Arrivée à l'écluse.--Excursion dans la savane. L'autruche.--La tortue de
terre.
Nous arrivâmes sans mésaventure à l'extrémité de la forêt de bambous, et
je fis faire halte au bord d'un petit bois dans le voisinage de
l'écluse. La jonction du bois avec une chaîne de rochers inaccessibles
faisait de ce lieu une position admirablement fortifiée par la nature.
L'écluse proprement dite, c'est-à-dire l'étroit défilé entre le fleuve
et la montagne qui séparait notre vallée de l'intérieur du pays, se
trouvait à une portée de fusil en avant de nous. Le bois nous protégeait
de toutes parts, et néanmoins la position était assez élevée pour
permettre à notre artillerie de dominer la plaine de l'intérieur.
FRITZ. «Voici une admirable position pour y élever un fort et foudroyer
l'ennemi qui voudrait entrer sans permission dans notre chère vallée. À
propos, mon père, je vous ai entendu hier nommer la Nouvelle-Hollande:
croyez-vous donc, en effet, que nous nous trouvions dans le voisinage de
cette partie du monde?
MOI. Mon opinion est que nous sommes sur le rivage septentrional de la
Nouvelle-Hollande. Mes présomptions se fondent sur la position du
soleil, aussi bien que sur mes souvenirs relativement à la route tenue
par le vaisseau avant son naufrage. Il y a encore une foule de petites
circonstances dont la réunion semble augmenter la vraisemblance de mes
calculs: ainsi nous avons les pluies des tropiques et les principales
productions de ces fertiles contrées, la canne à sucre et le palmier.
Mais, dans quelque région que le hasard nous ait jetés, nous n'en
habitons pas moins la grande cité de Dieu, et notre sort est au-dessus
de nos mérites.»
Fritz était d'avis d'élever dans ce lieu quelque bâtiment dans le genre
des cabanes d'été du Kamtchatka. Cette idée me plut, et nous résolûmes
de la mettre à exécution à notre retour; mais, avant tout, il fallait
une reconnaissance dans l'intérieur du petit bois sur la lisière duquel
avait eu lieu la délibération, afin de nous assurer que le voisinage
n'offrait aucun danger.
Notre excursion s'acheva paisiblement et sans autre rencontre que celle
d'une couple de chats sauvages, qui semblaient faire la chasse aux
oiseaux, et qui se hâtèrent de prendre la fuite à notre approche.
Bientôt nous les perdîmes de vue sans nous en inquiéter davantage.
Le reste de la matinée s'écoula bien vite, et elle fut suivie de
quelques heures d'une chaleur si violente, qu'il fallut renoncer à toute
occupation. Lorsque la fraîcheur du soir nous eut rendu quelques forces,
nous les employâmes à mettre la tente en état de nous recevoir, et le
reste de la soirée se passa en préparatifs pour le lendemain, qui était
le jour destiné à la mémorable excursion dans la savane.
J'étais prêt à la pointe du jour. J'emmenai avec moi les trois aînés,
parce que je croyais prudent de n'entrer en campagne qu'avec des forces
imposantes. La mère demeura avec Franz à la garde du chariot, des
provisions et du bétail; car nous voulions nous débarrasser de tout ce
qui pouvait entraver notre marche.
Après un déjeuner réconfortant, nous prîmes joyeusement congé de la
garnison, et nous nous trouvâmes bientôt près de l'écluse, au pied de
notre ancien retranchement. Il était facile de reconnaître du premier,
coup d'oeil que c'était cet endroit qui avait servi de passage au boa,
aussi bien qu'à la troupe de pécaris. Les pluies et les orages, les
torrents de la montagne, enfin les singes, les buffles et tous les
autres habitants de cette contrée inconnue semblaient avoir fait
alliance pour détruire le premier ouvrage de l'homme sur leur sauvage
domaine.
Avant d'entrer dans la savane, nous fîmes halte pour contempler
l'immense plaine qui se déroulait devant nos regards. À gauche, au delà
du fleuve, s'élevaient de nombreuses montagnes couvertes de magnifiques
forêts de palmiers; à droite, des rochers menaçants qui semblaient
percer les nuages, et dont la longue chaîne, s'éloignant graduellement
de la plaine, laissait à découvert un horizon à perte de vue.
Jack et moi, nous ne tardâmes pas à reconnaître le marécage où nous
avions pris notre premier buffle; puis nous dirigeâmes notre marche vers
le sommet d'une colline éloignée qui nous promettait un panorama général
de toute la contrée.
Nous avions traversé le ruisseau; et au bout d'un quart d'heure de
marche, le pays ne nous offrit plus qu'un désert aride, où la terre,
brûlée par le soleil, était sillonnée par de profondes crevasses. Par
bonheur chacun de nous avait eu la précaution de remplir sa gourde; car
toute trace d'humidité avait disparu, et le petit nombre de plantes que
nos regards rencontraient se traînaient sans force sur le sol dévoré.
J'avais peine à comprendre comment une demi-heure de marche pouvait
avoir ainsi totalement changé l'aspect de la contrée.
«Cher père, me dit enfin Jack, sommes-nous venus jusqu'ici dans notre
première expédition?
MOI. Non, mon enfant, nous sommes à deux milles plus loin, et nous voici
au milieu d'un véritable désert. Pendant les pluies des tropiques, et
quelques semaines après, le terrain se couvre d'herbes et de fleurs;
mais, aussitôt que le bienfaisant arrosement du ciel a cessé, la
végétation disparaît, pour ne renaître qu'à la saison prochaine.»
Pendant quelque temps le silence de notre marche ne fut interrompu que
par des soupirs et des gémissements entrecoupés des exclamations
suivantes: «_Arabia Petroea_! Pays de désolation et de malédiction!
Voici assurément le séjour des mauvais esprits.
MOI. Courage et patience, mes chers enfants! Vous connaissez le proverbe
latin: _Per angusta ad augusta_. Qui sait si la cime de la montagne ne
nous réserve pas quelque consolation inattendue, si ses flancs ne vont
pas nous offrir quelque source enchantée?»
Après une marche pénible de plus de deux heures, nous parvînmes, épuisés
de fatigue, au terme de notre route, et chacun se laissa tomber à
l'ombre du rocher, sans que la chaleur et l'épuisement nous permissent
de chercher un meilleur gîte.
Pendant plus d'une heure, nous demeurâmes en silence dans la
contemplation du spectacle qui s'offrait à nos regards. Une chaîne de
montagnes bleuâtres terminait l'horizon à une distance de quinze à vingt
lieues devant nous, et le fleuve serpentait dans la plaine à perte de
vue au milieu de ses deux rives verdoyantes, semblable à un ruban
d'argent, sur un tapis d'une couleur sombre et uniforme.
Depuis quelque temps, le singe et les chiens nous avaient quittés; mais
personne ne songea à les poursuivre. Nous ne pensions qu'à nous reposer
et rafraîchir nos lèvres avec le suc de quelques cannes à sucre qui
remplissaient ma gibecière.
La faim ne tarda pas à se faire sentir, et nous nous assîmes avec
plaisir autour des restes du pécari.
«Il est encore heureux, remarqua Fritz, de se trouver muni d'un morceau
de rôti dans une contrée aussi peu fertile en fruits et en gibier.
--Quel rôti! interrompit Ernest; il me rappelle le rôti du cheval des
Tatars, cuit sous la selle d'un cavalier du désert.
--Ah! reprit Jack, les Tatars mangent donc la chair du cheval?
--Oui, lui répondis-je; mais quant au mode de cuisson, il faut croire
qu'il y a là quelque méprise des voyageurs.»
Fritz, qui venait de se lever pour examiner les environs, s'écria tout à
coup: «Au nom du Ciel! qu'est-ce que j'aperçois là-bas? Il me semble
voir deux hommes à cheval; en voici un troisième, et les voilà qui se
dirigent, vers nous au grand galop. Ne seraient-ce pas des Arabes ou des
Bédouins?
MOI. Ni l'un ni l'autre, selon toute apparence. Et d'ailleurs quelle
différence fais-tu entre un Arabe et un Bédouin, lorsque tu dois savoir
que le Bédouin n'est autre chose que l'Arabe du désert? Maintenant,
Fritz prends ma lunette d'approche, et dis-nous ce que tu aperçois.
FRITZ. Je vois un grand troupeau d'animaux paissant, une multitude de
meules de foin, et des chariots chargés qui sortent du taillis pour se
diriger vers le fleuve, et qui regagnent ensuite leur retraite. Toute
cette scène me paraît étrange, sans qu'il me soit possible de la suivre
distinctement.
JACK. Le grave Fritz me fait tout l'effet d'un visionnaire; laisse-moi
regarder à mon tour.... Oui, oui, j'aperçois des lances avec leurs
banderoles flottantes. Il faut appeler les chiens et les envoyer à la
découverte.
ERNEST. Passe-moi la lunette à mon tour. En vérité, voici un quatrième
cavalier qui se joint aux trois premiers. D'où peut-il être sorti? Il
faut nous tenir sur nos gardes et songer à la retraite.
MOI. Laisse-moi regarder: ma vue, pour être moins perçante que la vôtre,
n'en est peut-être que plus sûre. Je crois que nous en avons déjà fait
l'expérience une ou deux fois. Tes chariots et tes meules de foin, mon
pauvre Fritz, me donneraient quelque inquiétude, si par bonheur nous
n'étions hors de leur portée, car je présume que ce sont des éléphants
ou des rhinocéros; quant aux animaux paissant, il est facile de les
reconnaître pour des buffles et des antilopes. Et maintenant les
cavaliers arabes, les pillards menaçants du désert prêts à fondre sur
nous, ce sont.... Ne saurais-tu me le dire, mon cher Jack?
JACK. Des girafes, peut-être.
MOI. Pas mal deviné, quoique tu sois encore au-dessous de la réalité.
Nous nous contenterons pour cette fois de voir dans ces animaux des
autruches ou des casoars. Il faut leur faire la chasse afin d'en prendre
une vivante, ou du moins de rapporter un trophée de plumes d'autruche.
FRITZ et JACK. Oh! cher père, quel bonheur d'avoir une autruche vivante!
un grand plumet sur nos chapeaux ne serait pas non plus à dédaigner.»
À ces mots, ils coururent vers l'endroit où ils avaient vu les chiens
s'enfoncer, tandis qu'Ernest et moi nous profitâmes de l'épaisseur d'un
bosquet voisin pour échapper aux regards des animaux qu'il fallait
approcher. Je ne tardai pas à reconnaître, parmi les plantes qui nous
entouraient, une espèce d'euphorbe assez fréquente dans les endroits
rocailleux. C'était le tithymale des apothicaires, dont le suc, bien que
vénéneux, est d'un assez grand usage en médecine. Je fis à la hâte
quelques incisions dans les tiges qui se rencontrèrent sous ma main, en
me réservant d'en recueillir moi-même le suc qui en découlerait. Ernest,
préoccupé de notre nouvelle entreprise, ne remarqua pas l'opération.
Nous ne tardâmes pas à être rejoints par Fritz et Jack, qui ramenaient
la meute et leur fidèle compagnon. Le singe et les chiens avaient puisé
dans l'eau une nouvelle activité de bon augure pour le résultat de notre
entreprise.
Nous tînmes aussitôt conseil sur la manière dont il fallait ordonner
l'attaque; car nous nous trouvions maintenant assez près des autruches
sans défiance pour suivre de l'oeil tous leurs mouvements et leurs jeux.
Je comptai quatre femelles et un seul mâle, reconnaissable à son plumage
d'une blancheur éblouissante. Je recommandai aux chasseurs d'en faire le
principal point de mire de leur attaque.
MOI. «C'est là que Fritz va faire merveille avec son aigle: car qui sait
si nous autres, pauvres bipèdes, nous viendrons à bout de notre capture?
Enfin chacun fera de son mieux.
JACK. Voilà Ernest, qui a déjà gagné le prix de la course; et Fritz et
moi, qui ne sommes pas tant à dédaigner.
MOI. Je sais que vous êtes d'excellents coureurs pour votre âge; mais
aucun de vous n'est encore de la force de l'autruche, dont la course
égale la rapidité du vent, et qui défie le galop du cheval le mieux
exercé.
FRITZ. Mais alors comment les Arabes du désert parviennent-ils à s'en
rendre maîtres?
MOI. Ils les chassent à cheval lorsqu'ils ne peuvent parvenir à s'en
emparer par surprise.
JACK. Comment peuvent-ils les chasser à cheval, d'après ce que vous
venez de nous dire tout à l'heure?
MOI. Dans ce cas même les chasseurs emploient un artifice fondé sur les
habitudes de l'animal. On a observé que les autruches décrivent dans
leur fuite un grand cercle de deux à trois lieues de circonférence. Les
chasseurs, rassemblés d'abord en une seule troupe, se répandent
rapidement sur les différents points que l'autruche doit parcourir en
décrivant son cercle, et ils finissent par s'en rendre maîtres lorsque,
épuisée de fatigue, elle est hors d'état de continuer sa course.
ERNEST. C'est alors que la pauvre bête cache sa tête dans un buisson ou
derrière une pierre, croyant ainsi échapper à tous les regards.
MOI. On ne peut connaître le mobile d'un animal dépourvu de raison.
Selon toute apparence, la pauvre créature met sa tête a l'abri, parce
que c'est la plus faible partie d'elle-même, ou peut-être ne prend-elle
cette position que pour mieux se défendre avec ses jambes, car on a
remarqué que le cheval prend la même position lorsqu'il veut saluer son
ennemi d'une ruade. Quoi qu'il en soit, nous sommes à pied, et tout
l'art du cavalier nous est superflu. Il faut donc tâcher d'envelopper
l'ennemi et de l'abattre à coups de fusil; mais, avant tout, commencez
par retenir les chiens, car ces animaux se défient plus encore du chien
que de l'homme. Si les autruches s'enfuient avant que nous soyons à
portée, vous lâcherez la meute, et Fritz déchaperonnera son aigle. Leurs
efforts réunis parviendront peut-être à arrêter un des fuyards, de
manière à nous donner le temps d'accourir. Mais je vous recommande
encore une fois l'autruche blanche, car son plumage est plus précieux,
et son service plus utile.»
Après nous être séparés, nous commençâmes à nous avancer pas à pas vers
les animaux sans défiance, en faisant nos efforts pour leur dérober
notre marche; mais, parvenus à environ deux cents pas, il devint
impossible d'échapper plus longtemps à leurs regards; la troupe commença
alors à manifester une certaine agitation. Nous fîmes halte en retenant
les chiens près de nous. Les autruches, tranquillisées par notre
silence, firent quelques pas vers nous en manifestant leur surprise par
des mouvements bizarres de la tête et du cou. Sans l'impatience de nos
chiens, je crois que nous aurions pu les approcher assez pour leur jeter
nos _lazos_; mais, les chiens étant parvenus à s'échapper ou à briser
nos liens, toute la meute s'élança, sur le mâle, qui s'était avancé
bravement à quelques pas en avant du reste de la troupe.
À cette attaque imprévue, les pauvres animaux prirent la fuite avec la
rapidité d'un tourbillon emporté par le vent; c'est à peine si on les
voyait toucher la terre. Leurs ailes, étendues comme des voiles gonflées
par le vent, ajoutaient encore à la rapidité de leur course.
La rapidité prodigieuse avec laquelle les autruches se dérobaient à nos
poursuites ne nous laissait aucun espoir, et, au bout d'un instant, nous
les avions déjà presque perdues de vue; mais Fritz n'avait pas été moins
prompt à déchaperonner son aigle et à le lancer sur la trace des
fuyards. Celui-ci, prenant son vol avec la rapidité de l'éclair, alla
s'abattre sur l'autruche mâle avec un effort si puissant, qu'il lui
sépara presque le cou du reste du corps, et le bel animal tomba sur le
sable dans les convulsions de l'agonie. Nous nous précipitâmes sur le
champ de bataille pour prendre l'animal vivant s'il en était encore
temps; mais les chiens nous avaient précédés, et d'ailleurs l'aigle ne
les avait pas attendus pour achever son ouvrage.
Après avoir contemplé avec consternation le funeste dénouement de notre
chasse, il ne nous restait plus qu'à en tirer le meilleur parti
possible. Une fois débarrassés des chiens et de l'aigle, nous
retournâmes l'animal afin de nous emparer des plus belles plumes de sa
queue et de ses ailes, et nos vieux chapeaux reprirent un aspect de
jeunesse sous ces dépouilles triomphales. Nous promenions notre nouvelle
parure avec autant de fierté que les caciques mexicains, et je ne pus
m'empêcher de rire de l'orgueilleuse sottise de l'homme, qui orne sa
tête de la dépouille arrachée aux parties les moins nobles d'un animal
sans défense.
Après un examen approfondi de l'autruche, Fritz s'écria: «C'est pourtant
dommage que ce bel animal soit mort, car il porterait sans peine deux
hommes de ma taille; je suis certain qu'il a au moins six pieds de
hauteur sans compter le cou, qui en a bien trois à quatre à lui tout
seul.
ERNEST. Comment de pareilles troupes d'animaux peuvent-elles demeurer
dans des déserts qui offrent si peu de ressources pour leur nourriture?
MOI. Si les déserts étaient totalement arides, la question serait
difficile à résoudre; mais ils renferment toujours quelques bosquets de
palmiers et de plantes qui peuvent servir de pâture aux animaux. Il faut
observer en outre que la plupart des habitants du désert sont organisés
de manière à supporter de longs jeûnes, et leur course est si rapide,
qu'ils traversent sans s'arrêter d'immenses étendues de sables arides.
FRITZ. À quoi servent ces espèces d'épines dont les ailes de l'autruche
sont armées?
MOI. C'est probablement une défense contre leurs ennemis, qu'ils
combattent à grands coups d'ailes.
JACK. Est-il vrai que l'autruche se serve de ses doigts de pieds pour
lancer des cailloux derrière elle lorsqu'elle est poursuivie? Ce serait
un trait d'intelligence remarquable dans un pareil animal.
MOI. Le cheval aussi, lorsqu'il galope, fait voler sous ses pieds le
sable et les cailloux, et il n'y a pas plus de raisonnement de sa part
que de la part de l'autruche.
FRITZ. Les autruches ont-elles un cri particulier?
MOI. Elles font entendre pendant la nuit un cri plaintif, et pendant le
jour une espèce de rugissement semblable à celui du lion.»
Ernest et Jack avaient disparu de nos côtés, et je les aperçus bientôt à
une certaine distance sur les traces du chacal, qui semblait leur servir
de guide. Ils s'arrêtèrent auprès d'un buisson, nous faisant signe de
les rejoindre au plus vite.
En approchant, nous entendîmes des cris de joie au milieu desquels il
était facile de reconnaître ces mots: «Un nid d'autruche! un nid
d'autruche!» et nous aperçûmes les chapeaux voltiger en l'air en signe
d'allégresse.
Lorsque je fus arrivé près d'eux, j'aperçus, en effet, un véritable nid
d'autruche; mais il consistait simplement en une légère excavation dans
le sable, contenant trente oeufs de la grosseur d'une tête d'enfant.
MOI. «Voici une découverte excellente. Seulement gardez-vous bien de
déranger les oeufs, de peur d'effaroucher la couveuse, et alors nous
pourrons prendre notre revanche de la malheureuse chasse de ce matin.
Mais dites-moi donc comment vous êtes parvenus à découvrir ce nid si
bien caché.
ERNEST. La femelle qui s'est envolée la dernière m'ayant semblé sortir
de terre à notre approche, je remarquai bien la place où je l'avais vue
se lever. Il me vint aussitôt à la pensée qu'elle était peut-être sur
son nid, et, appelant à mon aide le chacal, nous suivîmes ses traces,
qui nous amenèrent où nous sommes; mais, à notre arrivée, le chacal
avait déjà eu le temps de briser un oeuf et d'en dévorer le contenu.
JACK. Oui, oui, et le petit était déjà presque formé et près d'éclore.
MOI. Voilà encore un tour de ce maudit chacal. Ne pourra-t-on jamais le
corriger de ses penchants destructeurs?
FRITZ. Maintenant qu'allons-nous faire de cette provision d'oeufs
d'autruche?
JACK. Il faut les emporter et les enfouir dans le sable pour les faire
éclore.
MOI. Voilà qui est facile à dire; mais tu aurais dû commencer par en
calculer le nombre et la grosseur. Chaque oeuf pèse au moins trois
livres, ce qui donne un total de quatre-vingt-dix livres. Et d'ailleurs,
comment les déplacer sans les briser? Le meilleur parti est de les
laisser ici jusqu'à demain matin, et de revenir les chercher avec le
chariot ou avec une de nos bêtes de somme.
FRITZ. Ah! cher père, permettez-nous d'en prendre un ou deux comme
échantillons. Ils sont si curieux.
MOI. Je vous laisse toute liberté à cet égard; mais levez-les avec le
plus grand soin; car, lorsque la couveuse remarque le moindre désordre
dans son nid, elle brise tout ce qu'il contient, ce qui ne ferait pas
notre affaire.»
Ils ne se le firent pas répéter deux fois; mais bientôt je les vis dans
un grand embarras pour venir à bout de leur fardeau. Sentant que mes
conseils leur étaient nécessaires, je leur fis couper quelques tiges de
bruyère, en les engageant à suspendre un oeuf à chaque extrémité, de la
même manière que les laitières hollandaises portent leurs pots de lait.
En quittant le nid, nous avions pris la précaution d'en marquer la place
avec une espèce de croix en bois, afin de ne pas nous tromper le
lendemain.
Pour regagner notre halte du matin, nous nous rapprochâmes des rochers,
et je résolus d'aller retrouver au plus vite la caverne du Chacal, afin
d'y passer le reste du jour.
Les enfants reçurent l'injonction d'exposer les oeufs au soleil, afin
qu'ils conservassent leur chaleur naturelle; mais je n'étais pas peu
embarrassé de savoir comment nous parviendrions à les garantir de la
fraîcheur du soir.
Nous ne tardâmes pas à atteindre la rive du petit étang où les chiens
s'étaient désaltérés le matin; cet étang paraissait alimenté par quelque
source souterraine, et donnait naissance à un petit ruisseau. Tout le
voisinage était couvert de traces récentes d'antilopes, de buffles et
d'onagres; mais nous n'y reconnûmes aucun vestige de serpent, ce qui
était plus important pour nous.
Nous profitâmes de la fraîcheur du ruisseau pour prendre quelque
nourriture et remplir nos gourdes vides. Pendant ce temps, le chacal
avait tiré sur le sable une masse ronde et noirâtre, qu'il s'apprêtait à
attaquer avec ses dents, lorsque son maître la lui arracha pour me la
faire examiner. Je m'emparai de l'objet, et, après l'avoir débarrassé du
limon qui l'environnait, je reconnus avec étonnement que j'avais entre
les mains une créature vivante: c'était une tortue de terre de la plus
petite espèce, grosse comme une pomme ordinaire.
FRITZ. «Comment cet animal peut-il se trouver à une si grande distance
de la mer? Le fait me paraît incroyable.
MOI. Par une raison toute simple: c'est que l'animal que tu vois est une
tortue de terre, de celles qui se tiennent dans les étangs et dans les
eaux dormantes. Elles vivent parfaitement dans les jardins, où elles se
nourrissent de salades et d'autres herbes tendres.
JACK. Il faut en apporter quelques-unes à maman pour son jardin, et en
chercher une pour notre cabinet d'histoire naturelle.»
Et, se mettant aussitôt à l'ouvrage, ils eurent bientôt rassemblé une
demi-douzaine de tortues, que je plaçai dans ma gibecière.
Nous continuâmes à nous entretenir des moeurs de ces animaux, et
j'ajoutai qu'il était difficile d'expliquer leur présence primitive dans
ce lieu, à moins de les y supposer transportées par la voie des airs.
ERNEST et JACK. «Il faudrait être bien crédule pour le penser.
MOI. Souvent l'invraisemblable est bien voisin de la vérité, mes chers
enfants. Ne pouvez-vous pas supposer, par exemple, la première tortue
transportée en ce lieu dans les serres d'un oiseau de proie, sauvée par
hasard de sa rapacité, et devenue le germe d'une nombreuse postérité?
L'homme serait bien embarrassé d'expliquer la présence des animaux dans
la plupart des endroits où on les rencontre de nos jours; car il est
impossible de supposer que chaque espèce ait été créée au lieu même
qu'elle occupe actuellement.»