Total dû aux entrepreneurs et fournisseurs 5.548 / 28

A laquelle il convient d'ajouter pour honoraires du citoyen Jonquet,

qui a fait la vérification de tous les mémoires, pris les

renseignements nécessaires des commissaires de la section, la somme de

60 liv.

Total général à payer, en attendant le mémoire réglé de l'embaumement

du corps de Marat, _cinq mille six cent huit livres deux sous huit

deniers_.

GIRAUX, Architecte du département de Paris. Le citoyen Deschamps

demande 6 000 livres pour l'embaumement du corps de Marat.

_Rapport au Directoire sur les funérailles du corps de Marat._

Le mémoire de l'embaumement n'était pas de ma compétence et étant

néanmoins susceptible d'une réduction assez forte, autant que j'ai pu

le conjecturer, j'ai cru devoir m'adresser à un homme de l'art (le

citoyen Désault, chirurgien-chef de l'Hôtel-Dieu, connu par ses talents

distingués) pour [illisible]]

Marat était mort comme il avait vécu, pauvre et martyr de ses

convictions. On trouva chez lui vingt-cinq sous en assignats. «Je suis

prêt, avait souvent répété Marat, à signer de ma mort ce que j'avance.»

On trouva en effet, tachées de son sang, quelques pages écrites qu'il

destinait à son journal.

[Illustration: Provocation d'Isnard, président de la Convention.]

Cependant David avait pris l'engagement de peindre Marat tué dans son

bain. Nuit et jour, il était à l'ouvrage. Cette toile, qui est son

chef-d'oeuvre, sortit enfin de l'atelier; il écrivit au bas d'une main

ferme: DAVID A SON AMI MARAT. Le tableau fut exposé durant quelques

jours sur un autel dans la cour du Louvre: on lisait au-dessus cette

inscription: _Ne pouvant le corrompre, ils l'ont assassiné_. Un crêpe

et une couronne d'immortelles surmontaient la peinture. «Voilà! dit

David quand on eut découvert aux yeux de la foule curieuse et empressée

l'image de Marat: je l'ai peint du coeur.»

Arrière le style académique! Sous la main révolutionnaire de l'artiste,

le pinceau avait cette fois, libre de toute réminiscence classique,

«reproduit les traits chéris du vertueux Ami du peuple». Le peintre a

eu soin d'écarter de son sujet _le personnage_ et le mélodrame. Au

moment où se présente cette lugubre scène, le coup est porté. Marat a

cessé de vivre; la femme a disparu, le couteau tombé à terre en dit

assez. C'est dans les ressources de son art que David a cherché l'effet

et le mouvement. Jamais le pinceau n'a poursuivi si avant la mort dans

la vie, et cela sans effort, sans secousse, sans perte d'haleine; une

lumière drue et fluide éclaire d'un seul jet les bras nus du cadavre;

la poitrine pleine d'ombre s'obscurcit puissamment; la blessure fixée à

la gorge s'ouvre comme une bouche saignante; la tête semble endormie

dans un éternel et profond sommeil; l'art de ce temps-là était plus

réaliste qu'on ne le croit généralement; la Révolution, quoique sortie

avant tout d'un mouvement d'idées, fut jusqu'au bout pleine de logique

et de vérité.

De tous les ouvrages sortis de la main de David, celui-ci est le plus

naturel, le mieux conçu dans le sentiment moderne; c'est l'art comme

nous le voulons, nous, fils du mouvement et de la forme, comme nous le

sentons avec nos entrailles, émues et déchirées par les inquiétudes de

l'avenir. A côté de la baignoire est le gros billot de bois où Marat

exécutait les ennemis de la Révolution avec une plume trempée dans un

encrier de plomb.

Quand David eut terminé son tableau, quand il eut peint l'homme tué,

quand il eut tiré de cette chair palpitante le dernier cri de l'agonie,

quand il eut éclairé tout cela d'une lumière tragique, alors il écrivit

au bas de la toile ces mots simples et touchants qu'on a eu tort

d'effacer:

_David à son ami Marat._

Charlotte Corday, en tuant Marat, lui rendit le plus grand service

qu'on pût alors lui rendre. Il commençait à s'éteindre: son absence de

la Convention où il ne joua jamais qu'un rôle secondaire, son idée fixe

de dictature, la maladie qui le minait, tout contribuait à détourner de

sa personne l'attention publique. Sa mort violente le ressuscita dans

le coeur des multitudes.

Marat, remercie cette fille!

Une loi défendait d'accorder l'apothéose avant un certain nombre

d'années à partir du jour du décès. A la séance du 14 novembre 1793,

David avait demandé une exception en faveur de Marat. La Convention

approuva, et décida que les restes de l'Ami du peuple seraient

transportés an Panthéon; mais elle ne fixa point l'époque de cette

cérémonie funèbre.

Vivant, Marat avait été désavoué par tous ses collègues; mort, c'était

à qui ferait son éloge.

A plusieurs reprises et à divers points de vue, nous avons analysé ce

caractère fertile en contrastes, mêlé de bien et de mal, terrible par

excès de sensibilité nerveuse, cruel par une fausse vue de l'humanité.

Il serait superflu d'y revenir; mais il faut pour la vérité de

l'histoire dissiper une erreur beaucoup trop répandue. Un assez grand

nombre de beaux esprits se représentent Marat comme le grand pourvoyeur

de l'échafaud. On oublie qu'il n'exerçait aucune fonction publique, que

son influence sur la Convention était très-restreinte et qu'à la

Commune même il n'occupait qu'une tribune. Au moment où il disparut de

la scène politique, le nombre des victimes était relativement peu

considérable. Du 17 août 1792 au 17 juillet 1793 (onze mois), le

tribunal révolutionnaire n'avait condamné à mort que soixante-quatre

personnes: c'était trop sans doute; mais combien cette proportion

s'accrut dans la suite! Or la liste des soixante-quatre suppliciés ne

contient pas la moindre trace d'une dénonciation faite l'_Ami du

peuple_.

Dira-t-on que s'il n'a pas eu le pouvoir entre les mains, ses écrits

sanguinaires, ses provocations au meurtre, son délire de paroles

violentes, ont puissamment contribué à l'établissement du régime de la

Terreur? C'est une autre question; mais encore est-il bon de faire

observer qu'en temps de révolution les feuilles volantes n'exercent

point une action très-durable. Autant en emporte le vent. D'un autre

côté, dans les derniers mois de sa vie, l'Ami du peuple, obligé de

lutter contre les enragés, les Varlet, les Jacques Leroux, les Leclerc,

etc., etc., avait beaucoup modifié son langage et ses opinions

excentriques; qui sait jusqu'où il serait allé dans cette voie de

modération et d'humanité?

Terminons tout de suite l'histoire de cette destinée bizarre:

On plaça le portrait de Marat, peint par David, dans la salle des

séances de la Convention. Son ombre revenait, en quelque sorte,

s'asseoir au milieu de la Montagne. Chaque jour on prononçait son nom.

«Il y a quelque chose de terrible, s'écriait Saint-Just, dans l'amour

sacré de la patrie. Il est tellement exclusif, qu'il immole tout sans

pitié, sans frayeur, sans respect humain, à l'intérêt public; il

précipite Manlius, il entraîne Régulus à Carthage, pousse un Romain

dans un abîme, et jette Marat au Panthéon, victime de son dévouement!»

L'Ami du peuple reposait toujours dans le jardin des Cordelièrs, près

de ces arbres qu'il avait connus, dans ce coin de terre qu'il avait

aimé et où, plus d'une fois, il était venu chercher un refuge contre

les poursuites des alguazils. Que ne l'a-t-on laissé dormir en paix

sous ses chers ombrages? Mais non, tout devait être extraordinaire dans

la vie comme dans la mort de cet homme qui _s'était fait holocauste

pour l'amour du peuple_. Chose étrange! ce fut après le 9 thermidor, le

18 septembre 1794, que Léonard Bourdon annonça, pour le 21, le jour de

la translation des restes de Marat au temple des grands hommes.

La veille, le corps de l'Ami du peuple avait été déposé dans le

vestibule de la Convention, au pied de la statue de la Liberté.

Le lendemain, 21 septembre 1794, fut un jour de fête. Deux autels

s'élevaient sur la place du Carrousel; il y avait aussi une sorte

d'obélisque en bois, au pied duquel se creusait un caveau: là

figuraient le buste de Marat, sa lampe, sa baignoire et son écritoire

de plomb. La lampe était celle qui avait éclairé les veilles

laborieuses de cet écrivain; elle s'était éteinte avant le jour, comme

son maître, après avoir longtemps brûlé, comme lui, pour la Révolution.

La Convention se rendit en silence au lieu où était le cercueil. La

chemise sanglante de la victime, le corps couché tout de son long sur

son lit funèbre et recouvert d'un drap noir; le couteau teint encore de

son sang, la soeur du trépassé, morne et chancelante au pied de sa

tombe; tout cela formait une scène imposante et triste. Après un

instant de réflexion muette, le président monta près du mort et posa

sur son cercueil une couronne de feuilles de chêne. C'était la seconde

que l'on décernait à Marat. En sortant du tribunal révolutionnaire,

n'avait-il point été ramené avec les mêmes honneurs sur les bancs de la

Convention? mais, cette fois, le triomphateur manquait au triomphe.

Le cortége se mit en marche. Un détachement de cavalerie, précédé de

sapeurs et de canonnièrs, ouvrit les voies; il était suivi de tambours

voilés qui prolongeaient leurs roulements sourds de moment en moment;

un grand nombre d'élèves de l'École de Mars marchaient derrière eux,

pêle-mêle. Le char s'élevait pompeusement, ombragé de quatorze

drapeaux, et s'avançait, au pas des chevaux, entre quatorze soldats

blessés sur le champ de bataille. Des groupes de mères éplorées

conduisant des enfants par la main, des veuves, des pauvres, des

vieillards, suivaient lentement le cortége.

La foule était immense; de jeunes filles voilées se présentaient de

distance en distance, devant le cercueil, pour y semer des fleurs; une

femme qui avait de longs cheveux dénoués les coupa devant tout le monde

et les jeta, comme un trophée, sur le drap noir! le coeur se

remplissait, pendant cette marche lente et glorieuse, d'émotions

diverses; la nouvelle d'une victoire remportée par les Français devant

les murs de Maëstricht acheva de couronner la fête; il fallait le bruit

du canon de l'ennemi à l'ovation de ce vainqueur pacifique, qui avait

détrôné les rois par l'artillerie de la raison et de la justice. Il y

eut plusieurs stations: on entendit un grand nombre de discours;

quelques-uns retracèrent avec plus ou moins de bonheur les principaux

traits de la vie de Marat; mais de tous ces orateurs, le plus éloquent

dans son silence, c'était le mort.

Ce savant inquiet, parti d'en bas pour détrôner Newton, et qui était

arrivé à renverser Louis XVI; ce juge d'un roi condamné à mort, qu'une

femme à son tour avait jugé; cet enfant du peuple traîné avec des

honneurs souverains par les mains de ses frères vers le Panthéon, au

moment où l'on dispersait la cendre des majestés de Saint-Denis; tout

cela remplissait la cérémonie funèbre de grandes et mélancoliques

pensées.

Chemin faisant, un orateur harangua le mort pour lui demander s'il

était satisfait des honneurs qu'on lui rendait. A ces mots, le cercueil

fit semblant du S'ouvrir, un homme se dressa tout droit et à demi nu

dans son linceul; c'était l'ombre de Marat qui venait remercier les

Français et les encourager à mourir comme lui pour la Révolution. Ce

coup de théâtre était ridicule, mais le cortége ne tarda pas à se

remettre en route. Dans les intervalles de silence que marquait le

bruit des caisses militaires, recouvertes d'un drap noir, on récitait à

demi-voix et sur un ton de psalmodie lugubre: «Marat, l'ami du peuple,

Marat, le consolateur des affligés, Marat, le père des malheureux.»

Enfin on vit blanchir de loin la façade du Panthéon; le cortége arriva

sur la place à trois heures et demie. Au moment où l'on descendait du

char le cercueil de l'_Ami du peuple_, on rejetait du temple, par une

porte latérale «les restes impurs du royaliste Mirabeau».

Marat avait toujours été l'ennemi acharné de Mirabeau; ces deux hommes

se rencontraient maintenant face à face dans la mort, l'un poussant

l'autre, 93 chassant devant lui 89: les hommes et les époques vont se

détrônant, de nos jours, jusque dans la postérité. Mirabeau, les mains

liées dans le linceul, céda sa place au nouveau venu, à ce folliculaire

à peine remarqué de son temps, mais que le flux des événements avait

amené peu à peu jusqu'aux marches du temple. S'il est permis de prêter

un reste de vie sourde et latente aux cadavres, Mirabeau, qui

connaissait les vicissitudes de la gloire et de la popularité, a dû

recevoir son successeur avec un amer ricanement; car les tombeaux ont

aussi leurs destinées: _habent sua fata sepulcra._ Marat, en effet,

devait être à son tour chassé du Panthéon et sa dépouille mortelle

jetée dans un égout.

Arrivé devant le Panthéon, le convoi s'arrêta. Un huissier de la

Convention lut à haute voix le décret qui accordait à Jean-Paul Marat

les honneurs du Panthéon: Le corps fut descendu du char et porté sur

une estrade qui s'élevait sous le dôme du temple. Le président de la

Convention fit un discours dans lequel il résumait les titres de l'Ami

du peuple à l'immortalité. La cérémonie se termina par un hymne de

Marie-Joseph Chénier, mis en musique par Chérubini.

Marat panthéonisé n'en était que plus redoutable aux ennemis de la

République. Cette terreur tenait vraiment du merveilleux. L'Ami du

peuple, l'implacable fléau des aristocrates, les poursuivait,

disait-on, du fond de son sépulcre. On fit courir le bruit que son

ombre revenait la nuit dans cette sorte de crypte où étaient gardés sa

lampe, son buste, sa baignoire, et où l'on plaçait tous les soirs une

sentinelle. La vérité est qu'un matin le poste du Louvre étant venu

relever de faction un jeune gentilhomme nommé d'Estigny, qui avait

passé la nuit dans le caveau, on le trouva mort.

A dater de ce jour, on cessa de garder la baignoire et les objets qui

retraçaient aux yeux le souvenir de Marat.

Histoire des Montagnards · 第 76 / 146 题