend pied
sur un écueil, on respire un moment, et dès qu'on en a la force, on
repart.
Impossible, si misérable qu'on soit, de concevoir la pensée d'habiter
sérieusement l'Hôtel du Pérou.
Du haut en bas, au moyen de châssis de toile et de papiers d'occasion,
tous les étages ont été divisés en quantité de petites cellules que la
Loupias appelle fastueusement ses chambres.
Les châssis se disloquent, les papiers éraillés pendent en loques, c'est
hideux.
C'est splendide comparé aux mansardes.
Il n'y en a que deux, heureusement, conquises sur un grenier, séparées
de la toiture par un faux plafond, éclairées par des fenêtres en
tabatière, si basses qu'à peine on s'y peut tenir debout.
Elles ont pour meubles: un lit à matelas de varech, une table boiteuse
et deux chaises.
Telles quelles, la Loupias les loue 22 francs chacune par mois, à cause
de la cheminée, assure-t-elle, un trou informe dans le mur. Et elles ne
restent jamais vides!...
C'est dans une de ces mansardes, que par cet horrible froid se trouvait
la jeune femme dont Loupias avait prononcé le nom.
Jamais plus admirable créature ne fut mise au monde pour le ravissement
des yeux.
Elle venait d'avoir dix-neuf ans, elle était blonde et blanche. De longs
cils recourbés voilaient à demi l'éclat un peu dur de ses yeux bleus à
reflets d'acier. Ses lèvres, qui s'entr'ouvraient sur des dents fines et
nacrées, ne semblaient faites que pour sourire. Ses cheveux dorés,
lumineux et vivants, crêpelés sur le front, étaient retenus à demi sur
la nuque par un peigne de quatre sous, et retombaient à flots, narguant
les fausses tresses, sur des épaules d'un dessin exquis.
Elle n'était pas restée couchée, ainsi que l'avait supposé Loupias. Elle
s'était levée, et, jetant, en guise de châle, sur sa mauvaise robe
d'indienne, la couverture du lit, une couverture digne du logis, sale,
reprisée, pelée, elle était venue s'établir près de la cheminée.
Pourquoi là plutôt qu'ailleurs? C'était bien une idée. L'âtre était
froid. Dans le fond, deux tisons gros chacun comme le poing, faisaient
bien à eux deux autant de fumée qu'une cigarette, mais ne donnaient
aucune chaleur.
N'importe! Accroupie sur une loque immonde que la Loupias décorait du
nom de tapis de foyer, Rose se tirait les cartes, essayant de se
consoler des souffrances du présent par les promesses de l'avenir.
Elle apportait à cette grave opération une attention si grande, un tel
recueillement, qu'elle ne semblait pas sentir le froid qui bleuissait
ses mains.
Devant elle, en demi-cercle, elle avait étalé ses cartes molles et
crasseuses, et du bout du doigt, en prenant bien garde de ne pas se
tromper, elle comptait de trois en trois, ainsi que cela se pratique,
comme on sait.
Chacune des cartes sur lesquelles s'arrêtait son doigt, ayant pour elle
une signification favorable ou fâcheuse, elle se réjouissait ou se
dépitait.
--Une, deux, trois, disait-elle, un jeune homme blond... ce doit être
Paul. Une, deux, trois... démarches. Une, deux, trois... de l'argent
pour moi. Une, deux, trois... non, voilà des retards. Une, deux,
trois... le neuf de pique! c'est-à-dire des chagrins, l'abandon, le
dénûment! toujours le neuf de pique!
En vérité, elle était consternée comme si elle eût reçu l'assurance d'un
désastre prochain.
Mais elle se remit vite. De nouveau elle mêla le jeu, le battit, le
coupa scrupuleusement de la main gauche, l'étala devant elle et
recommença à compter: une, deux, trois...
Les cartes, cette fois, se montrèrent propices, et n'eurent que des
promesses séduisantes.
--On t'aime, lui dirent-elles en leur langage, qui est celui des
sorcières, beaucoup, de tout coeur, au loin; tu auras une fortune, on
pense à toi; tu recevras mystérieusement une lettre d'un jeune homme
brun très riche!
Le jeune homme était représenté par le valet de trèfle.
--Encore l'autre!... murmura Rose. Décidément, c'est la destinée qui le
veut!...
Aussitôt elle retira d'une fente de la cheminée, sa cachette, une lettre
pliée menu, sale, fripée, qu'elle avait lue bien souvent. Pour la
vingtième fois, depuis la veille, elle relut bien lentement:
«Mademoiselle,
«Je vous ai vue et je vous aime. Parole d'honneur.
«C'est vous dire que votre place n'est pas dans le quartier infect
où vous cachez votre beauté.
«Un ravissant appartement--citronnier et palissandre--vous attend
rue de Douai.
«Je suis carré en affaires, le loyer sera à votre nom.
«Réfléchissez, allez aux informations, je présente des garanties
sérieuses. Je ne suis pas majeur, mais je le serai dans cinq mois
et trois jours et je serai libre alors de disposer de l'héritage de
ma mère. De plus, mon père est vieux, infirme; peut-être, en s'y
prenant bien, arriverait-on à le faire interdire.
«Dois-je faire prévenir la couturière?
«Pendant cinq jours, à partir d'aujourd'hui, j'irai, de quatre à
six, attendre en voiture votre décision, au coin de la place du
Petit-Pont.
«GASTON DE GANDELU.»
Cette lettre abominable, honteuse, ridicule, bien digne d'un de ces
jeunes drôles que le mépris public a baptisés du nom de «petits crevés»,
ne semblait nullement révolter Rose. Bien plus, cette prose idiote
l'enivrait et lui paraissait la plus délicieuse musique.
--Si j'osais! murmurait-elle frémissante de convoitise, si j'osais!...
Elle restait pensive, le front appuyé sur sa main, quand un pas jeune et
leste fit craquer le frêle escalier.
--Lui, fit-elle, effrayée, Paul!...
Et d'un mouvement effarouché, rapide et précis comme celui d'une chatte,
elle fit disparaître la lettre dans la fente du mur.
Il était temps, Paul Violaine entrait.
C'était un tout jeune homme de vingt-trois ans à peine, svelte,
admirablement pris dans sa taille.
Son visage, du plus pur ovale, avait la pâleur unie et mate des races du
Midi. Une moustache fine et soyeuse estompait sa lèvre, un peu épaisse,
juste assez pour donner à sa physionomie un caractère viril. Ses cheveux
blonds bouclés naturellement autour d'un front intelligent et fier,
faisaient ressortir l'étrange vivacité de ses grands yeux noirs.
Sa beauté, plus saisissante que celle de Rose, était encore rehaussée
par cette distinction innée qui, sans être précisément le privilège des
héritiers des grandes maisons, ne saurait s'acquérir.
La Loupias a toujours prétendu que son locataire des mansardes lui
imposait beaucoup, et lui faisait l'effet d'un prince déguisé.
Pauvre prince en ce moment!
Ses vêtements, en dépit d'une propreté miraculeuse, décelaient la
misère, non celle qui s'étale et sans vergogne vit de la pitié, mais
celle bien autrement cruelle qui rougit d'un regard de commisération,
qui se tait et se cache.
Il portait, par cette température sibérienne, un pantalon, un gilet et
un habit de drap noir, élimé par la brosse, mince à donner le frisson.
Il avait encore, il est vrai, un léger pardessus d'été de couleur
claire, presque aussi épais que le tissu d'une forte araignée. Ses
souliers étaient supérieurement cirés, mais ils accusaient des courses
désespérées après la fortune.
Paul, à son entrée, avait sous le bras un rouleau de papier qu'il
déposa, qu'il laissa tomber plutôt, sur le grabat.
--Rien! fit-il, d'un ton d'affreux découragement, encore rien!...
La jeune femme, oubliant ses cartes sur le tapis, s'était redressée. Sa
figure, tout à l'heure encore souriante, avait pris une expression de
morne lassitude.
--Quoi! répondit-elle, simulant une surprise que certes elle n'éprouvait
pas, quoi! rien... après ce que tu m'avais dit en partant ce matin!
--Ce matin, Rose, j'espérais. Je croyais, je t'ai dit de croire. On m'a
trompé, ou plutôt je me suis trompé moi-même. J'avais pris des
assurances en l'air pour des promesses sincères. Ici les gens n'ont même
pas la charité de vous dire: «Non.» Ils vous écoutent d'un air
d'intérêt; ils se mettent à votre disposition; la main tournée, ils ne
pensent plus à vous. Des protestations banales! Voilà la seule monnaie
qu'ait cette ville maudite au service des malheureux.
Il y eut un long silence. Paul était trop profondément absorbé pour
remarquer de quel air de mépris Rose le considérait, elle semblait
indignée au spectacle de cette consternation résignée.
--Nous voilà dans une belle position! dit-elle enfin. Qu'allons-nous
devenir?
--Eh! le sais-je moi-même?
--Alors, c'est fini. Hier, en ton absence, je n'avais pas voulu te le
dire pour ne point te troubler inutilement, la Loupias est montée me
réclamer les onze francs de la quinzaine échue. Si d'ici trois jours
elle n'a pas son argent, elle nous mettra dehors; elle me l'a dit, elle
le fera, je la connais... Oui, elle le fera, quand ce ne serait que pour
avoir la jouissance de me voir sur le pavé, car elle me hait, l'affreuse
grêlée!
--Être seul au monde, murmurait Paul, isolé, perdu, n'avoir pas un
parent, pas un ami, personne!...
--Nous ne possédons plus un centime, poursuivait Rose avec une
persistance féroce, j'ai vendu la semaine passée mes dernières nippes,
nous n'avons plus de bois, enfin nous n'avons pas mangé depuis hier
matin.
A ces objections formulées comme des reproches poignants, le malheureux
jeune homme étreignait son front de ses mains crispées, comme s'il eût
espéré en faire jaillir une idée de salut.
--Voilà le tableau!... continuait l'imperturbable Rose. Moi, je dis
qu'il serait bon de trouver un moyen, un expédient, quelque chose,
n'importe quoi.
Brusquement, Paul se débarrassa de son léger pardessus et le jeta sur
une des chaises:
--Tiens, porte cela au mont-de-piété.
La jeune femme ne bougea pas.
--C'est tout ce que tu trouves pour nous tirer d'affaire?
interrogea-t-elle.
--On te prêtera bien trois francs; ce sera toujours de quoi acheter du
bois et du pain.
--Et après?
--Après!... nous verrons, je réfléchirai, je chercherai. Qu'est-ce que
je veux? gagner du temps. Je finirai bien par briser le cercle fatal qui
m'étreint. Le succès me viendra, et avec le succès la fortune. Mais il
faut savoir attendre.
--Il faut pouvoir.
--N'importe... fais toujours ce que je te dis, et demain...
Moins troublé, Paul eût bien reconnu à la contenance de Rose qu'elle
était résolue à le pousser à bout.
--Demain!... fit-elle avec une ironie de plus en plus accentuée,
toujours demain!... Voici des mois que nous vivons sur ce mot. Tiens,
Paul, tu n'es qu'un enfant, et il faut que tu aies enfin le courage de
regarder la vérité en face. Que me prêtera-t-on sur ce vêtement usé?
Trois francs... si on me les prête. Combien de jours vivrons-nous avec
ces trois francs? Mettons trois jours. Et ensuite? Déjà, ne le
comprends-tu pas? tu es trop pauvrement vêtu pour être bien reçu. Seuls,
les solliciteurs élégants sont favorablement écoutés. Pour obtenir une
chose, il faut surtout avoir l'air de n'en pas avoir besoin. Où iras-tu
quand tu n'auras que ton habit? Tu seras ridicule; tu n'oseras plus
sortir.
--Tais-toi, interrompit Paul, je t'en prie, tais-toi. Hélas! je ne le
vois que trop clairement, à cette heure, tu es comme les autres, comme
tout le monde: ne pas réussir te semble un crime. Autrefois, tu avais
confiance en moi, tu ne parlais pas ainsi.
--Autrefois, je ne savais pas.
--Non, Rose, non, mais tu m'aimais. Mon Dieu! n'ai-je donc pas tout
essayé, tout tenté!... Je suis allé de porte en porte offrir mes
compositions, ces mélodies que tu chantais si bien, j'ai demandé des
leçons à tous les échos de Paris. Qu'aurais-tu fait de plus, à ma place?
parle, réponds...
Paul s'animait par degrés. Rose, au contraire, affectait une irritante
nonchalance.
--Je ne sais, répondit-elle enfin, pourtant il me semble que si j'étais
homme, je ne laisserais jamais manquer du nécessaire la femme que je
prétendrais aimer, non, jamais. J'irais, je travaillerais...
--Je ne suis pas un ouvrier, malheureusement, je n'ai pas d'état.
--Moi, j'en apprendrais un. Combien gagne-t-on par jour à servir les
maçons? C'est peut-être pénible, ce n'est pas, ce me semble, bien
difficile. Tu as, à ce que tu prétends, un rare talent? Je ne dis pas
non. Mais si j'étais un grand compositeur et s'il n'y avait pas de pain
chez moi, j'irais, sans hésiter, jouer dans les rues et dans les cafés,
je chanterais dans les cours. Enfin, j'aurais de l'argent quand même,
n'importe comment, n'importe d'où, à tout prix, quand je devrais...
--Tu oublies que je suis un honnête homme, Rose!
--Vraiment! ne dirait-on pas que je te propose une mauvaise action! Ta
réponse, Paul, est celle de tous ceux qui, faute d'adresse ou d'énergie,
restent en chemin. On va vêtu comme un mendiant, le ventre vide, crevant
de jalousie, mais on se redresse pour dire: Je suis honnête. Comme si on
ne pouvait absolument être riche ou faire fortune sans être le dernier
des coquins. C'est trop bête, à la fin!
Elle parlait d'une voix vibrante, et une infernale hardiesse étincelait
dans ses yeux. C'était bien là une de ces créatures redoutables,
énergiques surtout pour le mal, qui peuvent conduire un homme faible sur
le bord de l'abîme, l'y pousser et l'oublier avant même qu'il ait roulé
jusqu'au fond.
Sous le fouet de ces sarcasmes, la nature violente de Paul se
réveillait; la colère empourprait ses joues.
--Que ne m'aides-tu toi-même, s'écria-t-il, que ne travailles-tu!
--Oh!... moi... c'est autre chose, je ne suis pas faite pour travailler.
Paul eut un geste terrible, il marcha la main levée sur la jeune femme.
--Malheureuse, disait-il, tu n'es qu'une malheureuse!
--Non... j'ai faim!
Une querelle arrivée à ce point devait finir mal, lorsqu'un bruit assez
fort attira l'attention des jeunes gens; ils se retournèrent.
La porte de la mansarde était ouverte, et sur le seuil se tenait,
debout, un vieux homme qui les regardait avec un sourire paternel.
Il était grand et légèrement voûté. De son visage, on ne découvrait que
les pommettes couleur brique et le nez rouge; une barbe grisonnante,
longue, épaisse, inculte, cachait le reste. Il portait des lunettes de
pacotille à verres teintés, mais il avait en le soin d'entourer d'un
ruban noir la monture de fer.
[Illustration: Paul eut un geste terrible, il marcha la main levée sur
la jeune femme.]
En lui, tout respirait la misère et l'incurie à leur apogée. Son
paletot, à larges poches éraillées, informe, graisseux, portait les
traces de toutes les murailles essuyées à boire. Il devait être un de
ces cyniques nomades qui, jugeant fastidieux de quitter les vêtements
pour dormir, couchent tout habillés, à terre ou sur leur grabat.
Ce vieux, Paul et Rose le connaissaient bien. Ils l'avaient déjà
rencontré dans les escaliers, et savaient qu'il habitait le taudis
voisin et qu'on l'appelait le père Tantaine.
Sa vue rappela à Paul que d'une mansarde à l'autre on distinguait les
moindres paroles, et cette idée qu'on l'avait écouté l'exaspéra.
--Que voulez-vous, monsieur, demanda-t-il brutalement, et qui vous a
permis d'entrer chez moi sans frapper?
Cette question, adressée d'un ton presque menaçant, ne sembla ni fâcher
ni déconcerter le vieil homme.
--Je mentirais, répondit-il, si je n'avouais pas que me trouvant par
hasard chez moi, et vous entendant causer de vos petites affaires, j'ai
prêté l'oreille.
--Monsieur!...
--Attendez donc, bouillante jeunesse!... Vous en êtes vite venus à une
querelle, et, par ma foi! cela s'explique. Quand il n'y a rien dans le
râtelier, les chevaux les plus jolis, les mieux élevés se battent, je
connais, ça, moi!
Il parlait de l'air le plus bénin, sans paraître avoir conscience de son
indiscrétion.
--Eh bien! monsieur, fit Paul, profondément humilié, vous savez au
juste, maintenant, jusqu'où la pauvreté peut faire descendre un homme de
coeur. Êtes-vous satisfait?...
--Allons, bon! reprit le vieux, voilà que vous vous fâchez. Si je suis
venu, sans dire gare, c'est qu'à mon avis des voisins se doivent aide et
secours, surtout des voisins logés à notre enseigne. Quand j'ai été au
courant de vos petits chagrins, je me suis dit: Voici de jolis enfants
que je veux tirer de peine.
Cette déclaration, cette promesse d'assistance, dans la bouche d'un
personnage de si piteuse apparence, avait quelque chose de si
véritablement comique, que Rose ne put dissimuler un sourire.
Elle pensait que le vieux voisin allait tirer son porte-monnaie et
offrir la moitié de sa fortune, une pièce de vingt sous ou de quarante,
pour le moins.
Paul eut une idée pareille; mais il fut touché, lui, de cette obligeance
si simple et si belle, sachant que l'argent emprunte aux circonstances
une prodigieuse valeur, et que l'unique franc qui nous assure pour deux
jours le pain du pauvre est un million de fois plus précieux que le
billet de mille francs du riche.
--Hélas! monsieur, fit-il, visiblement radouci, que pouvez-vous pour
nous?
--Qui sait!
--Vous voyez à quel extrême dénûment nous sommes arrivés peu à peu. Tout
nous manque. Ne sommes-nous pas perdus?
Le père Tantaine leva les bras, comme pour prendre le ciel à témoin d'un
blasphème.
--Perdus!... dit-il. Ah! la perle cachée au fond de la mer et qui ignore
sa valeur est perdue pareillement, si un pêcheur adroit ne la découvre.
Les pêcheurs sont des malheureux qui ne portent pas de perles, mais ils
en savent le prix et ils les confient à des joailliers...
Il acheva sa pensée par un petit rire discret dont le sens devait
échapper à deux pauvres enfants qui avaient en germe tous les instincts
mauvais, que poignaient toutes les convoitises, mais qui étaient
ignorants et inexpérimentés.
--Enfin, monsieur, reprit Paul, je serais un sot orgueilleux si je
n'acceptais pas vos offres généreuses.
--Parfait!... Cela étant, il va falloir tout d'abord descendre chercher
un bon repas. Il faut aussi faire monter du bois: il fait un froid
ici!... Ma vieille carcasse est à moitié gelée. Plus tard, nous
songerons aux vêtements.
--Tout cela, soupira Rose, va nécessiter une grosse somme!
--Eh! qui vous dit que je ne l'ai pas?
Lentement, le père Tantaine déboutonna son paletot, et de la poche
intérieure il retira un petit papier sale qui y était fixé au moyen
d'une épingle.
Ce chiffon, il le déplia soigneusement et le déposa tout ouvert sur la
table.
--Un billet de 500 francs! exclama Rose stupéfaite.
--Juste!... ma belle demoiselle, répondit le vieux d'une voix
triomphante.
Paul se taisait. Il eût vu un des barreaux de la chaise sur laquelle il
s'appuyait bourgeonner tout à coup et donner des feuilles, qu'il n'eût
pas été plus surpris.
Comment imaginer une telle somme cachée sous les haillons de ce vieux.
D'où tenait-il ce billet?
L'idée d'une action punissable, d'un vol, pour le moins était si
naturelle et ressortait si nettement de la situation, qu'elle vint en
même temps aux deux jeunes gens.
Ils échangèrent le regard le plus cruellement significatif, et Paul,
décontenancé, rougit jusqu'aux oreilles.
Le bonhomme avait compris le soupçon.
--Oh! fit-il, sans avoir aucunement l'air choqué, de vilaines
pensées!... Il est vrai que les billets de cinq cents ne poussent pas
spontanément dans des poches comme les miennes, mais celui-ci
m'appartient légitimement.
Rose n'écoutait pas. Que lui importait l'explication! Le billet était
là, et cela lui suffisait. Elle l'avait pris, et elle le maniait, comme
si le contact du papier soyeux lui eût communiqué les plus délicates
sensations.
--Il faut vous dire, continuait le père Tantaine, que je suis clerc
d'huissier.
--Ah!...
--Oui, et cela doit vous flatter. Être obligé par un clerc d'huissier,
voilà un triomphe! Mais ce n'est pas tout. Je suis chargé, par diverses
personnes, du recouvrement de créances litigieuses. De la sorte, j'ai
parfois en compte des sommes assez importantes. Vous prêter cinq cents
francs, pour un certain temps, ne peut donc pas me gêner.
Entre les suggestions de la nécessité et les résistances de sa
conscience, Paul restait interdit, ému comme on l'est à l'instant d'un
acte décisif, tout tremblant.
--Non, commença-t-il enfin, je ne saurais accepter; mon devoir...
--Ah! mon ami, interrompit Rose, ce n'est pas honnête ce que tu fais là.
Ne vois-tu pas qu'en refusant tu chagrines monsieur?
--Elle a parbleu raison! s'écria le père Tantaine. Donc, c'est entendu.
Allons, la belle enfant, descendez vite chercher les provisions, vite...
il est plus de quatre heures.
Ce fut au tour de Rose de tressaillir et de rougir, comme si elle se fût
sentie devinée par le vieux voisin.
--Quatre heures! murmura-t-elle, pensant à la lettre.
Cependant, elle obéit vivement. Se posant devant la vieille glace, elle
disposa presque gracieusement ses haillons, elle descendit, emportant le
billet de banque.
--Belle personne... remarqua le père Tantaine, avec l'accent d'un
connaisseur, très belle... Et quelle intelligence! Ah! si elle est bien
conseillée, elle ira loin!...
Paul ne releva pas l'observation. Il recueillait ses idées en déroute.
Maintenant qu'il n'était plus sous l'obsession du regard de Rose, la
frayeur le prenait.
Il trouvait à la physionomie de ce soi-disant clerc d'huissier quelque
chose de singulier et d'inquiétant.
Où a-t-on vu jamais des vieux de cette espèce jetant des 500 francs à la
tête des gens? Pour sûr, cette générosité devait cacher quelque mystère
et lui, Paul, il allait peut-être se trouver compromis.
--Toutes réflexions faites, monsieur, reprit-il résolument, accepter de
vous une telle somme ne serait pas délicat de ma part. Qui sait si je
pourrai jamais m'acquitter.
--Bon! voici que vous doutez de vous, maintenant. Ce n'est pas le moyen
de réussir. Si vous avez échoué, jusqu'ici, c'est que l'expérience vous
manquait. Désormais, vous saurez comment vous y prendre. La misère, mon
enfant, forme les hommes, de même que la paille mûrit les nèfles.
D'abord, moi, j'ai confiance en vous. Ces 500 francs, vous me les
rendrez quand vous voudrez, je ne suis pas pressé, seulement vous me
donnerez six pour cent, et vous allez me souscrire un billet.
--Comme cela, balbutia Paul...
--Conclu!... c'est un placement.
Paul n'était qu'un pauvre niais. Cette perspective de billet suffisait à
le rassurer, comme si sa signature au bas d'un papier timbré eût pu
servir à autre chose qu'à enlever à ce papier la valeur qu'il avait
étant blanc.
De son côté, le père Tantaine, explorant de nouveau sa poche, en tirait
une feuille de papier timbré qui s'y trouvait tout à point.
--Écrivez, dit-il: «Au huit juin prochain, je paierai, à l'ordre de M.
Tantaine, etc...»
Le jeune homme terminait le parafe de sa signature lorsque Rose reparut,
les bras chargés de provisions.
Elle était radieuse comme si un événement extraordinairement heureux fût
survenu dans sa vie; ses yeux avait une expression étrange.
Mais Paul ne remarqua rien de cela. Il observait le vieux clerc
d'huissier qui, après avoir relu le billet, le serrait aussi
précieusement qu'une valeur de premier ordre.
--Il est bien entendu, monsieur, reprit-il enfin, que la date n'est
qu'une formalité. Il n'est pas probable que d'ici quatre mois je puisse
économiser ce que je vous dois.
Le père Tantaine eut un bon sourire.
--Que diriez-vous, prononça-t-il, si après vous avoir prêté ces 500
francs, je vous mettais à même de me les rendre avant un mois?
--Quoi! monsieur, vous pourriez!...
--Par moi-même, mon enfant, je ne puis rien, cela se voit. Mais j'ai un
ami qui a le bras long. Ah! si je l'avais écouté, autrefois, je ne
serais pas à l'hôtel du Pérou. Enfin!... Voulez-vous aller le trouver de
ma part?
--Si je le veux! Mais je serais un fou de repousser cette occasion qui
se présente.
--Eh bien! je vais voir mon ami ce soir même, je lui parlerai de vous.
Soyez chez lui demain à midi précis. Si vous lui plaisez, s'il s'occupe
de vous votre fortune est faite.
Il tira de sa poche une carte et la présentant à Paul, il ajouta:
--Mon ami se nomme Mascarot et voici son adresse.
Cependant Rose, avec cette merveilleuse dextérité qui semble être un
privilège de la Parisienne, accoutumée à se mouvoir dans un petit
espace, avait tiré l'ordre du chaos et terminé ses préparatifs.
La table était dressée, table digne du taudis avec ses tessons ébréchés
et ses papiers en guise de plats; un bon feu flambait dans la cheminée,
et deux bougies éclairaient la scène, fichées, l'une dans le chandelier
bossué de l'hôtel, l'autre dans une bouteille fêlée.
Ce spectacle superbe pour des yeux de vingt ans, remplissait Paul de
satisfaction. Les affaires sérieuses étaient finies, les pressentiments
sombres s'étaient envolés.
--A table!... s'écria-t-il, à table!... Voici enfin le dîner qui sera le
déjeûner. Allons, Rose, à ton poste. Et vous, mon cher voisin, vous
allez, je l'espère, nous faire le plaisir de partager le repas que nous
vous devons.
Mais le père Tantaine, bien qu'un tel festin fût fait pour le tenter et
le séduire, ainsi qu'il le confessa, s'excusa avec beaucoup de
protestations de regrets.
Il n'avait pas grand'faim, assura-t-il, puis il avait pour cinq heures
et demie un rendez-vous de la dernière importance à l'autre bout de
Paris.
--Enfin, dit-il à Paul, il est indispensable que je voie Mascarot ce
soir. Je dois le prévenir, le disposer en votre faveur.
Rose, assurément, ne tenait pas à la compagnie du bonhomme. Laid,
malpropre, misérable, il lui inspirait un sentiment de dégoût dont ne
triomphait pas la reconnaissance.
Puis, bien qu'on ne vit pas ses yeux, elle devinait instinctivement,
sous les verres foncés de ses lunettes, un regard aigu et subtil, très
capable de lire au fond de sa pensée.
Ce qui n'empêche que se faisant chatte et câline autant qu'il était en
son pouvoir, elle joignit ses instances à celles de Paul pour garder
leur ami.
Mais il fut inébranlable, et après avoir, une fois encore, rappelé à
Paul qu'il devait être exact, le lendemain, à midi, il sortit en criant
de sa meilleure voix, aux jeunes gens qui venaient de s'attabler:
--Au revoir! bon appétit!
Seulement, une fois dehors, sur le palier, la porte refermée, le père
Tantaine s'arrêta, s'appuyant à la rampe grossière, écoutant.
Les tourtereaux, comme il les appelait, étaient d'une gaieté folle, et
les éclats de leurs voix jeunes et fraîches emplissaient le dernier
étage de l'hôtel du Pérou.
Pourquoi non? Paul après des angoisses affreuses, trouvait une sécurité
relative; il avait en poche l'adresse d'un homme qui devait faire sa
fortune; enfin, sur le coin de la cheminée brillait la monnaie du billet
de cinq cents francs, un de ces tas d'or qui, au temps des riantes
illusions, semblent inépuisables.
Quant à Rose, elle ne pouvait cesser de s'égayer au sujet de ce vieux
clerc d'huissier, qu'en dedans d'elle-même elle jugeait absolument
idiot, et qu'elle trouvait du dernier grotesque.
--Courage, mes mignons, grommela le père Tantaine, courage! Ce pourrait
bien être la dernière fois que vous riez ensemble.
Cela dit, avec les plus louables précautions, il descendit le raboteux
escalier de l'hôtel du Pérou, que la Loupias n'éclaire que le dimanche,
parce que le gaz, dame! cela coûte de l'argent.
Le père Tantaine ne sortit pas directement.
Ayant, par la petite porte vitrée de la loge des propriétaires de
l'hôtel, aperçu la Loupias qui cuisinait sur son poêle des ragoûts de
son pays, il entra, après avoir gratté timidement, saluant bas, en homme
que la misère a accoutumé à toutes les rebuffades.
--Je viens pour vous payer ma quinzaine, madame, annonça-t-il tout
d'abord.
Et en même temps il déposait sur le coin de la commode une pièce de dix
francs et une pièce de vingt sous.
Puis, pendant que Loupias, qui sait écrire, lui confectionnait un reçu,
il se mit à parler de ses affaires, racontant comme quoi il venait de
recueillir un héritage inattendu, qui allait lui donner l'aisance sur
ses vieux jours.
A l'appui de ses assertions, avec le naïf orgueil de la pauvreté qui
craint de n'être pas crue sur parole, il montrait plusieurs billets de
banque renfermés dans un portefeuille.
Ces chiffons produisirent si bien leur effet que, lorsque le bonhomme se
retira, Loupias voulut à toute force le reconduire, sa lampe d'une main,
sa casquette de l'autre.
Le vieux clerc ne semblait d'ailleurs aucunement sensible à ces
prévenances. Il allait d'un air préoccupé, en homme qui poursuit un
plan.
Arrivé dans la rue, il s'orienta, examina les magasins des environs, et,
sans hésiter, il marcha droit à la boutique d'un épicier qui fait
presque le coin de la rue du Petit-Pont et de la rue de la Bûcherie.
Cet épicier, grâce à un certain vin que lui fabrique un chimiste de
Bercy, et qu'il vend neuf sous le litre, jouit dans le quartier d'une
vogue bien légitime.
Il est petit, gros, court, rouge, irritable, plein d'importance; il
porte des favoris à l'anglaise, est veuf, sergent de la garde nationale
et répond au nom de Mélusin.
Cinq heures, dans les quartiers pauvres, c'est en hiver le moment du
«coup de feu» pour les boutiquiers.
Les ouvriers reviennent de leur chantier et les femmes qui ont quitté
leur travail à la nuit hâtent les préparatifs du souper.
M. Mélusin était donc si fort affairé au milieu de ses pratiques,
recevant et rendant, surveillant, criant après ses garçons, qu'il ne
remarqua pas l'entrée du père Tantaine.
L'eût-il remarqué, il ne se serait pas dérangé pour un acheteur aussi
misérablement vêtu.
Mais le vieux clerc d'huissier avait en sortant de l'hôtel du Pérou,
quitté ses apparences humbles et bénignes. Se plaçant dans le coin le
moins encombré de la boutique, c'est d'un ton impératif qu'il appela:
--Monsieur Mélusin!...
L'épicier, surpris, laissa tout pour accourir.
--Tiens! ce bonhomme qui me connaît, se disait-il, sans penser que son
nom brille en lettres d'un demi-pied au-dessus de la devanture.
Le père Tantaine ne lui laissa pas le loisir de demander des
explications.
--Monsieur, commença-t-il avec un bel accent d'autorité, n'est-il pas
venu ici il n'y a qu'un moment une jeune femme qui a changé un billet de
500 francs?
--Oui, monsieur, oui, répondit Mélusin, mais comment avez-vous pu
savoir...
Il s'interrompit pour se donner sur la tête un grandissime coup de poing
et reprit vivement:
--J'y suis!... un vol a été commis, n'est-il pas vrai, et vous êtes sur
la piste du voleur. Connu!... Faut-il vous le dire? Quand cette jeune
fille qui avait l'extérieur d'une pauvresse a changé ce billet, j'ai
conçu un soupçon. Je l'ai observée attentivement et j'ai remarqué que sa
main tremblait.
--Excusez, interrompit le père Tantaine, je ne vous ai point dit qu'il
s'agit d'un vol. Reconnaîtriez-vous cette jeune fille?
--Comme moi-même, si je me rencontrais, oui, monsieur. Une créature
superbe, avec des cheveux!... A telles enseignes que je l'avais
distinguée déjà, car elle vient ici quelquefois, et j'ai de fortes
raisons de croire qu'elle habite un hôtel borgne de la rue de la
Huchette.
Le boutiquier parisien n'aime pas toujours les agents qui dressent
contre lui des procès-verbaux lorsqu'il se trouve en contravention.
Cependant, encouragé par la pensée de rendre service à la société, il
aide volontiers les investigations. Pour faciliter une capture
importante, il est capable de traits héroïques, comme de manquer la
vente, par exemple.
--Voulez-vous, continuait M. Mélusin, que j'envoie un de mes garçons aux
informations, faut-il requérir des sergents de ville.
--Inutile..., cher monsieur, répondit le vieux clerc d'huissier, et
même, je vous serais obligé de me garder le secret jusqu'à nouvel ordre.
--Oh! je comprends, une indiscrétion pourrait donner l'éveil.
--Juste! Seulement, je vous demanderai, si vous avez conservé ce billet,
la permission d'en prendre le numéro d'ordre. Je vous prierai aussi
d'inscrire ce numéro sur vos livres, avec une petite mention, à la date
d'aujourd'hui. Autant que possible il faut tout prévoir.
[Illustration: Elle ponctuait ses phrases.]
--Et mes livres feraient foi devant le tribunal, n'est-il pas vrai? Je
le crois bien, les livres d'un négociant!... Vous voyez que je suis au
courant. Une minute et je suis à vous.
Tout se passa ainsi que l'avait souhaité le bonhomme et rapidement.
Du reste, M. Mélusin ne le laissa pas s'éloigner sans toutes sortes de
politesses. Il le reconduisit jusque sur le seuil de sa boutique, et le
suivit des yeux, convaincu qu'il venait de rendre un service éminent à
un employé supérieur de la préfecture déguisé en mendiant.
Mais qu'importait au père Tantaine l'opinion qu'on pouvait avoir de lui!
Il avait gagné la place du Petit-Pont et paraissait y chercher
quelqu'un. Déjà il en avait fait deux fois le tour, scrutant les coins
sombres, lorsqu'il laissa échapper une exclamation de satisfaction; il
avait aperçu celui qu'il venait retrouver.
C'était un affreux garnement d'une vingtaine d'années, n'en paraissant
guère que quinze ou seize, maigre, dégingandé, mal bâti.
Il se tenait posté à l'angle du quai Saint-Michel et du Petit-Pont, et
effrontément demandait l'aumône, guettant de l'oeil les sergents de
ville, sans souci du réverbère qui l'éclairait en plein.
Du premier coup, on reconnaissait en lui l'oeuvre malsaine de la
civilisation des grandes villes, l'ancien gamin de Paris, qui, à huit
ans, fumait les bouts de cigares ramassés à la porte des cafés et se
grisait avec de l'eau-de-vie.
Ses cheveux, d'un jaune sale, étaient déjà rares, il avait le teint
flétri et plombé, un rictus ironique contractait sa large bouche à
lèvres plates, et la plus cynique audace flambait dans ses yeux.
Vêtu d'une blouse grisâtre, il en avait relevé la manche droite et
exposait à nu un bras tordu, rabougri, contorsionné, hideux à point pour
exciter la commisération des passants.
Il psalmodiait en même temps une légende monotone où sans cesse les
mêmes mots revenaient: «Pauvre ouvrier... vieille mère à nourrir...
incapable de travailler... estropié par une machine.»
Le père Tantaine marcha droit à ce bon pauvre, et, d'un vigoureux revers
de main, appliqué sur la tête, fit sauter sa casquette à trois pas.
L'autre se retourna furieux; mais, apercevant le bonhomme, il sembla
fort penaud et murmura:
--Pincé!...
Aussitôt grâce à une brusque contraction de l'épaule, il détordit son
bras, aussi droit et aussi sain que l'autre, en réalité, rabattit sa
manche et ramassa sa casquette.
--C'est donc ainsi, reprit le père Tantaine, que tu exécutes les
commissions dont on te charge!
--Quoi!... elle est faite depuis longtemps, votre commission!
--Ce n'est pas une excuse. Grâce à ma recommandation, M. Mascarot t'a
procuré une bonne position, n'est-ce pas? Je te fais assez souvent
gagner de l'argent; ainsi, tu ne manques de rien. Il était convenu que
tu ne mendierais plus.
--Excusez, bourgeois, je n'en fais plus mon état. Seulement, dame! il
fallait bien tuer le temps en vous attendant. D'abord, c'est plus fort
que moi, je ne peux pas rester sans rien faire. J'ai récolté sept sous.
C'est toujours ça...
--Toto-Chupin, prononça gravement le vieux clerc d'huissier,
Toto-Chupin, vous finirez mal; c'est moi qui vous le prédis. Mais
arrivons au fait. Qu'as-tu vu?
Ils avaient quitté le coin du pont et remontaient lentement le quai
désert, le long des vieux bâtiments de l'Hôtel-Dieu.
--J'ai vu bourgeois, ce que vous m'aviez annoncé, répondait le
garnement. A quatre heures précises, une voiture est arrivée sur la
place et s'y est arrêtée comme pour y prendre racines, tenez là-bas, en
face de la boutique du perruquier. Voiture flambante, cheval superbe,
cocher très bien mis!...
--Passe. Il y avait quelqu'un dans la voiture?
--Naturellement. J'y ai reconnu le particulier que vous m'avez dit. Bien
vêtu, ma foi! Chapeau rogné, tout plat, pantalon clair, en fourreau de
parapluie, veston court, oh! mais d'un court... enfin, le dernier genre.
Pour plus de sûreté, comme il faisait déjà sombre, je suis allé le
regarder sous le nez. Il était descendu de voiture, vous m'entendez, et
il battait la semelle sur le trottoir, avec un cigare non allumé aux
dents. Moi, voyant le coup de temps, j'accours avec une allumette en
disant: «Du feu, mon prince!» Il m'a donné une pièce de dix sous. Autant
de pris. C'était bien lui: laid, petit, ratatiné, cagneux, une figure à
gifles avec un pince-nez... un singe, quoi!
Quand Toto-Chupin raconte, le mieux est de le laisser aller. C'est au
moins le plus court pour obtenir les renseignements qu'on désire.
Pourtant, le vieux clerc d'huissier s'impatienta.
Qu'est-il arrivé ensuite? demanda-t-il.
--Pas grand'chose. Mon individu n'avait pas l'air content du tout, de
faire le pied de grue. Pauvre ami!... Il allait de ci et de là, sur le
trottoir, il faisait des moulinets avec sa badine et dévisageait les
femmes. Dieu qu'il me déplaît, ce cocodès! Si jamais il vous prend envie
de lui repasser une bonne volée, bourgeois, je suis votre homme. Je l'ai
toisé, il n'est pas moitié si fort que moi.
--Mais va donc Chupin, va donc.
--Bon, j'y suis! Donc, il était là, c'est-à-dire, nous étions là, depuis
une grande demi-heure, quand tout à coup une femme tourne la rue et
vient droit au cocodès. Ah! bourgeois, la belle fille! Non, de votre
vie, vous n'avez rien vu de si admirable. Moi, j'en suis resté ébloui.
Mois quelle misère! Ils se sont mis à parler tout bas.
--Et tu n'as rien entendu?
--Pour qui me prenez-vous, bourgeois?... La belle fille a dit: «--C'est
entendu, à demain.» Le cocodès a demandé: «--Bien vrai?» Et elle a
répondu: «--Oui, parole d'honneur, vers midi.» Là-dessus ils se sont
quittés, elle a regagné la rue de la Huchette, lui est remonté dans sa
voiture, et fouette cocher!... En voilà pour cent sous, bourgeois!
La réclamation ne parut nullement choquer le vieux clerc d'huissier.
Il tira de sa poche une pièce de cinq francs et la remit au précoce
vaurien en disant:
--Chose promise, chose due. Mais souviens-toi de ma prédiction, Chupin,
tu finiras mal. Sur quoi, bonsoir, nous ne suivons pas le même chemin.
Pendant un moment encore, le père Tantaine resta en place, observant
Toto qui s'éloignait dans la direction du Jardin des Plantes, et c'est
seulement lorsqu'il l'eût perdu de vue, qu'il revint sur ses pas et
s'engagea sur le pont.
Il marchait fort vite et semblait aussi satisfait que possible.
--Voilà qui va bien, murmurait-il, je n'ai pas perdu ma journée. J'ai
tout prévu, même l'improbable. Flavie sera contente.