JOB LE PRÉDESTINÉ

I

--Ah! Seigneur de Dieu, quel massacre!

Une longue voiture de déménagement attendait, au ras du trottoir, qu’on

eût fini de la décharger, et l’un des trois hommes qui se passaient les

fardeaux, butant contre la marche de la porte, venait de choir avec une

corbeille pleine de vaisselle qu’il laissa chavirer de son épaule, en

arrière, sur le pavé. Au fracas de l’accident, Mme Couaneau, la femme de

service, courtaude et rebondie commère, dont le nez rabattu vers des

lèvres trop rouges faisait songer à une perruche happant une cerise,

s’était élancée hors de la maison et avait proféré cette clameur où

sonnait plus d’emphase que de sérieux émoi.

Les doigts en sang, livide, l’homme tombé se releva, frotta ses yeux

brouillés d’ivrogne et ses genoux cagneux qui tremblaient. En grognant,

en bredouillant des jurons, il se mit à ramasser les débris des

assiettes et des soupières; il les rempilait dans la corbeille, sous de

la paille, furieusement. Les deux autres, sans s’émouvoir, continuaient

à besogner. Mais, debout sur la voiture, le chef de l’équipe, un colosse

méthodique et lent, gonfla ses joues d’un air de mépris, bougonna:

--En v’là un moineau! Qu’est-ce qui paiera la casse, mon vieux?

Et son compagnon envoya au maladroit pochard cette nasarde:

--Va pas si fort, mon gas. On te fera cadeau des reliques, pour monter

ton ménage.

Ils avaient dû s’adjoindre comme auxiliaire ce portefaix aux jambes

grêles, tousseux, marmiteux, brûlé par la boisson; en octobre 1916, la

guerre avait pris la plupart des bons travailleurs valides.

La rue de la Barillerie, où ils emménageaient, s’embranche au carrefour

de la Sirène, une des rares voies populeuses du Mans. Entre cinq et six

heures du soir, après la sortie des casernes, les soldats, les filles de

plaisir grouillaient dans le quartier. Aussi le tumulte de la vaisselle

culbutée entraîna-t-il vers le haut de la rue une houle de badauds. Plus

encore, des fenêtres d’en face, le voisinage suivait avec une sournoise

curiosité provinciale le mouvement des meubles qui s’en allaient du

véhicule à l’intérieur obscur du logis. Ce qu’ils avaient d’imposant

semblait bafoué par son étroitesse.

Il se réduisait à un magasin de mesquine apparence, dont une grosse

poutre en saillie soutenait le plafond, et cachant derrière lui une

salle à manger sordide, une exiguë cuisine, bâtie en retrait, selon la

mode mancelle, au flanc du jardinet d’une cour. L’étage supérieur se

divisait en deux chambres; leur balcon portait cette enseigne: Bonfils,

libraire; et, contre le toit, deux mansardes faisaient saillir la

croisée de leur lucarne sur des combles d’ardoises craquelées et

disjointes.

Or, les gens regardaient introduire le dos altier d’un canapé Louis

XIII, une énorme armoire, une harpe, des glaces volumineuses, une

baignoire, une file de sièges dorés, de tables encombrantes, et on

s’interrogeait:

--Où vont-ils cogner tout ça?

Dans l’esprit des proches boutiquiers, une envieuse inquiétude à l’égard

de ces arrivants qu’on sentait d’une origine patricienne se combinait

avec une ironie latente devant leur déchéance. On savait déjà que les

époux Dieuzède, rentiers plus qu’à leur aise, possesseurs, aux environs

de Brest, d’une belle «maison de maître», de fermes et de bois s’étaient

vu ruiner par un mystérieux désastre, qu’ils avaient acheté, sans

pouvoir tout payer de suite, au Mans, le fonds de librairie Bonfils; et

ils devaient être bien bas, puisqu’ils avaient saisi cette mince planche

de salut. Mais les restes de mobilier riche qu’ils charriaient comme des

témoins de leur temps heureux, c’était un bric-à-brac monnayable, un lot

de gages à saisir pour leurs futurs créanciers. De son étude, à travers

les vitres mal dépolies de son bureau, Maître Lendormy, huissier,

évaluait l’ampleur d’un lit démonté; son coup d’œil d’expert équivalait

à une éventuelle mainmise. Peut-être, avec les Dieuzède y aurait-il

«quelque chose à faire». Sourdement il estimait que le sort les lui

offrait à pressurer comme des pommes juteuses sous les dents d’un

grugeoir.

A l’instant où l’exclamation de Mme Couaneau répondit au vacarme des

assiettes brisées, une jeune femme, menue et brune, pâle de fatigue,

sortit en hâte sur le balcon et, derrière elle, accoururent ses deux

filles dont la plus grande tenait par la main son frère, un garçonnet

blondin ayant encore les cheveux épandus sur les épaules. Mme Dieuzède

se pencha pour examiner la catastrophe.

--Ah! bon! murmura-t-elle, mon service _ovale_!

Elle considéra le déménageur ivre, ensanglantant de ses doigts crochus

le blanc onctueux, bordé d’or mat, des porcelaines qu’il empoignait,

remettant, pêle-mêle, parmi la paille, la jambe d’un compotier, les

morceaux de cristal des verres fleurdelisés, les tessons de la soupière

et du légumier «ovales». Elle tenait l’ensemble du service, en cadeau de

noces, du parrain qui l’avait dotée. Le carnage de ces choses luxueuses

et délicates lui infligea un cruel tableau de la ruine où s’abîmaient

ses années d’illusion. La veille, en voyage, elle avait oublié, sur la

banquette d’un wagon, une sacoche où étaient ses derniers bijoux. Ce

redoublement d’infortune et, dans la rue, les mines indifférentes ou

narquoises du cercle épaissi des curieux la crispèrent d’une telle

tristesse que ses lèvres ne purent émettre aucune plainte. Mais elle

repoussa vers la chambre ses enfants et, rentrée, après avoir fermé la

fenêtre, elle cria:

--Bernard!

Comme son appel n’obtenait pas une immédiate réponse, elle réitéra d’une

voix exaspérée:

--Bernard! descends-tu?... Mais où est-il? C’est incroyable!

Du haut de l’escalier des mansardes, un pas d’homme s’ébranla; M.

Dieuzède parut, l’air étrangement absorbé, un étui de lunettes entre ses

doigts, retenant sous son bras un solennel in-folio.

Bernard Dieuzède montra un de ces visages dont le plus oublieux des

passants, même s’il ne le voyait qu’une seconde, se souviendrait un

siècle: ses cheveux, longs et fins, d’un blond grisonnant, animaient

autour de ses tempes une sorte de nuage où l’ampleur de son front

brillait presque sublime; ce front, quoique bossué de deux rudes

arcades, gardait l’aspect d’une sérénité puissante. L’azur naïf de ses

yeux,--des yeux myopes au point de l’avoir rendu inapte au

service,--dévoilait un fond de douceur et de confiance, plus de

tendresse que d’énergie. Seulement, ils ne semblaient pas s’arrêter sur

les êtres qu’ils atteignaient, comme s’ils apercevaient d’autres formes

que les apparences; leur bonté faisait peur, tombant de trop loin ou de

trop haut. Le nez tranchant se déclarait volontaire, mais la bouche,

totalement rasée, avouait dans la mollesse de ses plis une indécision

voluptueuse; les adversités n’avaient encore su la pétrir de leur pouce

rugueux. La physionomie de M. Dieuzède saisissait le regard, d’autant

plus qu’elle manquait de régularité. On l’eût pris pour un poète

excentrique, un revenant de 1830. Il était grand, un peu penché; sa

démarche, d’ordinaire indolente, s’accélérait en ce moment d’une joie

imprévue.

--Hélène, révéla-t-il à sa femme, j’ai trouvé, en tâtant le réduit d’une

soupente, dans le grenier, un trésor.

--Vraiment? fit-elle, non sans une moue sceptique d’impatience.

Pourtant, ses joues décolorées s’avivèrent, une fraîcheur subite humecta

ses pupilles brûlées d’insomnie; au fond de sa lassitude passait

l’espérance confuse et folle d’une surprise libératrice.

--Oui, reprit-il, une Bible illustrée par Jean Luyken d’Amsterdam, des

gravures sur cuivre d’un sentiment prodigieux. Bonfils les ignorait, je

suppose. L’inventaire n’en dit rien.

Et, à travers la chambre aussi encombrée que l’arrière-boutique d’un

revendeur, Bernard s’approcha de sa femme, posa sur une large caisse

l’in-folio à couverture brunie dont il déploya la première page. Hélène

n’osa pas lui demander, bien qu’elle y songeât: «Que peut valoir ce

volume?» Mais, déçue, elle hocha la tête:

--Est-ce que nous avons le temps? Pendant que tu t’amuses là-haut, les

hommes saccagent notre mobilier. Le service de mon parrain est en

miettes. Si tu avais été là, tu pouvais empêcher le malheur, tout au

moins secouer ces brutes comme il faut. Tu oublies de m’aider, tu vis

dans un autre monde. Hier, mes bijoux; aujourd’hui, le plus beau de ce

qui nous restait. Quelle arrivée, mon Dieu!

Bernard, la voyant outrée, ne releva point ses exagérations. Au reste,

devant son reproche, loin de s’irriter contre elle, il se donnait tort à

lui-même. Mais il n’en voulut rien laisser paraître et, d’une main

affectueuse, il toucha l’épaule d’Hélène, répliqua simplement:

--Voyons, ma pauvre chérie, demain nous penserons aux morts; pour

l’instant, tâchons de vivre...

Cette parole n’eut pas le loisir d’être expliquée; Mme Couaneau, qui

écoutait, depuis plus d’une minute, la conversation des deux époux,

heurta de ses gros doigts la porte, entra, déplora l’événement: quand

même «ce n’était pas son argent», ça lui faisait mal «de voir sabouler

la marchandise»; un service comme celui-là, on ne l’aurait pas «pour une

couvée d’oie»!

Mme Dieuzède interrompit son verbiage et la pria de tirer, hors d’une

malle ouverte, une pile de linge. Bernard, sans ajouter un mot, serra

dans le bas d’une commode le livre de Jean Luyken, mit une longue blouse

de travail, et descendit.

En dépit de son optimisme, une remarque l’avait affecté beaucoup plus

que la perte du service, beaucoup plus que l’explosion nerveuse

d’Hélène: pendant que celle-ci déchargeait ses doléances, il s’était

aperçu que Paulette, sa seconde fille, petite brune frisée, précoce et

pointue, le visait de ses prunelles ironiques, sinon hostiles, jouissant

de le croire humilié; et son coup d’œil, tacitement, signifiait: «C’est

toi qui es la cause de _tout_.»

Bernard était un de ces hommes doux qu’on supposerait incapables

d’offenser même un crapaud. Quoiqu’il admît la chute originelle, le

mystère de la malice humaine le dépassait; il avait peine à comprendre

pourquoi l’un quelconque de ses semblables aurait envers lui de

l’animadversion. Que sa propre fille, à dix ans, le jugeât et le

condamnât, il ne pouvait s’empêcher d’en être meurtri. Sa ruine, il

l’avait soutenue avec une constance magnanime, peut-être parce qu’il ne

connaissait la misère qu’en idée; et il en venait à concevoir, pour

lui-même, la pauvreté comme un état plus parfait que la richesse. Dans

son avenir de gagne-denier, il envisageait une élévation intérieure, un

changement presque joyeux; si des perspectives de détresse le

troublaient, il se raffermissait en cette vue mystique: «Je croyais

avoir quelque chose, _et je n’avais rien_. Le Seigneur a donné, le

Seigneur a ôté; que le nom du Seigneur soit béni.» Pour les siens, au

contraire, comment ne se fût-il pas tourmenté?

Mme Dieuzède se désespérait de la gêne présente; elle entendait renifler

à ses talons ces deux chiennes, l’indigence et la faim. Seule, Adèle,

leur fille aînée, créature saine et radieuse, prenait les jours comme

ils étaient faits. Paulette, vibratile, d’un naturel inquiet et retors,

sans cesse obsédée de sa petite personne, engouée de colifichets,

encline à contredire, à se plaindre, jetait noir sur noir dans tous les

amoindrissements et les resserrements de la vie domestique. Elle

maugréait, plus que sa mère, en cette journée excédante, de la fatigue

commune, du désarroi, du taudis de maison qu’elle comparait au manoir

perdu; au lieu de sa chambrette tendue de soie bleue qui s’ouvrait

devant la mer et les bois, la chambre vilainement tapissée qu’elle

partagerait avec Adèle n’aurait pour horizon que le panonceau dédoré, la

façade ladre et décrépite de Maître Lendormy. Ses amertumes

justifiaient-elles l’incisive malveillance de son œil d’enfant que

Bernard avait senti pointé sur son cœur comme la lame d’un canif?

Paulette ne l’aimait point, il se rendait à cette évidence affligeante;

et son animosité, dont il percevait la cause, procédait d’une sinistre

injustice.

Bernard, en effet, s’était ruiné par une série de complications où il

n’avait commis qu’une faute: écouter sa femme, et vouloir aider son

beau-frère, Jules Restout, le responsable de leur effondrement.

M. Dieuzède père, un courtier maritime de Brest, avait laissé orphelin

Bernard à peine majeur, avec une fortune d’environ six cent mille

francs. Il était d’une famille girondine, natif de Libourne et déluré

d’esprit. Il avait amassé de l’argent par les bénéfices de ses affaires,

mais sans être un homme d’argent. Bernard le fut encore moins; sa mère,

une Bretonne, éperdument idéaliste, morte alors qu’il atteignait sa

quinzième année, lui avait transmis son évangélique insouciance pour le

lucre et les calculs d’intérêt.

Au terme d’une licence de droit qui rebuta ses goûts d’imaginatif

impropre à la chicane, à ses formules et à ses finasseries, le jeune

Dieuzède se crut dispensé par son patrimoine de s’atteler, comme un

cheval de tombereau, dans les brancards d’un travail servile. C’était

_selon lui_ qu’il prétendait vivre; une solitude agreste, de beaux

livres, des joies musicales suffiraient à remplir son rêve. Il se retira

dans le manoir paternel, à Portzic, d’où l’on domine les passes du

Goulet et la pleine mer. Des landes, une futaie de chênes établissaient

une sorte de désert entre les routes fréquentées et les abords de sa

maison. Dans les harmonies dont il s’entourait, il modelait une figure

de son âme que rien ne dérangeait, et, volontiers, il eût fait peindre

sur le vitrail de sa haute salle la devise païennement chimérique:

_Ici, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté._

Des visites d’amis, des séances de musique où il tenait la partie de

piano, des courses à la ville prévenaient la lassitude d’un trop long

silence contemplatif. Son isolement ressembla, dix-huit mois, à du

bonheur. Un jour qu’il flânait dans Brest, il rencontra, rue de Siam,

chez un marchand d’ivoires anciens, une jeune femme qui le revit

ailleurs et qui l’aima. Bernard ne céda que par degrés à cette passion,

mais il trouvait en la personne d’Édith Chanteloup de subtiles affinités

avec son intelligence et ses appétits d’amour, jusque-là sans objet

charnel. Il l’aurait épousée si elle n’avait porté le nom d’un mari

authentique, bien que toujours absent.

Leur intimité observa, les premiers temps, quelques dehors d’amitié

prudente. Puis, Édith vint habiter le manoir de la lande. Trois ans

d’illusion leur furent concédés. Leurs deux vies n’avaient d’autre fin

qu’eux-mêmes. Ni une satiété ni une querelle ne gâta cette idolâtrie

éperdue et tranquille. Par instants, ils se disaient que la force de

leur tendresse maintenait autour d’eux un cercle magique signifiant à la

douleur: «Jamais tu n’approcheras.» Un matin de septembre, Édith eut la

fantaisie de se baigner au large des falaises; prise d’une crampe, elle

se noya sous les yeux de son amant.

Sa vulgaire et foudroyante disparition laissa Bernard dans la stupeur

d’un chagrin qui, d’abord, ne voulut pas comprendre. Ensuite, le sens

d’outre-tombe de cette catastrophe bouleversa d’une angoissante lucidité

son désespoir. Les certitudes pieuses où sa jeunesse avait été nourrie

se ranimèrent pour lui crier: «La mort n’est qu’un simulacre; celle que

tu aimes vit à jamais.--Si elle vit, interrogea son tourment, quelle

sera son éternité? Pourquoi elle et non moi?» Le désir d’expier son

désastreux amour lui suggéra de vendre ses biens, d’en distribuer

l’argent à des œuvres de miséricorde et de se reléguer lui-même dans une

cellule de quelque Chartreuse. Un chartreux qu’il consulta le dissuada

de cette claustration romanesque, l’engagea fermement à songer au

mariage.

Bernard crut son conseil, sentant que son tête-à-tête illusoire avec la

morte, dans les chambres vides de sa demeure, l’induisait en un état

d’absence proche de la folie. Une de ses tantes lui proposa Hélène

Restout, fille d’un commissaire de la marine retraité. Les Restout

étaient Normands, se disaient apparentés au célèbre peintre rouennais.

Hélène plut à Bernard, et il se flatta de la rendre heureuse. Elle

n’était point ce qu’on appelle une jolie personne, mais sa finesse

anormale de traits et de manières la destinait à le captiver autant

qu’elle éloignait le commun des hommes. Son naturel semblait franc et

sûr, plus réfléchi que folâtre. Elle ne réprimait pas une inquiète

nervosité, aimable cependant parce qu’elle la tournait en action vive.

Bernard la devina trop occupée de soi, avec une pente à s’exagérer les

conséquences de ses moindres gestes. Seulement, s’il exigeait une femme

sans défauts, se marierait-il? Les attraits d’Hélène se dévoilèrent

avant ses faiblesses. Initiée aux choses de l’esprit, elle laissait

entrevoir des lectures sérieuses dont elle avait beaucoup retenu;

l’intelligence des idées émergeait dans ses propos, de même que les

grâces de son corsage sous les plis adroits de sa robe. Elle jouait de

la harpe, et ce n’était pas en vue de faire valoir ses mains; les

résonances de l’instrument s’amplifiaient à son toucher, comme si elle

dénouait une chevelure de constellations, ou, d’une façon plus

terrestre, comme si elle précipitait dans une corbeille de cristal des

pierreries fulgurantes, de l’or tintant, de l’or chantant.

Bernard ne démêla d’abord en ses véhémences de musicienne que l’émoi

d’un cœur juvénile qui s’élançait à l’amour prochain. Au fond, l’appétit

d’Hélène, c’était la fortune, une vie brillante et large, beaucoup d’or

à manier. Sa mère, qui la traitait durement, avait le renom d’une femme

dépensière et joueuse. M. Restout, homme strict, laborieux, faillit,

plus d’une fois, pour éviter la ruine, se séparer d’elle. Grandie dans

cet intérieur gêné, pourvue d’une piètre dot, Hélène, à vingt-quatre

ans, risquait de faire un mariage médiocre ou de vieillir parmi les

involontaires cohortes des vierges perpétuelles.

La rencontre de Bernard eut l’à-propos d’une brise soudaine pour une

barque immobilisée dans le chenal d’un port. Est-ce à dire qu’elle

l’épousa par vile ambition, en calculatrice? Son caractère était

autrement compliqué; elle possédait une âme à tiroirs et à ressorts

secrets. Des instincts qui habitaient, chez elle, les replis obscurs de

son Moi, la partie supérieure d’elle-même ne recevait qu’une

connaissance diffuse et un sourd ébranlement. Elle crut aimer en Bernard

la singularité romantique de sa physionomie, sa hauteur de vues, sa

générosité, tout ce qu’il avait d’intelligent et, disait-elle, «de

sublime». Mais ce contemplatif, cloîtré dans un idéal, et gauche parfois

devant l’imprévu des obstacles, décevait le tempérament d’Hélène. Étant

subtile, embrouillée, elle cherchait le simplisme de la force. Celui qui

l’aurait totalement conquise, c’eût été quelqu’un de résolu,

d’aventureux, un dominateur d’affaires et d’idées, qui sût être de son

temps, spéculer sur lui, en extraire la plus vaste somme de puissance et

d’opulence, un homme semblable à ce que voulait devenir Jules, son frère

aîné.

Pour comprendre Hélène il fallait connaître Jules Restout. Ce garçon, à

l’époque où se maria sa sœur, n’occupait encore, dans une banque de

Brest, qu’un emploi de second ordre. Élégant d’allures, armé d’une

pénétration d’esprit et, sous un air d’indolence, d’une audace qui ne

doutait de rien, il voyait tarder, faute de capitaux, le moment de se

faire place au grand soleil. Adolescent, il avait peu travaillé; il

disait à son père quand celui-ci lui reprochait son dédain des prix et

des diplômes: «Je gagnerai plus d’argent que toi, et avec moins de

peine.» Vers sa vingt-cinquième année il se mit en tête d’étudier

l’anglais et l’espagnol; il acquit un ensemble de notions qui le

mettraient à même de se faire pratiquement arpenteur, architecte,

ingénieur, exploiteur de terres et d’hommes. Il méditait une entreprise

exotique où il deviendrait riche en dix ans. Le manque de fonds

l’exaspérait.

Au mois de septembre 1910, il était venu à Paris, quelques jours, afin

d’y tâter «des relations profitables.» Il prit, un soir, le train pour

Enghien, entra au Casino, risqua trois cents francs, en gagna dix mille,

et partit. Le lendemain matin, par une concordance que Bernard, après la

catastrophe, jugea «diabolique», il reçut à son hôtel une lettre datée

de Singapour. Elle était d’un négociant de souche écossaise qu’il avait

connu pendant un séjour à Londres. Confident de ses projets, M. Fergus

Fergusson l’avertissait que, s’il pouvait s’assurer de raisonnables

avances, treize à quinze cent mille francs, une fortune venait à portée

de sa main: il lui offrait à diriger une plantation de caoutchouc.

Jules conta le synchronisme des conjonctures à M. Dervart, un gros

usinier qui gagnait, au bas mot, en fabriquant des boulons de rails, un

million par an: «Procurez-vous, lui dit cet insouciant ploutocrate, les

deux tiers de la somme, et je mets l’appoint.»

De retour à Brest, Jules s’en fut droit chez Bernard, l’étonna par le

récit de sa chance double et singulière; n’augurait-elle pas le

miroitant avenir qu’il contraignait de naître, à force de le vouloir?

Mais il se garda d’excéder son beau-frère en impétrant, du premier coup,

des sommes alarmantes: une huitaine de mille francs, ajoutés aux dix

mille, couvriraient ses premières dépenses d’installation. Bernard les

lui promit, négligemment, comme si la chose était toute simple.

Malgré ses bontés pour Jules, ses aspirations mystiques ne pouvaient

fraterniser avec les impatiences d’un ambitieux s’appropriant en désir

le monde, ainsi que le lion de la forêt dit: «La forêt est à moi.» Ce

jeune homme pourtant lui paraissait aussi capable de réussir que

lui-même l’eût été peu. Il admirait son «boutehors» aisé, sa vivacité à

concevoir, son énergie à entreprendre. Hélène, que Jules fascinait,

stimulée par sa mère qui mettait en Jules toutes ses espérances,

développait les illusions de Bernard sur le grand homme de la famille.

Elle était alors mariée depuis six ans; ses deux filles étaient nées.

Elle savait gouverner son époux, manœuvrer sa volonté sans que le

frôlement de ses mains expertes irritât son indépendance ombrageuse.

Elle le conseillait dans ses placements, lui en suggéra de fructueux. Il

avait dû s’apercevoir de son penchant à spéculer; il observa que,

lorsqu’elle ouvrait un journal, ses yeux cherchaient spontanément la

cote des valeurs ou les tirages des obligations. D’autre part, il la

voyait généreuse, même prodigue, très loin du sordide amour de l’argent

pour l’argent. S’il la grondait de clouer sa pensée à des calculs de

plus-value, à des ventes et à des achats de misérables titres, elle

répliquait d’un petit ton décisif:

--Et les dots de tes filles, tu n’y songes pas? Il faut bien que je

devienne pratique pour t’épargner de l’être. Mon père et Jules me l’ont

trop souvent dit: un capital qu’on laisse dormir est un capital mourant.

Et puis, cela m’amuse, comme, si j’allais à la chasse, de faire lever un

lièvre, sans penser que je le mangerai...

Elle avait beau se justifier, Bernard entrevoyait, sous cet «amusement»

du gain, une passion semblable à celle du jeu. Cependant il la tolérait

chez elle, ainsi qu’il lui supportait des goûts peu compatibles avec les

siens. Il avait cru épouser une femme modeste dans ses fantaisies,

dédaigneuse des bagatelles: maintenant qu’Hélène pouvait se satisfaire,

le luxe futile, l’éphémère de la mode la tentaient; elle préférait des

«nouveautés» au linge solide de la maison; pour choisir des chemises à

jour ou un chapeau, elle perdait sans honte la moitié d’une après-midi.

Au lieu que Bernard chérissait la sauvagerie de son désert, elle

éprouvait des fringales d’agitation mondaine; afin d’abréger les allées

et venues entre Portzic et la ville, elle démontra qu’une automobile

était indispensable; elle donna, au manoir, quelques grandes réunions

musicales; puis elle eut le caprice d’une kermesse pour les pauvres dont

le frivole tohu-bohu contraria Bernard odieusement.

Une chose, plus que toute autre, le peinait dans les dispositions

d’Hélène: il l’avait estimée pieuse, d’une foi réfléchie, seul domaine

où elle résistait à Jules qui se déclarait positiviste pour ne pas se

reconnaître athée. Mais, dès les premiers mois de son mariage, il se

rendit compte qu’elle s’attardait, loin derrière lui, au porche de

l’église, plus près de la sortie que du tabernacle. Le peu de vie dévote

qu’elle continua demeurait néanmoins sincère; elle admettait le

mysticisme de Bernard, mais se dispensait de le suivre, parce que ses

propensions la tournaient ailleurs. «Trop songer à Dieu,

confessait-elle, est au-dessus de mes forces.»

En dépit de ces divergences, ils faisaient un bon ménage, et Bernard

aimait sa femme. Il lui pardonnait ses points fragiles, indulgent comme

peut l’être un homme supérieur, quand il a exploré sa propre misère

intime. Même il savait gré à Hélène de ne point valoir Édith; ainsi la

figure de la morte subsistait plus intacte dans sa vision, protégée par

une fidélité idéale qui ne lui semblait pas, à l’égard de son épouse,

une infidélité. Hélène n’ignora point qu’un étrange et profond amour,

brisé par un accident sinistre, avait habité, avant elle, sa chambre

nuptiale; et, plus d’une fois, lorsque Bernard la tenait entre ses bras,

elle sentit glisser au fond de ses yeux l’ombre insaisissable. Jamais,

sur Édith, la moindre allusion ne franchit ses lèvres; il lui eût été

odieux d’y penser, _elle ne voulait pas savoir_. Sa discrétion toucha

Bernard, comme une délicatesse. En se détournant d’une curiosité vaine

et amère, elle fut habile à son insu. Peu à peu, sa présence vivante

diminua celle de la défunte; Bernard, après quatre ans, était devenu

beaucoup plus amoureux d’elle que le soir de son mariage. Il cédait au

charme de son épanouissement.

La quiétude plantureuse d’une existence où ses désirs se voyaient

assouvis en même temps que formés embellissait Hélène dans une maturité

sans lourdeur. Les lignes de son visage et de son corps s’étaient

arrondies en conservant une distinction fluette: un sang plus heureux

animait la pâleur un peu sèche de son teint, le brun clair de ses

prunelles, la pointe diaphane d’un nez dont les ailes se devinaient

promptes aux émois tendres ou impatients, et ses lèvres déliées comme

deux fils de soie vermeille. Le bulbe opulent de sa chevelure, la

nonchalance potelée de ses mains respiraient une plénitude vitale qui

insinuait à Bernard un paisible et sensuel abandon.

Leur intimité se resserrait, parfois longuement, lorsque avait passé la

saison des fêtes, et, si une pique d’amour-propre, la surprise d’une

vilenie incitaient Hélène à bouder, pour un temps, le monde et ses

noirceurs. Bernard connut des périodes très douces où _l’illusion_

recommença. Entendre, sous le bruissement de ses chênes, gazouiller ses

enfants, et la harpe, dans le grand salon, dérouler ses harmonies

lunaires, ses vagues de sons crépitantes, immenses comme le branle des

eaux solennelles, c’étaient des joies si simples qu’il pensait pouvoir

en jouir sans mériter de les perdre. Hélène le captivait,--elle le

savait trop,--par l’extase musicale: tandis qu’il l’écoutait et la

regardait jouer, ou l’accompagnait au piano, les voluptés dont vibrait

sa mémoire s’enlaçaient aux voluptés attendues; des réminiscences

affectueuses se fondaient en rêves éthérés; une exaltation mêlée de

torpeur liait son intelligence et son vouloir au prestige des doigts

agiles maîtrisant le clavier des cordes. Hélène, tout inégal que fût son

jeu, l’absorbait alors dans une possession souveraine. Et pourquoi

eût-il résisté? Il croyait à son amour, il n’avait aucun motif de doute;

elle-même se jugeait, à son égard, sans reproche; seulement elle

l’aimait pour le faire sien plus que pour être à lui, tournant au profit

de sa domination la confiance qu’il reposait en elle.

Quand Jules établit ses téméraires projets, dupe de leur avenir, elle

n’oublia pas une occasion d’en gonfler, devant son mari, les merveilles:

il ne se laissa point entraîner à un concours immédiat, mais la

certitude s’installa dans son esprit que son beau-frère aboutirait.

Jules s’était embarqué, à Toulon, sur un des navires de l’Orient Line

qui faisaient escale aux Sablettes. Deux mois après son arrivée à

Singapour, Bernard eut de lui une lettre enthousiaste et pressante: le

pays était magnifique; la concession des terrains, l’achat des arbres,

d’un prix très abordable; les coolies se louaient à raison de deux cents

francs pour trois ans; les baraquements ne seraient pas «une grosse

affaire». Le problème, presque résolu, restait de mettre en train

l’entreprise, de la faire vivre les quatre premières années, jusqu’à ce

qu’on pût saigner les arbres.

Fort des assurances qu’avait réitérées le fabricant de boulons, Jules

avait décidé M. Fergus Fergusson à promettre une seconde part du

capital, si un troisième associé déposait en garantie le dernier tiers

des treize cent cinquante mille francs. Il ne s’agissait, au début, que

d’en verser cent cinquante mille dont les intérêts, tout de suite,

donneraient du six pour cent. Cet exposé mirifique s’achevait comme son

préambule le laissait prévoir:

«Et maintenant, mon cher Bernard, vous me connaissez, je ne suis pas

l’homme des faux-fuyants, je vais droit au fait. Je ne vous dirai

point: «Voulez-vous être le troisième associé?» Je vous dirai

seulement: «Voulez-vous me fournir le moyen et le temps de le trouver,

en me servant de caution, en me prêtant à six pour cent les cent

cinquante mille francs qu’on exige? Vous êtes, je le sais déjà, le

frère généreux qui peut me comprendre. Vous faites confiance à mon

avenir. Réfléchissez, au surplus, que la moitié de votre avoir est

placée en fonds d’État étrangers, donc à la merci d’une guerre ou

d’une révolution. Il n’y a d’intéressant aujourd’hui que les

entreprises industrielles et coloniales. Si je n’avais pas en main

cette affaire de caoutchouc, j’aurais songé à l’acquisition d’une

palmeraie, dans le Sud-Algérien.

«Concluez: entre la fortune et moi je vois une simple petite porte à

ouvrir. Que vous m’aidiez à tourner la clef au creux de la serrure, me

voilà maître de la position, et je suis forcé de reconnaître avec

vous: La Providence existe. Sinon, tous mes efforts et toutes mes

chances retombent à zéro; je n’aurai plus qu’à reprendre ma place de

gratte-papier sans espoir, derrière la grille d’un guichet.»

Et Jules, en post-scriptum, avait appuyé:

«Au cas où votre réponse sera favorable, prévenez-moi par un

câblogramme de deux mots: Proposition acceptée.»

Quand cette lettre arriva chez les Dieuzède, le 11 avril 1910, Hélène

attendait la naissance de son fils Charles. Elle souffrait d’une

irritation nerveuse, dont, par moments, son mari s’affectait. Le soir où

elle lut ce que demandait Jules, elle en eut la fièvre, elle ne dormit

pas. A travers les lignes de l’écriture penchée et impérieuse, la

volonté de son frère aimantait la sienne dans le sens de l’acceptation.

Elle imaginait, subissait l’anxiété du calculateur exigeant une force

motrice pour mettre en marche tous les rouages d’une combinaison

magnifique. Accoudée sur son oreiller, passé minuit, elle disait à

Bernard qui, une main dans la fente de son gilet, s’éloignait jusqu’au

fond de la vaste chambre, la tête courbée, à pas pesants:

--Un geste de nous, une chiquenaude, deux mots sur un papier, et

l’avenir de Jules serait bâti. Et nous-mêmes, si nous avons encore deux

ou trois enfants, nous pourrions les bien doter comme les autres, sans

nous mettre sur la paille...

Elle discernait, malgré tout, le risque énorme d’un engagement; Bernard,

se rapprochant, lui en remontra la gravité:

--Si Jules ne trouve pas un troisième associé, irons-nous aventurer dans

son affaire quatre cent cinquante mille francs? Si elle avorte, tu sais

ce qui nous restera.

--Mais, répliquait Hélène, nous verrons bien d’ici un an. Il sera temps

encore de nous retirer.

--Tu te figures! Quand nous aurons mis le bout du petit doigt dans

l’anneau, Jules est plus fort que nous, il nous mènera où nous ne

voudrons pas. Et, de toute manière, notre fortune ne sera plus nôtre,

mais à lui.

--Crois-tu donc, protesta-t-elle en s’élançant hors du lit sur sa chaise

longue où elle lui fit signe de s’asseoir contre ses genoux, crois-tu

que tes titres soient mieux à toi, quand ils roulent aux mains de

boursicotiers anonymes?

Debout et à quelques pas, Bernard la regardait dressée à demi, froissant

de ses pieds nus le velours d’un coussin.

--Hélène, proféra-t-il d’un ton de solennité qu’il prenait rarement,

pour moi peu m’importerait d’avoir ou de ne pas avoir. L’argent n’est

qu’un domestique, et je ne serai jamais l’esclave d’un domestique. A

cause de toi et des enfants je dois être sage. Ce que veut Jules est

impossible.

Hélène s’emporta, lui reprocha son étroitesse de vues, sa peur d’oser.

Jules le croyait au moins généreux: quelle désillusion! Puis, tout d’un

coup, elle fondit en larmes, et, se renversant:

--J’étouffe, implora-t-elle. Mon flacon d’éther...

Dans l’état où elle se trouvait, Bernard trembla que cette crise ne

provoquât un accident. Il la ranima, la reporta délicatement sur son

lit, et, avec une voix d’intime tendresse, en lui baisant les paupières:

--Apaise-toi, dit-il, ma chérie, et dors. Demain, nous verrons à prendre

le meilleur parti.

Le lendemain, il renouvela ses objections. Hélène, de plus en plus

gagnée, ensorcelée par l’attente de Jules, les piétina dans

l’enthousiasme d’une certitude: son frère _devait_ réussir, et ils

seraient fiers d’y contribuer. Avant de porter lui-même à Brest la

dépêche de deux mots où il allait signer sa ruine, Bernard conclut

simplement:

--Veuille Dieu que les choses tournent à bien. A bien ou à mal, tu

pourras dire: C’est moi qui l’ai voulu.

Ensuite, il se rassura tout à fait. Jules avait reçu de ses deux autres

commanditaires l’apport consenti. Les intérêts étaient servis d’une

façon très ponctuelle. Bernard s’enquit, par l’entremise d’un

missionnaire, si l’exploitation avait chance de prospérer. Les

renseignements furent si prestigieux qu’au bout d’un an il offrit de

lui-même à Jules d’être le troisième associé. Il versa encore cent

cinquante mille francs; puis, l’année d’après, pour compléter le capital

promis et ne point y bloquer le reste de ses titres, il hypothéqua son

domaine. Jules l’électrisait de sa confiance irrésistible: tout allait

bien; il triomphait; dans quelques mois il saignerait ses arbres.

Or, on était en juin 1914. La guerre s’abattit, comme un cyclone, sur

leurs espoirs. Mobilisé, Jules reçut, la mort dans l’âme, l’ordre de

partir, mais obéit. Il dut, avant de s’embarquer, confier son entreprise

à un chef de culture péruvien, sec meneur d’esclaves, d’une incertaine

probité. M. Fergus Fergusson, enthousiaste de la France, résolu à

s’engager, prit le même bateau que lui.

En arrivant à Brest où il rejoignit son dépôt, Jules trouva sa sœur et

son beau-frère dans une situation proche de la détresse. Les six mille

francs de rente qu’ils n’avaient pas aliénés pour lui consistaient en

valeurs ottomanes et hongroises; ils ne touchaient donc plus un sou de

revenu. Sur les sommes enlisées à Singapour, qui leur prêterait? Le prix

du caoutchouc tombait à rien. Et les fermiers de Portzic les prévenaient

déjà qu’ils ne pourraient plus payer leur ferme!

Bernard avait accueilli sans affolement l’imminence de ce désastre. Il

n’adressa aucun reproche à Jules ni à Hélène; il se jugeait plus

blâmable que son épouse, car il aurait dû tenir tête à ses instigations.

Qu’était, au reste, leur infortune devant l’énormité des fléaux dont la

vision le déchirait! Quand il sentait Hélène accablée:

--Représente-toi, ma chère, disait-il, ce qui nous serait advenu si nous

étions des gens de Louvain ou de Charleville. Tu nous vois, avec les

enfants, empilés debout dans un wagon à bestiaux, en route vers un camp

de représailles... ou quelque chose de pis...

--Je le sais trop, interrompait-elle comme le suppliant de ne plus

parler; mais, contre la guerre, on ne peut rien. Nous, c’est parce que

nous l’avons bien voulu; et, si tu ne m’avais pas écoutée...

Pour un peu, elle chargeait son mari de toute la faute commise; un autre

que Bernard l’eût rabrouée amèrement; il se bornait à répliquer:

--Sans la guerre, nous aussi, nous n’en serions pas là.

Jules, qui venait souvent le soir à Portzic jusqu’à ce qu’il fût envoyé

au front, faisait le beau joueur intrépide en face de la déveine; la

guerre ne durerait point; le caoutchouc remonterait; et l’exploitation

ne serait pas un seul jour interrompue.

En attendant, il fallait vivre. Bernard, pour la première fois de sa

vie, eut à se poser la question:

«--Avec quoi paierons-nous le boulanger et les domestiques?»

Ses yeux s’arrêtèrent sur les panneaux de chêne sculptés dont la

collection patiemment acquise solennisait de ses bruns reliefs

liturgiques la profondeur du grand salon. C’étaient des boiseries ayant

jadis meublé quelque sacristie de campagne ou les stalles d’un chœur;

des scènes de l’Évangile, des figures de saints s’y découpaient

rudement, selon l’ingénuité pieuse de l’art breton, fidèle au simplisme

des vieux âges. Comme il arrive pour beaucoup d’objets depuis longtemps

possédés, Bernard, à moins qu’un visiteur ne les admirât, s’apercevait à

peine de leur présence. Quand l’idée de les vendre y ramena son

intention, il éprouva une tristesse, presque un arrachement. Dans le

sacrifice du superflu commençait l’expérience de la pauvreté. Cependant,

il s’avisa d’un scrupule qui ne lui était pas encore venu:

--Sont-ils _à moi_ ces panneaux, biens d’église, volés peut-être ou

confisqués?

Aussi voulut-il s’en défaire juste au prix coûtant. Hélène se récria:

--Les céder à huit mille, lorsqu’ils en valent vingt-cinq ou trente! Ah!

tu ne sauras jamais te défendre. Et puis, dépouiller notre salon, c’est

afficher notre embarras. J’aime mieux vendre mes bagues. En temps de

guerre, ne plus porter ses bijoux, c’est _bien porté_.

--Tes bagues! s’exclama Bernard avec une véhémence insolite, tu

brocanterais ta bague de fiançailles!

--Non, pas celle-là, se reprit-elle en l’embrassant, mais trois autres.

Elle-même, se croyant héroïque, elle se rendit chez un orfèvre dont elle

n’était point connue. Cet homme devina «une petite dame pressée», et lui

extorqua pour cinq mille francs les trois bagues. Elles avaient coûté à

Bernard plus du double.

Cinq mille francs ne pouvaient mener fort loin le ménage Dieuzède.

Hélène se contraignit mal à rédimer son train de maison. Maintenant que

leur gêne s’ébruitait, les notes des fournisseurs accouraient comme des

estafettes de misère. Mme Dieuzède s’en moquait: le moratorium les

préservait des poursuites.

--Encore un mauvais _communiqué_, soupirait Bernard, décachetant une

facture que soulignait le mot: Urgent. Et, précisément parce qu’on

savait sa ruine, il s’évertuait à tout payer.

Jusqu’alors l’argent avait existé pour lui comme un serviteur docile,

presque une chose inerte entre ses mains, qu’il employait sans en

dépendre. A présent, la chose devenait un personnage oppressif, un

maître féroce en ses exigences; et il discernait le poids du proverbe:

«Un sou, c’est un sou.» S’il n’avait attendu de l’invisible Père le pain

familial promis à quiconque l’aura demandé, plus d’une fois il eût

fléchi sous l’appréhension de l’avenir.

En décembre 1914, après l’échec de l’offensive générale, les Dieuzède,

avec tout le monde, se rendirent compte que la guerre se prolongerait au

delà d’un terme présumable. Deux mois plus tard, leur furent transmises

de Singapour les plus décourageantes nouvelles: le chef de culture avait

fustigé des coolies; les travailleurs l’avaient accusé de sévices auprès

des autorités britanniques; ce tyranneau était en prison. L’exploitation

s’en allait à vau-l’eau. Un voisin, un planteur anglais, proposait de la

reprendre et de la faire valoir jusqu’au retour de Jules. Seulement,

paierait-il? Et si Jules venait à être tué, qui partirait là-bas exiger

des comptes, soutenir des procès? M. Dervart, dont les usines étaient

devenues des fabriques d’obus, M. Fergus Fergusson, vingt fois

millionnaire, pouvaient perdre leur mise de fonds et ne pas broncher. Un

gros clou sautait dans l’armature de leurs capitaux; ils l’auraient vite

remis. Mais, pour les Dieuzède, ce fut la culbute noire, et, en

apparence, l’écrasement.

Dès février 1915, hors d’état de nourrir ses domestiques, Bernard les

renvoya tous, sauf Barbe, la cuisinière, parce que cette Bretonne à

l’ancienne mode, attachée au logis depuis vingt-six ans, offrait de

rester sans gages. Il dut vendre à un prix de famine les panneaux du

salon et d’autres meubles qu’il aimait. Les chacals de tout poil et de

toute gueule flairaient sa dépouille comme celle d’un mourant qui va,

dans quelques heures, se changer en cadavre.

Soumis d’avance aux dernières humiliations, séparé, dévêtu de ce qu’il

avait cru son bien, ne semblait-il pas tel qu’un moribond laissant loin

déjà derrière lui les fantômes des idoles terrestres? Et pourtant, une

vie neuve, plus forte et pure, s’élaborait dans cette phase d’agonie.

Hélène, au contraire, bouleversée, atterrée d’abord de n’être plus «la

riche Mme Dieuzède» s’adaptait péniblement à sa condition déchue. Elle

s’exaspérait, avant tout, de penser que, par ses ambitieuses

insistances, et en obéissant à Jules, elle avait rendu possible la

catastrophe. Se voir pauvre, elle et ses enfants, la torturait presque

autant que si elle allait être écorchée vive. Ses aises, ses habitudes

délicates adhéraient tellement à sa substance! Chaque minute, en

poussant les jours sur le cadran, lui ôtait, avec la pointe des

aiguilles, un lambeau de ses vanités meurtries. Le plus acerbe des

supplices était de sentir qu’aux yeux du monde elle perdait la

considération. Dans une ville où les grandes fortunes sont rares, M.

Dieuzède, comme son père, détenait le renom d’un homme opulent. Le

mariage d’Hélène avait irrité plus d’une jalousie. Maintenant, on

disait: «Ces _pauvres_ Dieuzède!» On se moquait de leur «folie», on se

divertissait de leur déconfiture, et on s’écartait d’eux, on les

reniait. Hélène percevait chez ses amies des pitiés blessantes, une

gêne, un recul méfiant; toute allusion qu’elle faisait à ses revers

paraissait préparer une demande d’emprunt. Bientôt, hors de la famille

qui pouvait peu l’aider, elle ne vit plus personne; elle devenait, au

sens mondain, pareille à une lépreuse isolée dans un cabanon. Son humeur

s’en aigrissait; elle fulminait parfois contre la dureté des riches;

Bernard essayait, sans la convaincre, de la raisonner:

--Nous-mêmes, tant que nous tenions le haut du pavé, vivions-nous avec

les pauvres et pour eux, comme nous l’aurions dû?

Mais il ne s’agissait plus d’être simplement «pauvres». Hélène,

abaissant enfin son optique à la mesure des nécessités, après avoir

converti en billets de banque ses autres bagues, un collier de perles,

le plus beau linge de son trousseau, interrogea Bernard:

--Lorsque nous aurons tout vendu, si la guerre dure, que ferons-nous

pour ne pas connaître la faim?

Or, une rencontre accidentelle venait d’inspirer à Bernard ce qu’ils

tenteraient. Il avait, dans sa bibliothèque, une histoire des évêques du

Mans, achetée sans doute par son père à cause de la couverture: des

culs-de-lampe, des guillochages, des arabesques y entrelaçaient une

décoration fine et mignarde, comme celle où se complaisaient les

relieurs du XVIIIe siècle; la dorure de ces ornements, bien qu’un peu

fanée, égayait, avec une frivolité charmante, le dos et les plats du

cuir noirci. Bernard eut l’idée de vendre l’ouvrage à un libraire du

Mans, à Bonfils dont il savait l’existence, ayant reçu de lui des

prospectus de livres curieux. Bonfils répondit qu’il ne pouvait se

charger de cette vente: fort malade, il cherchait un preneur pour son

fonds. Un trait de lumière se fit dans la pensée anxieuse de Bernard:

les livres étaient une de ses passions; il s’y entendait; tenir une

librairie paraissait un commerce facile, paisible, point grossier. Il

conclut: «Voilà notre affaire.» Il s’informa du prix qu’exigeait

Bonfils: quarante mille francs! C’était énorme pour les Dieuzède; mais

le libraire se montrait accommodant: vingt-cinq mille, à la signature de

l’acte, lui suffisaient, le reste serait payable en cinq annuités. Quand

Hélène lut les propositions de Bonfils, elle frémit à la perspective

d’être boutiquière et objecta:

--Mais sauras-tu acheter bon marché et vendre cher? Tu n’as pas le sens

du négoce...

--Eh bien! répliqua Bernard, tu m’aideras à l’acquérir. Ou plutôt nous

serons ce prodige, des commerçants honnêtes, et tout le monde viendra

chez nous.

Il fit estimer par un expert son argenterie, son mobilier, ses gravures,

ses dessins d’Ingres hérités d’un grand-oncle maternel, une vitrine

garnie de statuettes d’ivoire. Certain de réaliser sans peine la somme

initiale, il se rendit au Mans, vit Bonfils, vieux finaud qui l’amadoua

et le trompa sur l’importance de sa clientèle. Bernard trouva le magasin

presque vide d’acheteurs, et le sordide aspect de la maison le

consterna. Hélène ne l’avait pas accompagné; elle se fût révoltée devant

le délabrement des chambres et la laideur de la boutique. Cependant

Bernard n’hésita pas à «faire affaire» avec Bonfils. Quand l’urgence

d’une action lui pesait, il s’en délivrait en la terminant de suite,

pour n’y plus penser. Au surplus, il se reprochait comme un orgueil

inepte son aversion pour la méchante demeure où il allait apprendre à

vivre.

Il revint, courageusement triste et, bientôt, le départ du mobilier

consomma son adieu à son existence antérieure. Il se réserva seulement,

outre l’essentiel, certaines choses qu’il sentait plus vénérables, entre

autres une vaste armoire où sa mère serrait les draps de la maison. Le 4

octobre 1916, il ferma la porte du manoir, n’y laissant que des outils

de jardinage, deux lits et trois bahuts. Son manoir était-il encore

_sien_? Maison et terres, tout restait captif de l’hypothèque. Dans

combien d’années le libérerait-il? Serait-ce même une joie d’y revenir

et de n’y retrouver que des murs en deuil, des toiles d’araignée, une

moisissure qui sentirait la mort? En quittant Portzic, il eut peine à ne

pas pleurer. Son cœur était grevé d’un surcroît de chagrin: Barbe,

l’exemplaire servante, tombée malade et désespérée de ce qu’elle

prévoyait pour ses maîtres, avait dû renoncer à les suivre; elle s’en

irait mourir dans une salle d’hôpital!

Et c’est ainsi que les Dieuzède, devenus les successeurs du libraire

Bonfils, arrivèrent, ce jour d’automne, avec les débris de leur fortune,

au Mans.

Quand Bernard, dans sa longue blouse grise, toute neuve,--il l’avait

achetée en vue de ses besognes d’installation,--descendit auprès des

emménageurs, son aspect singulier, la fluctuation de sa chevelure autour

de sa tête olympienne, les grosses lunettes dont il avait coiffé ses

yeux, sa démarche noble, qui transformait sa blouse en une sorte de

lévite sacerdotale, ahurirent les trois hommes, puis excitèrent chez eux

une sourde ironie.

--La journée s’avance, dit-il d’un ton bénin, pressons-nous; je vais

vous aider.

--Oh! répliqua, du fond de la voiture, l’herculéen chef d’équipe, penché

sur des colis vagues qu’il remuait sans hâte, nous n’avons plus que des

bricoles à rentrer...

Il releva la tête en laissant tomber ces mots d’une bouche maussade,

bridé, malgré tout, par l’attente du pourboire prochain. Mais son regard

déclarait nettement au bourgeois: «Laissez-nous tranquilles.»

Bernard n’insista point et, emportant à pleins bras un lourd paquet de

livres, il retourna dans sa boutique. De là, comme il avait l’ouïe aussi

délicate que ses yeux étaient obtus, il entendit les trois hommes

échanger, entre haut et bas, ce propos:

--Sont-ils pas des réfugiés?

--Penses-tu! de Bretagne qu’ils s’amènent!

--Dame oui! des réfugiés de la lune.

Un gros rire étouffé ponctua le lazzi trop juste à son insu. Bernard en

fut atteint, comme si la phrase lancée par la voix crapuleuse du petit

portefaix hirsute, de celui qui avait culbuté la vaisselle, énonçait

l’accueil dérisoire de la ville où il débarquait. Autrefois, il n’était

guère susceptible; mais le pauvre, quand il a déjà souffert beaucoup,

ressemble à ces ânes boiteux des troupeaux kabyles que les bergers, pour

les pousser au pas des autres, piquent sous la croupe, dans le même trou

toujours saignant. Le moindre coup d’aiguillon sur la plaie à vif

poignait tout son être endolori. Aussitôt, il eut une reprise de dédain

pour ces brocards lâchés en sourdine derrière son dos. Que pouvait lui

faire l’hilarité de quelques goujats? Puis il se blâma de récupérer son

calme dans un mépris, si peu humble, de leur sottise. Se mépriser

soi-même, ne serait-ce point, au contraire, l’unique paix

inaltérable?...

Les derniers meubles étaient empilés à l’intérieur des chambres; Bernard

avait payé les hommes largement et trinqué avec eux. Lorsque, les

chevaux remis à la voiture vide, elle s’ébranla et disparut au tournant

du carrefour, il fut soulagé comme à l’issue d’une corvée funèbre.

Maintenant, la nuit tombait. Adèle, dans la lugubre cuisine, sous la

clarté d’un bec de gaz sans capuchon, aidait Mme Couaneau à préparer un

souper «d’infortune». Paulette, en haut, taquinait Charles, et il jetait

des cris. Hélène, que faisait-elle? Bernard monta, la trouva dans une

pièce étroite qui donnait sur la cour de la maison. Assise au milieu des

caisses, devant la fenêtre ouverte, ses genoux entre ses mains, Hélène

laissait flotter ses yeux vers un coin de l’espace, à l’occident, où une

fissure livide dans d’opaques nuages prolongeait l’agonie du crépuscule.

Elle semblait à bout de forces; son corps s’affaissait en avant; une

mèche de ses cheveux pendait avec un brin de paille contre sa joue

fiévreuse; un cercle rouge autour de ses prunelles signifiait qu’elle

avait pleuré. Bernard, attendri d’une compassion, s’interdit pourtant de

la plaindre; il n’eût qu’aggravé son accablement:

--Tu regardes notre _jardin_? dit-il en s’efforçant de prendre une

intonation gaie.

--Non, soupira-t-elle, comme absente, je ne regarde rien; je suis trop

lasse...

Bernard se pencha au dehors: l’acide parfum de pommes pressées pour le

cidre, quelque part, dans le voisinage, enivrait la tiédeur de cette

soirée d’automne; elle lui fut douce à respirer; il reconnut la lente et

intime mélancolie des soirs de l’Ouest, et il songea qu’en cette ville,

presque étrangère, il ne serait pas tout à fait dépaysé.

Une minute, il examina «son jardin»: c’était une cour entre deux murs,

longue peut-être de vingt-cinq pieds, large de quinze; au fond, deux

fusains tortueux voilaient de leur verdure ascétique un réduit à toit de

zinc; plus près, un jeune prunier inclinait ses branches grêles et sans

feuilles; il y avait, sur un semblant de pelouse, des amaryllis

emmêlées, telles que des joncs sur une mare; mais, à droite, des pampres

rougis illustraient un pan de muraille; et des fougères jaunissantes,

hors de la pénombre humide, soleillaient comme des ostensoirs.

A l’instant où Bernard s’oubliait à les considérer, les cloches graves

d’une église,--celles de la cathédrale sans doute qu’il savait

proche,--tout d’un coup mugirent ensemble; le silence de la cour frémit

sous leurs vibrations; une sorte d’allégresse titubante précipitait les

répliques de leur carillon terrible, leurs chocs semblaient marteler des

portes de bronze qui grondaient, et l’ébranlement sonore rebondissait,

par-dessus les nuées, vers des cieux d’éternelle splendeur. Ensuite,

leur tumulte diminua, s’éteignit.

--Oh! les puissantes cloches! observa Bernard, en même temps qu’il

remettait dans un étui ses lunettes; elles nous consoleront de la mer

que nous n’entendrons plus.

--Ne me parle point de la joie des cloches, fit Hélène; Dieu n’est pas

bon.

--Ma chère Hélène, tais-toi, protesta-t-il sans violence, Dieu est

ineffablement bon. _Il eut pour épouse la Pauvreté, et il nous la

donne._

Hélène éclata de rire; sa gaieté subite eut une résonance âpre et

sardonique:

--C’est joli! tu veux prendre une autre épouse. Alors il faudra que nous

divorcions?

Elle se leva brusquement, comme pour s’enfuir; mais Bernard étendit ses

grands bras, l’attira contre sa poitrine:

--Pauvre chérie, tu sais bien que, sans toi, nous n’aurions plus le

courage de souffrir ni d’espérer.

--Tu as raison, je suis une méchante, dit-elle dans un sanglot réprimé,

confuse d’une mauvaise parole, ou domptée par la force d’amour qu’elle

sentait chez son mari.

Elle tendit ses lèvres sèches à son baiser; mais il avait, soudain,

découvert en elle quelque chose dont il trembla.

Job le prédestiné · 第 5 / 15 题