CHAPITRE IV

Retour.--Capture d'un singe.--Alarme nocturne.--Les chacals.

Fritz ne tarda pas à trouver le fardeau pesant; il le changeait à chaque

instant d'épaule, puis le mettait sous son bras, puis s'arrêtait et

commençait à se lamenter.

«Je n'aurais pas cru que ces cannes à sucre fussent si pesantes, dit-il.

--Patience et courage; ton fardeau sera celui d'Ésope, qui s'allège en

avançant. Donne-moi une de ces cannes, et prends-en une pour toi. Quand

notre bâton de pèlerin et notre ruche à miel seront usés, nous en

reprendrons d'autres, et tu seras soulagé d'autant. Il fit ce que je

disais; je plaçai le reste en croix sur son fusil, et nous continuâmes à

marcher.

Me voyant porter de temps en temps à mes lèvres la canne qu'il m'avait

donnée, Fritz voulut en faire autant; mais il eut beau sucer, rien ne

coula dans sa bouche. Étonné de ce phénomène, car il voyait bien que le

roseau était plein de jus, il m'en demanda la raison. Au lieu de la lui

dire, je le laissai la deviner, et il finit par découvrir qu'en

pratiquant une petite ouverture au-dessous du premier noeud pour donner

de l'air, il obtiendrait ce qu'il voulait.

Nous marchâmes quelque temps en silence. «Au train dont nous allons,

nous ne rapporterons pas grand'chose à la maison; j'aimerais mieux en

rester là.

--Bah! les cannes vont sécher au soleil. Ne t'inquiète pas, il suffit

que nous en conservions une ou deux pour les leur faire goûter.

--Eh bien! alors j'aurai du moins le plaisir de leur rapporter un

excellent lait de coco, dont j'ai là une bonne provision dans une

bouteille de fer-blanc.

--Étourdi! ne crains-tu pas que la chaleur n'ait fait perdre à ce lait

toute sa douceur?

--Oh! ce serait bien dommage; je veux voir ce qui en est.»

Il tira rapidement la bouteille de sa gibecière, et presque aussitôt le

bouchon partit avec bruit, puis la liqueur en sortit en pétillant comme

du vin de Champagne. Nous goûtâmes ce vin mousseux, qui nous parut fort

agréable, et nous continuâmes la route, animés par cette boisson et plus

légers de moitié.

Nous ne tardâmes pas à retrouver l'endroit où nous avions laissé nos

calebasses, qui étaient parfaitement sèches, et que nous renfermâmes

aisément dans nos gibecières. Nous venions de traverser le petit bois où

nous avions fait notre premier repas, et nous en étions à peine sortis,

que Turc nous quitta en aboyant de toutes ses forces, et s'élança dans

la plaine pour fondre sur une troupe de singes qui jouaient par terre et

qui ne nous avaient point aperçus. Les pauvres bêtes se dispersèrent

rapidement; mais Turc atteignit une guenon moins agile que les autres,

la renversa par terre et l'éventra. Fritz courut aussitôt pour

l'arrêter, et perdit même en chemin son chapeau et son paquet, tant il

allait vite; mais tout fut inutile: il n'arriva que pour voir Turc se

repaître de cette chair palpitante. Cet horrible spectacle, qui nous

attristait tous deux, fut égayé cependant par un incident assez comique.

Un jeune singe, enfant probablement de la guenon tuée par Turc, et qui

s'était tapi dans les herbes, sauta aussitôt sur la tête de Fritz, et se

cramponna avec une telle force dans sa chevelure, que ni cris ni coups

ne purent l'en déloger.

J'accourus aussi vite que me permit le fou rire qui me saisit à ce

spectacle; car il n'y avait aucun danger réel, et la terreur de mon fils

était aussi divertissante que les grimaces du petit singe»

Tout en me moquant de Fritz et en lui disant que le petit singe qui

avait perdu sa mère l'avait sans doute pris pour père adoptif, je

m'employai à le détacher; j'y parvins non sans peine, et je le pris dans

mes bras comme un petit enfant, réfléchissant à ce que j'allais en

faire. Il n'était pas plus gros qu'un jeune chat, et était hors d'état

de se nourrir lui-même. Fritz me pria de le garder, me promettant de le

nourrir de lait de coco jusqu'à ce que nous pussions avoir celui de la

vache restée sur le bâtiment Je lui fis observer que c'était une charge

nouvelle, et que nous n'en avions que trop dans notre position; mais,

sur ses protestations, je consentis à le lui laisser prendre, pensant

que l'instinct de cette petite bête nous servirait peut-être à découvrir

par la suite les propriétés nuisibles de certains fruits; nous laissâmes

Turc se repaître de sa guenon; le jeune singe se plaça sur l'épaule de

Fritz, et nous reprîmes notre route.

Nous cheminions depuis un quart d'heure, quand Turc vint nous rejoindre,

la gueule encore ensanglantée. Nous le reçûmes assez froidement; il n'en

tint aucun compte, et continua de marcher derrière Fritz. Mais sa

présence effraya notre nouveau compagnon, qui quitta l'épaule de Fritz

et se blottit dans sa poitrine. Celui-ci prit aussitôt une corde et

attacha le petit singe sur le dos de Turc, en lui disant d'un ton

pathétique: «Tu as tué la mère, tu porteras le fils.» Le chien et le

singe résistèrent d'abord beaucoup tous les deux; toutefois les menaces

et les coups nous assurèrent bientôt l'obéissance de Turc; et le petit

singe, solidement attaché, finit par s'habituer à sa nouvelle place.

Mais il faisait des grimaces si drôles, que je ne pus m'empêcher d'en

rire en me figurant la joie de mes autres enfants, à l'aspect de ce

burlesque cortège.

«Oh! oui, me dit Fritz, ils en riront bien, et Jack pourra prendre un

bon modèle pour faire son métier de grimacier.

--Tu devrais, toi, répliquai-je, prendre pour modèle ta bonne mère, qui,

au lieu de faire ressortir sans cesse vos défauts, cherche plutôt à les

atténuer.»

Il convint de sa faute, et tourna la conversation sur la férocité avec

laquelle Turc s'était jeté sur la guenon qu'il avait éventrée. Sans

justifier l'action du dogue, je lui en donnai les raisons, et je tâchai

d'en affaiblir l'odieux en rappelant tous les services que le chien est

appelé à rendre à l'homme. «Ce seul auxiliaire, lui dis-je, permet à

l'homme de se mesurer avec les animaux les plus féroces. Turc tiendrait

tête à une hyène, à un lion, s'il le fallait.»

Cette conversation nous amena à parler des animaux que nous avions

laissés sur le navire. Fritz regrettait beaucoup la vache; mais l'âne

lui paraissait une perte peu importante.

«Ne le juge pas ainsi. Sans doute il n'est pas beau; mais il est d'une

excellente race. Qui sait? le soin, la bonne nourriture et le climat

parviendront peut-être à améliorer sa nature tant soit peu paresseuse.»

Tout en parlant, le chemin disparaissait sous nos pieds, et nous nous

trouvâmes près du ruisseau et des nôtres sans nous en être aperçus.

Bill, la première, nous flaira et se mit à aboyer; Turc lui répondit, et

le petit malheureux singe en fut si effrayé, qu'il rompit ses liens et

se réfugia de nouveau sur l'épaule de Fritz, dont il ne voulut plus

déloger, tandis que Turc, qui connaissait le pays, nous quitta bientôt

au galop pour aller annoncer notre arrivée.

Nous retrouvâmes les pierres qui nous avaient aidés à passer le ruisseau

dans la matinée, et nous fûmes bientôt réunis au reste de la famille,

qui nous attendait sur la rive opposée. Les premiers moments d'effusion

à peine passés, mes petits fous se mirent à sauter en criant: «Un singe!

un singe vivant! Comment l'avez-vous pris? Comme il est gentil!

Qu'est-ce que c'est que les noix que papa apporte?» Une question

n'attendait pas l'autre.

Enfin, lorsque le silence se fut un peu rétabli, je pris la parole.

«Soyez tous les bien retrouvés, mes bien-aimés, m'écriai-je; nous

revenons, grâces en soient rendues à Dieu, en bonne santé, et nous

rapportons avec nous toutes sortes de richesses. Mais ce que nous

cherchions, nos compagnons de voyage, nous n'en avons pu apercevoir

aucune trace.

--Si telle est la volonté de Dieu, dit ma femme, sachons nous y

conformer, et bénissons sa main, qui nous a sauvés et qui vous ramène

sains et saufs après cette journée, qui m'a semblé aussi longue qu'un

siècle. Racontez-nous ce qui vous est arrivé, mais d'abord

débarrassez-vous de vos fardeaux, que vous avez portés si longtemps.»

On nous débarrassa rapidement de tout notre attirail. Ernest s'était

chargé des noix de coco, et Fritz partagea entre tous ses frères les

cannes, qui furent reçues à grands cris de joie. Ma femme fut aussi

très-satisfaite de ses cuillers et de ses assiettes de calebasses.

Cependant nous arrivâmes à notre tente, où nous trouvâmes un souper

succulent.

Sur le feu, je vis d'un côté un peu de bouillon et des poissons enfilés

dans une brochette de bois; de l'autre côté, une oie embrochée de même

rôtissait et laissait tomber sa graisse abondante dans une vaste écaille

d'huître placée au-dessous. Enfin, plus loin, un des tonneaux que

j'avais péchés, ouvert et défoncé, laissait apercevoir les plus

appétissants fromages de Hollande qu'il fût possible de voir.

MOI. «Mes bons amis, c'est bien à vous d'avoir pensé à nous autres; mais

c'est pourtant dommage d'avoir tué cette oie; il faut être économe de

notre basse-cour.

LA MÈRE. Rassure-toi; nos provisions n'ont point eu à souffrir. Ce que

tu prends pour une oie est un oiseau qu'Ernest assure être bon à manger.

ERNEST. Mon père, je crois que c'est un pingouin.» Et il me cita les

caractères auxquels il avait cru le reconnaître.

Je confirmai son assertion, et remarquant l'impatience avec laquelle

tous les yeux étaient tournés vers les noix de coco, nous nous assîmes

par terre, et nous prîmes dans nos assiettes de calebasse une bonne

portion d'excellent bouillon. Nous ouvrîmes ensuite les noix de coco

après en avoir recueilli le lait. Mais Fritz, se levant tout à coup, me

dit: «Mon père, et mon vin de Champagne? Vous l'avez oublié.» Il prit en

même temps la bouteille; mais, hélas! le vin était devenu du vinaigre.

Il n'en fut pas moins bien reçu, car il nous servit à assaisonner nos

poissons. Le pingouin était presque rebutant, tant il était gras; à

l'aide de ce vinaigre il devint mangeable.

Pendant notre repas, la nuit était venue. Nous regagnâmes notre tente,

où ma femme avait eu soin de rassembler une nouvelle quantité de mousse.

Tous les animaux reprirent chacun leur place: les poules sur le sommet

de la tente, les canards dans les buissons du ruisseau. Fritz et Jack

firent coucher le petit singe entre eux deux pour qu'il eût moins froid.

Je me couchai le dernier, comme de raison, et nous goûtâmes tous bientôt

un profond sommeil. Nous dormions depuis peu de temps, lorsque je fus

réveillé par le bruit de nos poules, qui s'agitaient sur le sommet de la

tente, et les aboiements de nos dogues. Je me dressai aussitôt sur mes

pieds; ma femme et Fritz en firent autant; nous saisîmes tous trois des

fusils, et nous sortîmes de la tente. À la clarté de la lune, nous

aperçûmes un effrayant combat. Une douzaine de chacals, au moins,

environnaient nos deux braves chiens, qui en avaient mis quatre ou cinq

hors d'état de nuire, et qui tenaient les autres à distance.

«Attention! dis-je à Fritz, vise bien et tirons ensemble pour châtier

comme il faut ces maraudeurs.»

Nos deux coups n'en firent qu'un; une seconde explosion acheva de

disperser nos ennemis; nos deux chiens se jetèrent sur les morts et les

dévorèrent.

Fritz leur en enleva pourtant un, et me demanda la permission de le

traîner dans la tente pour le faire voir le lendemain à ses frères. Il

ressemblait assez à un renard; il était de la taille et de la grosseur

de nos chiens. Nous laissâmes ceux-ci s'abreuver du sang des vaincus,

auquel ils avaient droit par la bravoure qu'ils avaient montrée; nous

revînmes prendre notre place sur la mousse, près de nos enfants chéris,

que le bruit n'avait pas même éveillés; et nous dormîmes jusqu'à

l'aurore suivante, où ma femme et moi, réveillés par le chant du coq,

nous commençâmes à réfléchir sur l'emploi de cette journée.

Le Robinson suisse ou Histoire d'une famille suisse naufragée · 第 11 / 70 题