CHAPITRE VIII

Voyage à l'écluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et le musc.--La

cannelle.

Depuis l'aventure du boa, j'avais pris la résolution de chercher s'il ne

serait pas possible de prévenir de pareilles attaques à l'avenir, en

fortifiant l'endroit par où il était entré dans nos domaines.

L'expédition projetée ayant reçu l'approbation générale, nous

commençâmes nos préparatifs avec la plus grande ardeur. Comme il

s'agissait d'une absence de quinze jours, je fis préparer les provisions

et les munitions en conséquence. La tente de voyage fut mise en état, et

le chariot chargé de tout ce que notre prévoyance put réunir. Jamais

entreprise ne nous avait occupés aussi sérieusement que celle-ci.

Lorsque l'heure du départ fut arrivée, la mère prit place sur le

chariot, et Jack et Franz, leur poste accoutumé sur le dos de notre

paisible attelage. Fritz et sa monture furent chargés de former

l'avant-garde. Ernest et moi, nous restâmes à l'escorte du chariot. Les

quatre chiens protégeaient les flancs de la caravane. Les traces

récentes du boa nous guidèrent jusque dans les environs de Falken-Horst.

Après avoir mis la volaille et le bétail en liberté, selon notre

habitude, afin de les laisser pourvoir à leur nourriture, nous

continuâmes notre route vers la métairie, où nous avions l'intention de

passer la nuit.

Le silence général n'était interrompu que par le chant aigu du coq et le

bêlement plaintif des brebis. En approchant de notre petite métairie,

nous vîmes que tout était en ordre, comme si nous l'eussions quittée la

veille. J'avais résolu de passer le reste du jour dans cet endroit

délicieux, et, tandis que la mère s'occupait du repas, nous nous

dispersâmes dans les environs pour achever la récolte du coton.

Après le repas, nous nous levâmes pour aller faire une reconnaissance.

Alors je pris Franz pour compagnon, et je lui confiai pour la première

fois une petite carabine, avec de minutieuses instructions sur son

usage. Nous suivîmes la rive gauche du lac des Cygnes, tandis que Fritz

et Jack allaient explorer la rive droite. Fritz était accompagné de Turc

et de son chacal; j'avais gardé près de moi les deux jeunes chiens

danois, dont la force et la fidélité étaient à toute épreuve. Nous

longions lentement les bords du lac, à une certaine distance,

contemplant avec une vive curiosité les troupes de cygnes noirs qui se

jouaient à la surface. Franz n'était pas peu impatient de faire son coup

d'essai et de devenir enfin utile à la communauté.

Tout à coup nous entendîmes sortir des roseaux une voix mugissante, qui

ne ressemblait pas mal au cri d'un âne. Je m'étais arrêté avec

étonnement, cherchant d'où pouvait venir cette musique, lorsque Franz

s'écria: «C'est probablement notre ânon qui nous a suivis jusqu'ici.

MOI. Il faudrait qu'il eût pris son vol à travers les airs pour se

trouver ainsi devant nous sans avoir donné signe de son passage. Je

crois plutôt que c'est un butor des lacs.

FRANZ. Papa, qu'est-ce que c'est que le butor? Est-ce un oiseau? Et

comment son cri est-il si éclatant?

MOI. Le butor est une espèce de héron dont la chair est aussi maigre et

aussi coriace que celle de ce dernier. Son cri lui a fait donner le

surnom de boeuf des eaux ou boeuf des étangs. Il ne faut pas oublier que

le cri des animaux ne dépend pas de leur grosseur, mais de la

conformation de leurs poumons et de leur gosier. Ainsi tu connais le

chant bruyant du rossignol et du serin des Canaries, qui ne sont

pourtant que de bien petits oiseaux.

FRANZ. Ah! papa, j'aurais bien du plaisir à tirer un butor. Si la chair

n'est pas bonne à manger, du moins c'est un animal rare et qui fera

honneur à mon premier coup de fusil.»

Pour céder à son désir, j'appelai les chiens et les lâchai vers

l'endroit indiqué, tandis que Franz, l'arme appuyée contre son épaule,

attendait le moment favorable. Le coup partit, et j'entendis un cri de

triomphe.

«Qu'est-ce? demandai-je au chasseur à une certaine distance.

--Un agouti, me répondit-il: mais plus gros que celui de Fritz.»

M'étant approché de lui, j'aperçus, en effet, un animal qui avait

quelque rapport avec un jeune cochon, et que je crus reconnaître pour le

cabiai ou _cavia capybara_. Franz ne se sentait pas de joie d'avoir si

bien réussi; et pourtant je lui dois cette justice qu'il ne vanta trop

ni son adresse ni la valeur de son gibier. À ses questions répétées sur

le nom de l'animal je répondis que cette espèce était rare dans nos

pays, et qu'elle rentrait dans la classe de l'agouti et du paca. En même

temps je lui fis remarquer les pieds palmés de l'animal, qui lui

permettait de nager et de plonger pendant des heures entières. J'ajoutai

que sa chair est bonne à manger, circonstance qui rehaussait encore

l'importance de la capture.

Mais lorsque s'éleva l'importante question de savoir ce que nous allions

faire de notre prise, Franz se trouva fort embarrassé; car ses forces ne

lui permettaient pas de l'emporter, et il ne pouvait se résoudre à

l'abandonner. Après de longues réflexions, je le vis sauter avec joie en

s'écriant: «Je sais ce qu'il faut faire: nous allons écorcher l'animal,

et je pourrai du moins l'emporter jusqu'à la ferme.

MOI. Vois, mon enfant, par cet exemple, combien les joies de ce monde

sont fugitives, et comme le plaisir est suivi du regret. Si tu n'avais

pas eu le plaisir de la chasse, tu poursuivrais maintenant ta route

gaiement et sans souci. C'est ainsi que dans ce monde la pauvreté a son

charme, et la richesse ses inconvénients.»

Au bout de quelques pas, Franz recommença à soupirer, et finit par

s'écrier: «Je vais attacher mon gibier sur le dos du chien; il me le

portera bien jusque là-bas.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 51 / 70 题