LAMENNAIS.

Le livre de M. l'abbé Boutard est d'une vive actualité N'est-ce pas

Lamennais qui, encore dans l'Église, a demandé le premier la séparation

de l'Église et de l'État? Il l'a réclamée dans l'_Avenir_, après 1830,

avec une singulière énergie. Déjà même, en pleine _Restauration_, quand

il combattait le gallicanisme et se faisait déférer, sous Charles X au

tribunal de police correctionnelle, on avait senti poindre, dans ses

écrits, la théorie de la séparation M. l'abbé Boutard, dans le volume

qu'il nous livre et auquel il nous promet une suite, étudie en ses

origines et en ses premières manifestations, l'illustre et âpre

polémiste, qui fut en même temps un si grand poète. Son travail s'arrête

à l'année 1828. Né le 29 juin 1782. Félicité Robert de Lamennais montra

dès son enfance un tempérament nerveux et enclin à la colère. Il aimait

l'isolement. D'une farouche indépendance, il fit presque seul son

éducation intellectuelle et fut son propre maître à lui-même. Près que

malgré lui, après de nombreuses hésitations et au milieu d'inquiétudes

mortelles, il entra dans le sacerdoce, poussé par son frère Jean, par un

sulpicien, l'abbé Teysserre, et surtout par l'abbé Garron, qu'il avait

connu à Londres pendant les Cent-Jours. Les volumes successifs de

_l'Essai sur l'indifférence_ obtinrent, surtout le premier, un

prodigieux succès. C'est là qu'il établit comme critérium de la

certitude le _sens commun,_ le consentement général des hommes, mettait,

pensait-il, à la base des connaissances humaines le principe d'autorité

là où Descartes avait mis la raison individuelle. Impétueux, n'admettant

la tyrannie d'aucun groupe, royaliste indépendant, catholique peu soumis

à l'épiscopat français, répandant avec vigueur et sans atténuation ses

sentiments, prenant souvent le ton d'un prophète, tel nous apparaît

Félicité de Lamennais. M. Boutard termine son premier volume au moment

où le grand Breton recrute des disciples et commence de fonder, avec

l'abbé Gerbet, l'école de La Chesnaie. Qu'il me soit permis de dire ici

toute ma pensée: le _Lamennais_ de M. l'abbé Boutard est une des oeuvres

les plus étonnantes et les plus inattendues. Dans la dédicace à M. Emile

Olivier, l'auteur appelle Lamennais une âme _haute_ et _complexe_.

Croyant, d'une sûre doctrine. M. Boutard a traité celui qui a écrit les

_Paroles d'un croyant_ avec un respect presque attendri. Il signale

évidemment ce qu'il estime les erreurs de Lamennais; il regrette que

celui-ci ait reçu le sacerdoce sans préparation, sans même la

préparation du grand séminaire; il sait tout ce qu'il y eut parfois de

violent et d'amer dans l'indomptable Breton. Mais quelles nuances dans

les jugements de M. Boutard! Quelle tolérance chez cet écrivain, attaché

à la doctrine catholique et la connaissant si parfaitement! Quelle

subtile psychologie! Son livre est un des plus beaux qu'il m'ait été

donné de lire depuis longtemps. Catholiques, protestants, libres

penseurs, trouveront un charme extrême dans ces pages si fermes, si

attrayantes, si apaisées et qui portent _l'imprimatur_ de l'autorité

ecclésiastique.

L'Illustration, No. 3245, 6 Mai 1905 · 第 28 / 37 题