« France-Ville, 14 septembre.
« Il me paraît convenable d’informer le Roi de l’Acier que j’ai passé
fort heureusement, avant-hier soir, la frontière de ses possessions,
préférant mon salut à celui du modèle du canon Schultze.
« En vous présentant mes adieux, je manquerais à tous mes devoirs, si
je ne vous faisais pas connaître, à mon tour, mes secrets ; mais, soyez
tranquille, vous n’en paierez pas la connaissance de votre vie.
« Je ne m’appelle pas Schwartz, et je ne suis pas suisse. Je suis
alsacien. Mon nom est Marcel Bruckmann. Je suis un ingénieur passable,
s’il faut vous en croire, mais, avant tout, je suis français. Vous vous
êtes fait l’ennemi implacable de mon pays, de mes amis, de ma famille.
Vous nourrissiez d’odieux projets contre tout ce que j’aime. J’ai tout
osé, j’ai tout fait pour les connaître ! Je ferai tout pour les déjouer.
« Je m’empresse de vous faire savoir que votre premier coup n’a pas
porté, que votre but, grâce à Dieu, n’a pas été atteint, et qu’il ne
pouvait pas l’être ! Votre canon n’en est pas moins un canon archi-
merveilleux, mais les projectiles qu’il lance sous une telle charge de
poudre, et ceux qu’il pourrait lancer, ne feront de mal à personne !
Ils ne tomberont jamais nulle part. Je l’avais pressenti, et c’est
aujourd’hui, à votre plus grande gloire, un fait acquis, que Herr
Schultze a inventé un canon terrible... entièrement inoffensif.
« C’est donc avec plaisir que vous apprendrez que nous avons vu votre
obus trop perfectionné passer hier soir, à onze heures quarante-cinq
minutes et quatre secondes, au-dessus de notre ville. Il se dirigeait
vers l’ouest, circulant dans le vide, et il continuera à graviter ainsi
jusqu’à la fin des siècles. Un projectile, animé d’une vitesse initiale
vingt fois supérieure à la vitesse actuelle, soit dix mille mètres à la
seconde, ne peut plus “tomber” ! Son mouvement de translation, combiné
avec l’attraction terrestre, en fait un mobile destiné à toujours
circuler autour de notre globe.
« Vous auriez dû ne pas l’ignorer.
« J’espère, en outre, que le canon de la Tour du Taureau est
absolument détérioré par ce premier essai ; mais ce n’est pas payer
trop cher, deux cent mille dollars, l’agrément d’avoir doté le monde
planétaire d’un nouvel astre, et la Terre d’un second satellite.
« Marcel BRUCKMANN. »
Un exprès partit immédiatement de France-Ville pour Stahlstadt. On
pardonnera à Marcel de n’avoir pu se refuser la satisfaction
gouailleuse de faire parvenir sans délai cette lettre à Herr Schultze.
Marcel avait en effet raison lorsqu’il disait que le fameux obus, animé
de cette vitesse et circulant au-delà de la couche atmosphérique, ne
tomberait plus sur la surface de la terre, -- raison aussi quant il
espérait que, sous cette énorme charge de pyroxyle, le canon de la Tour
du Taureau devait être hors d’usage.
Ce fut une rude déconvenue pour Herr Schultze, un échec terrible à son
indomptable amour-propre, que la réception de cette lettre. En la
lisant, il devint livide, et, après l’avoir lue, sa tête tomba sur sa
poitrine comme s’il avait reçu un coup de massue. Il ne sortit de cet
état de prostration qu’au bout d’un quart d’heure, mais par quelle
colère !
Arminius et Sigimer seuls auraient pu dire ce qu’en furent les éclats !
Cependant, Herr Schultze n’était pas homme à s’avouer vaincu. C’est une
lutte sans merci qui allait s’engager entre lui et Marcel. Ne lui
restait-il pas ses obus chargés d’acide carbonique liquide, que des
canons moins puissants, mais plus pratiques, pourraient lancer à courte
distance ?
Apaisé par un effort soudain, le Roi de l’Acier était rentré dans son
cabinet et avait repris son travail.
Il était clair que France-Ville, plus menacée que jamais, ne devait
rien négliger pour se mettre en état de défense.