CHAPITRE VII

Le boa empaillé.--La terre à foulon.--La grotte de cristal.

L'entretien précédent avait rempli les premières heures qui suivirent

notre délivrance. Il était temps de s'occuper du monstre abattu. Ma

femme fut chargée, avec Fritz et Jack, d'aller chercher quelques

provisions et d'amener notre couple de jeunes boeufs, tandis que je

restai à la garde du corps avec Ernest et Franz, de peur qu'il ne devînt

la proie des oiseaux ou des bêtes féroces.

Afin de punir Ernest de son excès de prudence dans l'affaire du boa, je

le condamnai à composer une épitaphe pour l'âne mort. Mon petit poète

prit la chose au sérieux, et, après être demeuré dix grandes minutes

dans le recueillement, il se leva tout à coup, comme Pythagore après la

découverte d'un problème, et s'écria: «Voici mon épitaphe; mais il n'en

faut pas rire surtout.» Alors il nous récita les vers suivants avec la

rougeur modeste d'un débutant:

_Ici gît un pauvre âne, hélas!_

_Qui, pour avoir été rebelle,_

_Mourut du plus affreux trépas;_

_Mais du moins, par sa fin cruelle,_

_Il préserva d'un triste sort_

_Un père, une mère et leurs quatre enfants naufragés sur ce bord._

«Bravo! m'écriai-je, voilà des vers dont le dernier peut compter pour

deux au moins, et ce sont probablement les meilleurs qui aient été

composés dans cette île.»

À peine avais-je achevé de les inscrire sur le rocher qui devait servir

de tombeau à la victime, que nos pourvoyeurs revinrent avec leurs

provisions et l'attelage demandé.

Nous nous mîmes à l'oeuvre. Les boeufs furent attelés tant bien que mal

à la queue du boa, que nous transportâmes jusqu'à l'entrée de la grotte

au sel, en ayant soin de soutenir la tête de peur qu'elle ne fût

endommagée par les broussailles.

«Maintenant, comment nous y prendrons-nous pour écorcher l'animal? me

demanda-t-on de toutes parts.

MOI. L'un de vous va monter sur le serpent et lui enfoncer le couteau

dans le cou, de manière que la lame le traverse de part en part; ensuite

il appuiera sur le manche, tandis que nous autres nous élèverons le

corps de l'animal.

ERNEST. Nous aurons bien encore à faire avant d'être venus à bout de

notre entreprise.

MOI. Je viens de songer à un nouveau moyen qui va peut-être nous

réussir. Que l'un de vous détache la peau du cou dans toute son étendue.

Nous partagerons ensuite les vertèbres avec la hache et le couteau.

Lorsque le tronc sera séparé de la tête, vous salerez la peau et vous la

couvrirez de cendre; et, quant au crâne, nous le disséquerons aussi bien

que possible. Ensuite vous étendrez la peau au soleil, et ce sera une

pièce d'anatomie qui fera honneur à votre cabinet.

FRITZ. À vous entendre, mon cher père, on dirait que la besogne va se

faire d'elle-même; mais je vois que l'opération n'est pas si facile; car

si nous ne détachons pas la peau avec la plus grande précaution, nous ne

l'aurons que par lambeaux, et alors, adieu la pièce anatomique.

MOI. Où la force est inutile il faut que l'intelligence supplée: vous

aurez double satisfaction à avoir accompli sans moi une opération aussi

difficile.»

On se passa donc de ma coopération active, quoique les travailleurs

reçussent avec reconnaissance mes avis et mes exhortations.

Il se passa encore un jour avant que le serpent fût empaillé, et je

finis par y mettre assez volontiers la main, afin d'en faire un monument

qui pût nous procurer autant d'honneur qu'il nous avait coûté de peines.

Afin de m'assurer que ce monstre était le seul de son espèce dans le

voisinage, je résolus d'entreprendre deux excursions, l'une du côté de

l'étang aux Oies, l'autre sur le chemin de Falken-Horst, d'où nous était

arrivé ce redoutable ennemi.

Jack et Ernest ayant témoigné de la répugnance à m'accompagner, je ne

crus pas devoir tolérer cet exemple, qui me semblait dangereux pour

l'avenir. «Mes enfants, leur dis-je, la constance et la fermeté ne sont

pas des qualités moins nécessaires que le courage aveugle du moment, qui

souvent n'est que l'effet du désespoir. Si le boa eût laissé de ses

petits dans l'étang, ils pourraient un jour tomber sur notre demeure

comme celui d'hier, et nous faire repentir de notre lâcheté.»

Après de longues et minutieuses recherches dans les roseaux de l'étang,

nous eûmes la joie de nous assurer qu'il n'existait aucune trace ni

d'oeufs, ni de petits; la place même occupée par le redoutable hôte de

l'étang n'était reconnaissante qu'aux herbes foulées, qui conservaient

la forme d'une espèce de nid.

Au moment où nous allions reprendre le chemin de l'habitation, nous

découvrîmes l'entrée d'une grotte qui s'avançait d'une vingtaine de pas

dans le flanc du rocher, et qui donnait passage à un ruisseau clair et

limpide.

La voûte de la grotte était tapissée de stalactites des formes les plus

riches et les plus variées. Le sol était recouvert d'une couche de sable

fin et blanc comme la neige, que je reconnus, à ma grande satisfaction,

pour d'excellente terre à foulon. Nous nous hâtâmes d'en prendre un

échantillon, et je m'écriai: «Voici une bonne nouvelle pour votre mère,

qui ne se plaindra plus de la saleté de vos vêtements; car nous lui

rapportons du savon pour les laver. Et me voilà délivré pour longtemps

de l'interminable travail du four à chaux.

FRITZ. Est-ce qu'on emploie la chaux dans la préparation du savon?

MOI. Les cendres lavées qui entrent dans la composition du savon ont

besoin de recevoir un mélange d'eau et de chaux. C'est ce mélange qui

forme le savon ordinaire, après avoir été augmenté d'une certaine dose

d'huile ou de saindoux; mais, pour obtenir le savon à meilleur compte,

on a imaginé de se servir d'une terre savonneuse appelée terre à foulon,

parce que son emploi est d'un très-grand avantage dans le foulage des

laines.»

Dans ce moment Fritz vint nous avertir que la grotte paraissait aller en

s'élargissant et se terminait par une profonde excavation.

Après avoir allumé deux flambeaux pour éclairer notre marche, nous

commençâmes à avancer avec la plus grande circonspection. Bientôt Fritz

s'écria avec l'expression du ravissement: «Ah! cher père, c'est une

nouvelle grotte au sel; le vois-tu briller comme du cristal sur le sol

et les murailles?

MOI. Ce ne sont pas des cristallisations salines; car l'eau coule sur

elles sans s'altérer et sans changer de goût. Je crois plutôt que nous

sommes dans une grotte remplie de cristal de roche; car le lieu et le

sol sont des plus favorables.

FRITZ. À tout hasard, je vais en détacher un morceau pour nous tirer

d'incertitude.... Et c'est bien du cristal de roche; mais il a perdu sa

transparence.

MOI. Il faut s'en prendre à la maladresse de l'ouvrier qui l'a détaché

sans précaution. Il fallait creuser sa base et l'ébranler à coups de

marteau jusqu'à ce qu'elle tombât d'elle-même.

FRITZ. Je vois que de toute notre belle découverte nous ne pourrons pas

rapporter un seul échantillon.

MOI. Vraiment non. Mais aussi personne ne pourra nous enlever facilement

notre trésor. Et plus tard, si le Ciel nous envoie la visite de quelque

navire européen, nous pourrons faire marché avec le capitaine, qui se

chargera de l'exploitation.»

Pendant cet entretien nous avions fini d'explorer la grotte dans tous

les sens, et je jugeai qu'il était temps d'aller retrouver la lumière du

jour, d'autant plus que nos flambeaux tiraient à leur fin.

En sortant de la grotte, nous aperçûmes avec étonnement le pauvre Jack

assis à l'entrée et tout en pleurs. À ma voix il se leva et s'élança

vers nous avec un visage qui hésitait entre le rire et les larmes.

MOI. «Qu'as-tu donc, mon enfant, à rire et à pleurer ainsi en même

temps?

JACK. C'est la joie de vous revoir vivants. Je vous ai crus ensevelis

sans ressource sous cette affreuse montagne. Je l'ai entendue mugir à

deux reprises et trembler dans ses fondements, comme si elle allait

s'écrouler tout entière.

MOI. C'est bien, tu es un bon enfant de trembler ainsi pour nous.

Seulement l'affreux tonnerre qui t'a si fort effrayé n'était que le

bruit de deux coups de feu que nous avons tirés pour purifier l'air.»

Jack se montra d'abord un peu incrédule; mais il s'apaisa bientôt à la

vue de l'incomparable morceau de cristal que Fritz rapportait en

triomphe.

Laissant les deux enfants interroger et raconter, je me mis en marche

vers les bords de l'étang, où nous rencontrâmes bientôt Ernest à la

place qu'il n'avait pas quittée.

En rentrant, je commençai par faire ranger les nouvelles acquisitions

selon l'ordre habituel, et le reste du jour se passa à désennuyer les

gardiens du logis par le récit de nos recherches et de nos aventures.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 50 / 70 题