Voyage au navire.--Commencement du pillage.
«Ah! disais-je, ma chère femme, je vois s'amonceler devant moi tant de
peines et de fatigues, je vois tant de choses à accomplir, que je ne
sais par quoi débuter. D'abord un voyage au navire est indispensable,
car nous y avons abandonné nos bêtes et une foule d'objets de première
nécessité, d'un autre côté des soins impérieux me retiennent à terre, où
je devrais m'occuper de construire une habitation.»
Ma femme me répondit par ces paroles du Seigneur: «Ne remets jamais au
lendemain, car chaque jour a ses devoirs, et fais chaque chose à son
tour.»
Je décidai que Fritz, comme le plus fort et le plus adroit,
m'accompagnerait au bâtiment, et que la mère demeurerait à terre avec
les autres enfants. «Debout! debout!» criai-je alors.
Mes enfants entendirent ma voix, et se levèrent lentement. Quant à
Fritz, il fut debout en un instant, et il courut aussitôt placer son
chacal, que la nuit avait refroidi, debout près de la tente, pour jouir
de la surprise de ses frères.
En le voyant ainsi sur ses jambes, nos dogues furieux, se mirent à
aboyer de toutes leurs forces, ce qui amena bientôt les petits
paresseux, curieux de connaître la cause du bruit qu'ils entendaient.
Jack parut le premier, le petit singe sur l'épaule; mais l'animal fut si
effrayé à l'aspect du chacal, qu'il s'enfuit avec rapidité et courut se
blottir sous la mousse. Chacun de mes enfants s'en épouvanta de même, et
ils décidèrent: Ernest, que c'était un renard; Jack, un loup; Franz, un
chien; mais Fritz, triomphant, leur apprît que c'était un chacal.
Lorsque la curiosité fut un peu apaisée: «Enfants, m'écriai-je, celui
qui commence la journée sans invoquer le Seigneur s'expose à travailler
en vain.» Tous me comprirent, et nous nous jetâmes à genoux. La prière
faite, mes enfants demandèrent à déjeuner; mais il n'y avait à leur
donner que du biscuit, qui était si sec, qu'ils pouvaient à peine le
broyer entre leurs dents. Fritz demanda la permission de prendre du
fromage, et, tandis qu'il allait le chercher, Ernest se glissa
adroitement vers celle des deux tonnes que nous n'avions pas encore
défoncée. Il reparut au bout de quelques instants, d'un air tout joyeux.
ERNEST. «Si nous avions du beurre, cela vaudrait bien mieux, n'est-ce
pas?
MOI. Si, si! un morceau de fromage vaut mieux que tout les si du monde.
ERNEST. Allez donc voir la tonne; car j'ai découvert, par une fente que
j'ai agrandie avec mon couteau, qu'elle contient du beurre.»
Et nous courûmes tous à la tonne; nous vîmes, en effet, qu'il ne s'était
pas trompé; mais nous ne savions comment nous y prendre pour profiter de
sa découverte. Fritz voulait que nous fissions sauter un des cercles et
que l'on défonçât le tonneau; je m'y opposai, en faisant remarquer
qu'alors la chaleur ferait fondre notre beurre; et je m'arrêtai à l'idée
d'y faire seulement une petite ouverture suffisante pour nous permettre
d'y puiser, avec une pelle de bois, le beurre nécessaire à nos besoins
présents.
Mon projet fut bientôt exécuté, et en quelques instants, à l'aide de ma
cuiller de noix de coco, nous étendîmes sur notre biscuit cet excellent
beurre; puis nous portâmes les tartines près du feu pour les faire
griller. Nos chiens, cependant, couchés près de nous, n'avaient
nullement l'air de vouloir partager notre repas. Je remarquai alors que
dans le combat de la nuit ils avaient reçu en plusieurs endroits, et
notamment au cou, de profondes blessures; je recommandai à Jack de
frotter leurs plaies avec du beurre rafraîchi dans l'eau; ce qui excita
les chiens à se lécher, et peu de jours après il n'y parut plus.
Fritz ayant remarqué qu'avec des colliers ils auraient évité la plupart
de ces blessures, Jack se chargea de leur en fabriquer. J'encourageai le
petit garçon, dont ma femme se moquait un peu, et je dis à Fritz de se
préparer à m'accompagner. En m'embarquant, j'avertis ma famille d'élever
une perche avec un morceau de toile à voile. En cas d'accident, ils
devaient l'abattre en tirant trois coups de fusil. Je les prévins aussi
que nous passerions peut-être la nuit sur le navire.
Nous ne prîmes que nos fusils et des munitions car nous devions trouver
des provisions à bord; seulement Fritz emporta son petit singe, qu'il
était impatient de régaler de lait frais.
Nous quittâmes le rivage en silence; Fritz ramait de toutes ses forces,
tandis que je tenais le gouvernail. Lorsque nous fûmes un peu éloignés,
je m'aperçus que le ruisseau formait dans la baie un courant rapide et
qui portait vers le navire; je me dirigeai de ce côté, et en trois
quarts d'heure, sans trop de fatigue, nous atteignîmes les flancs du
bâtiment, auxquels nous attachâmes notre embarcation. À peine débarqués,
le premier soin de Fritz fut de courir aux animaux, et de porter près
d'une chèvre le petit singe qu'il avait amené. Nous changeâmes l'eau des
auges et nous renouvelâmes les provisions dans les mangeoires. Les
animaux nous accueillirent avec les plus amicales démonstrations, tant
ils étaient heureux de revoir des hommes après deux jours d'abandon.
Nous nous occupâmes alors de chercher pour nous-mêmes quelque
nourriture. Lorsque nous fûmes rassasiés, je demandai à Fritz par où
nous allions commencer. Il me proposa de faire une voile pour notre
embarcation. Cette réponse m'étonna d'abord; car il nous manquait des
choses dix fois plus importantes. Mais il m'expliqua qu'il avait senti
pendant le trajet un vent frais qui lui soufflait au visage, et qu'il
nous aiderait merveilleusement au retour. Je consentis facilement à sa
demande, et nous nous mimes à l'oeuvre.
Une perche assez forte fut fichée dans une planche du bateau, et nous
disposâmes une voile au sommet. C'était un large morceau de toile
figurant assez bien un triangle rectangle, suspendu à un moufle et
attaché à des cordes que je pouvais manier de ma place près du
gouvernail. Ce premier travail achevé, Fritz me supplia d'ajouter
au-dessus de notre voile une petite flamme rouge en guise de pavillon,
et il se montra pour le moins aussi heureux de faire flotter ce pavillon
que de voir la voile s'enfler au vent. Nous fîmes ensuite un petit banc
près du gouvernail, et nous fixâmes dans les bords de forts anneaux pour
maintenir les rames.
Pendant ces travaux, le soir étant arrivé, nous ne pouvions songer à
retourner à terre. Nous arborâmes les signaux convenus pour annoncer
cette décision à nos gens restés sur le rivage, et nous employâmes le
reste de la journée à changer les pierres qui lestaient notre
embarcation contre une cargaison plus utile.
Nous pillâmes tout ce qui nous parut bon. La poudre et le plomb, comme
munitions de chasse, eurent la préférence; ensuite nous primes tous les
outils. Notre navire, destiné à l'établissement d'une colonie dans les
mers du Sud, était très-bien fourni en ustensiles de toute sorte. Nous
étions cependant obligés de faire un choix sévère, attendu la petitesse
de notre embarcation. Mais nous n'eûmes garde d'oublier cette fois des
couteaux, des cuillers et des ustensiles de cuisine, auxquels nous
n'avions point songé d'abord. Nous nous pourvûmes de grils, de
chaudières, de broches, de pots, etc. Nous y joignîmes des jambons, des
saucissons et quelques sacs de maïs, de blé et d'autres graines. M'étant
rappelé que notre coucher à terre était un peu dur, je pris quelques
hamacs et les couvertures de laine. Fritz, qui ne trouvait jamais assez
d'armes, se munit encore de deux fusils, et apporta une caisse pleine de
sabres, de poignards et d'épées. J'embarquai en outre un baril de
poudre, un rouleau de toile à voile et de la ficelle ou corde en grande
quantité.
Nos cuves étaient remplies jusqu'au bord, à l'exception de deux places
étroites que nous nous étions réservées. Nous nous préparâmes alors à
descendre dans la cabine pour y passer le reste de la nuit, qui était
tombée tout à fait pendant nos derniers travaux. Un feu brillant allumé
sur la rive nous rassura sur le sort de nos bien-aimés; pour leur
répondre, nous allumâmes quatre grandes lanternes, à l'apparition
desquelles ils tirèrent quatre coups de fusil, afin de nous faire
comprendre qu'ils les avaient aperçues. Nous nous laissâmes alors aller
au sommeil, et nous nous endormîmes en recommandant à Dieu le précieux
dépôt que nous avions laissé sous sa protection.