Deux coups de timbre, frappés dans chaque téléphone, annoncèrent
qu’elle était adoptée à l’unanimité.
Il était huit heures et demie. Le Conseil civique n’avait pas duré dix-
huit minutes et n’avait dérangé personne.
L’assemblée populaire fut convoquée par un moyen aussi simple et
presque aussi expéditif. A peine le docteur Sarrasin eut-il communiqué
le vote du Conseil à l’hôtel de ville, toujours par l’intermédiaire de
son téléphone, qu’un carillon électrique se mit en mouvement au sommet
de chacune des colonnes placées dans les deux cent quatre-vingts
carrefours de la ville. Ces colonnes étaient surmontées de cadrans
lumineux dont les aiguilles, mues par l’électricité, s’étaient aussitôt
arrêtées sur huit heures et demie, -- heure de la convocation.
Tous les habitants, avertis à la fois par cet appel bruyant qui se
prolongea pendant plus d’un quart d’heure, s’empressèrent de sortir ou
de lever la tête vers le cadran le plus voisin, et, constatant qu’un
devoir national les appelait à la halle municipale, ils s’empressèrent
de s’y rendre.
A l’heure dite, c’est-à-dire en moins de quarante-cinq minutes,
l’assemblée était au complet. Le docteur Sarrasin se trouvait déjà à la
place d’honneur, entouré de tout le Conseil. Le colonel Hendon
attendait, au pied de la tribune, que la parole lui fût donnée.
La plupart des citoyens savaient déjà la nouvelle qui motivait le
meeting. En effet, la discussion du Conseil civique, automatiquement
sténographiée par le téléphone de l’hôtel de ville, avait été
immédiatement envoyée aux journaux, qui en avaient fait l’objet d’une
édition spéciale, placardée sous forme d’affiches.
La halle municipale était une immense nef à toit de verre, où l’air
circulait librement, et dans laquelle la lumière tombait à flots d’un
cordon de gaz qui dessinait les arêtes de la voûte.
La foule était debout, calme, peu bruyante. Les visages étaient gais.
La plénitude de la santé, l’habitude d’une vie pleine et régulière, la
conscience de sa propre force mettaient chacun au-dessus de toute
émotion désordonnée d’alarme ou de colère.
A peine le président eut-il touché la sonnette, à huit heures et demie
précises, qu’un silence profond s’établit.
Le colonel monta à la tribune.
Là, dans une langue sobre et forte, sans ornements inutiles et
prétentions oratoires -- la langue des gens qui, sachant ce qu’ils
disent, énoncent clairement les choses parce qu’ils les comprennent
bien --, le colonel Hendon raconta la haine invétérée de Herr Schultze
contre la France, contre Sarrasin et son oeuvre, les préparatifs
formidables qu’annonçait le New York Herald, destinés à détruire
France-Ville et ses habitants.
« C’était à eux de choisir le parti qu’ils croyaient le meilleur à
prendre, poursuivit-il. Bien des gens sans courage et sans patriotisme
aimeraient peut-être mieux céder le terrain, et laisser les agresseurs
s’emparer de la patrie nouvelle. Mais le colonel était sûr d’avance que
des propositions si pusillanimes ne trouveraient pas d’écho parmi ses
concitoyens. Les hommes qui avaient su comprendre la grandeur du but
poursuivi par les fondateurs de la cité modèle, les hommes qui avaient
su en accepter les lois, étaient nécessairement des gens de coeur et
d’intelligence. Représentants sincères et militants du progrès, ils
voudraient tout faire pour sauver cette ville incomparable, monument
glorieux élevé à l’art d’améliorer le sort de l’homme ! Leur devoir
était donc de donner leur vie pour la cause qu’ils représentaient. »
Une immense salve d’applaudissements accueillit cette péroraison.
Plusieurs orateurs vinrent appuyer la motion du colonel Hendon.
Le docteur Sarrasin, ayant fait valoir alors la nécessité de constituer
sans délai un Conseil de défense, chargé de prendre toutes les mesures
urgentes, en s’entourant du secret indispensable aux opérations
militaires, la proposition fut adoptée.
Séance tenante, un membre du Conseil civique suggéra la convenance de
voter un crédit provisoire de cinq millions de dollars, destinés aux
premiers travaux. Toutes les mains se levèrent pour ratifier la mesure.
A dix heures vingt-cinq minutes, le meeting était terminé, et les
habitants de France-Ville, s’étant donné des chefs, allaient se
retirer, lorsqu’un incident inattendu se produisit.
La tribune, libre depuis un instant, venait d’être occupée par un
inconnu de l’aspect le plus étrange.
Cet homme avait surgi là comme par magie. Sa figure énergique portait
les marques d’une surexcitation effroyable, mais son attitude était
calme et résolue. Ses vêtements à demi collés à son corps et encore
souillés de vase, son front ensanglanté, disaient qu’il venait de
passer par de terribles épreuves.
A sa vue, tous s’étaient arrêtés. D’un geste impérieux, l’inconnu avait
commandé à tous l’immobilité et le silence.
Qui était-il ? D’où venait-il ? Personne, pas même le docteur Sarrasin,
ne songea à le lui demander.
D’ailleurs, on fut bientôt fixé sur sa personnalité.
« Je viens de m’échapper de Stahlstadt, dit-il. Herr Schultze m’avait
condamné à mort. Dieu a permis que j’arrivasse jusqu’à vous assez à
temps pour tenter de vous sauver. Je ne suis pas un inconnu pour tout
le monde ici. Mon vénéré maître, le docteur Sarrasin, pourra vous dire,
je l’espère qu’en dépit de l’apparence qui me rend méconnaissable même
pour lui, on peut avoir quelque confiance dans Marcel Bruckmann !
- Marcel ! » s’étaient écriés à la fois le docteur et Octave.
Tous deux allaient se précipiter vers lui...
Un nouveau geste les arrêta.
C’était Marcel, en effet, miraculeusement sauvé. Après qu’il eut forcé
la grille du canal, au moment où il tombait presque asphyxié, le
courant l’avait entraîné comme un corps sans vie. Mais, par bonheur,
cette grille fermait l’enceinte même de Stahlstadt, et, deux minutes
après, Marcel était jeté au-dehors, sur la berge de la rivière, libre
enfin, s’il revenait à la vie !
Pendant de longues heures, le courageux jeune homme était resté étendu
sans mouvement, au milieu de cette sombre nuit, dans cette campagne
déserte, loin de tout secours.
Lorsqu’il avait repris ses sens, il faisait jour. Il s’était alors
souvenu !... Grâce à Dieu, il était donc enfin hors de la maudite
Stahlstadt ! Il n’était plus prisonnier. Toute sa pensée se concentra
sur le docteur Sarrasin, ses amis, ses concitoyens !
« Eux ! eux ! » s’écria-t-il alors.
Par un suprême effort, Marcel parvint à se remettre sur pied.
Dix lieues le séparaient de France-Ville, dix lieues à faire, sans
railway, sans voiture, sans cheval, à travers cette campagne qui était
comme abandonnée autour de la farouche Cité de l’Acier. Ces dix lieues,
il les franchit sans prendre un instant de repos, et, à dix heures et
quart, il arrivait aux premières maisons de la cité du docteur Sarrasin.
Les affiches qui couvraient les murs lui apprirent tout. Il comprit que
les habitants étaient prévenus du danger qui les menaçait ; mais il
comprit aussi qu’ils ne savaient ni combien ce danger était immédiat,
ni surtout de quelle étrange nature il pouvait être.
La catastrophe préméditée par Herr Schultze devait se produire ce
soir-là, à onze heures quarante-cinq... Il était dix heures un quart.
Un dernier effort restait à faire. Marcel traversa la ville tout d’un
élan, et, à dix heures vingt-cinq minutes, au moment où l’assemblée
allait se retirer, il escaladait la tribune.
« Ce n’est pas dans un mois, mes amis, s’écria-t-il, ni même dans huit
jours, que le premier danger peut vous atteindre ! Avant une heure, une
catastrophe sans précédent, une pluie de fer et de feu va tomber sur
votre ville. Un engin digne de l’enfer, et qui porte à dix lieues, est,
à l’heure où je parle, braqué contre elle. Je l’ai vu. Que les femmes
et les enfants cherchent donc un abri au fond des caves qui présentent
quelques garanties de solidité, ou qu’ils sortent de la ville à
l’instant pour chercher un refuge dans la montagne ! Que les hommes
valides se préparent pour combattre le feu par tous les moyens
possibles ! Le feu, voilà pour le moment votre seul ennemi ! Ni armées
ni soldats ne marchent encore contre vous. L’adversaire qui vous menace
a dédaigné les moyens d’attaque ordinaires. Si les plans, si les
calculs d’un homme dont la puissance pour le mal vous est connue se
réalisent, si Herr Schultze ne s’est pas pour la première fois trompé,
c’est sur cent points à la fois que l’incendie va se déclarer
subitement dans France-Ville ! C’est sur cent points différents qu’il
s’agira de faire tout à l’heure face aux flammes ! Quoi qu’il en doive
advenir, c’est tout d’abord la population qu’il faut sauver, car enfin,
celles de vos maisons, ceux de vos monuments qu’on ne pourra préserver,
dût même la ville entière être détruite, l’or et le temps pourront les
rebâtir ! »
En Europe, on eût pris Marcel pour un fou. Mais ce n’est pas en
Amérique qu’on s’aviserait de nier les miracles de la science, même les
plus inattendus. On écouta le jeune ingénieur, et, sur l’avis du
docteur Sarrasin, on le crut.
La foule, subjuguée plus encore par l’accent de l’orateur que par ses
paroles, lui obéit sans même songer à les discuter. Le docteur
répondait de Marcel Bruckmann. Cela suffisait.
Des ordres furent immédiatement donnés, et des messagers partirent dans
toutes les directions pour les répandre.
Quant aux habitants de la ville, les uns, rentrant dans leur demeure,
descendirent dans les caves, résignés à subir les horreurs d’un
bombardement ; les autres, à pied, à cheval, en voiture, gagnèrent la
campagne et tournèrent les premières rampes des Cascade-Mounts. Pendant
ce temps et en toute hâte, les hommes valides réunissaient sur la
grande place et sur quelques points indiqués par le docteur tout ce qui
pouvait servir à combattre le feu, c’est-à-dire de l’eau, de la terre,
du sable.
Cependant, à la salle des séances, la délibération continuait à l’état
de dialogue.
Mais il semblait alors que Marcel fût obsédé par une idée qui ne
laissait place à aucune autre dans son cerveau. Il ne parlait plus, et
ses lèvres murmuraient ces seuls mots :
« A onze heures quarante-cinq ! Est-ce bien possible que ce Schultze
maudit ait raison de nous par son exécrable invention ?... »
Tout à coup, Marcel tira un carnet de sa poche. Il fit le geste d’un
homme qui demande le silence, et, le crayon à la main, il traça d’une
main fébrile quelques chiffres sur une des pages de son carnet. Et
alors, on vit peu à peu son front s’éclairer, sa figure devenir
rayonnante :
« Ah ! mes amis ! s’écria-t-il, mes amis ! Ou les chiffres que voici
sont menteurs, ou tout ce que nous redoutons va s’évanouir comme un
cauchemar devant l’évidence d’un problème de balistique dont je
cherchais en vain la solution ! Herr Schultze s’est trompé ! Le danger
dont il nous menace n’est qu’un rêve ! Pour une fois, sa science est en
défaut ! Rien de ce qu’il a annoncé n’arrivera, ne peut arriver ! Son
formidable obus passera au-dessus de France-Ville sans y toucher, et,
s’il reste à craindre quelque chose, ce n’est que pour l’avenir ! »
Que voulait dire Marcel ? On ne pouvait le comprendre !
Mais alors, le jeune Alsacien exposa le résultat du calcul qu’il venait
enfin de résoudre. Sa voix nette et vibrante déduisit sa démonstration
de façon à la rendre lumineuse pour les ignorants eux-mêmes. C’était la
clarté succédant aux ténèbres, le calme à l’angoisse. Non seulement le
projectile ne toucherait pas à la cité du docteur, mais il ne
toucherait à « rien du tout ». Il était destiné à se perdre dans
l’espace !
Le docteur Sarrasin approuvait du geste l’exposé des calculs de Marcel,
lorsque, tout d’un coup, dirigeant son doigt vers le cadran lumineux de
la salle :
« Dans trois minutes, dit-il, nous saurons qui de Schultze ou de
Marcel Bruckmann a raison ! Quoi qu’il en soit, mes amis, ne regrettons
aucune des précautions prises et ne négligeons rien de ce qui peut
déjouer les inventions de notre ennemi. Son coup, s’il doit manquer,
comme Marcel vient de nous en donner l’espoir, ne sera pas le dernier !
La haine de Schultze ne saurait se tenir pour battue et s’arrêter
devant un échec !
- Venez ! » s’écria Marcel.
Et tous le suivirent sur la grande place.
Les trois minutes s’écoulèrent. Onze heures quarante-cinq sonnèrent à
l’horloge !...
Quatre secondes après, une masse sombre passait dans les hauteurs du
ciel, et, rapide comme la pensée, se perdait bien au-delà de la ville
avec un sifflement sinistre.
« Bon voyage ! s’écria Marcel, en éclatant de rire. Avec cette vitesse
initiale, l’obus de Herr Schultze qui a dépassé, maintenant, les
limites de l’atmosphère, ne peut plus retomber sur le sol terrestre ! »
Deux minutes plus tard, une détonation se faisait entendre, comme un
bruit sourd, qu’on eût cru sorti des entrailles de la terre !
C’était le bruit du canon de la Tour du Taureau, et ce bruit arrivait
en retard de cent treize secondes sur le projectile qui se déplaçait
avec une vitesse de cent cinquante lieues à la minute.