Cette première nuit, dans leur domicile de commerçants, fut de celles
qu’on dénomme «blanches», parce qu’elles sont doublement noires. Hélène,
à deux heures du matin, se retournait encore dans son lit; le voyage,
les journées harassantes, la surtension anxieuse, le désordre même de la
chambre, l’odeur de poussière que suaient les meubles et le plancher,
tout crispait son idée fixe: «Je ne pourrai plus dormir.» Bernard, homme
d’un sommeil régulier, profond, avait fait, auprès d’elle, depuis leur
catastrophe, l’apprentissage de l’insomnie. Adjointe à ses tourments, la
nervosité de sa femme le rendait, lui aussi, nerveux. Néanmoins, la
fatigue le ramenait, d’ordinaire, à l’équilibre du repos; il parvenait,
en se recueillant dans une oraison monotone, au silence intime, jusqu’à
ce que sa pensée défaillît. Mais, cette fois, le mot transperçant
d’Hélène: «Il faudra que nous divorcions!» s’agriffait à sa cervelle; il
se répétait en vain qu’elle ne pensait vraiment pas une pareille phrase,
puisqu’aussitôt elle lui en avait demandé pardon:
«Oui, cherchait-il à se convaincre, une grimace de souffrance n’est pas
le réel visage de quelqu’un. Une femme excédée de lassitude, angoissée,
dément son cœur en s’exaspérant. Je suis lamentable de m’alarmer, comme
si elle avait perdu sa droiture.
«Mais fuirai-je cette évidence? Hélène a horreur de la pauvreté; elle ne
tolère pas la vie sans une certaine somme de bien-être. Elle ne la
comprend point comme moi. Elle ne m’aime pas assez, elle n’aime pas ses
enfants assez pour que la misère avec nous soit du bonheur. Elle cherche
une _issue_ à tout prix, elle l’exige. De sourdes révoltes assaillent
son âme en désarroi. Elle regimbe contre Dieu qui nous éprouve. Il ne la
tentera pas au delà de ce qu’elle peut endurer. Seulement, elle trouvera
toujours que _c’est trop_. Ah! mon Dieu! que je meure à la peine, s’il
le faut; mais que je lui fasse une existence selon sa faiblesse, et que,
jamais, elle ne fléchisse jusqu’au désespoir...»
Alors, il remuait en sa tête les calculs d’où sortirait le redressement
de ses affaires, le chiffre de bénéfices possible, ce qui lui resterait
après avoir payé son loyer, sa patente, ses impôts et les trois mille
francs d’annuités, plus les intérêts qu’il devait à Bonfils. Comment
retenir, étendre sa clientèle? Les autres libraires, de quel œil
accueilleraient-ils un concurrent inconnu? Et, sans doute, la librairie
toute seule ne suffirait pas. Il faudrait vendre aussi du papier, des
plumes, des images pieuses, des cartes postales. Afin que le public fût
bien averti du changement de la maison Bonfils, quelques annonces dans
le journal du lieu seraient expédientes, et un prospectus que Mme
Couaneau glisserait dans toutes les boîtes du quartier. Le front sur son
traversin, Bernard cherchait, pour ses réclames, les formules qui
conviendraient.
Un autre que lui eût, depuis longtemps, prévu des détails. Mais son
caractère possédait une singularité qu’avait accrue son mysticisme: dès
qu’un acte lui paraissait _profitable_, il répugnait à l’envisager. Il
en repoussait l’image, comme mesquine et plate. Combiner des gains,
c’était, de sa part, héroïque. Ce qui ne l’empêchait point de sentir
lourdement, privé de ses rentes, sa différence de position.
De même, un autre aurait songé sans dégoût: «J’irai voir mes confrères
en librairie, les directeurs de pensionnats, des personnages
ecclésiastiques; je leur ferai valoir les circonstances pressantes où je
me débats, mes charges de famille, mes aptitudes.» Quant à lui, jusqu’à
sa quarantième année son aisance lui avait assuré l’illusion d’être
indépendant. Jamais il n’avait mendié un service, il s’était contenté
d’en rendre. A présent, s’il arrêtait son esprit devant ces démarches
humiliantes, il essayait de s’y dérober par de fallacieux prétextes: «Je
saurai mal m’y prendre, et, en essayant de plier l’échine, j’offenserai
les gens.»
Et pourtant il ramenait sa volonté contre l’obstacle; il voulait briser
sa hauteur, devenir _un homme nouveau_, un humble. Il avait marché,
toute sa jeunesse, sur des duvets de cygne; désormais, il écorcherait
ou, à la longue, durcirait ses pieds sur des tessons de bouteilles et
des cailloux pointus. Il se résignerait, pourvu que l’honneur fût sauf,
_à n’importe quoi_.
Si, au moins, en retour de ses peines, les siens étaient bons! Mais la
dure boutade d’Hélène demeurait implantée dans les coins tendres de son
être, les ravageait. Il se morfondait à réfléchir:
«Elle m’en veut de nos malheurs, et Paulette se met avec elle. Paulette
en veut à son père. Adèle et mon petit Charles sont les seuls qui
m’aiment.»
Entre Hélène et Bernard le désaccord des tendances était originel. Tant
qu’ils eurent la richesse, Hélène faisait des concessions. Maintenant,
ils se heurtaient à tout propos. Bernard n’eût demandé qu’à se leurrer
sur elle; quand une erreur est mal remédiable, on se bouche les yeux
jusqu’au moment où une certaine secousse contraint à ne plus être
aveugle. Sa parole: «Dieu n’est pas bon» l’avait éclairé malgré lui;
alors qu’il s’efforçait d’atteindre les refuges de l’abnégation
mystique, elle se collait à la terre désespérément, elle divaguait comme
une enfant malade, elle blasphémait plutôt que de se soumettre et de
rendre gloire à la Main suprême qui la touchait:
--Elle ferme sa porte à Dieu, elle veut qu’Il s’en aille...
Nulle constatation ne semblait à Bernard plus désolante. D’elle à lui,
il percevait un obscur abîme qu’il ne pouvait franchir; et par quelle
preuve la persuader que le dénûment est une béatitude? Elle souffrait,
elle ne voulait plus souffrir et n’admettait rien au delà.
Le plus douloureux durant cette longue nuit, ce fut de taire son
chagrin. Il n’osait rouvrir le débat, de crainte qu’une explosion
d’aigreur n’aggravât leur conflit. Hélène respirait à son côté; elle
chiffonnait par instants les guipures de sa taie d’oreiller ou grattait
avec ses ongles les lettres enlacées, brodées sur le drap. Et il
s’interdisait de la questionner; il n’aventurait, pour la supplier
d’être calme, que des exhortations câlines, à de longs intervalles. Elle
répondait:
--Mais toi aussi, trouve donc le sommeil. C’est fini de dormir. Je
suffoque dans cette baraque. Et puis, ces rats, oh! ces rats!
Les boiseries vermoulues livraient, en effet, passage à des bandes
extraordinaires de rats qu’on entendait scier les solives, courir et
crier; ils se pourchassaient avec une telle furie que la cloison,
quelquefois, paraissait crouler sous leur galop; ils sautaient jusqu’au
fond de la chambre, parmi les tables et, au moindre bruit s’enfuyaient,
entraînant on ne savait quoi. Hélène avait peur que Charles ne fût mordu
dans son sommeil; elle croyait sentir ces vilaines bêtes monter contre
elle. Vers quatre heures du matin, ils s’apaisèrent.
Par la fenêtre entrebâillée un air vif se glissait; le silence des rues
s’emplit tout à coup d’un piétinement rythmé, d’un vague cliquetis
d’armes; des charrettes cahotèrent. Ce devait être des soldats qui s’en
allaient à la gare, s’embarquer pour le front. Hélène et Bernard, sans
échanger leur pensée, eurent la même: ils comparèrent leurs tribulations
à l’inévaluable somme de souffrances que des myriades humaines
pâtissaient dans l’insomnie fangeuse des tranchées. Hélène se représenta
Jules: Où était-il? Vivait-il encore? L’idée d’un malheur qui réduisait
à de minimes proportions les siens infondit en ses veines comme un
rafraîchissement; elle se laissa couler dans l’indéfini des songes, et
Bernard, enfin, put reposer.
Au grand jour, une voix enfantine les tira tous deux de leur sommeil
d’accablement. Charles, qui couchait dans leur chambre, s’était
réveillé; ni sa mère ni son père ne bougeaient; il s’effraya, les
appela, et, sautant hors de son lit, vint caresser la chevelure de
Bernard, lui cria dans l’oreille:
--Petit père, m’entends-tu?
Bernard se dressa en chancelant, tel qu’un homme ivre; quand il dormait,
il avait peine à réintégrer l’univers tangible, comme s’il eût ailleurs
sa patrie; et, ce matin, sa tête restait bourrelée des cruels pensers
nocturnes. Mais, aussitôt debout, il se confirma dans de viriles
résolutions. Ce n’était plus le temps des doléances infructueuses: il
s’agissait de s’installer, d’organiser la maison, et, dès qu’on
pourrait, de _gagner sa vie_; expression, en apparence, usée comme un
vieux sou, mais qui se colorait, pour sa misère, d’une clarté farouche;
car, désormais, ne rien gagner, c’était, à moins de mendier, mourir.
Il gourmanda Paulette attardée en ses draps et descendit à la cuisine où
Adèle, depuis longtemps levée, déballait des ustensiles. Comme, en
l’embrassant, elle lui demandait s’il avait passé une bonne nuit:
--_Pas trop mauvaise_, répondit-il, malgré les rats.
--Il nous faudra un chat, fit-elle en se remettant au travail.
--Il nous faudra deux chats, reprit Bernard, toujours porté à voir en
grand.
--Deux? s’étonna la prévoyante Adèle. Leur nourriture sera une charge.
Cette leçon d’économie causa un léger choc à Bernard. Adèle avait
raison; ils en étaient à ce point de ne pouvoir nourrir deux chats! Mais
la sagesse de sa fille le toucha d’une joie sérieuse.
--Cette petite, songeait-il, sera une colonne de notre pauvre foyer.
Adèle n’avait pas encore douze ans; sa taille élancée et ses hanches
fermes lui donnaient déjà une tournure de grande fille. Sous les
bandeaux unis de ses cheveux d’un blond cendré son visage était suave,
sans fadeur pourtant, grâce à des sourcils châtains et à un nez fûté, le
nez des Restout; ses yeux, beaucoup moins myopes que ceux de Bernard, en
répétaient, plus céleste, l’azur ingénu; c’étaient aussi des yeux faits
pour les pays du soir et qui semblaient regarder _au delà du couchant_.
Ses joues claires, animées par le rude ouvrage, dans le jour gris de la
cuisine, émettaient une sorte de rayonnement. Son sourire eût égayé même
la porte d’une prison.
Bernard avait fait quelques pas au milieu de «son jardin»; elle lui
montra, du côté où donnerait le soleil de midi, trois ou quatre roses
tardives, mouillées de pluie et molles sur leur tige, mais qui restaient
odorantes:
--Tiens! dit-il, presque jovial, _nous avons_ des roses!
--Oui, appuya-t-elle, maman verra que notre poulailler peut être un
paradis.
Le magasin n’était pas ouvert; la veille, Mme Couaneau avait appliqué
les volets contre la devanture; elle ne devait revenir qu’à dix heures
du matin; Bernard sortit et les retira. Il accomplit son premier acte
rituel de boutiquier. En jetant un coup d’œil sur la rue, il fut surpris
de s’apercevoir que le flot des passants suivait, plus haut, la rue
Saint-Dominique et la rue Marchande, celles où il savait établis les
plus importants libraires et papetiers de la ville; personne, dans
l’instant, ne descendait ni ne remontait la rue de la Barillerie. Cette
remarque n’eut rien d’agréable. Mais allait-il en induire que les
affaires de sa librairie seraient nulles?
--Quand on nous connaîtra, on viendra.
En attendant, il avait besoin d’un menuisier pour poser des rayons et
planter des clous; car il était mal exercé aux tâches manuelles; toute
son ambition, en cet ordre de choses, se bornait, puisqu’il
s’improvisait marchand, à faire proprement des paquets. Mme Couaneau
avait offert un ouvrier qu’elle connaissait, ayant nom Papin. Bernard
vit arriver, avec sa boîte d’outils, un petit homme d’une cinquantaine
d’années, replet, rubicond, à l’œil narquois. Sa politesse lui inspira
une bonne opinion de ses talents; et, tandis que Papin se mettait à
scier placidement une planche, lui-même, à grand effort, déclouait des
caisses. De temps à autre, fatigué, il s’interrompait, et parlait au
menuisier qui s’arrêtait aussi dans sa besogne. Bernard l’interrogeait
sur la ville, sur le commerce, sur le caractère des habitants. Papin ne
demandait qu’à prolonger ces pauses; il raconta sa vie de célibataire:
--Chez moi, exposait-il de sa voix grasse et flegmatique, tout est rangé
comme si j’avais une femme. C’est triste, tout de même, de vieillir
seul...
--Alors, mariez-vous, lui dit Bernard, enclin aux vertueux conseils.
--Oui, pour être trompé! Le beau _grade_!
Il n’eut pas le loisir de sonder quelles désillusions justifiaient sa
méfiance à l’égard du beau sexe. Hélène descendit, légère, impétueuse,
et qui ne semblait plus se ressentir de sa nuit atroce. Elle regarda
Papin manœuvrer, puis, attirant Bernard vers l’arrière-boutique, elle
lui dit presque haut avec une exagération d’inquiétude:
--Cet homme est lent comme un escargot! S’il persiste de ce train-là,
dans deux mois nous lui paierons encore des journées.
Bernard fut tenté de le défendre; Papin, sans qu’il sût pourquoi,
l’intéressait; mais il n’opposa qu’un argument:
--C’est peut-être l’allure des gens du pays. Si tu le renvoies, où en
trouverons-nous un meilleur?
Hélène s’approcha du menuisier, essaya de lui mettre dans la tête qu’il
devait changer sa méthode.
--Madame, répondit Papin avec une sereine assurance, j’aime le joli
travail. A c’te heure on ne fait plus que du _fringant_. Moi, je suis la
manière de nos anciens, elle avait du bon. Que Madame se rassure; elle
sera contente de moi.
Et, de ses mains méticuleuses, apathiques, il continua d’équarrir les
extrémités d’un rayon.
Bernard eut envie d’admirer, même à son propre détriment, cet artisan
d’un autre âge; Hélène comprenait trop que Papin, cherchant à tirer les
journées en longueur, se moquait d’eux. Elle s’irrita d’une mauvaise
volonté contre laquelle la sienne se voyait impuissante. «Ah! si nous
étions riches, on se mettrait en quatre pour nous servir!» Sa gêne était
une géhenne; où qu’elle se tournât, elle se piquait à des orties, quand
ce n’était pas à des pointes de glaives. Cependant, la nécessité
déterminait en son esprit une réaction de courage:
--Bernard, se disait-elle, est incapable de mener un commerce. C’est moi
qui devrai penser à tout.
Une fois débrouillé le désordre du magasin, elle se préoccupa d’y mettre
un ton d’élégance. Elle voulait corriger «la laideur» de sa pauvreté.
Mais les choses fastueuses qu’elle disposa de son mieux juraient avec la
minable officine.
Dans l’embrasure de la porte qui séparait la boutique de
l’arrière-salle, elle accrocha une portière de velours noir que
parsemaient des fleurs de lys d’or; à droite de cette portière, contre
la longueur de la muraille, elle appuya le majestueux canapé Louis XIII,
et, à gauche, Bernard, avec Papin, dressa la monumentale armoire, pièce
de musée qu’on aurait crue dérobée aux appartements d’un roi. M.
Dieuzède père l’avait rapportée d’un voyage à Wiesbaden. Ce meuble
pompeux venait sans doute des Flandres espagnoles; ses panneaux vernis
d’ocre chaude, étalaient, entre trois colonnes torses, de brunes
coquilles d’où émergeaient des têtes d’enfants joufflus; l’art
hispano-flamand, reconnaissable à la structure massive, aux ferrures
tourmentées, à l’emphase de la décoration, s’était diverti en des
arabesques peintes autour des colonnes et qui figuraient des sorcières
échevelées, aux seins étirés, chevauchant des licornes ou des oiseaux
fantastiques.
Sous le plafond sale, auprès des chaises cannées et du boiteux escabeau,
héritage de Bonfils, ces restes de splendeur avaient l’air d’un
paradoxe, ne pouvaient être à leur place. Ils consolaient néanmoins les
yeux de Bernard et d’Hélène. Bernard y voyait surtout un entourage
d’amis fidèles; ils représentaient pour l’imagination d’Hélène un retour
possible à la prospérité perdue; elle supposait aussi que la distinction
anormale du magasin arrêterait les acheteurs intelligents.
Sans viser à les séduire, mais parce qu’il aimait les belles harmonies,
Bernard mit en montre, dans la vitrine, derrière des livres de choix,
quelques gravures attirantes, entre autres une vue des quais de Bordeaux
au XVIIIe siècle, pleine de lumière et de mouvement, où palpitait la
gloire d’un peuple heureux. Il y ajouta une eau-forte qu’il tenait d’un
jeune graveur presque inconnu, une _Résurrection_: le Christ, dont le
suaire s’envolait comme une nuée flamboyante, s’élançait du sépulcre,
aspirant avec lui vers les gouffres du ciel un tourbillon de blancheurs;
sa face diaphane comme le soleil et la forme allongée, presque
immatérielle, de son corps éblouissant chassaient en bas l’épaisseur des
ombres, tandis que de vagues démons à tête d’âne, grouillant dans les
ténèbres, mordaient le roc du tombeau. Robert,--c’était le nom de
l’artiste,--avait su fixer cette vision sublime, comme s’il se souvenait
d’un spectacle vu. Malgré l’outrance un peu tumultueuse des contrastes,
son œuvre dénotait un grand calme de joie intérieure, l’état de grâce
intuitif; et Bernard voulait croire que, s’il y avait, dans la ville,
une dizaine de chrétiens éclairés, cette eau-forte les transporterait, à
la manière d’une révélation. Quelques-uns entreraient chez lui pour la
marchander, tout au moins pour s’enquérir de l’auteur. Il savait Robert
très pauvre, chargé d’enfants; son désir était de l’aider, tout en se
faisant connaître lui-même. Aussi, dans son prospectus imprimé avec
diligence et lancé la veille, signalait-il la mise en vente de sa
_Résurrection_.
Or, la première personne qui, ce jour-là,--c’était un jeudi, vers dix
heures,--franchit la porte du magasin, fut une dame d’âge respectable,
venant acheter deux douzaines de plumes!
Cette cliente, gantée de noir, avait une mise correctement austère, un
aspect de parcimonieuse sécheresse. A voir ses lèvres pincées, son nez
court de chouette, le pli dévotieux de ses paupières qu’elle levait
presque furtivement, Hélène devina une provinciale racornie, quelque
directrice d’œuvres, qui entrait dans la librairie nouvelle pour lui
faire une réputation.
Cette dame mit un certain temps à choisir les plumes; ensuite, s’étant
informée du prix, elle déclara qu’ailleurs elle les payait moins cher et
se rabattit sur un calepin de quatre sous. Elle dévisageait, du coin de
l’œil, Bernard assis au comptoir, occupé à rédiger une commande;
l’étrangeté du libraire l’intriguait. Hélène se rendit compte qu’elle
l’épluchait elle-même, depuis ses bottines jusqu’à sa coiffure. En
pliant le calepin, elle se dispensa de lui demander: «Et avec ça,
madame? C’est tout ce qu’il vous faut?» Ce vocabulaire commercial
dégoûtait ses lèvres insoumises; sa façon de tendre l’objet à
l’acheteuse eut un air de discrète supériorité, celui d’une femme du
monde qui, par complaisance, se prête à remplacer une fille de service
absente.
L’inconnue inspecta d’un regard bref et méfiant les livres exposés sur
la banque. Parmi eux se trouvaient plusieurs volumes de l’élégante
collection Lemerre, et Bernard avait placé très en vedette
_l’Ensorcelée_ avec _le Chevalier Destouches_ de Barbey d’Aurevilly; la
Normandie étant proche du Maine, il s’imaginait qu’un grand écrivain
normand devait être goûté par les manceaux. Mais l’examinatrice détourna
de la couverture ses yeux pudibonds: le laboureur nu, qui appuie son
pied sur la bêche, la choqua visiblement. En hâte, elle tira d’un
porte-monnaie quelque peu râpé les quatre sous, les posa sur le
comptoir, et répondant à peine au salut de Bernard debout derrière elle
pour la raccompagner, elle sortit. Hélène balaya dans le tiroir ouvert
les quatre sous:
--Bon! Beau début! dit-elle en se raidissant par l’ironie contre sa
déception.
Bernard faisait son geste des moments soucieux: ses longs doigts
repoussaient, autour de son oreille gauche, ses cheveux emmêlés. Mais il
répliqua:
--La journée commence; ne nous troublons point.
Une autre cliente fit retentir le timbre de la porte, celle-là sans
chapeau, une femme brune au corsage débordant, qui portait une jaquette
rouge sur une jupe verte. Ses joues encrassées de fard, sa démarche et
ses yeux suffisaient à définir ce qu’elle était. D’une voix de rogomme
elle demanda:
--Avez-vous _les Mystères de Paris_?
--Nous ne tenons pas cet article, répondit Bernard d’un ton raide qu’il
n’était guère habitué à prendre.
La lectrice d’Eugène Sue pirouetta sur ses hauts talons, fit claquer sa
langue contre ses dents, et, en guise d’adieu, lâcha un mot sonore qui,
tombant de ses lèvres, ne parut pas trop déplacé.
Bernard en resta, malgré tout, surpris; jamais encore ce vocable n’avait
résonné à son adresse. Hélène, dès que la femme eut disparu, se mit à
rire:
--Tu inscriras, dit-elle, le mot dans la colonne des recettes!
--Attendons notre vrai public, émit Bernard après un sourire de
complaisance.
--Où est-il, _notre public_? Pouvons-nous être à son niveau? La bonne
personne de tout à l’heure nous fera de la réclame à sa manière, sois-en
certain. Et, pourtant, j’ai bien tâché de ne pas lui laisser comprendre
qu’elle m’était odieuse. Quand elle me soutenait qu’ailleurs les plumes
coûtent moins cher, elle mentait. Je ne lui ai pas dit: Vous mentez...
Hélène regarda vers la rue taciturne et grise. Des passants, par
intervalles, glissaient contre la vitrine; quelques-uns s’arrêtaient,
considérant les titres des volumes ou les gravures; personne n’entrait.
Bernard se prit à réfléchir qu’au lieu d’éparpiller ses prospectus dans
les boîtes de citadins anonymes, il aurait dû les expédier par la poste,
sous enveloppe cachetée, aux gens présumés capables d’acheter des
livres, aux prêtres, aux pédagogues, aux érudits notoires de la ville,
aux artistes, s’il y en avait. Comme il avouait à Hélène son désir de
réitérer sa publicité mal faite, elle objecta la dépense en ajoutant
cette réflexion chagrine:
--Que veux-tu? mon pauvre ami, les idées justes te viennent toujours
trop tard.
Et, découragée, elle remonta l’escalier de sa chambre, la regagna.
Attendre dans le magasin des clients fantômes lui était insupportable.
D’ailleurs, l’air confiné de la boutique et de l’arrière-boutique lui
pesait horriblement; elle croyait ne respirer un peu qu’au premier
étage. La lourdeur molle du climat manceau lui infligeait une sorte de
somnolence; et Paulette se plaignait d’être comme elle.
Paulette, dans la chambre de sa mère, accoudée à un petit bureau, aux
prises avec un devoir d’arithmétique, griffonnait sur son cahier la
caricature d’une demoiselle à lunettes, dont la langue se tirait,
démesurément longue, balafrée d’additions et de multiplications.
--Que fais-tu? lui demanda Hélène, sévère par boutades.
--Je fais le portrait de mon professeur, répondit sans embarras
Paulette, et je la force à me montrer sa langue savante pour qu’elle me
dise la marche de mon problème.
Comme Hélène la tançait de sa paresse, Paulette bâilla, se frotta les
yeux:
--Ici, geignit-elle, je ne suis pas en train, je n’ai goût à rien. Je
voudrais m’endormir, et me réveiller... quand nous serons loin du Mans.
Dans cette plainte de sa fille Hélène reconnut si bien sa propre
désolation qu’elle se mit à pleurer. Paulette, à son tour, sanglotait,
baisait et caressait éperdument sa mère. Mais Hélène se reprit aussitôt
de sa faiblesse, morigénant Paulette, lui remontrant qu’il fallait
travailler, puisqu’elle était pauvre.
--Oh! répliqua Paulette dont les larmes s’étaient vite séchées, sois
tranquille. Je ne ressemblerai jamais à papa. Je saurai me débrouiller
dans la vie.
Hélène s’assit, commença une reprise à un manteau qu’autrefois elle
n’eût pas daigné porter deux hivers de suite. En bas, Adèle savonnait
une lessive; on entendait Charles, dans la cuisine, jacasser auprès de
Mme Couaneau qui faisait cuire le dîner. Jusqu’alors Hélène ne s’était
point résignée à gâter ses mains en lavant du linge ou en épluchant des
légumes. Pourrait-elle garder longtemps, du matin au soir, une femme de
ménage onéreuse et lui abandonner l’anse du panier?
De ce problème, plus incommode à résoudre que celui de Paulette, elle
s’évadait, tout en cousant, par une absence nostalgique. Elle se croyait
encore dans son manoir et retrouvait contre ses yeux la lande où vibrait
le vent des solitudes marines, la lande pleine de romarin et de bruyère.
Elle choyait en son rêve, mieux que si elle y était corporellement, le
vert mordoré des falaises, les ombres moussues au creux des pentes, la
couleur saphiréenne des eaux, les voiles d’un rose de feu qui passaient
au large du goulet, dans le soleil, l’allée de chênes conduisant à la
maison, le salon austère et somptueux, et, au delà des bois, l’étroite
chapelle de Sainte-Anne, toute brûlante de cierges sous la fraîcheur des
ormes...
Un grossier vacarme rompit son illusion. Devant sa fenêtre, le long du
trottoir de Maître Lendormy, un tombereau lourd de charbon s’ébranlait
pour monter vers le carrefour. L’attelage ne parvenait pas à démarrer;
le charretier hurlait, cinglant aux jarrets son cheval de devant, un
bidet gris efflanqué, puis le gros percheron qui tirait entre les
brancards. Les deux animaux se tendaient, partaient d’un seul élan,
arrachant du pavé des étincelles; mais, brusquement arrêtés par leur
charge, ils fléchissaient sur leurs genoux, reculaient et
s’immobilisaient. Le charretier, vociférant, les frappait à la figure du
manche de son fouet; les cinglons aux jambes étaient si furieux qu’on
voyait celles du bidet trembler. Un rassemblement se forma; aucun des
spectateurs n’offrait son aide ni n’intervenait; seul, un petit homme
grisonnant, coiffé d’un feutre verdâtre, les épaules voûtées sous un
vieux pardessus, aborda le charretier, lui suggéra de faire tourner ses
chevaux et de redescendre la rue jusqu’à un endroit moins raide d’où ils
remonteraient plus à leur aise. Le brutal haussa les épaules et
s’entêta; enfin, à bout d’efforts, il obéit au conseil du judicieux
passant.
Hélène, tandis qu’elle suivait, malgré elle, cet épisode vulgaire, se
disait que la foule attirée en face du magasin y retiendrait peut-être
quelques acheteurs. Bernard n’avait songé qu’à plaindre les chevaux. Il
aperçut le petit homme coiffé du feutre verdâtre s’approcher de la
vitrine, coller son nez camus vis-à-vis de la _Résurrection_, et
demeurer là, plusieurs minutes, comme ébloui d’une extase, montrant un
de ces visages barbus avec des lèvres trop grosses, mais épurés par une
simplesse divine, qu’on rencontre sculptés sur les polyptyques des
cathédrales. Des larmes semblaient humecter la rondeur de ses yeux
bleus. Cependant, il fit trois pas vers la porte et entra:
--Monsieur, dit-il à Bernard, d’une intonation mystérieuse, en agitant
dans sa main son feutre aux bords fripés, vous avez là une eau-forte
étonnante. Je voudrais bien la voir de près...
Bernard la posa devant lui, sur un pupitre, en bonne clarté.
L’admirateur, un instant, reprit sa contemplation, cette fois plus
méditative. Un commerçant quelconque lui aurait vanté l’objet, eût visé
à «l’entortiller». Bernard le laissa rompre, de lui-même, le silence; et
il fut saisi de l’entendre proférer à mi-voix, un peu comme dans une
église:
--Voilà l’ineffable naissant visible. Ces blancheurs jusque dans les
ombres, la toute-puissance d’ascension qui élève le Ressuscité, le calme
triomphe sur cette face... Où est-il l’homme qui a pu _voir_ cela, et de
notre temps? Vous le connaissez, monsieur?
--Non, répondit Bernard avec un heureux sourire, je sais de lui
simplement qu’il habite la banlieue de Paris, à
Sainte-Geneviève-des-Bois. Il est pauvre et obscur, comme l’est tout
artiste chrétien à cette heure de chaos. Ses cinq enfants, m’a-t-il
écrit, ont plus de dents que de pain; et lui, il a plus de génie que ses
héritiers ne feront d’argent avec ses œuvres.
Le client s’informa du prix de l’eau-forte et ajouta sur-le-champ:
--Oh! ce n’est pas pour moi. Je suis très pauvre aussi... Mais peut-être
vous trouverai-je acquéreur. Demain, je repasserai.
--Alors, osa insister Bernard, si un amateur se présente dans
l’intervalle, je refuserai la vente? Je dois vous attendre?
--Oui, déclara le petit homme après un mouvement d’hésitation, ne
concluez pas avant que je sois revenu. A demain, monsieur.
Bernard eut la pensée de lui demander son nom. Mais, déjà, d’un pas
affairé, le singulier enthousiaste s’éloignait au dehors, sans rien
regarder autour de lui.
Midi sonnait; Adèle, dans l’arrière-boutique, mettait la table pour le
repas. Hélène, redescendue, souleva la portière fleurdelisée, et vint à
Bernard, mécontente de ce qu’il n’avait point su vendre «son Robert».
Patiemment il se justifia. Pendant leur explication, un autre personnage
fit halte devant la vitrine. Il avait un cou ridé d’oiseau de proie,
engoncé dans le col de fourrure d’un pardessus; de longues oreilles
décollées, des yeux bordés de rouge aux cils clignotants, un nez
luisant, dur et crochu, les poils tordus de sa barbiche lui donnaient la
mine bizarre d’un chèvre-pied travesti en bourgeois. Il prolongea sur
l’eau-forte le coup d’œil sec et commercial d’un commissaire-priseur,
puis pénétra dans le magasin, traînant les semelles, son chapeau melon
rejeté en arrière de sa tête d’une façon malotrue; il guigna aussitôt
l’armoire; mais, indiquant _la Résurrection_:
--Combien la faites-vous? interrogea-t-il avec un dur accent alsacien.
--Cent cinquante francs, dit Hélène qui ne voulait pas laisser à Bernard
le loisir de répondre.
--Je vous en donne cent et je l’emporte, brusqua l’acheteur en même
temps qu’il étendait vers la gravure des doigts malpropres...
--Pardon! intervint Bernard. J’ai promis à un autre client d’attendre sa
réponse. Revenez, s’il vous plaît, demain.
--Demain, je serai loin d’ici, répliqua l’individu, enserrant Hélène
d’un regard méphistophélique.
--Mais, dit-elle tournée vers son mari, es-tu bien sûr que l’autre
reviendra et qu’il achètera?
--J’ai promis, je n’ai qu’une parole, opposa Bernard d’un ton si ferme
qu’elle n’osa point riposter.
--Comme _fous foutrez_. Le brocanteur tourna le dos, ayant, une seconde
fois, reluqué l’armoire et demandé négligemment:
--Elle est à vendre?
--Non, répondit Bernard, presque maussade. La physionomie, le langage de
ce trafiquant blessaient tout ce qu’il était lui-même; et il aurait jugé
odieux de livrer à vil prix, comme pour trente deniers, entre ses mains
brutales, sinon sacrilèges, une œuvre pleine de l’Esprit divin. Mais
Hélène, déçue de cette première vente manquée, dès qu’elle fut seule
avec Bernard, le blâma aigrement:
--Écoute, je n’ai pas voulu pour cette fois, t’humilier et passer outre
à tes lubies. Tu es absurde. Quand on a une femme et trois enfants,
est-ce qu’on lâche la proie pour l’ombre? Si tu continues à mêler du
sentiment aux affaires, nous pourrons bientôt, nous, mêler à notre pain
sec de la cendre et le bois du plancher!
Bernard eut le cœur outré de reproches qu’il sentait iniques. Il
conserva cependant son calme pour se défendre:
--Ma pauvre Hélène, rien en ce monde n’arrive au hasard. Si ce goujat de
client était venu avant l’autre, je lui aurais peut-être cédé pour cent
francs ce qui serait mal payé dix mille. Crois-tu donc que j’aurais
voulu prendre un bénéfice, envoyer à Robert moins de cent francs? Grâce
à Dieu, c’est l’autre, le brave homme qui est entré d’abord. Il nous
reviendra, j’ai confiance...
--Et s’il ne revient pas, quel dindon?...
--Il reviendra, et avec de l’argent. Même s’il ne revenait pas, mon acte
de foi en sa parole vaudrait plus que son argent.
Hélène haussa les épaules, mais s’abstint de le quereller davantage.
Ceinte d’un tablier de cuisine, joyeuse, Adèle arriva: «Maman, le dîner
est prêt.»
Bernard, avant de s’asseoir à table, fit, selon son habitude, un large
signe de croix. Adèle et Charles l’imitèrent. Paulette, comme sa mère,
s’en dispensa. C’était un des points où le désaccord tacite des époux
s’accusait même en présence de leurs enfants. Hélène, malgré tout,
n’allait pas jusqu’à vilipender, devant eux, leur père.
Le repas se fût passé correctement sans Paulette qui avait entendu les
observations virulentes de sa mère et cherchait à les envenimer de sa
personnelle rosserie. Comme Hélène venait de lui servir une tranche de
cheval en daube:
--Il est dur comme du bois, se plaignit-elle, la bouche pleine, en
repoussant le morceau sur son assiette. Le bois, les rats en mangent.
Mais j’aimerais mieux manger des rats, comme Tuong, que du bois. Tiens,
mon petit Tuong. C’est pour toi...
L’animal qui répondait au nom annamite de Tuong était un chat jaune
efflanqué, recueilli par Mme Couaneau dans une ruelle du vieux Mans; sa
vigilante férocité à l’égard des souris devait procurer aux Dieuzède des
nuits moins douloureuses. Paulette lui tendit la moitié de sa tranche
avec laquelle il se sauva, comme s’il avait peur que l’aubaine lui fût
disputée.
--Oh! Paulette! s’exclama, indignée, l’économe Adèle.
--Paulette, tu n’y penses pas! vitupéra Bernard avec une rudesse
insolite. Tu mériterais d’être privée de dessert et mise au pain sec.
--Du dessert! nargua Paulette. Personne ici n’en aura plus, et, quand
nous serons tous au pain sec, nous serons tous égaux.
--Paulette, gronda Bernard, tu es un mauvais cœur. Tais-toi et va en
pénitence dans ta chambre.
Elle regardait sa mère qui détournait les yeux; elle semblait hésiter à
obéir. Bernard la prit par le bras et la poussa vers l’escalier. Elle
gravit les degrés en pleurnichant, s’assit sur la dernière marche, pour
écouter ce qu’on dirait d’elle. Durant quelques minutes elle ne perçut
que le remuement hâtif des fourchettes et des couteaux se débattant avec
le coriace cheval; elle jouissait du pénible silence dont elle était
cause comme d’une revanche qu’elle prenait sur l’autorité subie.
Bernard, quelle que fût sa constance d’âme, avait peine à n’être point
troublé: aux amertumes qu’Hélène lui infligeait la malice de Paulette
ajoutait cruellement. Il se voyait amoindri, atteint dans son prestige
paternel. «Ai-je été trop bon? s’examinait-il. On l’est toujours trop
peu, on aime trop peu. Mais il faut savoir aimer et se faire aimer.
L’ai-je su? Ou Paulette serait-elle une vilaine nature? De qui
tient-elle? Non, elle n’est point méchante, c’est une enfant malade:
elle souffre plus que nous tous de notre misère, et je ne sais quel
démon la tient...»
Bernard allait jusqu’au bout d’une évidence que d’autres eussent éludée
par des subterfuges d’amour-propre:
--J’ai été faible, je le suis et le serai jusqu’à la fin. Il y a des
hommes nés pour commander. Il y en a dont toute l’ambition doit se
réduire à se maîtriser eux-mêmes...
Néanmoins, il retournait dans un sens de paix cette conclusion
accablante:
--Par moi, je ne puis rien, et cela vaut mieux. Autrement j’aurais
l’illusion d’être quelque chose comme j’ai eu celle de posséder quelque
chose. Je n’attendrais pas d’En haut ma seule force.
Ainsi Bernard raffermissait en leur sérénité les régions profondes de
son âme. Hélène, au contraire, trouvait, pour l’instant, son intérieur
détestable comme la viande qu’elle mâchait. Il lui semblait que la
punition de Paulette ricochait sur elle, et elle attribuait l’anormale
sévérité de son mari à un obscur besoin de représailles contre la noise
de tout à l’heure:
--Il ne veut pas s’en prendre à moi; c’est Paulette qui paie.
Après un intervalle de mutisme boudeur, tandis que Charles s’était mis à
bavarder avec ce gazouillement mélodique des enfants qui chantent leur
vie dans tous les mots du langage, Hélène dit à Bernard entre haut et
bas:
--Cette petite n’a pas d’appétit; si tu la prives de dîner, elle sera
encore plus désagréable.
--Elle mangera quand nous aurons fini, répliqua Bernard à voix plus
basse; mais il ne faut pas céder.
Hélène, alors, se laissa emporter par une de ces impulsions d’où risque
de s’ensuivre un désastre. Se tournant vers l’escalier, elle cria très
fort:
--Paulette, tu peux redescendre. Si tu demandes pardon, ton père te le
permet.
Bernard se versait à boire; il reposa brusquement la bouteille, croisa
les bras et cloua sur Hélène des yeux qui ne ressemblaient plus aux
siens. Jamais elle ne l’avait vu froncer les sourcils de cette manière.
Il y eut en son regard plus de stupeur triste que de courroux, le
sursaut de dignité du père qui ne consent pas à se laisser, dans sa
maison, démentir comme un être nul. Pourtant il ne prononça aucune
parole; il voulait épargner à ses enfants le scandale d’une scène de
discorde. Hélène s’étonna, chez un homme si placide, de cette réaction
imprévue. Elle ne poussa point davantage le déplorable incident.
L’orgueil entêté de Paulette la frustra du trop facile retour en grâce
que sa mère lui ménageait. Elle ne redescendit pas, et ne répondit rien.
Elle pensait qu’Hélène viendrait auprès d’elle l’embrasser, la cajoler,
lui demander pardon des rigueurs d’un père injuste. Ce fut Adèle, un
moment plus tard, qui monta l’exhorter à reconnaître son tort:
--Quoi! qu’est-ce que j’ai fait? se défendit Paulette. J’ai répété une
chose que maman avait dite. C’est un crime? Papa me déteste. Il voudrait
me voir morte de faim pour avoir une bouche de moins à nourrir. Va, toi
aussi, tu le comprendras...
Elle jeta d’une voix distincte l’atroce accusation et, d’en bas, son
père l’entendit.
--Veux-tu bien te taire? adjura sa sœur en lui fermant de ses doigts la
bouche.
Elle l’entraîna dans leur commune chambre, lui fit honte de ses idées
criminelles, la raisonna, essaya de l’attendrir, l’attira sur ses
genoux:
--Ma pauvre Paulette, tu tiens donc à être malheureuse? Tu le seras
encore plus si tu cherches à peiner les autres. Ne te raidis pas quand
le bon Ange te pousse. Nous avons le meilleur des pères. Descends vite
te réconcilier avec lui.
Paulette se débattait et, comme dans tous ses moments de violence,
déboutonnait et reboutonnait la collerette de son corsage. Elle s’en
alla vers la fenêtre, y appuya son front boudeur:
--Laisse-moi, Adèle, tu m’énerves. Si je ne suis bonne qu’à faire des
sottises, tant pis pour moi. Ce qui est écrit est écrit.
Au fond, elle sentait qu’elle avait mal parlé. Mais, entrevoyant la
gravité de sa faute, elle répugnait à se confesser coupable et à quérir
son pardon.
Ses mots abominables avaient meurtri Bernard en plein cœur; il devint
tout pâle. Cependant, il n’eut pas l’air d’avoir entendu. Mme Couaneau
arrivait de la cuisine, apportant une compote de pommes; l’absence de
«ces demoiselles» l’étonna; elle flaira sous l’air tendu des parents
quelque agitation tragique. Hélène, irritée contre Paulette, éprouvait
pour son mari un retour de compassion affectueuse. Seulement, elle
songeait: «Il a été maladroit, il a manqué de mesure; ce n’est pas son
métier d’être sévère;» elle se contenta de lui dire, pour attester
qu’elle prenait son parti:
--Tant que Paulette ne sera pas venue se mettre à genoux devant toi, je
ne la connaîtrai plus.
Bernard, sans lever les yeux, répondit d’une voix où tremblait un
chagrin étouffé:
--La question n’est pas de la punir, mais de la changer...
Un quart d’heure après, il était dans sa chambre et s’habillait. Il se
proposait d’aller voir, ce jour même, ses principaux confrères en
librairie; il voulait les connaître et, surtout, être connu d’eux. Sa
démarche courtoise, en admettant qu’elle ne servît à rien d’autre,
préviendrait les inimitiés possibles; on saurait qu’il visait
modestement à continuer la spécialité de Bonfils: les livres de choix et
les gravures. Il achevait paisiblement sa toilette; sa pensée restait
libre, malgré les coups de poinçon qui, depuis le matin, l’avaient
lardé:
--Toutes ces souffrances, rêvait-il, je les ignorerais, si je n’étais
point pauvre. Bienheureux les pauvres, eux, les plus près de Dieu, en ce
qu’ils ont le plus à pâtir...
Certes, en voyant sa mise, on eût été loin de le ranger parmi les
pauvres; son pantalon gris clair avait, comme disent les marins, «la
raie de l’amiral»; la coupe distinguée de ses bottines, son ample
veston, son feutre fantaisiste respiraient une nonchalante aisance; sa
cravate de soie noire flottait comme celle d’un artiste romantique; il
rappelait, avec son ondoyante chevelure et son grand nez, le Paganini
qu’esquissa Delacroix. On le sentait élégant par droit de naissance;
même sous des guenilles, il n’eût pas cessé de l’être.
A l’instant où il allait sortir, quelqu’un frappa d’un doigt léger,
Paulette entra. Livrée à ses réflexions, elle avait compris que son père
était sérieusement offensé; des excuses seraient inévitables; elle
aimait mieux s’y résigner seule à seul que devant tout le monde.
S’ouvrait-elle, en outre, au remords? Son cœur n’était pas aussi rebelle
à la pitié qu’elle affectait de le laisser croire. Dressée à la
confession et à l’examen de conscience, elle discernait dans ses actes
le poids du mal. Mais elle tenait des Restout un besoin orgueilleux de
suprématie et, pour sa puérilité maladive, l’unique manière de dominer
les autres, c’était souvent de les faire souffrir. La déchéance de sa
famille aiguisait, en les contrariant, ses jeunes appétits égoïstes.
Elle voyait Hélène accuser Bernard des mécomptes qui la navraient; elle
renchérissait, craignant peu son père et différente de lui par toutes
ses propensions. Après sa bourrasque de révolte, elle comprit qu’elle
avait excédé les bornes permises. Mais elle aborda Bernard sans prendre
une mine contrite, et, délibérément, s’approcha de lui:
--J’ai été sotte tout à l’heure, dit-elle d’une voix essoufflée, hâtive,
comme pour être plus vite au bout de son humiliation. Paulette est une
vilaine fille. Veux-tu, quand même, qu’elle reste ta fille? Dis, papa,
veux-tu que nous soyons amis?
Bernard aurait pu rabrouer sa désinvolture et la tenir à distance. Il la
sermonna d’une façon posée et tendre, lui parla ainsi qu’à une grande
personne raisonnable. Elle l’écoutait, docile, l’air convaincu, baissant
à demi les yeux. Mais, lorsqu’en signe de réconciliation il lui eut
permis de l’embrasser, il surprit, dans la pointe de son regard, une
étincelle victorieuse. Paulette, spontanément, concluait:
--Il n’y a pas à dire, je m’en suis bien tirée. Et, maintenant, allons
voir s’il reste, pour moi, de la compote.
Elle pirouetta et descendit, fringante, ses boucles brunes frisées
sautant autour de ses épaules menues.
Son changement, bien que superficiel, délivra Bernard d’une tristesse
énorme. Il avait peur d’être contraint à la juger perfide, haineuse et,
selon le langage de Mme Couaneau, «endémonée». Quel avenir si, dans sa
maison rompue en deux camps, sa femme et l’une de ses filles se
faisaient un jeu de bafouer, de piétiner ses décisions! A présent, il se
rassurait.
Il s’en alla donc, plus ferme, à ses visites diplomatiques. Marcher lui
fut une douceur, même par des rues insipides. Un vent moite, ensoleillé
les traversait. En croisant sur le trottoir un soldat russe barbu,
massif, mais alerte avec ses souples bottes et son ceinturon, il se
représenta le spectacle qu’il avait admiré, à Brest, lorsqu’en août 1916
débarqua le corps d’armée expédié d’Arkhangel pour Salonique: les
hommes, debout du haut en bas du navire, prolongeant, comme un chant
d’orgue, dans l’ampleur de la rade, d’interminables hourras; les
bataillons qui défilaient, nonchalants et superbes, les petits enfants
qui prenaient la main des soldats et se pendaient à leur cou. Bernard
croyait entendre la note haute, étrangement prolongée qu’entonnait le
chœur de ces troupes en marche si loin de leur pays, leur chanson de
route semblable à celle d’une caravane perdue au milieu des steppes. Il
conservait sur la force russe plus d’une illusion. Même une idée
effleura son esprit:
--Si j’en avais acheté au lieu de m’empoisonner d’un tas de turcs et de
hongrois... C’est Hélène qui l’a voulu. Elle a rencontré, chez la
comtesse de Porsmilin, Osman pacha; ses allures de grand seigneur
indolent l’ont séduite. Aussitôt il aurait fallu convertir en turc tout
ce que Jules nous laissait. Et elle me reproche de mêler aux affaires du
sentiment!
Mais il se blâma de cet inutile regret:
--Avant de sortir, j’osais répéter: «Bienheureux les pauvres!» Et, déjà,
je me repens d’être l’un d’eux!
Il arrivait chez le plus proche de ses confrères; celui-ci était en
voyage. Bernard se consola sans peine de son absence: s’exhiber lui-même
semblait à son indépendante sauvagerie une corvée d’humiliation.
La seconde librairie où il pénétra regorgeait de clients parmi des
employées bourdonnantes. Le patron, M. Le Roy, lui fit un accueil
honnête, le reçut dans son arrière-magasin. Ventripotent, d’aspect
solide, pondéré, Le Roy se distinguait par une grosse tête ronde dont
une casquette protégeait la nudité, des yeux francs et vifs, une lèvre
caustique qu’ombrait une mouche de poils gris. Le large cordon d’un
binocle flottait sur sa bajoue opime. Il plut à Bernard en ce qu’il se
révéla, tout de suite, non un marchand cupide, mais un connaisseur de
livres et un lettré. Il tira pour lui d’une vitrine quelques volumes
précieux, assemblés selon un éclectisme de bibliophile. Un _Office de la
Sainte Vierge_, «traduit en français, tant en vers qu’en prose», par
Pierre Corneille, édition originale à opulente reliure en maroquin,
avoisinait les _Contes_ de La Fontaine avec des vignettes de Fragonard,
et un petit in-quarto gothique, publié vers 1530, _La Louenge de
mariage_, par maistre Pierre de Lesnauderie, lors scribe des privilèges
de l’Université de Caen.
Bernard lui expliqua les conjonctures qui l’avaient réduit à prendre le
fonds de Bonfils. Quand il toucha un mot des quatre cent cinquante mille
francs qu’il avait engagés à Singapour, Le Roy ne retint pas un
mouvement de mâchoire, d’une discrète ironie: pouvait-on être naïf au
point de mettre tous ses œufs dans un seul panier percé! Il devina en
Bernard un original, un lunatique impropre au négoce. Il l’encouragea
néanmoins en lui narrant ses propres débuts: Bourguignon de race
campagnarde, il avait d’abord tenté une exploitation de terres en
Tunisie; n’ayant pu réussir il acheta «d’occasion», au Mans, cette
librairie presque déchue, la remit à flot avec des éditions de cartes
postales illustrées. Depuis la guerre, sa maison marchait étonnamment
bien: le passage des militaires de tout grade, l’afflux des réfugiés
décuplaient l’activité commerciale:
--Vous verrez, dit-il à Bernard, avant peu, si la folie du gain et de la
dépense n’est point matée par une catastrophe, plus les livres seront
chers, mieux ils se vendront. Je prévois sur les tirages de luxe une
hausse invraisemblable.
Bernard sourit à cette perspective, mais presque amèrement: ainsi, pour
gonfler ses bénéfices, on devait spéculer sur le désordre public! Lui
que la guerre avait ruiné, il escompterait la guerre comme son meilleur
courtier! Il vivrait de la curée des morts!
Cependant, il quitta Le Roy, conforté dans l’espérance de _tenir_
jusqu’à la paix; et, après une halte brève à l’église de la Couture, il
se hâta de rentrer rue de la Barillerie. Du dehors, il regarda sa
vitrine, mais fut saisi de constater que _la Résurrection_ n’y figurait
plus. Hélène, assise au comptoir, écrivait tranquillement à sa mère une
grande lettre.
--Eh bien! dit-elle, levant un visage gai, tu es content de tes visites?
--Très content... Le petit homme est donc revenu?
--Non, pas lui, l’autre...
--Hélène, c’est très mal...
--Laisse-moi parler. Il m’a offert de l’eau-forte cent cinquante
francs,--elle montra joyeusement les deux billets,--et, comme il allait
prendre l’express de trois heures, je n’ai pas cru devoir attendre ton
retour...
--Alors, quand l’autre reviendra, je serai forcé de lui dire: «J’étais
sorti, ma femme a jugé bon de contrevenir à ma promesse.»
--Tu lui diras que je n’en savais rien.
--Non, repartit Bernard, j’aime mieux mettre à mon compte le manquement
de parole. Mais, vois-tu, il faut que nous adoptions désormais une ligne
de conduite... cohérente. Autrement, il n’y a plus rien de possible.
Hélène, sans lui répondre, continua sa lettre. Elle croyait superflu de
se justifier: «Les affaires sont les affaires», elle laissait bourdonner
au fond d’elle-même ce pitoyable lieu-commun, tandis que sa plume,
glissant sur le papier bleu, narrait à Mme Restout les tribulations de
l’arrivée.
Bernard, dans une tristesse pesante, monta pour changer de vêtements. Il
ne considérait pas l’imprévu du gain; il s’indignait de savoir _la
Résurrection_ abandonnée aux griffes d’un trafiquant louche et sinistre;
l’indépendance anarchique de son épouse lui présageait un avenir où il
serait comme le cocher du mythe de Platon avec son attelage discordant
dont l’un des chevaux bondit vers les hauteurs, tandis que l’autre se
précipite vers les lieux bas. Il se disait: «Je dois lui tenir tête.»
Mais comment faire? En voulant briser ses révoltes, il risquait de
s’aliéner sans retour son affection. A moins qu’il ne redevînt riche ou
qu’elle se convertît par un coup de grâce miraculeux, rien ne pouvait
suppléer l’_autorité_ qu’il n’avait plus.
Il redescendit au magasin et se mit à parcourir un volume qu’un éditeur
venait de lui expédier dans un ballot d’ouvrages pieux. C’était
l’histoire d’une stigmatisée morte naguère à Lucques, de Gemma Galgani,
un livre indigeste, embarrassé de toutes les fioritures du style dévot,
mais poignant et imbu d’une force apaisante parce que les prodiges qu’il
attestait rendaient, presque grossièrement, tangible la sanglante
Passion perpétuée dans des Hosties volontaires. Bernard l’ouvrit, comme
au hasard, à une page où il entrevit:
«Quand Gemma éprouvait les douleurs de la Couronne d’épines, une sueur
de sang trempait son front, sa chevelure, _et chacun de ses cheveux
dénoués avait sa goutte qui tombait jusqu’à terre_.»
Cette image terrible le rasséréna. Oserait-il se plaindre de ses
mesquines misères, alors qu’une petite fille, cette Gemma Galgani, après
mille autres victimes ardentes, avait voulu sentir, en sa tête déchirée,
s’implanter et se tordre, comme des clous rougis au feu, toutes les
pointes du diadème de dérision? Lui, sans doute, il était indigne d’être
associé à de plus royales souffrances. Ah! si, du moins, il savait
allègrement soutenir son lot bénin d’adversités!
Il s’arrêta dans sa lecture et se leva, parce que, du milieu de la rue,
un homme se dirigeait en hâte vers la librairie; il reconnut celui qui
devait revenir le lendemain, l’enthousiaste de _la Résurrection_. Le
visiteur, avant d’entrer, porta sur la vitrine un regard anxieux: ce
qu’il cherchait n’était plus là.
--Je pense, exprima-t-il à Bernard,--sa voix d’asthmatique, un peu
basse, anhélante, émettait des résonances profondes, semblables à celles
d’une pédale d’orgue,--je pense, monsieur, que vous ne m’avez pas
oublié. Je reviens plus tôt que je ne l’espérais. Votre eau-forte a
trouvé, tout de suite, un amateur. Il en donne _deux cents_ francs. Il
est impatient de la connaître. Comme c’est un vieillard malade, il m’a
chargé... Mais où est-elle? Je ne la vois plus.
Ses yeux ronds, en quête de la gravure, faisaient le tour du magasin,
puis ils interrogeaient Bernard avec une naïve inquiétude sans qu’on y
pût lire encore cette idée: «_Elle_ est vendue.»
--Monsieur, répondit Bernard, glissant ses lunettes dans leur étui d’un
air d’embarras et d’affliction qui n’avait rien de simulé, non, certes,
je ne vous oubliais pas. Mais vous ne deviez revenir que demain...
D’amères nécessités nous ont fait un devoir, une occasion s’offrant, de
ne point attendre. Je le regrette. Oui, je le regrette. Croyez qu’il a
fallu des raisons bien graves... Je vous l’ai dit, notre ami Robert est
pauvre. Nous-mêmes nous sommes très éprouvés par les événements...
Hélène, jusqu’à ces mots, était demeurée assise, inattentive en
apparence au colloque des deux hommes, écrivant à Jules dont elle avait
enfin des nouvelles et qui se battait, pour l’heure, en Picardie. Elle
se leva tout d’un coup, vint au client penaud, irrité, prêt à partir.
--Détrompez-vous, monsieur, déclara-t-elle d’un ton cavalier, ce n’est
pas mon mari qui vous a manqué de parole, c’est moi en son absence. Un
autre amateur était venu après vous ce matin, il a reparu cet
après-midi, il a insisté. Je savais M. Robert pressé de vendre, j’ai
vendu. Mais si vous ne tenez pas à la planche originale, nous
pourrons...
Le client devinait le sourd conflit que la vente de l’eau-forte avait
failli causer dans le ménage Dieuzède et la grandeur d’âme de Bernard
s’accusant plutôt que d’humilier sa femme. Il considérait le libraire;
la singularité magnifique de ce visage d’un autre temps le médusait
beaucoup plus qu’à sa première visite. Bernard, de son côté, pressentait
en cet homme d’un extérieur si humble un pèlerin des mondes invisibles
tel qu’il en avait quelquefois croisé sur les routes terrestres. Une
conversation se noua entre eux où leurs âmes se découvrirent promptement
fraternelles.
Toustain, Hildebert Toustain ne revendiquait aucune parenté d’origine
avec le maître d’œuvres qui, vers 1250, acheva le chœur de la
cathédrale. Mais ce glorieux homonyme, s’il avait rencontré Hildebert,
eût songé devant lui au bon Cyrénéen qu’un vitrail montre s’inclinant
pour saisir la poutre de la Croix trop lourde, tandis que le divin
porte-croix se raidit en arrière, à bout de forces, comme prêt à la
lâcher.
Hildebert semblait avoir traversé les siècles, monté sur la vieille mule
de Gargantua, laquelle «servit neuf rois». Il n’avait rien pourtant d’un
fossile, mais gardait l’œil simple et la foi brûlante d’un chrétien des
grandes époques. Aucun éclat extérieur n’avait signalé sa vie. Son père
était un marchand d’antiquités établi au Mans, rue des Filles-Dieu, et
dont le commerce avait mal fructifié, car il achetait à trop haut prix
des objets authentiques, d’une vente difficile. Après des études
décousues, le jeune Toustain s’en était allé à Paris faire son droit
«pour faire quelque chose». A court d’argent, il entra chez un avoué,
expéditionnaire aux gages de soixante francs par mois; il fut ensuite
commis chez un libraire-éditeur, et si l’éditeur n’eût point fermé
boutique, il serait demeuré là jusqu’à sa vieillesse, aussi loin d’être
ambitieux qu’un frère lai dans un couvent. Il aimait éperdument les
livres, les estampes; il possédait de naissance l’appétit et le flair du
beau.
Une rencontre merveilleuse avait décidé sa formation. Dans la mansarde
où il gîtait en son jeune temps, il eut pour voisin le peintre mystique,
Léon Colombat, alors obscur et misérable. Colombat, que Toustain
admirait sans réserves, discerna cette âme ingénue propre à recevoir le
souffle de son génie visionnaire; il exalta ses facultés afin d’y
réfléchir son image, comme la flamme d’une lampe d’autel se contemple,
empourprée, dans le verre où repose l’huile qui la nourrit. Plus tard,
Colombat s’éloigna de Toustain; tous deux s’étaient mariés, et Mme
Toustain eut des piques avec Mme Colombat. Mais cette amitié dominatrice
avait laissé dans l’intime de Toustain une transfiguration.
Au moment où son libraire fit faillite, Toustain hérita d’un oncle
chanoine au Mans, quelques rentes fort minces et une maison délabrée. Il
fut marri d’interpréter comme une bénédiction du ciel la mort de son
oncle. Pourtant, ce peu qui lui tomba dans la main le préserva des pires
amertumes: sa femme, dont il n’avait jamais eu d’enfants, était
demeurée, à la suite d’une frayeur, paralytique; elle réclamait, nuit et
jour, son dévouement. S’il avait dû gagner leur pain, il eût été réduit
à la mettre dans un hospice. Comme beaucoup de provinciaux d’origine,
quand Paris est usé pour eux, il avait regagné sa ville natale, content
d’y respirer l’air calme des matins d’autrefois, et de vieillir sous les
solives d’un logis où le dernier d’entre les siens avait exhalé son âme.
Mais il n’était pas homme à s’éteindre dans l’inertie des heures toutes
pareilles. Une charité toujours en alerte perpétuait sa jeunesse.
Bernard observa que des larmes de compassions pieuses illuminaient
souvent «ses pupilles de bon chien». Il se voûtait à la manière de
quelqu’un «qui aurait voyagé des mois sous la pluie».
Bernard, comme s’il le connaissait de longue date, lui confia ses
désastres et ses anxiétés. Toustain, aussitôt, s’offrit à l’aider en
recommandant son magasin; par malheur, dans cette ville, si peu de gens
s’adonnaient aux choses de l’esprit! M. Dieuzède vendrait des chapons ou
des bouteilles de cidre, sa fortune serait immédiate; mais, des livres
et de beaux livres? Malgré tout, grâce à la guerre, une clientèle de
passage était espérable, des amateurs fervents, et qui ne
marchanderaient pas.
--Ah! la guerre! dit Bernard douloureusement. Il y aura donc du sang des
blessés et des morts sur chacun des chiffons de papier que nous
encaisserons!
Ils s’entretinrent des écrasantes incertitudes que traînait à l’horizon
des tranchées cette troisième année d’hécatombes; plus le fléau durait,
moins le terme se laissait entrevoir. Toustain l’envisageait comme «une
piqûre de guêpe» auprès des bouleversements ultérieurs qui dévasteraient
la face du monde. Bernard, ayant besoin d’éclairer l’avenir en beau,
contemplait, au delà des temps d’épouvante, une phase de paix semblable
à un matin de Pâques où les peuples communieraient à une même table
eucharistique.
Quand Toustain partit, il lui serra chaudement les deux mains, dans
cette pensée naïve: «Ici, j’ai trouvé peut-être ce que je n’avais point
là-bas, ce bien inestimable, un ami vrai.»
Hélène s’était éclipsée; Toustain l’offusquait par sa mine de pauvre et
de grison dévot. Elle n’aimait guère les hommes «qui sentent l’eau
bénite»; et, d’une façon obscure, elle lui en voulait: pourquoi
venait-il donner raison contre elle à son mari?
Cependant, la visite de Toustain releva, comme eût dit Jules, «la
pression barométrique» du ménage Dieuzède. Bernard y lut un signe de
conjonctures heureuses; Hélène reconnaissait tacitement que Bernard,
maintes fois absent du réel, le dominait par ses intuitions et qu’elle
avait eu tort de ne jamais les suivre. Paulette, elle-même, ayant tout
entendu, se rendait, pour l’heure, à l’évidence des supériorités
paternelles.
Le vendredi était jour de marché sur la place de l’Éperon; la rue de la
Barillerie, par où l’on y descend, fut moins déserte que la veille.
Hélène débita des boîtes de papier à lettres, des images dévotes,
quelques romans de la collection Nelson, et Bernard vendit, pour
_vingt-cinq francs_, à un jeune blessé, musicien de son état dans la vie
civile, les trois tomes reliés en veau des Mémoires de Grétry; le
premier de ces volumes portait à la page de garde une mention originale:
«Donné par l’illustre Grétry au jeune Piccini âgé de trois ans pour lui
avoir dit en quel ton la musique jouait _la Marseillaise_.»
Le samedi, on fit de moins brillantes affaires. Un chanoine archéologue,
en relations avec Toustain, l’abbé Quoniam, entra pour examiner quelques
ouvrages curieux que Bernard avait serrés sur les rayons de l’armoire
flamande. Il promit de les signaler à une Société savante, mais n’acheta
rien.
La semaine, malgré tout, s’acheva dans une reprise de confiance. Hélène,
afin d’atténuer le tourment du lendemain, essayait de vivre comme s’il
n’y avait pas de lendemain; et Bernard comptait qu’entre les bénéfices
et les charges de sa maison «un miraculeux imprévu» rétablirait
l’équilibre.
Le dimanche matin, en s’éveillant, comme la journée s’annonçait très
belle, il émit le projet d’aller avec les enfants entendre la
grand’messe à la cathédrale. Hélène déclara d’abord qu’elle irait
seulement à la messe de midi: elle voulait prendre un bain; ne plus
avoir sa salle de bain affectait d’une privation quotidienne sa
délicatesse: les ordes poussières de l’emménagement se collaient à toute
sa peau comme la crasse de l’indigence; ce dimanche, puisque le magasin
restait fermé, elle pourrait songer, enfin, à sa personne.
Mais, tout d’un coup, elle se ravisa: une impatience de sortir l’agita,
et un besoin de paraître en toilette, dans une église pleine, le désir
aussi d’écouter l’orgue dont elle raffolait. Elle descendit en hâte à la
cuisine, avec Adèle, faire chauffer l’eau du bain; avant dix heures,
elle était habillée. Elle mit un costume datant du dernier hiver, mais
qui n’avait pas encore perdu la fraîcheur de son élégance, une jaquette
longue en velours gros vert que rehaussaient, au bas, des bandes de
renard noir. En épinglant sur sa tête, devant son armoire à glace, un
chapeau de velours sombre relevé de côté, elle eut cette pensée rapide:
--Me prendrait-on pour une vendeuse de porte-plume à trois sous?
Elle aurait pu recommencer à se croire la châtelaine de Portzic, la
femme du monde admirée, celle dont les journaux, à Brest, au début de la
guerre, écrivaient après une fête de bienfaisance:
«La charmante Mme Dieuzède a fait une quête fructueuse au profit des
blessés.»
La mise de ses deux filles correspondait, dans des harmonies pimpantes,
à la sienne. Elles avaient un manteau d’un vert plus glauque, à taille
courte, étoffé de deux pèlerines, et sur le velours de leur petit bonnet
deux roses de taffetas se nouaient discrètement.
On partit presque en retard, à cause de Paulette qui n’en finissait pas
de friser ses boucles. C’était la première fois, depuis leur arrivée,
que tous les Dieuzède sortaient ensemble. Bernard allait devant, au
milieu de la rue, pressé d’atteindre l’église. Adèle venait un peu en
arrière et ne marchait pas trop vite parce que Charles lui donnait la
main. Hélène, comme Paulette, se fût volontiers attardée aux devantures;
des dentelles de Bruges, ouvrages de Belges réfugiées au Mans,
captivèrent son caprice à jeun de frivolités.
Bernard était gai, d’une joie où se combinait la cristalline douceur de
ce dimanche d’automne, l’attente de l’office dans la cathédrale, l’aise
d’y conduire les siens et l’espérance diffuse de leur faire une vie
tolérable.
Ils traversèrent l’esplanade des Jacobins, en face des allées
majestueuses et profondes où se massaient les têtes à peine défeuillées
des ormes jaunissants, çà et là, du jaune radieux des coings mûrs.
Bernard se retourna vers Hélène et, d’une main pleine d’admiration,
désigna, sur le promontoire de la butte, le chœur de la cathédrale
étançonné de ses arcs-boutants aériens, offrant au soleil les aiguilles
de ses pinacles, ses balustres à jour, ses multiples vitraux en feu, et
la ceinture de ses chapelles pressées, comme des barques, autour de ses
flancs. Sous l’azur où de lentes corneilles se croisaient, l’abside
apparaissait tendue vers l’espace, telle que la proue d’une nef de
lumière qui attendrait l’instant d’appareiller pour des pays
paradisiaques.
--Quelle audace de réussite! s’exclama Bernard. Cette légèreté faite
avec de la lourdeur! Ces contreforts, des béquilles changées en ailes!
Et regarde: afin de ne pas aveugler les fenêtres, ils s’écartent en
divergeant, à la façon des branches d’un compas ouvert. Peut-être même
est-ce trop habile; je comprends pourquoi Toustain me disait qu’il
suspecte dans l’art compliqué des cathédrales un tourment d’orgueil, une
revanche du vieux virtuose, de l’immortel Serpent, sur le simplisme de
la croix.
Hélène ne prêta qu’une attention volage à cette vue mystique. Ils
avaient gravi l’escalier au centre de la place, et ils entrèrent par la
porte de la tour, sous le grand orgue. Des hauteurs du transept son
mugissement déferlait; un répons mâle des chantres lui fit écho. Hélène,
depuis longtemps sevrée de toute émotion musicale, fut enlevée d’un
brusque élan hors du flux trouble et grisâtre des pensées journalières.
Lorsque ses yeux s’élancèrent aux fenêtres à meneaux, prodigieuses, qui
montent jusqu’à la voûte éperdue, lorsqu’elle aperçut, vis-à-vis d’elle,
l’immense rose translucide, elle céda au vertige d’une grandeur
irrévélée.
Elle prit les devants, et ils descendirent, à gauche, par le bas côté,
puis s’engagèrent au milieu de la grande nef, là où les fidèles, plus
clairsemés, laissaient libres des prie-Dieu. Le profil chevelu,
excentrique de Bernard et la toilette d’Hélène ne passèrent point
inaperçus.
Au chœur, la maîtrise commençait un _Gloria_ palestrinien. Bernard eut
l’impression que l’entrelacement des voix, par les lignes de leur
mélodie, configurait la structure de la cathédrale. Les massives tenues
des basses correspondaient à la stabilité des colonnes, et le chant
qu’elles supportaient, à la courbe des arcatures, aux joints des arêtes,
à la progression des travées. Quand les soprani prolongeaient une note
aiguë sur la marche plus dense des autres parties, il comparait cet
éclat sonore aux javelots du soleil dardant parmi les ogives de
l’abside. Il croyait voir toute la nef, avec son rythme roman de
colonnes et de piliers, procéder d’un mouvement insensible et solennel
vers la sublimité bondissante du chœur; là, derrière le maître-autel,
l’hémicycle des arcs brisés, les géantes colonnes qui les exaltaient, si
parfaites en leurs proportions qu’à distance elles semblaient légères,
et, entre leurs fûts ou plus haut qu’elles, l’écarlate, le bleu,
l’améthyste des verrières ardentes, cette hiérarchie de triomphes
l’émerveillait, de même qu’un Saint des Saints gardé par des archanges
debout, en éternelle oraison. Un vitrail surtout fascinait son regard de
myope, celui où un grand trèfle éploie ses feuilles, pareil à la face et
aux bras d’un Crucifié lumineux. Transposition divine des apparences!
Une herbe des champs devenue la forme du Rédempteur!
_Gloria in excelsis_... Comme la blanche cathédrale était faite pour la
gloire, et comme cette musique délivrait le cri enfermé dans ses parois,
l’hymne aux altitudes de Dieu, la promesse de paix aux hommes de volonté
droite! Une même sagesse heureuse avait pondéré les nombres des
harmonies et les rapports des voûtes avec les fondations; le même
appétit d’un amour infaillible en son terme séparait les voix pour mieux
les fondre en un et divisait les nefs pour les mieux ramener au
sanctuaire.
_Tu solus altissimus_... Tout ce qui est changeant respirait dans la
présence unique de l’Absolu. Bernard se reposait en cette plénitude.
--Ici, rêva-t-il, les pauvres ont à eux le plus magnifique des palais;
le Paradis descend au-devant d’eux, afin qu’ils y montent comme des
rois; le Pain d’éternité leur est offert, _et il ne leur coûte rien_.
Les tracas de sa librairie, les amertumes de son ménage, l’oppression
des temps de guerre reculaient très loin de son cœur extasié; et il
supposait que les siens partageaient sa totale allégresse.
Hélène, cependant, se bornait à un bien-être plus sensitif. Elle
percevait par toutes les fibres de ses nerfs l’enchantement des voix;
ses prunelles se délectaient dans la puissance des architectures et les
vitraux la ravissaient comme une imagerie d’Épinal merveilleusement
chatoyante. L’église lui représentait moins une maison de prière qu’un
lieu de volupté spirituelle.
Aussi, quand l’_Amen_ du _Gloria_ eut expiré, son esprit dériva-t-il
vers les accidents extérieurs qui dissipaient son attention. Tandis
qu’Adèle suivait, dans son paroissien, la lecture de l’Épître et que
Charles, les pieds joints sur le barreau de sa chaise, se tenait sage,
pénétré d’un respect docile, Paulette cherchait, à droite et à gauche,
des objets divertissants ou comiques.
--Pourquoi, se dit Hélène, le premier et le dernier de mes enfants
ont-ils le tempérament dévot? Pourquoi Paulette est-elle née
indifférente? C’est elle qui, toute petite, me demandait:
--Maman, il n’y a qu’un bon Dieu?
--Oui, Paulette.
--Oh! fit-elle, _c’est bien suffisant_. Elle tient de ma mère et des
Restout. Les choses qui ne se laissent ni voir ni palper, elle s’en
méfie. Elle a l’esprit de contradiction: parce qu’on lui enseigne à
croire, elle est tentée de ne pas croire. Un je ne sais quoi la
tourmente que Bernard appellerait diabolique...
Elle ne scruta point davantage le problème dont l’idée la traversait.
Devant elle étaient assis deux jeunes gens portant l’uniforme de médecin
militaire: l’un paraissait attentif à l’office qui se déroulait;
l’autre, les jambes croisées, y assistait comme on entend, au concert
classique, un morceau très connu. A l’Évangile, tous deux se levèrent;
et, par un de ces mouvements simultanés que rien de conscient ne
justifie, ils se retournèrent, dévisagèrent les Dieuzède; Hélène, tout
en affectant de ne pas les remarquer, enregistra, d’un prompt coup
d’œil, leur physionomie.
Le plus proche d’elle était moyen de stature, mince, les joues comme
consumées d’une fièvre de labeur ou de passion; sa barbe, aux anneaux
blonds très soyeux, atténuait la dureté sensuelle de ses lèvres; Hélène
fut presque blessée de son regard fulgurant et froid comme l’éclair bleu
d’une épée; elle en reçut un choc analogue à la décharge fluidique émise
par les pupilles d’un hypnotiseur.
Son compagnon, au contraire, se dressait avec une prestance avantageuse;
il portait dans sa mine l’aplomb d’un homme riche. Une tête longue
casquée de cheveux extraordinairement noirs, un teint chaud et bronzé,
des lèvres comme vermillonnées sous une moustache ondoyante déclaraient
un sang exotique. Il arrêta sur Bernard et sur Hélène des yeux vibrants
de curiosité et d’obscure sympathie.
Ni l’un ni l’autre ne retint les réflexions d’Hélène; elle fit une
simple remarque: celui des deux qui suivait la messe d’un air convaincu,
c’était le blond, le médecin à l’œil dissecteur et oppressif; le grand,
celui qui avait une tournure de galant homme, n’était là, visiblement,
qu’en dilettante ou pour accompagner son ami.
Mais cette comparaison glissa dans les remous d’une pensée qu’elle ne
voulait assujettir à rien. Elle regardait vers le haut de la nef, entre
les doigts gantés d’une femme, la tranche dorée d’un paroissien, d’où le
soleil rebondissait comme d’un miroir. Cet or divertit sa vue, puis la
fatigua. Elle ouvrit son petit livre de piété, essaya de lire. Mais son
âme s’en allait ailleurs, abandonnée à l’enveloppement de l’orgue qui
jouait seul un offertoire.
Les ondes massives des jeux graves dissolvaient des harmonies fondues,
par des transitions chromatiques, de tonalité en tonalité, tandis
qu’au-dessus tremblait un chant incertain, modulé dans le prisme des
timbres ainsi qu’à travers les nuances d’un vitrail. Une fois de plus,
elle se revit à Portzic, en automne, au crépuscule: elle soulevait un
rideau de sa chambre; la nappe de la mer montante murmurait contre les
rochers; des brumes derrière des brumes s’éclairaient, jusqu’à la zone
purpurine de l’occident, perdu comme au delà des songes. Elle écoutait
comme on écoute en dormant une musique fictive investie de sonorités
inconnues.
Soudain, elle se dégagea de cette incantation; Bernard, après le
_Sanctus_, s’était agenouillé; elle demeura, un instant, assise et
réfléchit:
--Portzic est loin. Il n’y a plus que notre misère. En sortirons-nous?
Bernard est-il homme à m’aider? Il aurait dû se faire moine. Même tondu,
il serait beau sous le capuchon d’un froc. Je l’imagine chantant des
psaumes, méditant, lisant des mystiques, sans avoir à chercher son pain.
Voilà sa vie qu’il a manquée...
Or, à la même minute, Bernard, délogé de son exaltation par une soudaine
reprise des soucis terrestres, s’égarait en des calculs budgétaires dont
l’incertitude n’avait rien de jovial.
--Pourrai-je payer à Bonfils les trois mille francs de la première
annuité, plus les cinq cent cinquante d’intérêts pour les quinze mille
non encore soldés? Si, au moins, j’avais une femme économe...
Mais la hallebarde du suisse frappa sur les dalles trois coups secs. Il
se fit un remuement de chaises, puis un silence révérentiel. La
Consécration commençait. Hélène, à genoux, le front incliné, bien
qu’elle ne priât point du fond de son cœur, participait à la solennité
du mystère, ses vaines inquiétudes s’écartaient. Confus d’avoir subi,
juste alors, des pensers lourdement profanes, Bernard se jugeait
semblable à ce personnage des anciennes crucifixions qui, debout près de
la Croix, tourne vers la foule un visage distrait, oubliant que le
sacrifice est pour lui.
--Ah! mon Dieu! s’humiliait-il, je ne mérite pas à votre table le plus
bas bout de la nappe. Je voudrais être l’encensoir balancé devant
l’hostie, et le moindre souffle m’emporte, comme une vile fumée sur un
toit. Que je suis ladre et sordide! Celui qui ne vous donne pas tout,
c’est comme s’il ne vous donnait rien. Vous voyez ma détresse, non pour
moi, mais pour les miens. Je tremble pour eux, parce que je ne suis pas
sûr de vous. Devant vous, non devant les hommes, nous sommes des
indigents, d’insolvables débiteurs. Donnez-nous votre paix et
délivrez-nous du seul mal qui est de ne point vous aimer.
Hélène trouva brève la fin de la grand’messe, comme le dernier acte d’un
drame dont le prologue a duré longtemps. Paulette fut contente de voir
au maître-autel, le prêtre se retourner pour la bénédiction finale.
Adèle eût souhaité que la cérémonie se prolongeât sans terme. Elle
avait, mieux encore que son père, la béatitude aisée. Son minois suave
semblait plus limpide, comme si la clarté que buvaient ses prunelles,
fût ressortie de tout son être. Jamais elle n’avait assisté à une messe
aussi opulente, dans une église pareille à cette cathédrale. Le chœur,
plein de surplis blancs, de chasubles et de chapes dorées, entre les
colonnes angéliques, sous les reflets des hautes fenêtres multicolores,
lui présentait l’image d’une cour céleste. Les splendeurs du dehors se
réfléchissaient dans sa contemplation naïve, de même que les flammes des
cierges sur la page d’un missel fraîchement enluminé. Sa prière aurait
été le simple cantique d’un ravissement, si elle ne se fût souvenue
devant Dieu avec tendresse des siens et de leur infortune, des morts de
la guerre, des blessés, des agonisants, et de son oncle qui se battait
sans doute là-bas pour qu’une Adèle pût, tranquille, entendre chanter un
si bel office dans cette nef aux pierres blanches qui, elles aussi,
chantaient leur joie.
Mais les clergeons, les officiants, la maîtrise, les chanoines deux à
deux l’aumusse au bras, et l’évêque sous sa mitre éclatante, s’en
allaient vers la sacristie ample et ensoleillée. Le peuple, hâtif,
s’écoulait par toutes les portes. L’orgue se déchaîna en une sortie
fougueuse; l’orage d’une colère divine gonflait ses poumons tonitruants.
Bernard, avant de quitter la cathédrale, voulut en faire le tour; la
famille Dieuzède s’avança jusqu’au transept et s’arrêta devant les
degrés du chœur, considérant de plus près ce miraculeux ensemble.
Bernard se tint, quelques secondes, suspendu entre l’étonnement et
l’enthousiasme. S’il élevait ses yeux vers la voûte, ce gouffre de
hauteur le confondait. Mais le juste essor des piliers le rassura;
l’enthousiasme prévalut; il dit à mi-voix:
--Plus beau qu’une symphonie!
Ensuite, il ajouta, pour lui seul, un mot où s’articulait la finalité
surnaturelle du sanctuaire:
--_Adorer, c’est grandir._
Oui, les architectes, en portant si haut dans l’espace les sommets de
l’édifice, n’avaient pas seulement voulu se jouer de la matière
asservie, ou éclipser, pour l’orgueil du chapitre, les chœurs des autres
cathédrales. Leur œuvre configurait un monde béatifié par l’Ascension du
Verbe, victorieux des rampements de la Chute.
Hélène, attentive aux détails, admira de quelle svelte poussée les
colonnettes, d’un poli d’ivoire, avec leurs chapiteaux délicats,
allégeaient, en les cantonnant, les piles de l’hémicycle.
Les arcs aigus des travées, plus étroits derrière l’autel que sur les
flancs, de même qu’au-dessus la flexible armature des vitraux, et,
autour, l’harmonie du double déambulatoire, le jour diapré qui,
descendant du triple étage des verrières, immergeait les profondeurs de
l’abside et, sous les arêtes des bas côtés, tissait de vagues oriflammes
roses, tout cela, se disait Bernard, était sublime comme une vision,
solide comme une arche sainte, souple comme les lignes d’une futaie,
mystérieux comme le seuil d’un tabernacle d’éternité.
Cependant, Paulette, impatiente de voir du nouveau, s’était engagée,
entraînant Charles, à gauche, vers le creux des chapelles. Hélène allait
les suivre; Bernard et Adèle la retinrent vis-à-vis de la grande rosace
du Jugement dernier. Elle est dressée à vingt mètres du sol, et Bernard
ne pouvait, même avec ses lunettes, définir les personnages insérés
entre les nervures de ses rayons. Mais, au dessous, il en discernait
d’autres, bleus ou rouges, presque trop diaphanes, lavés de blanc; et,
tout bas, un prêtre, des princes à genoux, joignant ou éployant leurs
mains, renversant en arrière leurs faces suppliantes foudroyées sous les
blancheurs d’en haut.
Il tendait, pour mieux contempler, son visage illuminé de ses cheveux
bouffants. Hélène, moins captivée, se retourna, et aperçut, immobiles, à
quelques pas, les deux jeunes médecins militaires qu’elle avait
remarqués pendant la messe. Le grand, un crayon et une feuille de papier
entre les doigts, observait Bernard à la façon d’un artiste qui prend un
croquis. L’insistance de son attention déplut à Hélène, peut-être parce
qu’elle-même n’en était point l’objet. Elle toucha le bras de son mari,
chuchota:
--Pressons-nous; il serait temps de rentrer.
Qu’étaient devenus Paulette et Charles? On les retrouva au fond du
chœur, devant Notre-Dame du Chevet. Là, Paulette montrait à son petit
frère un vitrail où le clerc Théophile, celui qui vendit son âme au
Démon, met sa main dans la patte d’un Satan grotesque, habillé de vert,
une sacoche jaune au côté, et dont le museau d’ours rougeoie comme une
escarboucle de tous les feux de la géhenne. L’image amusait Paulette;
elle interrogea son père sur la légende du pacte. Il se contenta
d’expliquer:
--Tu vois, pour la sacoche pleine d’or, il se vend à la Bête! L’or,
c’est le Diable.
--Il en faut quand même, murmura Hélène, levant les yeux jusqu’aux
ogives de la voussure. Des anges y étaient peints, d’une grâce
nonchalante, penchés avec des théorbes à cordes d’or qu’ils touchaient.
Ceinte de ses vitraux qui se découpent en médaillons céruléens et
rutilants, la chapelle ressemblait au vestibule d’un Paradis
qu’illuminerait le soleil d’un autre monde. Hélène eut un instant de
douceur inopinée. Ces magnificences l’enveloppaient comme un vêtement.
Puis, soudain, elle vit resurgir, derrière la grille, à l’entrée de la
chapelle, les deux poursuivants inconnus. Le blond paraissait examiner
les sujets d’un vitrail. Le dessinateur ne tenait plus son crayon; il
considérait la famille Dieuzède d’un air d’étonnement avide,
indéfinissable, comme si elle fût un mystère à déchiffrer. Lorsque
Hélène, en sortant, passa devant lui, rapide, indifférente, elle sentit
glisser le long d’elle son regard scrutateur et caressant. Elle ne se
crut point troublée. Malgré tout, pour la première fois depuis son
arrivée au Mans, l’hommage d’une œillade virile, venu d’un homme qu’elle
devinait hors du commun, s’adressait à sa personne. Un léger sursaut de
vanité contente s’amalgama dans son impression aux éblouissements de la
cathédrale.
Elle avait hâte d’être rentrée chez elle; le dimanche, elle faisait
l’économie de Mme Couaneau. Personne, en leur absence, n’avait préparé
le repas. Elle se précipita tout droit vers la cuisine; et, tandis
qu’elle s’agitait, faisant sonner sur le carrelage les hauts talons de
ses bottes lacées, elle dit tout d’un coup à Bernard qui, au seuil de
l’arrière-boutique, dépliait un journal:
--Sais-tu? A la fin de la messe, une idée heureuse m’a distraite. Pour
attirer la clientèle, nous devrions vendre des journaux.
--Tenir des journaux! s’étonna-t-il. Pourquoi pas un zinc où nous
servirions des apéritifs? D’abord, je n’admettrais que certains
journaux; je ne veux pas être un empoisonneur public. Et puis, il
faudrait ouvrir le dimanche...
--Eh bien! trancha-t-elle d’un ton brusque, nous ouvrirons jusqu’à midi.
En temps de guerre on n’est pas si _puritain_...
--Non, ma chérie, c’est impossible. Mieux vaudrait organiser un cabinet
de lecture.
--Il y en a un déjà, et dans une ville où on ne lit rien...
Les enfants, après être montés mettre leurs tabliers, redescendaient.
Hélène, devant eux, ne prolongea point le débat, confiante de ployer
Bernard à ses vues, non sans résistance, car, sur les questions de
principes, elle le connaissait épineux. En attendant, l’accueil hostile
qu’il faisait à «son idée» la froissa. Elle s’attabla, manifestement
boudeuse. Bernard s’en voulut de l’avoir contrecarrée en termes rudes.
Mais cette perspective de vendre des journaux l’indignait comme une
chute inutile dans la vulgarité. Hélène recommençait à tourner la meule
de ses tristesses. Fallait-il donc qu’au sortir des plus saintes
merveilles on se retrouvât les mêmes qu’auparavant? Peut-être aussi la
salle où ils mangeaient pesait-elle sur son humeur. Les volets du
magasin restant clos, l’arrière-boutique prenait la morosité d’une cave;
à peine si les reflets du soleil qui chauffait la muraille de la cour
franchissaient l’unique et basse fenêtre et dégageaient de la pénombre
quelques assiettes bretonnes contre la tapisserie.
Pour chercher une diversion, Bernard lui proposa:
--Veux-tu que nous allions passer l’après-midi à la campagne? Il fait si
beau!
--Sortez, si vous voulez, répondit-elle avec une pointe d’amertume. J’ai
trop de choses à mettre en ordre dans la maison.
Il insista, la supplia; sans elle, rien d’agréable n’était possible;
elle priverait les enfants «d’une bonne partie». Elle baissa les yeux,
grignotant des miettes qu’elle ôtait à la croûte de son pain... Plus
elle voyait Bernard contrarié, plus elle se retranchait dans un silence
négatif. Le dîner fini, Paulette, afin de vexer son père, prétexta une
migraine, déclara qu’elle ne sortirait pas. Adèle la suivit en haut et
se mit en devoir de la secouer:
--Tu veux faire _bande à part_! Tu n’es qu’une sotte.
--Pas du tout, protesta Paulette, d’une voix traînarde qui affectait une
gentillesse d’apitoiement, petite mère va être seule; moi, je lui
tiendrai compagnie.
--Alors, ta migraine?
--Oh! oui, la tête me fait mal, de plus en plus. Je vais m’étendre sur
mon lit. J’ai trop, ce matin, à la cathédrale, regardé.
Bernard, l’entendant se plaindre, ne put être dupe de sa comédie.
Pourtant il s’abstint d’intervenir: s’il bousculait Paulette, Hélène en
serait chagrine. Mais le cabotinage précoce de cette enfant l’effraya;
comme elle savait déjà mentir, et en se persuadant qu’elle disait vrai!
Adèle, heureusement, était sa consolation. Il retrouvait en elle, plus
déliées et pures, les parties lumineuses de son être; et, des Restout,
elle n’avait pris que les énergies pratiques. Une grâce d’élection avait
filtré les deux ascendances pour en conjoindre le meilleur dans cette
âme exquise.
Il l’emmena donc seule avec Charles; tous trois firent un simple tour le
long des quais. Lorsqu’ils revinrent au logis, ils s’étonnèrent en
percevant de la rue les sonorités d’une harpe. Bernard tressaillit d’une
sorte de joie amoureuse.
--Ah! dit Adèle, maman voulait nous faire une surprise.
Ils trouvèrent en effet Hélène aux prises avec son instrument délaissé
depuis des mois. Une fantaisie, pendant leur absence, lui était venue de
reprendre contact. Elle s’évertuait à remettre au diapason les cordes
trop basses. Paulette était là, installée au fond d’une bergère,
flattant d’une main l’échine de Tuong assoupi sur ses genoux, et lisant
le feuilleton d’un journal de mode; car elle se plaisait, disait-elle,
«à lire en musique».
--Tu n’imagines pas, exprima doucement Bernard, ce qu’à t’entendre j’ai
ressenti. J’ai cru que nous n’étions plus ici, mais encore là-bas, chez
nous...
Hélène s’interrompit de jouer, repoussa, comme lasse, la harpe sur le
tapis.
--C’est trop de misère pour _s’accorder_. J’y renonce.
--Voyons! protesta son mari, tu n’es plus une débutante. Un peu de
patience. Que vas-tu nous jouer?
--Il faudrait d’abord me refaire des durillons, répliqua-t-elle en
montrant le gras de ses doigts potelés, rouge et mordu par le pincement
des cordes.
Elle se rassit pourtant, ramena la crosse de la harpe contre son épaule
et préluda d’une façon vague; ses mains parcouraient au hasard le
clavier tremblant; elle paraissait chercher dans sa mémoire un thème qui
ne revenait plus.
--Joue donc _Une fièvre brûlante_, insinua Bernard debout contre la
cheminée, caressant les longues mèches de sa chevelure subtile comme une
harpe éolienne.
Hélène se laissa persuader; la musique était une sphère où elle se
rencontrait avec lui sans froissements. Elle aimait, d’ailleurs, à faire
vibrer sur sa harpe cette romance de _Richard_ si simple et rythmée
comme le souffle qui gonfle une poitrine.
Bernard s’établit dans un fauteuil, à distance, le dos tourné au jour,
afin de se recueillir profondément. La vieille cantilène, tant de fois
réentendue, tisonnait en sa mémoire des émotions jamais éteintes: à
cette heure, pour les exilés qu’étaient lui et les siens, chaque note
disait l’attente d’une délivrance inconnue; une infinité de cœurs
endoloris semblaient, par ce sanglot mélodique, alléger leur compassion.
Bernard amalgamait à l’impression du chant des réminiscences de l’orgue
et de la cathédrale.
Mais, quand la musicienne eut achevé le motif, elle le reprit avec des
variations improvisées. La nostalgie pieuse de Bernard se résolut en
molles délices qu’il connaissait trop bien. De temps à autre, il suivait
des yeux les doigts d’Hélène courbés sur les cordes, son pouce écarté
nerveusement. Les pulsations des veines sous la peau bleuâtre
n’étaient-elles pas elles-mêmes une musique?
La trame éthérée des arpèges défaisait et laissait renaître la forme
d’une Hélène idéale vêtue d’une lumière de songe. Apparition instable
volatilisée dans les spirales sonores, et où se mêlaient des images de
feuillées scintillantes sous des brises, d’un arc-en-ciel irisant la
plus lointaine vague de la mer, et d’un rayon de lune que ses lèvres, un
soir de printemps, baisaient sur le front blanc d’une femme heureuse...
Mise en ardeur par ce début, les nerfs exaltés, les joues presque
vermeilles, Hélène commença un autre morceau, un andante de Beethoven,
celui de la sonate en ut dièse mineur; et, de son mieux, elle pétrissait
les harmonies du majestueux lamento. Deux coups de poing, cognés au
dehors contre les volets de la librairie, l’arrêtèrent brusquement.
Adèle, assise près de la fenêtre, l’ouvrit à la hâte, et Charles se
pencha comme elle, regarda.
--Un porteur de dépêche, dit-elle tout émue, avant de bondir vers
l’escalier.
De qui venait, un dimanche, ce télégramme? Il ne pouvait enclore que des
choses anormales ou sinistres. Les Dieuzède furent précipités hors de la
féerie musicale sous l’appréhension des durs événements. Hélène s’élança
au devant d’Adèle et, en remontant, déchira plutôt qu’elle ne décolla
les coins du papier bleu.
--Ah! fit-elle suffoquée, après avoir lu. Je m’en doutais... Le pauvre
garçon!
Bernard prit de ses mains la dépêche et, à son tour, lut haut:
«Jules sérieusement blessé. Évacué sur le Mans.
«RESTOUT.»
Un silence de consternation, au premier instant, opprima toute la
famille. Bernard, avec sa grande bonté, s’empressa de le rompre,
commenta dans un sens rassurant la désolante nouvelle. «Sérieusement
blessé» ne signifiait point que Jules fût en péril de mort. Cela se
disait d’une balle dans l’épaule, d’un «éclat» au talon. Pourquoi
s’affoler? D’ici peu, on saurait. Peut-être même Jules était-il arrivé
déjà.
Paulette, s’approchant de sa sœur, fit à voix basse une réflexion:
--Si l’oncle Jules mourait, nous sommes perdus.
Adèle haussa les épaules, détourna la tête:
--Oiseau funèbre, tais-toi.
Elle courut à sa mère et se pendit à son cou, sur-le-champ imitée par
Paulette qui exagéra. Hélène était encore pâle, trépidante de la
commotion, mais s’évertuait à se maîtriser, car, enfin, Jules vivait,
elle le verrait; sa présence serait une force.
--Maman, s’écria, joyeuse de tout, Adèle, c’est tant mieux que l’oncle
vienne! Nous le soignerons, nous le gâterons...
--Oui, appuya Bernard d’un ton grave, comme si cette parole lui coûtait
étrangement, c’est un bonheur pour lui...
Mais, trop averti par l’expérience, il n’osa terminer:
--Et pour nous.