L’été s’acheva, pour Bernard Dieuzède, aussi monotone sous la grosse
poutre de sa librairie que, pour un soldat, devant le parapet de sa
tranchée. Sa vie journalière demeurait, comme disait Toustain de la
sienne, «tout sable et cailloux». Chez lui, les impressions
s’incrustaient lentement et ne s’effaçaient plus. Des semaines où il
avait cru toucher le fond des souffrances possibles il gardait un goût
de fiel dans la bouche. Ses tristesses étaient un manteau de plomb qu’il
soutenait avec des épaules viriles, mais alourdi, voûté par le faix.
Cependant il s’évertuait à l’oubli; même il essayait de se convaincre
qu’Hélène, innocente, n’avait jamais aimé Glenka. Peut-être en aurait-il
acquis la persuasion, si elle était redevenue telle qu’auparavant. Par
malheur, le soin de sa toilette et de sa personne semblait la tyranniser
jusqu’à la folie. Alors que la famine, près de s’asseoir à leur table,
déjà mordait les gonds de leur porte, Hélène suivait la mode en
s’achetant des parfums coûteux. Mlle Colombe Chemin venait l’aider à se
bâtir des combinaisons brodées. Elle ajoutait un plat d’entremets au
repas du soir, prétextant la croissance de Paulette et d’Adèle, mais
surtout parce qu’elle avait peur de maigrir et de vieillir. «_Vieillir
de faim_», confessait-elle à Jules, c’était son appréhension du moment.
On eût dit qu’elle se préoccupait de plaire à quelqu’un; et pourtant nul
étranger ne fréquentait la librairie, sauf le sérieux Brouland, dont
l’attitude, une fois Glenka disparu, avait repris son aisance et sa
tranquillité. Peu de jours avant le départ de Woronslas, il s’était
brouillé avec lui; et personne, au dire de Jules, ne connaissait le
motif d’une si étrange rupture. Jules s’était aperçu que, s’il mettait
l’entretien sur Glenka, Bernard laissait tomber le propos, et que son
visage se crispait fugitivement. Il eut ses motifs de s’enquérir:
--Glenka t’a écrit?
--Oui, quatre mots.
--Tu lui as répondu?
--Non, je n’ai pas eu le temps...
Jules s’étonna de cette froideur, s’en inquiéta, car lui-même venait
d’écrire au médecin, ayant besoin de son entremise pour être admis à
Saint-Cloud, dans la villa de Mme Eschmann. Seul, un instant plus tard,
avec Hélène, il lui posa la question qu’elle prévoyait:
--Bernard a quelque chose contre Glenka?
--Bernard est vexé, répondit-elle vivement, de ce que le docteur, le
matin où il est parti, est venu lui dire adieu, ne l’a pas trouvé et n’a
pas attendu son retour. Bernard, comme tous les gens malheureux, devient
d’une horrible susceptibilité. En le frôlant, on l’écorche! La vie n’est
point gaie.
Sur cette parole, qui se donnait une mine de confidence, Hélène le
quitta; une cliente opportune l’appelait au magasin. Il se contenta de
l’explication, ne scrutant guère les faits au delà des apparences;
sceptique à la façon des hommes d’argent sur la vertu des femmes, jamais
il n’aurait mis en doute celle de sa sœur; il était à mille lieues de
supposer entre elle et Glenka la possibilité d’une intrigue. S’il avait
pu savoir, il ne l’eût, d’ailleurs, aucunement honnie, pas même blâmée;
il l’aurait conseillée «dans le sens de ses intérêts».
Mais, comme il choyait les siens propres, il revint à la charge, le jour
suivant, pour la lettre au docteur.
--Tu lui as écrit? interrogea-t-il Bernard.
--Pas encore; j’ai la vue très fatiguée...
--C’est bien de toi; remettre toujours au lendemain ce qui t’ennuie!
Écoute, si tu veux être gentil, mets-toi à ton bureau, fais cette
lettre.
--Fais-la toi-même, se défendit Bernard. Tiens, voilà du papier.
--Mon oncle, intervint Paulette, tu diras à Glenka les amitiés de
Paulette et qu’elle pense beaucoup à lui.
Hélène regarda son frère assis au bureau, rédigeant d’une main nerveuse
le mot où il faisait valoir son impatience de se retrouver dans le
service du neurologue éminent. Elle n’articula aucune objection; mais le
refus de Bernard signifiait, pour elle, un ressentiment qui ne savait
pas oublier, une rancœur accusatrice; elle s’en irrita et secoua comme
une chaîne usée le reste de pitié affectueuse par où elle tenait à son
mari.
Malgré tout, sa vie antérieure s’obstinait à régir sa conduite
apparente. Vis-à-vis de ses enfants et du monde elle demeurait l’épouse
correcte de M. Dieuzède. Elle était le sépulcre blanchi, en paix sur les
pourritures qu’il abrite, tant que l’odorat des passants n’en est point
alarmé.
Seul, Bernard s’apercevait de son changement, et, si enclin qu’il fût
aux illusions, il dut reconnaître que le départ de Glenka l’avait peu
assagie. Presque tous les jours elle sortait, ou bien pour un thé chez
Mme Lalotte, ou pour une visite à Mme Surin, pour une réunion musicale
chez Mme Laboré. Elle allait voir des blessés dans tous les hôpitaux,
assistait aux enchères de l’hôtel des ventes. Ce besoin d’être hors de
chez elle, Bernard l’eût excusé en des temps moins âpres. Mais, d’abord,
leur commerce en souffrait. Quand une «fournée» de clients envahissait
la librairie, il ne suffisait pas à les servir ni à les surveiller. Les
gens s’impatientaient de sa lenteur, se juraient bien qu’ils ne
reviendraient plus. D’autres volaient des cartes postales, des livres.
Jusqu’à la fin des vacances, Adèle le soulagea de son mieux, elle pliait
des paquets; besogne où il n’arrivait pas à se rendre habile; les yeux
vigilants d’Adèle tenaient les maraudeurs en respect. Lorsque l’enfant
eut repris ses classes, il avertit Hélène que sa présence lui était
nécessaire.
--Et si j’étais morte ou _en voyage_, répondit-elle, comment ferais-tu?
Elle revenait de la salle des ventes, dépitée de n’avoir pu acquérir une
petite table à ouvrage Louis XV «tout à fait exquise». Bernard devinait
trop pourquoi le Louis XV avait sa prédilection. Il répliqua plus
amèrement qu’il n’aurait voulu:
--Voyons, ma chère, la question n’est pas d’acheter des meubles, mais
d’empêcher que les nôtres soient mis à l’encan.
L’échéance d’octobre, louve impitoyable, avait emporté dans sa gueule
leurs derniers billets de mille francs. Avec le peu qui restait du prêt
Lendormy on mangerait jusqu’à Noël. Ensuite, si les bénéfices ne
couvraient pas les dettes, la famille traverserait, à l’aventure, la
noire futaie de l’indigence.
Furieuse de son rappel à l’ordre, Hélène s’exclama:
--Décidément, tu as une âme de _défaitiste_. Quel homme!
--La défaite, ma pauvre Hélène, c’est toi qui la veux. Tu abandonnes
tout à vau-l’eau, comme si tu n’avais plus d’espoir.
Elle s’élança vers sa chambre, dont elle fit claquer la porte,
s’exaspérant en proportion de ses torts. Pour attester qu’elle méprisait
les justes reproches de Bernard, toute l’après-midi du lendemain, elle
courut la ville. Elle semblait vouloir habituer son mari à de longues
absences, afin qu’il s’étonnât moins si, un jour, elle s’attardait sans
explication plausible.
Son cœur n’aspirait qu’à vivre hors du présent; une seule image, plus
oppressive depuis que Woronslas était au loin, la délectait et la
ravageait de souvenirs fiévreux, parmi des regrets qui ne se tournaient
pas en remords, des attentes mornes ou effrénées.
Jules avait obtenu son transfert à Saint-Cloud; elle l’enviait de voir
et de toucher le héros qu’elle idolâtrait; les lettres de Jules
émettaient des vibrations lumineuses quand Glenka s’y trouvait nommé. De
Glenka lui-même elle recevait des billets rapides où la passion
empruntait le voile d’une amitié discrète. Il les adressait chez Mlle
Colombe Chemin. Hélène avait commis l’imprudence d’exposer sa réputation
entre les mains vénales de cette intrigante; elle ne calculait pas à
quel prix il lui faudrait payer sa complicité jamais sûre.
L’idée fixe, chez elle, étouffait le sentiment des risques et
désorganisait toute rectitude. Tandis qu’auparavant mentir lui
paraissait détestable, elle prenait une jouissance d’enfant perverse à
se cacher pour correspondre avec Glenka. Son imagination se trahissait
déviée vers des lectures érotiques. Mme Lalotte, par une malsaine
fantaisie, avait prié Bernard de faire venir un roman où les mœurs des
courtisanes grecques étaient scandaleusement glorifiées. Comme il s’y
refusa, Hélène railla ce qu’elle appelait «un faux scrupule de dévotion»
et prétendit que, bientôt, il ne débiterait plus un seul livre «sans
l’avoir soumis à son confesseur».
Il avait mis en réserve, sur un rayon obscur, un exemplaire de _Madame
Bovary_ presque neuf acheté au rabais à un collégien qui l’avait
peut-être volé. En cherchant un autre volume, Bernard s’aperçut que
celui-là n’était plus où il le croyait. Interrogée par lui si elle
l’avait vendu, Hélène expliqua:
--Non, pas vendu... prêté à un jeune Belge de l’hôpital qui aime les
livres français.
Il prit pour bonne cette réponse; sa seule inquiétude était que
Paulette, affriandée de tout ce qu’elle supposait illicite, n’eût
déniché la Bovary. Pouvait-il concevoir qu’Hélène mentait? Mais comment
n’aurait-elle pas menti? Elle se faisait, en cachette, du vieux roman
une pâture désespérée, s’identifiant à la pitoyable Emma, admirant même
son suicide. Au reste, son mensonge, dans sa pensée, n’en était pas un:
elle avait promis le livre à un jeune peintre soldat en traitement à
l’hôpital belge et qu’elle visitait sur la prière de Woronslas.
Au même hôpital, Mme Surin désirait la faire entendre avec sa harpe dans
«une fête de bienfaisance» qui devait être donnée le jeudi d’ensuite.
Cette fois, l’absence d’une robe neuve ne tourmenta pas Hélène, elle
mettrait sa toilette de l’autre automne, celle du dimanche où elle avait
rencontré Glenka. Elle négligea seulement un peu plus son ménage, ayant
ce concert à préparer. Elle travailla ses morceaux «comme une enragée»,
parce que Woronslas aurait des nouvelles de la fête; et, si elle jouait
mal, Mme Macreuse aurait hâte de corner à tous les échos son insuccès.
Depuis la soirée fatale, quand les deux femmes se trouvaient ensemble
dans un salon, l’amie négligée du docteur marquait à Mme Dieuzède le
dédain d’une bourgeoise huppée pour une boutiquière grelue; cette
affectation d’indifférence enveloppait les plus félines rancunes. Hélène
en riait secrètement; le dépit d’une rivale déclinante l’assurait d’un
triomphe qu’elle n’avait point cherché. Elle fut surprise, trois jours
avant le concert, d’un mot de Mme Laboré qui l’engageait à venir, chez
elle, répéter une mélodie pour harpe et chant; Mme Macreuse, au piano,
les accompagnerait. Hélène eut grande envie de refuser; n’était-ce pas
un panneau où l’attirait Mme Macreuse, en l’induisant à l’exécution
d’une pièce peut-être difficile, dans l’espoir qu’elle y barboterait?
Elle consentit pourtant au rendez-vous; car elle se disait,
présomptueuse, toujours prête à relever un défi: «Nous verrons bien», et
ne prévoyait qu’un piège musical.
Mme Macreuse était assise, les jambes croisées, sur le tabouret du
piano, insolemment décolletée avec un collier de marcassite d’où pendait
un médaillon d’améthyste qui s’insinuait entre ses deux seins; lorsque
Hélène entra, sans se lever elle lui tendit une main scintillante de
bagues, d’un air condescendant, qu’elle voulut rendre gracieux:
--Je suis ravie, chère madame, que vous nous reveniez tout à fait remise
de votre aventure.
--Quelle aventure? s’étonna Hélène d’un ton léger, presque drôle, tant
elle était loin de s’attendre à une attaque brusquée.
--Mais oui. J’ai su que vous aviez été prise, sur le trottoir, d’une
_faiblesse_, qu’on a dû vous ramener, en voiture à votre domicile...
Hélène l’interrompit en essayant de sourire:
--Oh! c’est de l’histoire ancienne. Je n’y pensais plus...
Cependant une rougeur subite avait troublé ses joues; elle se tourna
vers Mme Laboré qui rougit elle-même, interdite, compatissante, et
s’empressa, pour dissiper leur commun embarras, d’ouvrir sur le pupitre
une partition. Mme Macreuse, elle, s’était dressée et scrutait Hélène
avec la sinistre ironie d’une certitude acquise, d’une vengeance
réalisable. Hélène feuilletait des yeux sa partie de harpe, une mélodie
impressionniste changeante de mesure, confuse de tonalité.
--C’est très mal écrit, observa-t-elle, pour la harpe. Enfin,
essayons...
Le timbre de sa phrase n’accusa pas le moindre émoi; son teint avait
déjà retrouvé sa pâleur sèche; le coup de stylet qu’elle n’avait pas su
tout à fait parer semblait avoir à peine effleuré sa peau. Elle attira
entre ses genoux son instrument, et, pendant qu’elle s’accordait, la
résonance d’une tierce fit émerger de sa mémoire des idées surgies en
une minute lointaine, au crépuscule, chez Glenka. Elle se réentendait,
s’adressant la question scabreuse:
--Serait-ce Mme Lalotte? Serait-ce?... L’ensorcellement du souvenir
liait son esprit à une sorte d’état somnambulique où le passé devenait
la seule chose présente. Elle déchiffra la mélodie comme on lit parfois
en songe, sans hésiter, sans comprendre. Mme Macreuse, déçue de n’avoir
pas humilié son talent, se revancha dans une autre allusion perfide.
--Je connais quelqu’un qui regrettera, jeudi, de ne pouvoir vous
applaudir.
Hélène se garda bien de lui demander: «Qui donc?» Elle rompit le
compliment par cette incisive leçon:
--Madame, il ne s’agit point de nous faire applaudir; nous jouons pour
les blessés; que la gloriole reste à la porte.
Mme Laboré l’approuva et Mme Macreuse, sentant qu’Hélène avait bec et
ongles, s’abstint d’égratignures maladroites. La vilipender en sourdine
lui suffirait jusqu’à meilleure occasion.
Hélène glissa donc à travers les pièges de Mme Macreuse sans en avoir
une totale conscience. Mais, dès qu’elle eut quitté ces dames, seule
dans la rue, elle repensa qu’elle avait rougi; elle s’indigna contre
elle-même: son manque de sang-froid l’exposait aux pires affronts. Elle
se représenta plus encore la rougeur de Mme Laboré; cet indice la
tortura.
Mme Macreuse avait su, par qui? par Lendormy, sans doute, l’événement
singulier du retour en fiacre, l’anxiété, le chagrin de Bernard; et,
liant ces faits aux inductions de son espionnage, elle avait deviné trop
juste. Aussi déshonorait-elle à petit bruit Mme Dieuzède auprès des
personnes qui l’estimaient. Avertie, Mme Laboré, en présence de son
trouble, avait lu dans sa surprise un aveu; un réflexe de sympathie
avait fait monter la pourpre de la honte à ses joues.
Ce blâme et cette pitié poignaient Hélène plus âprement que la haine de
Mme Macreuse. Auparavant elle était parmi les femmes dont on ne dit rien
parce qu’il n’y a rien à dire. Désormais, c’était fini; on parlait
d’elle; jusqu’à sa fin et au delà elle serait notée comme une femme
inconséquente, immorale; et le public devant qui elle jouerait jeudi
chuchoterait sur sa conduite les insinuations les plus diffamantes.
Elle percevait, d’avance, ces murmures anonymes, comme si elle eût été
mordue, la nuit, par des chiens qu’elle ne connaissait pas. Mais, au
lieu de s’en prendre à la cause initiale de son déshonneur, à ses
égarements, elle se rebellait vis-à-vis d’un milieu où une Mme Macreuse,
parce que sa richesse «mettait un bœuf» sur les langues malveillantes,
restait considérée.
Elle avait cru détenir, dans le mystère de sa passion, comme un anneau
de Gygès qu’elle tournait contre l’univers des jaloux et des hypocrites.
Aujourd’hui, elle voyait son lamentable amour, nu et pantelant, sous les
crocs de l’envie et de la dérision. Dorénavant, elle déchiffrerait dans
tous les yeux ou une méfiance ou un mépris, chez certains hommes des
contenances de fatuité protectrice, chez quelques femmes un louche
attrait plus outrageant encore. Au coin de chaque rue, quand elle
sortirait, un opprobre serait embusqué. La ville qui lui infligeait ces
perspectives de honte lui faisait horreur. Des projets de fuite
assaillaient son imagination élancée aux extrêmes. Elle eut besoin, pour
les mettre en déroute, de songer à Paulette, à Charles; elle se donna
peur d’un scandale dont ses enfants, plus qu’elle, eussent été les
victimes.
Cet accablement dura jusqu’au jeudi, et, comme une condamnée marcherait
vers le lieu de son supplice, elle partit pour la salle du concert.
Mais, une fois arrivée, elle rebondit hors d’elle-même, dans une
bravoure de désespoir, défiant l’opinion et crachant son dédain sur ceux
qui, à mi-voix, l’insulteraient. Au premier rang de l’assistance elle
aperçut le docteur Sautel; le jeune flandrin la lorgnait avec un sourire
de galanterie prétentieuse, superbement inepte; elle s’imagina le beau
soufflet qu’elle planterait sur son museau glabre, si jamais il osait
une déclaration.
Elle commença, très énervée, sa fantaisie romantique, et, tout d’un
coup, sa mémoire perdit le fil du texte musical; elle improvisa, dans le
vide, des arpèges extravagants. L’hostilité qu’elle présumait au sein de
l’auditoire crispait ses doigts, rendait son jeu saccadé, sec,
incertain. Des musiciens, venus pour l’entendre, se regardaient entre
eux, stupéfiés; et les autres, indifférents aux virtuosités d’une harpe,
écoutaient à peine. Les conversations bourdonnantes traversaient les
spirales décousues des traits. L’accord final n’arracha que de maigres
claquements de mains, une aumône obligatoire. Gonflée d’une sombre
jouissance, Mme Macreuse pensait: «Que Woronslas n’est-il là!» Du moins,
on lui apprendrait, en l’exagérant, l’insuccès de son amie.
Ce faillit être une déroute. Au milieu de la mélodie décadente où elle
accompagna Mme Laboré, Hélène commit une faute de mesure; le piano, la
harpe et la voix, un instant, discordèrent. Mme Macreuse, visant à
souligner la faute, se retourna du côté de la harpiste, d’un air
anxieux. Hélène se rattrapa, comme sur une corniche, au-dessus d’un
précipice; et le morceau fut terminé sans encombre.
Après ces accrocs, les pas dangereux semblaient franchis. Elle
respirait, reprenait l’aisance de ses moyens; car elle n’avait plus à
jouer que l’air: _O fièvre brûlante_, celui que Bernard aimait. Bernard
n’était pas au concert; il n’avait point voulu laisser Adèle seule avec
Charles dans le magasin. Paulette, assise auprès de Mme Lalotte,
ridiculisait le nez en poire de l’un des deux chanteurs à qui sa mère
allait donner une réplique instrumentale. Hélène exécuta largement
l’immortel motif; l’accent de cette phrase ingénue, rythmée comme les
pulsations d’un cœur douloureux, soulevait les moins sensibles des
auditeurs. Mais, à la première reprise, une corde éclata, puis une
autre. Le baryton interloqué, s’arrêta. La harpiste aurait continué en
transposant; elle s’interrompit, remit des cordes, et on recommença.
L’émotion du public s’était dissipée et ne revint plus. Hélène se jura
que, de sa vie, elle ne livrerait plus son art en pâture aux bêtes. Par
surcroît, elle avait grelotté entre deux portes, dans un passage de vent
glacial. Elle frissonnait, courbaturée, éprouvant au creux des épaules
un point qui l’essoufflait.
Une hâte violente la ramena au logis où elle se coucha. Son échec ajouté
à la masse de ses peines l’ulcérait tellement qu’elle eût désiré mourir.
Dans sa tête martelée de fièvre, elle composa une lettre à Woronslas,
monstrueuse et folle; qu’il revînt et l’emmenât; sinon, elle se tuerait.
Cette lettre, elle l’écrivit le lendemain sur son lit, sur le lit d’où
Bernard, tout à l’heure, s’était levé. Ensuite, elle la déchira et la
mit au feu. Un éclair lucide lui montra l’énormité de son aberration;
désespérer les siens, non, elle n’en aurait pas le courage. D’ailleurs,
Glenka méprisait les faibles; en lui confessant le fond de sa détresse,
elle ne réussirait qu’à l’éloigner d’elle. Enfin, elle était sans
argent; si elle acceptait, même un prêt, de Woronslas, elle savait ce
que signifiait cette obligation, quelle femme elle deviendrait. Elle
simula donc l’intrépidité et, dans une seconde lettre, narra en badinant
ses mésaventures du concert.
Bernard avait pénétré sa déconvenue: le détachement des «glorioles»,
c’était facile à prêcher, comme, l’autre jour, à Mme Macreuse; mais son
amour-propre se relevait mal d’une humiliation publique; des mots
acerbes lui échappaient sur la stupidité des foules. Il devinait qu’une
crise plus profonde la tourmentait, et ne savait par quelle voie
l’apaiser, lui venir en aide. La voyant souffrir, même dans son corps,
il multiplia ses soins avec une discrète sollicitude; car ses
empressements l’eussent importunée; il veillait aux infusions pendant
qu’Adèle courait chez le pharmacien ou posait à la malade des ventouses.
Le lundi, étant mieux, elle put descendre au magasin. Bernard sortit
vers quatre heures; il avait à examiner un lot de gravures du XVIIIe
siècle que lui proposait un rentier dans la gêne, des images coloriées
d’une vente facile, parce qu’elles illustraient des scènes d’alcôve
libertines, quelques-unes de la plus graveleuse obscénité. Entre sa
conscience et son intérêt, il n’eut pas une minute d’hésitation; il
feuilleta négligemment la série et répondit au possesseur:
--Cette marchandise n’est pas faite pour ma clientèle; quand bien même
je trouverais à la vendre, je refuserais de m’en charger.
--Mais, monsieur, insista le rentier, homme dévot qui rêvait
d’équilibrer ses besoins d’argent et ses scrupules, ce lot d’images je
ne l’ai pas acheté, il me vient d’un grand-oncle. Dois-je les laisser
moisir au fond d’un placard? Je veux m’en défaire; attendu que les
sujets sont, je l’avoue, inconvenants. Si on m’en offre un prix
raisonnable, vous croyez que j’aurais tort?...
--Eh bien! oui, monsieur, trancha Bernard en retirant ses lunettes de
son grand nez. C’est d’un art plus que médiocre; toute la valeur
commerciale de ces choses-là tient dans leur ignominie. A votre place,
j’en ferais une flambée, simplement.
Le conseil parut décevoir le personnage; Bernard se retira, certain que
sa franchise lui valait un ennemi de plus. Au reste, il oublia
sur-le-champ la figure et la maison du client insipide. Mais la donnée
d’une des gravures le poursuivit: un vieux seigneur surprenait son
épouse en une conversation trop intime avec un chérubin impatient, et
faisait signe au valet qui l’accompagnait, levant un flambeau, de ne
point les alarmer. Il était odieux pour Bernard de s’appliquer
l’hypothèse d’une rencontre pareille. Néanmoins, il se traçait une ligne
de conduite.
--A _lui_ je ne dirais pas un mot, je n’aurais point l’air de le voir.
J’irais droit à _elle_, je l’avertirais: Hélène, je ne suis plus rien
dans ta vie, je le savais. Mais, devant Dieu, tu m’as promis d’être
fidèle; tu as des enfants qui sont les miens; prends garde et
repens-toi...
Il traversait le jardin aux roses, le même qu’il avait admiré du balcon
de Glenka; les rosiers nus, l’herbe des pelouses fanée par l’automne
semblaient pleurer des illusions mortes. Un gros vent tiède enflait
contre le crépuscule des nuées amères balafrées de rides sanguinolentes.
Il y avait, selon le mot du pays, de la hargne dans le temps. Des
cloches semblables à celles qu’il entendait jadis au-dessus de la mer
sonnaient un glas que déchiraient les rafales. Il longea la partie
boisée du jardin, au bord d’un étang qui incurvait entre des chênes ses
berges blondies sous les feuilles tombées. Deux cygnes battaient de
leurs ailes l’eau noire et tremblante; un paon cria parmi le vaste
gémissement des arbres. A l’Orient livide, derrière les branches d’un
séquoia, la lune pleine roulait sur un tumulte de vapeurs verdâtres.
Bernard s’en allait, son manteau, ses cheveux au vent; le chaos de la
tempête et de la nuit tombante excitait les sauvages ivresses de sa
douleur. Avec les puissances d’amour dont il frémissait, quelle
infortune l’empêchait d’être aimé?
Le magasin était désert. Aucun bruit dans la maison mal éclairée. A
cette heure, en haut, Adèle et Paulette travaillaient; Charles, près
d’elles, se tenait tranquille, construisant des bateaux de papier. Il
souleva la tenture qui masquait l’arrière-boutique; aux braises d’un feu
languissant, il entrevit, devant la cheminée, sur une chaise basse,
Hélène enveloppée d’un châle; son profil étiré, l’affaissement de ses
membres avouaient ses lassitudes, l’abandon d’elle-même et de tout.
--Sans lampe, mon amie!
Au fond de cette parole une telle douceur d’amitié vibra qu’Hélène,
presque émue, releva les yeux, et, faiblement, répondit:
--Que ferais-je d’une lampe? L’obscurité me repose... Il faut bien être
économe... Et ces gravures? Tu les rapportes?
Il secoua la tête, se courba pour jeter une bûche dans le feu:
--Non, je n’en ai pas voulu. Ça ne valait rien. Des immondices!
--Oh! toi, quand tu tomberas sur une bonne affaire, c’est que les
étoiles auront changé de place.
Il s’était assis à gauche de la cheminée, et, les pincettes en main, il
rejoignit les braises autour de la bûche pétillante.
--Alors, énonça-t-il d’une voix contenue, tu crois que mon étoile n’est
pas heureuse? Nous avons eu pourtant des années parfaites, et, à présent
encore, si tu voulais...
--A présent, coupa-t-elle avec un sursaut d’impatience, je ne crois plus
à rien, j’ai la nausée de vivre. Je sortirais de ce monde exécrable,
comme après une nuit d’insomnie on quitte un wagon de troisième classe
empuanti par des goujats.
--Tu ne crois plus à rien? Tu le dis, mais tu es loin de le penser.
Hélène, si tu ne croyais plus à rien, c’est que tu n’aimerais plus rien.
Le regard qu’il envoya sur elle en répliquant ainsi eut peur de pénétrer
au plus vif d’une blessure. Il le détourna dans le vague. Elle avait
incliné son front, puis le redressa brusquement.
--Comprends-moi, se défendit-elle. Quand je me suis mariée, et longtemps
après, j’avais encore devant l’existence l’ingénuité d’une petite fille
qui, tous les matins, à son réveil, peut se dire: «Aujourd’hui, pour
moi, quelles bonnes choses arriveront?» Je croyais que la vie doit
porter du bonheur comme un rosier porte des roses. Maintenant, je la
connais. Je n’attends d’elle que des souffrances; hors d’elle, je n’ai
point d’espoir, et je ne t’envie pas tes illusions.
--Je t’écoute, soupira Bernard; si ton âme ressemblait au portrait que
tu m’en donnes, ce serait une tristesse à en mourir. Mais tu n’es pas ce
que tu penses être. As-tu interrogé toutes les fibres de ton cœur?
Est-ce qu’on peut respirer sous le ciel des vivants sans un désir ni un
espoir? Tu me parais comme cette enfant souffrante qui boudait sa poupée
et voulait la mettre en pièces parce qu’elle ne répondait plus à ses
fantaisies. Tu aimes désespérément la vie de ce monde; elle te fut
indulgente; aujourd’hui, elle t’a mise au pain sec; elle t’enseigne,
malgré toi, la sagesse; tu es pressée de la maudire. Il faudrait,
pourtant, ce soir, te séparer d’elle; tu songerais, en pleurant
peut-être, qu’elle fut douce quand même.
--Détrompe-toi, je coulerais dans le néant comme j’en suis sortie, et
plus contente d’y rentrer que d’en sortir. Le silence, le sommeil à
jamais, oh! pour moi qui dors si mal, c’est le Paradis, c’est mon seul
trésor, et personne ne me l’ôtera.
--Personne? En es-tu bien sûre? Il n’y a plus de sommeil dans
l’éternité.
Une quinte de toux secoua le dos d’Hélène: elle ramena son châle autour
de sa poitrine et repartit, un peu haletante:
--Tu voudrais me faire peur de l’autre vie! A quoi bon? La foi, je ne
l’ai plus, je suis allégée de ne plus l’avoir. Tu vas me dire que je
blasphème. Le blasphème est une prière encore. Nous sommes là tous les
deux, seuls dans la nuit, seuls dans le noir. S’il existe un Dieu, il
nous regarde, il m’entend qui te parle et qui doute de lui. Si je me
trompe, pourquoi ne me révèle-t-il pas sa présence par un signe, par un
souffle, par une voix, par une émotion inconnue?
Bernard sentit passer en elle le frisson du vide intérieur. Le vent
grondait, le feu palpitait; au dehors, un volet claqua. Chacun des mots
d’Hélène le transfixait d’une angoisse; cependant, il s’étonnait avec
une sourde joie de trouver un chemin vers ce cœur obstinément barré.
Pour qu’elle glissât à une sorte de confession, fallait-il qu’elle fût
excédée d’amertume, à bout de mensonge! Elle maintenait, d’ailleurs,
l’entretien dans des généralités; d’instinct, elle défendait les abords
d’une conscience qui ne voulait pas livrer son énigme.
Il avait rapproché sa chaise de la sienne et, s’efforçant de paraître
calme, il répliqua:
--Tu me demandes pourquoi Dieu se cache, quand il est la Lumière. Je ne
suis pas un théologien ni un scrutateur des abîmes. Je n’aperçois qu’une
chose: c’est en nous que sont les ténèbres; nous épaississons comme un
mur entre la lumière et nos yeux. Tu crois avoir perdu la foi; j’ai la
certitude qu’elle subsiste chez toi à des profondeurs où tu ne saurais
l’atteindre et l’anéantir. Mais réfléchis de quelle manière elle a
semblé s’éteindre, comment tu as cessé d’entendre la parole de vie. Ton
âme sommeillait dans une tiédeur d’habitude; pas à pas, sans t’en
douter, tu te retirais hors de l’embrassement divin. Puis, un jour, tu
as eu l’impression que Dieu était absent. Il ne l’est pas, il ne veut
pas l’être; mais tu lui as fermé ta porte; il reste, comme un mendiant,
derrière ton seuil, jusqu’à ce que tu reviennes vers Lui.
--Alors, dit Hélène, douloureusement ironique, si nous restons chacun
sur nos positions, cela durera longtemps, jusqu’à la fin.
--Tu oublies, protesta-t-il avec une tendresse poignante, qu’Adèle et
moi nous prions, nous souffrons pour toi. La prière peut tout, quand la
souffrance lui donne des ailes. Et tu ne sais pas, des conjonctures
viendront sur toi, des _signes_ que tu ne voudras point récuser. _Celui
qui t’aime_ se lassera d’attendre que tu lui ouvres; il pénétrera tout
d’un coup à la façon d’un voleur.
Les doigts d’Hélène, quand il proféra les mots: celui qui t’aime, furent
pris d’un léger tremblement. Ensuite, elle haussa les épaules:
--Je te comprends. Tu espères que Dieu, pour m’éclairer, me réserve des
malheurs de choix. Merci de ta prédiction. J’ai lu dans plus d’un livre
cette vieille ritournelle. Moi, la souffrance ne me convertit pas, elle
me raidit. J’en veux aux forces implacables qui prétendent me ployer
sous leur loi de fer sans que je sache pourquoi, ni ce que je leur ai
fait.
--Mais enfin, s’écria Bernard, étreignant entre ses deux mains la main
gauche de _sa_ femme, celle où brillait l’anneau bénit, ma pauvre
Hélène, explique-moi donc ce qui te rend si malheureuse. Notre misère
est dure, je le sais trop. Es-tu la seule à en pâtir? J’ai aussi un cœur
de chair, et je m’afflige plus que toi, parce que je porte le fardeau de
tous, je m’afflige dans l’espérance pourtant. Nous n’avons pas manqué,
jusqu’à ce soir, de pain; nous n’en manquerons pas demain non plus. Le
pain, ce n’est pas assez. Il faut l’amour. Si tu nous aimais, tu
mettrais en commun tes tristesses avec les nôtres. Tu les trouverais
légères. Pourquoi as-tu cessé de nous aimer? Je ne te fais, à mon
endroit, aucun reproche. Trop de choses en moi, je le sens, doivent te
déplaire. Mais je t’aime si entièrement que tu peux me faire les plus
cruels aveux, je te pardonnerai tout, je t’aimerai malgré tout. Romps ce
silence qui est horrible. Hélène, je t’adjure, au moins laisse-toi
aimer...
La supplication de Bernard se brisait en une plainte; elle eut peine à
ne pas éclater comme un cri. Il se penchait sur elle, l’enveloppait de
son souffle ardent, allait tomber à ses genoux. Elle subissait, dans une
immobile stupeur, cette voix implorante et éperdue. Soudain, elle se
délivra de son étreinte, se leva, le repoussa:
--O Bernard! A quoi penses-tu! Où vas-tu chercher que je ne vous aime
plus? Laisse-moi, je t’en prie. Je suis trop faible pour de pareilles
scènes. Non, c’est affreux!
Comme saisie d’épouvante, elle s’échappa vers l’escalier. Au moment où
il s’inclinait, elle avait vu à ses genoux Woronslas la suppliant avec
des sanglots d’amour aussi; et elle croyait qu’en écoutant Bernard elle
serait infidèle à l’homme qui avait pris son âme, en qui elle se
consumait, incertaine, de loin, s’il répondait à sa démence.