Une proposition malheureuse.--Séance du 25 septembre.--Dénonciation de
Lasource.--Discours de Danton,--Attaque contre Robespierre.--Sa
défense.--Démenti donné à Barbaroux par Paris.--Accusation contre
Marat.--L'ami du peuple à la tribune.--Conclusion de cette
journée.--Défaite des Girondins.--Paris vengé.--La République une et
indivisible.
Dans toutes les grandes assemblées, il y a certains signes par lesquels
s'annonce la bataille. L'atmosphère de la salle est en quelque sorte
chargée d'électricité haineuse. De banc en banc règne un silence
glacial. Quelquefois au contraire de sourdes rumeurs circulent. Les
fronts sont inquiets, sombres, contractés. De part et d'autre, on se
regarde comme deux armées en présence.
Telle était la physionomie de la Convention le 21 septembre 1792.
D'où partirait le feu?
Trois Girondins, Kersaint, Buzot, Vergniaud, proposent de donner à la
Convention une force armée, une garde prise dans les quatre-vingt-trois
départements. C'était une insulte jetée à la face de Paris.
[Illustration: Marat à la tribune de la Convention. Séance orageuse.]
Cet acte de défiance envers la capitale était à la fois injuste et
impolitique. Entourée de la majesté de la loi, défendue en quelque
sorte par la confiance des plus ardents patriotes, la Convention
n'avait alors rien à redouter d'un coup de main. Tout le monde espérait
en elle; tout le monde comprenait le besoin de remplacer la royauté
abolie par la représentation nationale seule et inviolable. Or rien
n'est plus maladroit que de défier un danger absent. Le projet d'une
garde départementale souleva l'indignation des Parisiens et donna lieu
sur-le-champ à des soupçons plus ou moins fondés. Appuyée sur une armée
venue de la province et dont les partis se serviraient les uns contre
les autres, la Convention ne dégénérerait-elle point en une assemblée
de tyrans?
Le 25, la guerre se déclara entre la Gironde et la députation de Paris.
Un mouvement subit se fait dans la salle comme un coup de vent dans les
blés; Marat, en houppelande de drap noir avec des revers doublés de
fourrures, en pantalon de peau, en veste de satin blanc fané, en bottes
molles à la hussarde, entre et va se placer à la crête de la Montagne.
Quelques députés affectent sur son passage de détourner la tête et de
s'éloigner avec dégoût; les tribunes, au contraire, témoignent le plus
vif intérêt. Marat, sans se soucier de ces manifestations diverses,
pose sa casquette sur son banc et promène autour de lui dans la salle
un regard assuré. L'attention, l'attendrissement redoublent dans les
tribunes; les hommes le montrent du doigt aux femmes, en leur disant:
«Le voici! C'est lui!»
Les députés de la Montagne ne donnent aucun signe; Camille Desmoulins
seul vient lui serrer la main.
--J'aime ce jeune homme, dit Marat presque à haute voix; c'est une tête
faible, mais c'est un bon coeur.
Pétion est au fauteuil. Après quelques débats insignifiants; le
Girondin Lasource ouvre le feu:
«Je répète, dit-il, à la face de la République, ce que j'ai dit au
citoyen Merlin en particulier. Je crois qu'il existe un parti qui veut
dépopulariser la Convention nationale, qui veut la dominer et la
perdre, qui veut régner sous un autre nom, en réunissant tout le
pouvoir national entre les mains de quelques individus. Ma prédiction
sera peut-être justifiée par l'événement, mais je suis loin de croire
que la France succombe sous les efforts de l'intrigue, et j'annonce aux
intrigants que je ne les crains point, qu'à peine démasqués ils seront
punis, et que la puissance nationale, qui a foudroyé Louis XVI,
foudroiera tous ces hommes avides de domination et de sang...»
L'Assemblée applaudit. Cet acte d'accusation désignait à mots couverts
trois grands coupables, Danton, Robespierre et Marat.
Ce fut Danton qui monta d'abord à la tribune. Crispant sa face de lion,
calme au milieu de l'orage et se tournant vers la droite avec hauteur:
«Citoyens,
«C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
République Française que celui qui amène faire nous une explication
fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête
tombera aussitôt qu'il sera démasqué. Cette imputation ne doit pas être
une imputation vague et indéterminée; celui qui l'a faite doit la
signer; je le ferais moi-même, cette imputation dût-elle faire tomber
la tête de mon meilleur ami. Ce n'est pas la députation de Paris prise
collectivement qu'il faut inculper: je ne chercherai pas non plus à
justifier chacun de ses membres, je ne suis responsable pour personne;
je ne vous parlerai donc que de moi.
«Je suis prêt à vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis
trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la liberté.
Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la vigueur de mon
caractère, j'ai apporté dans le conseil toute l'activité et tout le
zèle du citoyen embrasé de l'amour de son pays. S'il y a quelqu'un qui
puisse m'accuser à cet égard, qu'il se lève et qu'il parle!
«Il existe, il est vrai, dans la députation de Paris, un homme dont les
opinions sont pour le parti républicain ce qu'étaient celles de Royou
[Note: Pamphlétaire royaliste qui s'était rendu ridicule par ses
extravagances et de ses violences.] pour le parti aristocratique; c'est
Marat. Assez et trop longtemps on m'a accusé d'être l'auteur des écrits
de cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside
(Pétion). Il tient, votre président, la lettre menaçante qui m'a été
adressée par ce citoyen; il a été témoin d'une altercation qui a eu
lieu entre lui et moi à la mairie, Mais j'attribue ces exagérations aux
vexations que ce citoyen a éprouvées. Je crois que les souterrains dans
lesquels il a été enfermé ont ulcéré son âme... Il est très-vrai que
d'excellents citoyens ont pu être républicains à l'excès, il faut en
convenir; mais n'accusons pas, pour quelques individus exagérés, une
députation tout entière.
«Quant à moi, je n'appartiens pas à Paris; je suis né dans un
département vers lequel je tourne toujours mes regards avec un
sentiment de plaisir; _mais aucun de nous n'appartient à tel ou tel
département, il appartient à la France entière._ Faisons donc tourner
cette discussion au profit de l'intérêt public.
«Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
voudraient détruire la liberté publique. Eh bien! portons-la, cette
loi; portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
déclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais, après
avoir posé ces bases qui garantissent le règne de l'égalité,
anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prétend qu'il
est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la
France; faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine
de mort contre leurs auteurs. _La France doit être un tout
indivisible._ Elle doit avoir unité de représentation. Les citoyens de
Marseille désirent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande
donc la peine de mort contre quiconque voudrait détruire l'unité en
France, et je propose de décréter que la Convention nationale pose pour
base du gouvernement qu'elle va établir l'unité de représentation et
d'exécution. Ce ne sera pas sans frémir que les Autrichiens apprendront
cette sainte harmonie; alors, je vous le jure, nos ennemis sont morts!»
Ce discours, on le voit, était un glaive à deux tranchants; il frappait
d'un côté sur la dictature et de l'autre sur la décentralisation de la
France. Ni pouvoir absolu confié à un seul, ni gouvernement fédératif:
l'unité par la représentation nationale. Quelques amis communs
reprochèrent plus tard à Danton d'avoir sacrifié Marat. Danton était
trop jaloux du succès, il avait trop foi dans la souveraineté du but
pour ne point jeter à la mer tout ce qui pouvait lui nuire. D'un autre
côté, n'était-ce point le seul moyen de sauver l'Ami du peuple que de
le représenter comme un extravagant, un esprit troublé par la
persécution et par les ténèbres de sa cave? Triste moyen, dira-t-on,
que de le recommander à la commisération de ses juges! Soit; mais
n'était-il pas là pour se défendre? Marat, d'ailleurs, tenait à marcher
seul: c'était flatter son orgueil que de le mettre à part.
Quoi qu'il en soit, par ce mâle discours, Danton avait écarté la foudre
qui menaçait sa tête. C'était à présent le tour de Robespierre.
On demandait l'ordre du jour. Merlin alors se lève. «Citoyens,
s'écrie-t-il, le véritable ordre du jour, le voici: Lasource m'a dit
hier qu'il y avait dans cette salle un parti qui voulait établir la
dictature; je le somme de m'en indiquer le chef; quel qu'il soit, je
déclare être prêt à le poignarder!»
Cambon, de son banc et en montrant son bras, le poing fermé:
--Misérable, voici l'arrêt de mort des dictateurs.
--Oui, s'écrie Rebecqui, de Marseille, oui, il existe dans cette
Assemblée un parti qui aspire à la dictature, et le chef de ce parti,
je le nomme, c'est Robespierre! voilà l'homme que je vous dénonce.
Robespierre monte à la tribune.
De même que Danton, il répudie toute solidarité avec Marat: «On m'a
imputé à crime les phrases irréfléchies d'un patriote exagéré et les
marques de confiance qu'il me donnait.» L'orateur parle ensuite
beaucoup trop longuement de lui-même, des services très-réels qu'il a
rendus à la Révolution. «Un homme qui avait longtemps lutté contre tous
les partis avec un courage âcre et inflexible, sans ménager personne,
devait être en butte à la haine et aux persécutions de tous les
ambitieux, de tous les intrigants.» Accusé par la Gironde, il dénonce à
son tour un parti qui veut réduire la France «à n'être qu'un amas de
républiques fédérées». Pour arriver à la dictature, il faut aduler le
peuple; il nie avoir jamais eu recours à ce vil expédient: «Il faut
savoir si nous sommes des traîtres, si nous avons des desseins
contraires à la liberté, contraires aux droits du peuple, que nous
n'avons jamais flatté; car on ne flatte pas le peuple: on flatte bien
les tyrans; mais la collection de vingt-cinq millions d'hommes, on ne
la flatte pas plus que la divinité.»
L'Assemblée était froide, hésitante, lorsque Barbaroux s'élance à la
tribune.
L'orateur affirme qu'à l'époque du 10 août les volontaires marseillais
étant recherchés par les deux partis qui divisaient alors Paris, on le
fit venir chez Robespierre, que là on lui dit de se rallier aux
citoyens qui avaient acquis de la popularité,--et que Panis lui désigna
Robespierre _comme l'homme vertueux gui devait être le dictateur de la
France._
Nous verrons plus tard que le mensonge était assez dans les habitudes
politiques de la Gironde.
Panis, interpellé par Barbaroux, réfute ainsi l'accusation portée
contre Robespierre:
«Je ne monte à la tribune que pour répondre à l'inculpation du citoyen
Barbaroux. Je ne l'ai vu que deux fois et _j'atteste_ que, ni l'une ni
l'autre, je ne lui ai parlé de dictature. Quels sont ses témoins?»
Rebecqui, de sa place:
--Moi!
«Vous êtes son ami, je vous récuse.» [Footnote. Panis vivait encore
après 1830. Dans sa jeunesse, il avait fait de mauvais vers. Ses
manières, affables, polies, élégantes, appartenaient à la bonne société
du dix-huitième siècle. Toujours bien mis, tiré à quatre épingles, il
ressemblait plutôt à Dorat qu'à un _buveur de sang_. Jamais on ne l'a,
que je sache, accusé de mauvaise foi.]
Brissot, voyant les nuages de l'accusation se dissiper, s'écrie:
--Et le 2 septembre?
PANIS.--On ne se reporte point assez aux circonstances terribles dans
lesquelles nous nous trouvions. Nous vous avons sauvés, et vous nous
abreuvez de calomnies. Voilà donc le sort de ceux qui se sacrifient au
triomphe de la liberté! Notre caractère chaud, ferme, énergique, nous a
fait, et particulièrement à moi, beaucoup d'ennemis. Qu'on se
représente notre situation: nous étions entourés de citoyens irrités
des trahisons de la cour... On a accusé le Comité de surveillance
d'avoir envoyé des commissaires dans les départements pour enlever des
effets ou même arrêter des individus. Voici les faits. Nous étions
alors en pleine révolution: les traîtres s'enfuyaient, il fallait les
poursuivre; le numéraire s'exportait, il fallait l'arrêter... Nos
propres têtes étaient à chaque instant menacées: croyez-vous que nous
nous fussions exposés à tous ces dangers, si ce n'eût été pour le bien
public? Oui, nous avons illégalement assuré le salut de la patrie.
Le terrain de la discussion se déplaçait. Vergniaud saisit cette
occasion pour de nouveau évoquer le spectre des sanglantes journées. Il
lit la fameuse circulaire du Comité de surveillance. L'accusation
s'était écartée de Robespierre, mais elle retombait foudroyante sur la
tête de Marat.
Tout le monde savait qu'il avait depuis longtemps réclamé un dictateur
dans son journal, l'_Ami du peuple_, et dans ses placards dont les murs
de Paris étaient couverts. Un dernier article qui passe de main en main
soulève l'indignation de l'Assemblée. C'est celui qui finit par ces
mots: «O peuple babillard, si tu savais agir!»
Un frémissement d'horreur court de banc en banc. Une foule de députés,
parmi lesquels Cambon, Goupillau, Rebecqui, environnent Marat avec des
gestes menaçants; ils le poussent, le coudoient, lui mettent le poing
sous le nez pour l'éloigner de la tribune. Cet homme étrange y monte
ce jour-là pour la première fois. Son apparition excite des mouvements
de fureur; sa cravate en désordre, ses cheveux négligés, le rire de
mépris qu'il oppose autour de lui aux huées et aux insultes, augmentent
encore le tumulte; de tous les coins de la salle partent des cris: «A
bas! à bas!».
C'est au milieu de ce soulèvement épouvantable que Marat fait entendre
sa voix:
«J'ai dans cette salle un grand nombre d'ennemis personnels.»
--Tous; oui, nous le sommes tous!
Alors Marat imperturbable et répétant sa phrase après un silence:
«J'ai beaucoup d'ennemis personnels dans cette salle: je les rappelle à
la pudeur.
«Si quelqu'un est coupable d'avoir jeté dans le public ces idées de
dictature, c'est moi! Mes collègues, notamment Danton et Robespierre,
l'ont constamment repoussée quand je la mettais en avant. J'appelle sur
ma tête seule les vengeances de la nation. Mais, avant de faire ainsi
tomber l'opprobre ou le glaive, citoyens, sachez écouter.
«Au demeurant, que me demandez-vous? Me feriez-vous un crime d'avoir
proposé la dictature, si ce moyen était le seul qui pût vous retenir au
bord de l'abîme? Qui osera d'ailleurs blâmer cette mesure quand le
peuple l'a approuvée et s'est fait lui-même dictateur pour punir les
traîtres? A la vue de ces vengeances populaires, à la vue des scènes
sanglantes du 14 juillet, du 6 octobre, du 10 août, du 2 septembre,
j'ai frémi moi-même des mouvements impétueux et désordonnés qui se
prolongeaient parmi nous. J'aurais désiré qu'ils fussent dirigés par
une main juste et ferme. Redoutant les excès d'une multitude sans
frein; désolé de voir la hache frapper indistinctement et confondre ça
et là les petits délinquants avec les grands coupables; désirant la
tourner sur la tête seule des vrais scélérats, j'ai cherché à soumettre
ces mouvements terribles et déréglés à la sagesse d'un chef.
«J'ai donc proposé de donner une autorité provisoire à un homme
raisonnable et fort, de nommer un dictateur, un tribun, un triumvir, le
titre n'y fait rien. Ce que je voulais, c'était un citoyen intègre,
éclairé, qui aurait recherché tout de suite les principaux
conspirateurs afin de trancher d'un seul coup la racine du mal,
d'épargner le sang, de ramener le calme et de fonder la liberté. Suivez
mes écrits, vous y trouverez partout ces vues. La preuve, au reste, que
je ne voulais point faire de cette espèce de dictateur un tyran, tel
que la sottise pourrait l'imaginer, mais une victime dévouée à la
patrie, c'est que je voulais en même temps que son autorité ne durât
que peu de jours, qu'elle fût bornée au pouvoir de condamner les
traîtres et même qu'on lui attachât durant ce temps un boulet aux
pieds, afin qu'il fût toujours sous la main du peuple.
«Je rends grâce à mes ennemis de m'avoir amené à vous dire ma pensée
tout entière. Si, après la prise de la Bastille, j'avais eu en main
l'autorité, cinq cents têtes scélérates seraient tombées à ma voix. Ce
coup d'audace, en jetant la terreur dans la ville, aurait contenu tout
de suite tous les méchants. Il ne restait plus dès lors qu'à fonder
l'ordre, la paix et le bonheur public sur des lois, ce qui eût été
facile, cette tâche n'étant plus empêchée à chaque instant par des
complots et des menées sourdes; mais faute d'avoir déployé cette
énergie aussi sage que nécessaire, cent mille patriotes ont été égorgés
et cent mille sont menacés de l'être. Vous avez eu des massacres
nombreux et réitérés, vous avez versé vous-mêmes beaucoup de sang, vous
en verserez encore. Vraiment, quand je viens à comparer vos idées aux
miennes, je rougis pour vous et je m'indigne de vos fausses maximes
d'humanité.
«C'est en vain d'ailleurs que vous avez l'air de rejeter maintenant
cette mesure dictatoriale avec horreur. Vous y viendrez un jour malgré
vous, seulement il ne sera plus temps: la division et l'anarchie auront
gagné toutes les classes de citoyens. Au lieu de cinq cents têtes, vous
en abattrez deux cent mille, et vous échouerez.
«Une violence légale et ordonnée par un chef est toujours préférable à
celle où une fausse modération jette, dans les temps de désordre, une
nation entière. Les penseurs sentiront toute la justesse de ce
principe. Citoyens, si sur cet article vous n'êtes point à la hauteur
de m'entendre, tant pis pour vous!
«Oui, telle a été mon opinion; j'y ai mis mon nom et je n'en rougis
pas. On a eu l'impudeur de m'accuser d'ambition, de cruauté, de
connivence avec les tyrans.--Moi... vendu! Les tyrans donnent de l'or
aux esclaves qu'ils corrompent, et je n'ai pas même le moyen
d'acquitter les dettes de ma feuille. Moi, cruel, qui ne puis voir
souffrir un insecte sans partager son agonie! Moi, ambitieux!...
Citoyens, voyez-moi et jugez-moi (il montre ses habits sales, ses
membres chétifs): un pauvre diable, sans protection, sans amis, sans
intrigue! Le glaive de vingt mille assassins était suspendu sur moi:
j'ai erré de souterrain en souterrain. Toute ma gloire est dans le
triomphe de la nation, dont j'ai défendu les droits, depuis trois
années, la tête sur le billot.
«Cessons ces discussions et ces débats scandaleux. Hâtez-vous de
marcher vers les grandes mesures qui doivent assurer le salut de la
nation; posez les bases sacrées d'un gouvernement juste et libre;
faites respecter les droits, l'origine et la dignité de l'homme. Je ne
demande qu'à m'immoler tous les jours de ma vie pour le bonheur du
peuple. Que ceux qui ont fait revivre aujourd'hui le fantôme de la
dictature se réunissent à moi, qu'ils s'unissent à tous les bons
citoyens, pour ensevelir leurs ressentiments dans la grandeur et la
prospérité communes.»
La tête de Marat était faite de la boue du peuple; quand le génie
révolutionnaire venait à souffler sur cette boue, il en sortait une
sorte d'éloquence monstrueuse. Cette imnge extraordinaire, infernale,
d'un dictateur traînant à travers les cadavres le boulet qui l'enchaîne
aux volontés de la multitude est quelque chose de par delà l'humanité.
Le style haché de cet orateur, son geste effaré, son rire amer, le
mouvement électrique de ses yeux noirs, l'aspect de ce front sur lequel
on voyait se former d'avance tous les orages de la Révolution, ses
bravades ont confondu l'Assemblée. Un lugubre silence règne sur les
bancs des députés; mais les tribunes applaudissent avec fureur.
Enfin Vergniaud lui succède à la tribune: «S'il est un malheur, dit-il
d'une voix qui affectait la tristesse, s'il est un malheur pour un
représentant du peuple, c'est de remplacer ici un homme tout chargé de
décrets de prises de corps qu'il n'a pas purgés.»
MARAT, de son banc.--Je m'en fais gloire!
Yergniaud répéta sa phrase, agita le linceul des victimes du 2
septembre, mais ne réussit point à entraîner une résolution de la part
de l'Assemblée.
Le calme semblait depuis quelques instants rétabli. Tout à coup un
second orage éclate sur la tête de Marat. Il s'agit d'un numéro de
l'_Ami du peuple_ dans lequel Boileau dénonce le passage suivant: «Ce
qui m'accable, c'est que mes efforts pour le salut de la République
n'aboutiront à rien sans une nouvelle insurrection. A voir la trempe de
la plupart des députés (Boileau se tournant vers Marat: Pour mon propre
compte, Marat, je te dirai qu'il y a plus de vérité dans ce coeur que
de folie dans ta tête)... à voir la trempe de la plupart des députés,
je désespère du salut public, si dans les huit premières séances toutes
les bases de la Constitution ne sont pas posées. N'attendez plus rien
de cette Assemblée; vous êtes anéantis pour toujours: cinquante ans
d'anarchie vous attendent, et vous n'en sortirez que par un dictateur,
vrai patriote et homme d'État.»
Un mouvement d'indignation s'empare de l'Assemblée. De tous les coins
de la salle s'élèvent des cris terribles:
--A l'Abbaye! à l'Abbaye!
Marat se lève avec sang-froid et réclame de nouveau la parole.
«Et moi,'s'écrie Boileau, je demande que ce monstre soit décrété
d'accusation.»
C'est à qui dès lors appuiera l'éponge trempée de fiel sur la bouche de
l'accusé.
UNE VOIX.--Je demande que Marat parle à la barre.
MARAT.--Je somme l'Assemblée de ne pas se livrer à ces accès de fureur.
LARIVIÈRE.--Je demande que cet homme soit interpellé purement et
simplement d'avouer ces lignes ou de les désavouer.
Alors Marat, qui a réussi à se frayer un chemin jusqu'à la tribune, à
travers les flots tumultueux de ses ennemis: «Je n'ai pas besoin
d'interpellation. L'écrit qu'on vient de lire est de moi, je l'avoue.
Jamais le mensonge n'a approché de mes lèvres et la dissimulation est
étrangère à mon coeur. Seulement cet écrit est déjà ancien; il date de
dix jours. Mais la preuve incontestable que je veux marcher avec vous,
avec les amis de la patrie, cette preuve que vous ne révoquerez pas en
doute, la voici.» Il tire de sa poche le premier numéro de son nouveau
_Journal de la République._
Un secrétaire de l'Assemblée en lit quelques fragments:
_Nouvelle marche de l'auteur._
«Depuis l'instant où je me suis dévoué pour la patrie, je n'ai cessé
d'être abreuvé de dégoûts et d'amertume: mon plus cruel chagrin n'était
pas d'être en butte aux assassins, c'était de voir une foule de
patriotes sincères, mais crédules, se laisser aller aux perfides
insinuations, aux calomnies atroces des ennemis de la liberté sur la
pureté de mes intentions et s'opposer eux-mêmes au bien que je voulais
faire... Les lâches, les aveugles, les fripons et les traîtres se sont
réunis pour me peindre comme un _fou atrabilaire_, invective dont les
charlatans encyclopédistes gratifièrent l'auteur du _Contrat social_...
Quant aux vues ambitieuses qu'on me prête, voici mon unique réponse: Je
ne veux ni emplois ni pensions. Si j'ai accepté la place de député à la
Convention nationale, c'est dans l'espoir de servir plus officiellement
la patrie, même sans paraître... Je suis prêt à prendre les voies
jugées efficaces par les défenseurs du peuple: je dois marcher avec
eux. Amour sacré de la patrie, je t'ai consacré mos veilles, mon repos,
mes jours, toutes les facultés de mon être; je t'immole aujourd'hui mes
préventions, mon ressentiment, mes haines. A la vue des attentats des
ennemis de la liberté, à la vue de leurs outrages contre ses enfants,
j'étoufferai, s'il se peut, dans mon sein, les mouvements d'indignation
qui s'y élèveront; j'entendrai, sans me livrer à la fureur, le récit du
massacre des vieillards et des enfants égorgés par de lâches assassins;
je serai témoin des menées des traîtres à la patrie, sans appeler sur
leurs têtes criminelles le glaive des vengeances populaires. Divinité
des âmes pures, prête-moi des forces pour accomplir mon voeu! Jamais
l'amour-propre ou l'obstination ne s'opposera chez moi aux mesures que
prescrit la sagesse: fais-moi triompher des impulsions du sentiment; et
si les transports de l'indignation doivent un jour me jeter hors des
bornes et compromettre le salut public, que j'expire de douleur avant
de commettre cette faute.»
[Illustration: Séance du 25 Septembre.]
La lecture de cette pièce calme l'exaspération générale et déjoue les
sinistres projets de la Gironde.
MARAT.--Je me flatte qu'après la lecture de cet écrit il ne vous reste
pas le moindre doute sur la pureté de mes intentions; mais on me
demande de rétracter des principes qui sont à moi, c'est me demander
que je ne voie pas ce que je vois, que je ne sente pas ce que je sens.
Il n'y a aucune puissance sous le soleil qui soit capable de ce
renversement d'idées. Il ne dépend pas plus de moi de changer mes
pensées qu'il ne dépend de la nature de bouleverser l'ordre du jour et
de la nuit.
«On me reprochait tout à l'heure les maux que j'ai soufferts pour la
patrie: c'est indécent. Les motifs de réprobation qu'on a invoqués
contra moi, je m'en fais gloire, j'en suis fier. Les décrets qui m'ont
frappé, je m'en étais rendu digne pour avoir démasqué les traîtres,
déjoué les conspirateurs. Oui, dix-huit mois, j'ai vécu sous le glaive
de Lafayette. S'il se fût rendu maître de ma personne, il m'eût
anéanti. J'ai été accablé de poursuites par le Châtelet et le tribunal
de police: mais je m'en vante! On a osé me donner comme titres de
proscription les décrets provoqués contre moi dans l'Assemblée
constituante et dans l'Assemblée législative: eh bien! ces décrets, le
peuple les a détruits en m'appelant parmi vous. Sa cause est la mienne.
«Qui sont, après tout, les auteurs de cette accusation atroce? Des
hommes pervers, des membres de la faction Brissot! Les voilà tous
devant moi: ils ricanaient tout à l'heure, ils triomphaient au bruit
des cris forcenés de leurs agents; qu'ils osent me fixer maintenant!
«Souffrez qu'après une séance aussi orageuse, après les clameurs
furibondes et les menaces éhontées auxquelles vous venez de vous
abandonner contre moi, je vous rappelle à vous-mêmes, à la justice.
Quoi! si par la faute de mon imprimeur la feuille de ce jour n'eût pas
paru, vous m'auriez donc livré à l'opprobre et à la mort? Cette fureur
est indigne d'hommes libres. Mais non, je ne crains rien sous le
soleil. Je déclare que si le décret eût été lancé contre moi, je me
brûlais la cervelle au pied de cette tribune.»
L'orateur appuie la bouche d'un pistolet contre son front. «Voilà donc,
reprend Marat d'une voix attendrie par l'émotion, voilà le fruit de
trois années de cachots et de tourments... Voilà donc le fruit de mes
veilles, de mes labeurs, de ma misère, de mes souffrances, des dangers
sans nombre que j'ai essuyés pour la patrie!... Un décret d'accusation
contre moi! C'est un complot monté par mes ennemis, dans cette
assemblée, pour m'en faire sortir. Eh bien! je resterai parmi vous pour
braver vos fureurs!...»
L'Assemblée murmure; les tribunes applaudissent à outrance. «A la
guillotine! à la guillotine!» vocifèrent quelques Girondins forcenés.
On demande que Marat soit tenu d'évacuer la tribune.
TALLIEN.--Je demande, moi, que l'ordre du jour fasse trêve à ces
scandaleuses discussions. Décrétons le salut de l'empire, et laissons
là les individus.
La Convention passe à l'ordre du jour.
Il nous reste à tirer les conclusions de cette orageuse séance.
Constatons d'abord que l'attaque des Girondins manquait absolument de
base. Pour fonder une dictature, il faut un dictateur: où était-il?
Prudhomme dans son journal (_les Révolutions de Paris_) jugeait ainsi
les trois hommes contre lesquels avait eu lieu cette levée de
boucliers:
«Qui connaît le caractère _revêche_, les manières dures de Robespierre,
ne le jugera pas fait pour être un tribun du peuple. Fier de professer
les vrais principes sans altérations, il y tient avec roideur.--Marat,
malgré ses listes de proscription, n'aime pas plus le sang qu'un autre.
Dominé par un amour-propre excessif, il ne veut pas dire ce que les
autres ont dit et comme ils l'ont dit: si on a trouvé une vérité, un
principe avant lui, pour ne pas rester en deçà, il passe outre et tombe
dans l'exagération; souvent il touche à la folie, à l'atrocité, mais il
professe des principes que les malintentionnés redoutent et
abhorrent.--Danton ne ressemble nullement aux deux premiers; jamais il
ne sera dictateur ou tribun, ou le premier des triumvirs, parce que
pour l'être il faut de longs calculs, des combinaisons, une étude
continuelle, une assiduité tenace, et Danton veut être libre en
travaillant à la liberté de son pays. Amis lecteurs, nous vous le
demandons, que pouvez-vous redouter de ces trois citoyens? L'un ne veut
que passer doucement sa vie, et les deux autres n'ont de prétentions
qu'à la renommée et à quelques honneurs populaires. Pourvu qu'on les
lise, qu'on les écoute, et surtout qu'on les applaudisse, ils sont
contents.»
La seule dictature à laquelle ils visassent alors était celle de la
popularité.
Si, pris individuellement, chacun d'eux était incapable de faire un
dictateur, eût-il été plus facile de réunir Danton, Marat et
Robespierre dans un triumvirat? Évidemment non. Ils étaient trop
personnels, trop divers, trop peu d'accord entre eux sur les voies et
moyens de fonder le nouvel ordre de choses pour marcher vers le même
but. Où donc a-t-on jamais trouvé la trace d'une alliance, d'un pacte,
d'une action commune entre ces trois hommes?
Ainsi l'accusation des Girondins s'appuyait sur une chimère.
Quels étaient maintenant les maîtres du champ de bataille? Sans
contredit ceux qui avaient été attaqués. Danton, dans son discours,
s'était élevé à la hauteur d'un véritable homme d'État.
Robespierre, quoique faible ce jour-là, avait derrière lui l'intégrité
de sa vie, les services rendus à la cause du peuple; il lui suffisait
de souffler sur l'accusation pour en dissiper les nuages. Certes, Marat
n'était point un génie; mais ce n'était pas non plus, comme on affecte
de le dire, un homme sans valeur. Abandonné, désavoué des siens, il
avait montré à la tribune plus de sang-froid, plus d'ordre dans les
idées, plus d'éloquence sauvage qu'on ne pouvait en attendre d'un homme
poursuivi comme un loup par une meute de chiens.
L'Ami du peuple était jusque-là, pour plusieurs, un problème, une
fiction; de telles attaques lui donnaient, pour ainsi dire, une
existence réelle; elles en faisaient l'_Ecce homo_ de la Révolution.
Marat s'exaltait lui-même dans le sentiment de cette lutte gigantesque.
La contradiction n'est pour les esprits abusés par une idée fausse
qu'un motif de confiance dans la mission qu'ils se sont donnée; elle
assure leur marche; elle les rehausse à leurs propres yeux et aux yeux
de la foule. Marat se soulevait sur la haine qu'il inspirait aux
modérés comme sur un piédestal.
En temps de Révolution, dénoncer des chefs de parti, c'est les désigner
aux faveurs de la fortune politique. Les Girondins avaient donc fait
une fausse manoeuvre. Ils croyaient détruire leurs ennemis; ils les
avaient fortifiés. L'importance des hommes d'État se mesure à la
violence des attaques dont ils sont l'objet. Les tempêtes n'éclatent
point sur des ruisseaux.
Mais laissons de côté les personnes. Le véritable événement historique
de cette journée fut la victoire de Paris. Sa représentation tout
entière demeurait intacte: Vergniaud lui-même avait été forcé de
reconnaître qu'elle contenait des hommes de mérite, le vénérable
Dussaulx, le grand peintre David et d'autres encore. Ainsi l'âme de la
France et de la Révolution, Paris qui avait pris la Bastille, Paris qui
avait fait les journées du 5 octobre et du 10 août, Paris qui porte
malheur à tous ceux qui se défient de lui, Paris était sorti triomphant
de la lutte.
Autre grand résultat: l'Assemblée décréta la proposition de Danton: