Le champ de cannes à sucre.--Les pécaris.--Le rôti de Taïti.--Le
ravensara.--Le bambou.
Nous reprîmes notre route le long de la plantation de cannes à sucre, où
nous avions construit une hutte de feuillage, et où, au retour, je
comptais élever une seconde ferme. Nous nous trouvions alors dans les
environs de la grande baie, au delà du cap de l'Espoir-Trompé. La hutte
était encore debout, et nous n'eûmes besoin que d'étendre la tente en
forme de toit pour nous former un excellent abri. Ne comptant y demeurer
que jusqu'au dîner, nous ne fîmes d'autres préparatifs que ceux du
repas.
Tandis que nous étions occupés à nous régaler de cannes fraîches, dont
nous avions été privés depuis si longtemps, les chiens firent lever une
troupe d'animaux sauvages, dont nous entendîmes distinctement la marche
à travers les cannes. Je criai aussitôt aux enfants de sortir de la
plantation par le chemin le plus court, afin de reconnaître à quelle
espèce de gibier nous avions affaire.
À peine étais-je moi-même à cinquante pas dans la plaine, que je vis
déboucher devant moi un nombreux troupeau de cochons de petite taille
qui fuyaient à toutes jambes devant les chiens. Leur couleur grise
uniforme, et l'ordre admirable dans lequel ils opéraient leur retraite,
me les firent reconnaître pour une espèce de cochons étrangère à nos
pays. À l'instant je lâchai la double détente de mon fusil, et j'eus la
satisfaction de voir tomber deux des fuyards; mais le reste de la troupe
fut si peu effrayé du sort de ses compagnons, que l'ordre de la marche
en fut à peine dérangé. C'était un curieux spectacle que de les voir
s'avancer à la file l'un de l'autre, sans que pas un cherchât à dépasser
son voisin. Un régiment bien discipliné n'eût pas présenté un front plus
imposant.
À peine avais-je abaissé mon arme, que j'entendis une décharge générale
du côté où Fritz et Jack avaient pris position. Quelques nouvelles
victimes jonchèrent le terrain, mais sans jeter le moindre désordre dans
la marche de la colonne.
Toutes ces circonstances me démontrèrent clairement que nous avions
affaire à un troupeau de cochons musqués, autrement appelés _tajacus_;
et je savais que, dans ce cas, le plus pressé était d'enlever à l'animal
sa poche odorante, si l'on ne veut pas que la matière huileuse pénètre
toute la chair.
Je me dirigeai donc vers l'endroit du carnage, au moment où Fritz et
Jack y arrivaient de leur côté pour prendre possession de leur butin.
Mes nouvelles observations m'ayant confirmé dans ma première pensée
relativement à la nature et à l'importance de notre chasse, j'ordonnai
aux enfants de faire subir aux morts l'opération indispensable.
Notre opération fut interrompue par le bruit de deux coups de feu dans
la direction de la cabane, vers l'endroit où nous avions laissé Franz et
sa mère. Je me hâtai de leur dépêcher Jack pour annoncer notre retour et
ramener le chariot, dont nous avions besoin pour rapporter le butin de
la matinée.
En attendant le retour de notre messager, nous rassemblâmes les cochons
en un seul monceau, que nous recouvrîmes de cannes à sucre, et qui nous
servit de siège jusqu'à l'arrivée du chariot. Ernest, qui
l'accompagnait, nous apprit que la troupe, après s'être dirigée du côté
du la cabane, avait fini par se réfugier dans la forêt de bambous. Les
deux coups de fusil que nous avions entendus avaient fait deux nouvelles
victimes.
«Je crois, ajouta-t-il, que le reste de la troupe s'est réfugié dans
l'étang aux Bambous, au nombre de trente à quarante; mais la colonne
était si serrée, qu'il m'a été impossible de les compter.»
J'engageai les chasseurs à charger le butin sur le chariot, s'il leur
paraissait trop lourd pour l'emporter.
Fritz pensait que nous pourrions charger ces animaux sur le chariot, et
qu'il fallait commencer par les dépouiller.
«Ils ont à peine trois pieds de long, ajouta-t-il, et c'est
vraisemblablement de la race de Taïti.»
Je lui répondis qu'ils appartenaient plutôt à la race chinoise ou
siamoise, qui se rencontre en Amérique.
«Au reste, ajoutai-je, je suis d'avis de les dépouiller sur place, car
ils auraient le temps de se corrompre jusqu'à notre retour.»
Malgré tout notre zèle et notre activité, nous ne fûmes pas en état
d'achever notre besogne pour l'heure du dîner. Une fois dépouillés, les
cochons furent chargés sur le chariot sans difficulté, et nous reprîmes
en triomphe le chemin du camp.
Ma femme nous reçut avec sa joie accoutumée.
«Vous m'avez bien fait attendre, ajouta-t-elle: comme il ne faut pas
songer à continuer notre route aujourd'hui, j'ai fait tout préparer pour
une nouvelle halte. Mais d'abord, mettez-vous à table, et mangez ce que
je viens de servir.»
On lui fit voir alors le chargement du chariot, et ses enfants lui
présentèrent un paquet de cannes à sucre choisies, en lui disant qu'elle
devait avoir autant besoin de rafraîchissement que nous.
MA FEMME. «Je vous remercie, mes enfants, de n'avoir pas oublié votre
mère. Mais dites-moi ce que vous voulez faire de cette provision de
cochons; et pourquoi en avez-vous tiré un si grand nombre à la fois.
Vous avez coutume d'être plus économes des présents de la nature.
MOI. Le hasard est plus coupable que nous, ma chère. Nous étions tous
armés, et chacun a tiré sans s'inquiéter de son voisin. Au reste, nous
ne rencontrerons pas de sitôt une occasion pareille, et d'ailleurs il
n'y a pas de mal à diminuer le nombre de ces maraudeurs, dont la
présence est funeste à nos cannes à sucre, et qui finiraient par
détruire cette importante plantation. Nous salerons les plus gras, et le
reste nourrira nos fidèles compagnons de chasse.
FRITZ. Cher père, voulez-vous me permettre de vous régaler demain avec
un rôti à la manière de Taïti?
ERNEST. Mais il te faudrait des feuilles de bananier.
FRITZ. Les premières feuilles venues suffiront, pourvu qu'elles soient
grandes et solides.
MOI. Va pour demain; car aujourd'hui nous avons encore beaucoup à faire.
Il faut d'abord élever une hutte; ensuite il faudra dépouiller ceux des
cochons qui sont demeurés entiers, saler les autres et les suspendre
dans la hutte. Cette longue besogne nous retiendra bien ici une couple
de jours.
JACK et FRITZ. Tant mieux, c'est un si bon endroit! Par où allons-nous
commencer, mon cher père?
MOI. Vous pouvez rassembler des pieux et des branchages pour la
construction de la hutte, tandis que votre mère et moi nous nous
occuperons de la salaison.»
Après un repas tout à fait militaire, nous nous mîmes à la besogne. Mais
bientôt l'épaisse fumée qui remplit la cabane lorsque nous eûmes
commencé à présenter au feu la peau de nos cochons, força chacun
d'abandonner précipitamment sa tâche pour aller respirer au grand air.
Je partageai les animaux par quartiers, en remarquant que le lard ne se
trouvait pas immédiatement sous la peau comme chez les cochons
domestiques, mais répandu dans la masse de chair, comme chez les espèces
sauvages. Puis nous préparâmes les quartiers selon la méthode indiquée,
en attendant la cabane, qui ne fut prête que le soir du jour suivant,
car la matinée avait été employée aux préparatifs du rôti taïtien, et
Fritz avait profité de ma permission pour réclamer l'aide de ses frères
dans la construction de son fourneau.
Nos cuisiniers commencèrent par creuser une fosse circulaire au fond de
laquelle ils allumèrent un feu de cannes sèches, destiné à faire rougir
les cailloux dont elle était à moitié remplie. Le cochon fut dépouillé,
vidé, lavé et entouré de patates et de choux aromatiques. Le sel ne fut
pas oublié; car nous étions peu disposés à imiter les Taïtiens dans leur
antipathie pour cet assaisonnement.
Pendant ces préparatifs, ma femme hochait la tête et murmurait entre ses
dents: «Pour l'amour du ciel! un cochon tout entier..., dans un fourneau
de terre..., avec des cailloux rougis au feu! Ce sera un délicieux régal
pour des estomacs friands, en vérité!»
Malgré ces réflexions, l'excellente femme ne nous épargna pas ses
conseils sur la manière dont il fallait disposer l'animal pour qu'il pût
paraître sur la table d'une manière décente, mais sans se promettre un
résultat bien satisfaisant de ses peines.
À défaut de feuilles de bananier, j'avais recommandé à Fritz
d'envelopper son rôti dans des écorces d'arbre pour le garantir de la
cendre. On forma donc un lit d'écorce au fond de la fosse, immédiatement
au-dessus des cailloux rougis. Le rôti fut déposé avec soin dans son
enveloppe, et recouvert d'une seconde couche de feuilles qui reçut le
reste des cailloux et de la cendre chaude. Tout l'appareil disparut
bientôt sous une épaisse couche de terre, et demeura abandonné à
lui-même.
La mère, qui avait regardé l'opération d'un air pensif et les bras
croisés, s'écria alors les mains levées au ciel avec un désespoir
comique:
«Voilà, en vérité, une misérable cuisine! Elle peut être bonne pour un
sauvage; mais je doute qu'elle soit du goût d'un bon Suisse, qui, grâce
à Dieu, sait ce que c'est qu'un fourneau et une broche.
FRITZ. Pensez-vous que les voyageurs aient menti en assurant que ce
genre de rôti n'est pas sans charme, même pour les Européens?
MOI. C'est ce dont nous allons faire l'expérience bientôt. En attendant,
aidez-moi tous à achever notre cabane; car voilà quarante jambons qui ne
demandent qu'à être fumés. S'ils étaient de la grosseur de nos jambons
du Nord, nous aurions pour deux ans à en faire bonne chère; mais il faut
nous contenter de ce que la Providence nous envoie.»
Grâce à nos efforts réunis, la hutte fut bientôt achevée et mise en état
de recevoir toute la provision. Nous allumâmes alors dans le foyer un
grand feu d'herbes et de feuilles fraîches, en ayant soin de fermer
hermétiquement toute issue à la fumée. De temps en temps on fournissait
au foyer de nouveaux aliments; en sorte qu'en deux jours la chair de nos
jambons se trouva parfaitement fumée.
Le résultat de l'opération de Fritz ne se fit pas si longtemps attendre.
Au bout de deux heures, nous allâmes déterrer le merveilleux rôti, et
une délicieuse odeur d'épice, qui s'exhala de la fosse aussitôt qu'elle
eut été débarrassée de la cendre et des pierres, nous prouva que
l'entreprise avait réussi au delà de toute espérance.
En cherchant à deviner les causes du parfum inaccoutumé qui frappait mon
odorat, je finis par découvrir qu'il fallait l'attribuer à l'écorce qui
avait servi d'enveloppe.
Fritz n'était pas médiocrement triomphant du succès de son premier essai
de cuisine sauvage, malgré les malicieuses observations d'Ernest, qui
assurait qu'il fallait en rendre grâces à l'enveloppe.
Le rôti fut bientôt entamé, et jugé savoureux à l'unanimité des
suffrages. Nous donnâmes alors une nouvelle preuve de l'insatiable
ambition de l'esprit humain; car il fut résolu d'employer désormais dans
la cuisine ces feuilles précieuses qui avaient donné un si délicieux
parfum à notre rôti.
Aussitôt après le repas, mon premier soin fut de me faire conduire à
l'arbre qui avait fourni les feuilles aromatiques. J'en recueillis
quelques-unes pour les jeter sur le feu de la cabane, et le résultat ne
fut pas moins favorable que la première fois. Les enfants reçurent
l'ordre de rassembler quelques rejetons de cet arbre précieux, afin d'en
essayer une plantation autour de notre demeure.
Pendant que ma femme débarrassait la table des restes du repas, Ernest
fit entendre un gros soupir suivi de ces mots: «Après un bon morceau il
faut un bon coup, disait Ulysse au cyclope qui venait d'avaler une
couple de ses compagnons.»
Tout en riant du fond du coeur de cette exclamation, je permis au
plaintif convive d'ouvrir nos deux meilleures noix de coco, mais de
réserver un chou-palmiste pour le souper, et de faire en même temps une
petite provision de vin de palmier pour le soir, double commandement
qu'il exécuta avec une résignation vraiment héroïque.
Après avoir cherché longtemps si mes souvenirs ne me donneraient pas
quelques renseignements sur l'arbre inconnu que nous venions de
découvrir, je crus me rappeler que c'était une production de Madagascar,
où on lui donne le nom de _ravensara_ c'est-à-dire bonne feuille. Le nom
botanique est _agatophyllum_, ou même _ravensara aromatica_. Son tronc
est épais, et son écorce exhale une odeur aromatique, ainsi que les
feuilles, qui ont beaucoup d'analogie avec la feuille du laurier. On en
distille une liqueur qui réunit les trois parfums de la muscade, du
girofle et de la cannelle. On tire aussi des feuilles une huile
aromatique d'un grand usage dans la cuisine indienne, et aussi estimée
que le girofle. Le fruit du ravensara est une espèce de noix dont le
parfum est plus faible que celui des feuilles. Le bois en est blanc, dur
et sans odeur.
Comme nos diverses opérations devaient nous retenir encore deux jours
dans le même lieu, nous en profitâmes pour faire de grandes excursions,
ne rentrant qu'à l'heure des repas ou à la fin du jour. L'après-midi de
la seconde journée, j'entrepris d'ouvrir à travers la forêt de bambous
une route assez, large pour donner passage à notre chariot. Nous fûmes
récompensés de ce travail par plusieurs découvertes d'une grande
utilité. Je remarquai, entre autres, un grand nombre de bambous de la
grosseur d'un arbre ordinaire, et de cinquante à soixante pieds de haut,
dont la tige nous promettait d'excellents conduits d'eau, ou même des
vases fort utiles, selon la manière dont elle serait taillée. En
laissant le noeud d'en haut et le noeud d'en bas, nous avions un baril;
en coupant le premier, il nous restait un bassin d'une dimension
raisonnable; enfin, on enlevant les deux noeuds, nous obtenions un canal
propre à mille usages domestiques.
Chaque noeud était entouré d'épines longues et dures, dont je n'oubliai
pas de faire une provision pour remplacer nos clous de fer quand il
s'agirait de travailler du bois tendre. Je remarquai bientôt que les
jeunes bambous offraient à chaque noeud une substance analogue au sucre
de canne, et qui, desséchée aux rayons du soleil, prenait l'aspect de la
fleur de salpêtre. Les enfants en recueillirent environ une livre, dont
ils se proposaient de faire présent à leur mère.
Lorsque nous eûmes commencé à nettoyer le sol, afin de débarrasser la
voie de notre chemin, je découvris une quantité de jeunes pousses, que
l'épaisseur du taillis nous avait empêchés d'apercevoir jusque-là. Elles
se laissaient couper au couteau comme de jeunes citrouilles, et me
parurent composées, comme le chou-palmiste, d'un faisceau de feuilles
superposées. Elles étaient d'un jaune pâle et de la grosseur d'un pouce
environ.
Cette ressemblance m'ayant fait conjecturer qu'elles devaient être
bonnes à manger, j'en rassemblai une petite provision pour notre
cuisine. L'essai me parut présenter d'autant moins d'inconvénient, qu'il
était urgent de les détruire, si nous ne voulions pas voir bientôt notre
route disparaître sous une nouvelle forêt.
Le soir de cette journée féconde en découvertes, nous retournâmes pleins
de fierté auprès de ma femme, qui ne fut pas peu surprise à la vue de
notre nombreuse récolte. Les nouveaux vases pour le service domestique
et le sucre de bambou intéressèrent au plus haut point sa curiosité. En
bonne ménagère, toutefois, elle songea d'abord au plus solide, et serra
les rejetons de bambou avec le vin de palmier et les feuilles de
ravensara, afin d'en faire plus tard un usage éclairé dans la cuisine.
Le jour suivant fut consacré à une excursion du côté de Prospect-Hill,
où nous arrivâmes au bout de deux heures; mais, à mon grand chagrin, je
trouvai toute l'habitation dévastée par une troupe de singes, et je ne
pus m'empêcher de donner au diable cette race maudite et de jurer en
moi-même son entière destruction. Les moutons étaient épars dans les
environs, les poules dispersées, et les cabanes en si mauvais état,
qu'il aurait fallu plusieurs jours pour les réparer. Il fallait en finir
avec les pillards, si nous ne voulions pas voir nos plus beaux travaux
anéantis. Toutefois je dus ajourner mes projets de vengeance, afin de ne
pas interrompre l'entreprise importante qui nous occupait. Malgré mon
découragement, lorsque je réfléchis à notre bonheur dans tout le reste,
il me sembla que cette mésaventure n'était rien en comparaison de la
prospérité qui accompagnait toutes nos entreprises. Si nous n'avions
éprouvé de temps en temps quelques vicissitudes de la fortune au milieu
de notre paradis terrestre, qui sait si nous n'aurions pas fini par
tomber dans l'orgueil et dans la paresse?
Le quatrième jour, aucun motif ne nous retenant plus au lieu de notre
halte, nous nous remîmes en route par une matinée délicieuse, en suivant
la nouvelle route, et avec la perspective d'atteindre avant deux heures
le but tant désiré de notre expédition.