Voyage à l'écluse.--Le cabiai.--L'ondatra.--La civette et le musc.--La
cannelle.
Depuis l'aventure du boa, j'avais pris la résolution de chercher s'il ne
serait pas possible de prévenir de pareilles attaques à l'avenir, en
fortifiant l'endroit par où il était entré dans nos domaines.
L'expédition projetée ayant reçu l'approbation générale, nous
commençâmes nos préparatifs avec la plus grande ardeur. Comme il
s'agissait d'une absence de quinze jours, je fis préparer les provisions
et les munitions en conséquence. La tente de voyage fut mise en état, et
le chariot chargé de tout ce que notre prévoyance put réunir. Jamais
entreprise ne nous avait occupés aussi sérieusement que celle-ci.
Lorsque l'heure du départ fut arrivée, la mère prit place sur le
chariot, et Jack et Franz, leur poste accoutumé sur le dos de notre
paisible attelage. Fritz et sa monture furent chargés de former
l'avant-garde. Ernest et moi, nous restâmes à l'escorte du chariot. Les
quatre chiens protégeaient les flancs de la caravane. Les traces
récentes du boa nous guidèrent jusque dans les environs de Falken-Horst.
Après avoir mis la volaille et le bétail en liberté, selon notre
habitude, afin de les laisser pourvoir à leur nourriture, nous
continuâmes notre route vers la métairie, où nous avions l'intention de
passer la nuit.
Le silence général n'était interrompu que par le chant aigu du coq et le
bêlement plaintif des brebis. En approchant de notre petite métairie,
nous vîmes que tout était en ordre, comme si nous l'eussions quittée la
veille. J'avais résolu de passer le reste du jour dans cet endroit
délicieux, et, tandis que la mère s'occupait du repas, nous nous
dispersâmes dans les environs pour achever la récolte du coton.
Après le repas, nous nous levâmes pour aller faire une reconnaissance.
Alors je pris Franz pour compagnon, et je lui confiai pour la première
fois une petite carabine, avec de minutieuses instructions sur son
usage. Nous suivîmes la rive gauche du lac des Cygnes, tandis que Fritz
et Jack allaient explorer la rive droite. Fritz était accompagné de Turc
et de son chacal; j'avais gardé près de moi les deux jeunes chiens
danois, dont la force et la fidélité étaient à toute épreuve. Nous
longions lentement les bords du lac, à une certaine distance,
contemplant avec une vive curiosité les troupes de cygnes noirs qui se
jouaient à la surface. Franz n'était pas peu impatient de faire son coup
d'essai et de devenir enfin utile à la communauté.
Tout à coup nous entendîmes sortir des roseaux une voix mugissante, qui
ne ressemblait pas mal au cri d'un âne. Je m'étais arrêté avec
étonnement, cherchant d'où pouvait venir cette musique, lorsque Franz
s'écria: «C'est probablement notre ânon qui nous a suivis jusqu'ici.
MOI. Il faudrait qu'il eût pris son vol à travers les airs pour se
trouver ainsi devant nous sans avoir donné signe de son passage. Je
crois plutôt que c'est un butor des lacs.
FRANZ. Papa, qu'est-ce que c'est que le butor? Est-ce un oiseau? Et
comment son cri est-il si éclatant?
MOI. Le butor est une espèce de héron dont la chair est aussi maigre et
aussi coriace que celle de ce dernier. Son cri lui a fait donner le
surnom de boeuf des eaux ou boeuf des étangs. Il ne faut pas oublier que
le cri des animaux ne dépend pas de leur grosseur, mais de la
conformation de leurs poumons et de leur gosier. Ainsi tu connais le
chant bruyant du rossignol et du serin des Canaries, qui ne sont
pourtant que de bien petits oiseaux.
FRANZ. Ah! papa, j'aurais bien du plaisir à tirer un butor. Si la chair
n'est pas bonne à manger, du moins c'est un animal rare et qui fera
honneur à mon premier coup de fusil.»
Pour céder à son désir, j'appelai les chiens et les lâchai vers
l'endroit indiqué, tandis que Franz, l'arme appuyée contre son épaule,
attendait le moment favorable. Le coup partit, et j'entendis un cri de
triomphe.
«Qu'est-ce? demandai-je au chasseur à une certaine distance.
--Un agouti, me répondit-il: mais plus gros que celui de Fritz.»
M'étant approché de lui, j'aperçus, en effet, un animal qui avait
quelque rapport avec un jeune cochon, et que je crus reconnaître pour le
cabiai ou _cavia capybara_. Franz ne se sentait pas de joie d'avoir si
bien réussi; et pourtant je lui dois cette justice qu'il ne vanta trop
ni son adresse ni la valeur de son gibier. À ses questions répétées sur
le nom de l'animal je répondis que cette espèce était rare dans nos
pays, et qu'elle rentrait dans la classe de l'agouti et du paca. En même
temps je lui fis remarquer les pieds palmés de l'animal, qui lui
permettait de nager et de plonger pendant des heures entières. J'ajoutai
que sa chair est bonne à manger, circonstance qui rehaussait encore
l'importance de la capture.
Mais lorsque s'éleva l'importante question de savoir ce que nous allions
faire de notre prise, Franz se trouva fort embarrassé; car ses forces ne
lui permettaient pas de l'emporter, et il ne pouvait se résoudre à
l'abandonner. Après de longues réflexions, je le vis sauter avec joie en
s'écriant: «Je sais ce qu'il faut faire: nous allons écorcher l'animal,
et je pourrai du moins l'emporter jusqu'à la ferme.
MOI. Vois, mon enfant, par cet exemple, combien les joies de ce monde
sont fugitives, et comme le plaisir est suivi du regret. Si tu n'avais
pas eu le plaisir de la chasse, tu poursuivrais maintenant ta route
gaiement et sans souci. C'est ainsi que dans ce monde la pauvreté a son
charme, et la richesse ses inconvénients.»
Au bout de quelques pas, Franz recommença à soupirer, et finit par
s'écrier: «Je vais attacher mon gibier sur le dos du chien; il me le
portera bien jusque là-bas.