LA CONVENTION

I

Physionomie de la Convention nationale.--Nomination du

bureau.--Abolition de la royauté.--La situation politique jugée par

Danton.--La propriété est déclarée inviolable.--Réforme

judiciaire.--Les juges seront choisis indistinctement parmi tous les

citoyens.--Vice originel de la Convention.--Les Girodins ennemis de

Paris.--Le parti qu'ils tirent des journées de Septembre.--Presages

d'une lutte à mort entre la Gironde et la Montagne.

Le 20 septembre 1792, la France avait vaincu à Valmy: l'ennemi etait

repoussé!

Le lendemain, la Convention se réunit aux Tuileries, d'où, après avoir

pris congé des membres de la Législative dont les pouvoirs étaient

expirés, elle se rend dans la même salle des Feuillants où l'Assemblée

précédente tenait ses séances.

A droite est la Gironde, à gauche s'élève la Montagne; entre ces deux

points, culminants, dans le fond, s'étend la Plaine ou le Marais.

Parmi les sept cent quarante-cinq membres de la nouvelle Assemblée,

soixante-quinze avaient siégé à la Constituante et soixante-seize à la

Législative. Les autres arrivaient généralement des provinces et

appartenaient à la bourgeoisie. Plus ou moins inconnus, ils jouaient

dans leur silence le rôle de sphinx.

On voit déjà, clair-semées sur les bancs, quelques têtes à caractère:

voici Saint-Just, en habit noir boutonné, et grave, beau comme un

symbole; Robespierre avec son profil anguleux, son front en hache et

son gilet à revers; Danton avec sa laideur fougueuse; Camille

Desmoulins avec sa physionomie mobile et son sourire mélancolique;

Couthon, paralysé des jambes, mais dont toute la vie était dans la

tête; le peintre David avec une joue enflée; Marat, cette maladie

révolutionnaire, ce mythe: ses yeux paraissent éblouis et comme étonnés

de la lumière; le visage terreux, il a l'air de Lazare sortant du

sépulcre.

Les tribunes s'élèvent, placées au-dessus des bancs des députés, comme

des loges de théâtre sur un parterre. Elles sont occupées par des

figures plébéiennes, qui viennent assister à la première scène du grand

drame national; ces tribunes représentent le choeur antique; elles

approuvent ou elles condamnent; elles ont les passions, les

entraînements, les caprices de la multitude.

La séance est ouverte à deux heures et un quart. L'Assemblée nomme son

président et porte son choix sur Pétion. Les secrétaires sont deux

constituants, Camus et Rabaud-Saint-Étienne, puis les Girondins

Brissot, Vergniaud, Lasource et Condorcet.

Deux représentants, Manuel et Collot-d'Herbois, proposent de voter

immédiatement l'abolition de la royauté.

Écoutez! Un orateur en soutane violette réclame la parole, c'est l'abbé

Grégoire. [Note: L'abbé Grégoire avait été nomme évêque du Blois, mais

non, comme le disent les ultramontains, par l'Assemblée constituable:

il fut appelé au siége épiscopal par le clergé et le peuple, en vertu

d'une élection libre.]

«Personne ne nous proposera jamais, dit-il, de conserver en France la

race funeste des rois; nous savons trop bien que toutes les dynasties

n'ont jamais été que des races dévorantes qui se disputent les lambeaux

des hommes, mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté. Il

faut détruire ce talisman dont la force magique pourrait encore

stupéfier bien des esprits légers.»

Le timide Bazire fait observer que la question étant délicate a besoin

d'être mûrement discutée.

«Et qu'est-il besoin de discuter, reprend Grégoire avec enthousiasme,

quand tout le monde est d'accord? Les rois sont dans l'ordre moral ce

que les monstres sont dans l'ordre physique. Les cours sont l'atelier

des crimes et la tanière des tyrans. L'histoire des rois est le

martyrologe des peuples.»

--Oui, s'écrie-t-on de toutes parts, la discussion est inutile.

Il se fait un profond silence. Cette proposition mise aux voix est

votée par acclamation.

Le président se lève et dit:

«LA CONVENTION NATIONIAL DÉCRÈTE QUE LA ROYAUTÉ EST ABOLIE EN FRANCE.»

Une explosion de joie, les applaudissements, les cris de _vive la

nation_, répétés par les galeries, se prolongent durant plusieurs

minutes.--La royauté, cette idole devant laquelle la France s'était

tenue agenouillée depuis des siècles, cette image charnelle de la

divinité, cette toute-puissance faite homme, cette tradition vivante,

voilà ce que la nouvelle Assemblée, du premier coup, sans discussion,

venait de briser comme un hochet d'enfant. C'était donner, dès le

début, une belle idée de sa force et de son intrépidité. Elle

anathématisait tous les trônes dans un seul, et cela sous le canon des

rois coalisés! O géants de la Convention, vous qui répandiez la lumière

d'une main et le tonnerre de l'autre, on peut bien calonnier vos

mémoires; on ne les avilira point: vous, du moins, vous avez osé!

L'abolition de la royauté était dans les nécessités du renouvellement

social; comment le vieux monde pouvait-il disparaître et céder la place

aux institutions modernes, tant que la tête de l'ancien régime était

debout? L'alliance entre les principes qui avaient fait la monarchie et

les idées qui venaient de faire la Révolution était impossible: on

l'avait bien vu par l'essai du gouvernement constitutionnel.

«On ne met pas du vin nouveau dans les vieilles outres.» La monarchie,

qui est la forme du droit divin, ne pouvait contenir les idées

philosophiques du dix-huitième siècle, ni les conséquences qui s'en

dégagent; elle éclata.

La logique voulait que l'Assemblée votât ensuite l'ouverture d'une ère

nouvelle. Les actes publics, au lieu d'être datés de l'an IV de la

liberté, furent datés de l'an 1er de la République.

Ce grand pas fait, la Convention s'arrêta. Les tiraillements et les

divisions des partis, les rancunes personnelles semblaient la réduire à

l'impuissance d'agir. Entre la Gironde et la Montagne grondaient de

sourds tonnerres. Nous avons vu que les modérés s'étaient emparés du

fauteuil et du bureau. Ce premier succès leur avait donné une grande

confiance en eux-mêmes. Notez d'ailleurs que la salle était petite,

resserrée: les haines se touchaient dans cette fosse aux lions.

Quant aux nouveaux venus, ils étaient indécis, flottants, inquiets. A

quel parti se rattacher? Ils ne voulaient ni de la dictature sanglante,

ni d'une République fédérative, qui aurait plongé la France dans

l'anarchie, ouvert le territoire national à l'invasion étrangère.

Danton comprit qu'il fallait à tout prix rompre la glace. Il était

encore ministre de la justice: il vint déposer ses pouvoirs à la

tribune:

«Avant d'exprimer mon opinion, dit-il, sur le premier acte que doit

faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit permis de résigner dans son

sein les fonctions qui m'avaient été déléguées par l'Assemblée

législative. Je les ai reçues au bruit du canon dont les citoyens de la

capitale foudroyèrent le despotisme. Maintenant que la jonction des

armées est faite, que la jonction des représentants du peuple est

opérée, je ne dois plus reconnaître mes fonctions premières; je ne suis

plus qu'un mandataire du peuple, et c'est en cette qualité que je vais

parler.

«On vous a proposé des serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans

la vaste carrière que vous avez à parcourir, vous appreniez au peuple,

par une déclaration solennelle, quels sont les sentiments et les

principes qui présideront à vos travaux.

«Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement,

nominativement acceptée par la majorité des assemblées primaires. Voilà

ce que vous devez déclarer au peuple. Les vains fantômes de dictature,

les idées extravagantes de triumvirat, toutes ces absurdités inventées

pour effrayer le peuple, disparaissent alors, puisque rien ne sera

constitutionnel que ce qui aura été accepté par le peuple.

«Après cette déclaration, vous devez en faire une autre qui n'est pas

moins importante pour la liberté et pour la tranquillité publique.

Jusqu'ici on a agité le peuple parce qu'il fallait lui donner l'éveil

contre les tyrans. Maintenant _il faut que les lois soient aussi

terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_ que le peuple l'a été

en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent tous les

coupables pour que le peuple n'ait plus rien à désirer. (_On

applaudit_.)

«On a paru croire, d'excellents citoyens ont pu présumer que des amis

ardents de la liberté pouvaient nuire à l'ordre social en exagérant les

principes: eh bien! abjurons ici toute exagération, déclarons que

toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles

seront éternellement maintenues, (_Il s'élève des applaudissements

unanimes_.)

«Souvenez-vous ensuite que nous avons tout à revoir, tout à recréer;

que la déclaration des droits, elle-même, n'est pas sans tache, et

qu'elle doit passer à la révision d'un peuple vraiment libre.»

L'effet de ce discours fut immense. L'orateur y touchait les trois

points essentiels dans des circonstances aussi orageuses: le

gouvernement du peuple par le peuple, le règne de la loi substitué à

l'arbitraire des masses, le respect de la propriété, déclarée par lui

inviolable, sacrée. Devant cette parole claire et précise

s'évanouissaient la dictature, le triumvirat, la crainte des massacres,

l'horreur du pillage, cette tête de Méduse. Du premier bond, Danton

s'était posé en homme d'ordre, en législateur qui reconnaît le besoin

de tout refaire, de tout recréer, mais avec le consentement de la

nation et à l'aide de l'Assemblée tout entière. Les intérêts légitimes

étaient rassurés; le programme de la Révolution se montrait tracé en

lettres de feu: A nous, les Titans! Escaladons le ciel, fondons un

monde nouveau!

La Convention décréta les deux propositions de Danton: 1) il ne peut y

avoir de constitution que quand elle est acceptée du peuple; 2) la

sûreté des personnes et des propriétés est sous la sauvegarde de la

nation.

Le 22 septembre, une députation de la ville d'Orléans vient annoncer à

la Convention qu'elle a suspendu ses officiers municipaux, qui étaient

des hommes dévoués à la monarchie. Les délégués demandent à l'Assemblée

de les appuyer dans la lutte qu'ils soutiennent contre un conseil

général qui résiste et ne veut pas se retirer devant la réprobation de

ses électeurs.

Danton monte à la tribune.

«Vous venez d'entendre les réclamations de toute une commune contre ses

oppresseurs. Il ne s'agit point de traiter cette affaire par des

renvois à des comités; il faut, par une décision prompte, épargner le

sang du peuple, _il faut faire justice au peuple pour qu'il ne se la

fasse pas lui-même_ ... Je demande qu'à l'instant trois membres de la

Convention soient chargés d'aller à Orléans pour vérifier les faits ...

Que la loi soit terrible et tout rentrera dans l'ordre. Prouvez que

vous voulez le règne des lois; mais prouvez aussi que vous voulez le

salut du peuple, et surtout épargner le sang des Français.»

L'Assemblée applaudit.

Le même jour, on agite la question de la réforme judiciaire.

Danton intervient encore dans la discussion. Il a passé au ministère de

la justice. Il a été à même d'apprécier les sentiments de l'ancienne

magistrature. Les pièces envoyées à M. Joly, ministre du roi, sont

tombées entre les mains du ministre du peuple. Il a vu que tel juge est

ennemi du nouvel ordre de choses, que tel autre adressait au

gouvernement déchu des pétitions flagorneuses. C'est alors qu'il s'est

convaincu de la nécessité d'exclure cette classe d'hommes des

tribunaux.

Payne demandait qu'on s'en tînt, pour le présent, à la réélection des

individus, sans rien changer aux lois. Danton réplique:

«Ma proposition entre parfaitement dans le sens du citoyen Payne. Je ne

crois pas de votre devoir, en ce moment, de changer l'ordre judiciaire;

mais je pense seulement que vous devez étendre la faculté des choix.

Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une aristocratie

révoltante; si le peuple est forcé de choisir parmi ces hommes, _il ne

saura où reposer sa confiance_. Je pense que si l'on pouvait, au

contraire, établir dans les élections un principe d'exclusion, ce

devrait être contre ces hommes de loi qui ont été une des grandes

plaies du genre humain....

«Élevez-vous à la hauteur des grandes considérations. Le peuple ne veut

point de ses ennemis dans les emplois publics: laissez-lui donc la

faculté de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un état de juger les

hommes étaient comme les prêtres: les uns et les autres ont

éternellement trompé le peuple. La justice doit se rendre par les

simples lois de la raison. Et moi aussi je connais les formes; et si

l'on défend l'ancien régime judiciaire, je prends l'engagement de

combattre en détail, pied à pied, ceux qui se montreront les sectateurs

de ce régime.»

A diverses objections qui lui sont faites par la droite, l'orateur

répond:

«On a mal interprété mes paroles: je n'ai pas proposé d'exclure les

hommes de loi des tribunaux, mais seulement de supprimer l'espèce de

privilége exclusif qu'ils se sont arrogé jusqu'à présent. Le peuple

élira sans doute tous les citoyens de cette classe qui unissent le

patriotisme aux connaissances; mais, à défaut d'hommes de loi

patriotes, ne doit-il pas pouvoir élire d'autres citoyens?

«Je dois vous dire, moi, que les hommes infiniment versés dans l'étude

des lois sont extrêmement rares, que ceux qui se sont glissés dans la

composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a

parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et même

d'huissiers. Eh bien! les mêmes hommes, loin d'avoir une connaissance

approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science,

loin d'être utile, est infiniment funeste.»

La Convention déclare que les juges pourront être indistinctement

choisis parmi tous les citoyens. Cette proposition admise en principe

est néanmoins renvoyée à un comité pour en régler les moyens

d'exécution.

Danton grandissait chaque jour; mais ce sont les hauteurs qui attirent

la foudre.

Le jour même de sa naissance, cette grande Assemblée se montra atteinte

d'un vice originel, d'une terrible maladie, dont on vit plus tard se

développer les germes. Ses membres avaient en quelque sorte la rage de

se déchirer, de se proscrire les uns les autres, de s'entre-tuer. Sans

cette fureur de suicide, qui donc aurait jamais pu la vaincre?

Personne: la Convention seule avait la force de se décapiter elle-même.

Cette maladie existait aussi bien à droite qu'à gauche.

Le signal des hostilités partit même de la Gironde. Le 23, Brissot

écrivait dans son journal qu'il y avait un _parti désorganisateur_ au

sein de l'Assemblée.

Est-il vrai que les Girondins rêvassent dès lors une république

fédérative, le démembrement de la France? On peut en douter; mais un

fait certain, c'est qu'ils avaient la peur et la haine de Paris.

Sur quoi se fondait cette aversion pour la capitale? D'abord sur des

griefs personnels: Paris avait nommé leurs adversaires. Les Girondins

donnaient aussi pour prétexte les événements du 2 septembre: certes, ce

prétexte était fort grave; toutefois, pouvait-on sans injustice rendre

la ville responsable des massacres? Non, mille fois non.

Nous avons vu que si le signal partit d'un pouvoir constitué, ce fut du

comité de surveillance de la Commune: mais que dira Saint-Just dans son

fameux rapport du 8 juillet 1793, en s'adressant aux Girondins:

«Accusateurs du peuple, on ne vous a point vus le 2 septembre entre les

assassins et les victimes!»

Le rôle au moins passif des Girondins, au milieu de ces sinistres

événements, leur donnait-il le droit de s'élever sans cesse contre les

auteurs présumés d'un tel crime? Le tocsin et le canon d'alarme avaient

retenti assez haut. Il est impossible que Brissot, le chef de la

Gironde, ignorât quelques heures d'avance les malheurs qui se

préparaient.

«Il faut, lui écrivait Chabot, que je te démasque tout entier: c'est de

ta bouche même que j'ai appris, le 2 septembre au matin, le complot du

massacre des prisonniers; je t'ai conjuré d'empêcher ces désastres en

engageant l'Assemblée à se mettre à la tête de la Révolution. Je

croyais qu'elle seule pouvait mettre un terme à l'anarchie; c'était

d'ailleurs un moyen pour elle de se soustraire à la domination de la

Commune, dont tu commençais à te plaindre. Toute ta réponse à mes

observations fut que la Constitution réprouvait cette mesure.»

Chabot dévoile ensuite le secret de cette indifférence et de cette

impassibilité. Morande était dans les prisons. Ce Morande avait été

l'ami de Brissot; il était maintenant son ennemi intime. Rien de plus

insupportable à un homme d'État que le complice de ses anciennes

intrigues et de ses bassesses. S'il faut en croire les mauvais propos,

Brissot jouissait déjà de la mort d'un témoin si redoutable. Cette mort

ensevelissait dans l'éternel silence le secret de certaines vilenies

que la bouche du vivant pouvait divulguer. Aussi Brissot ne

montra-t-il, à la fin de cette terrible journée, qu'un souci, qu'une

inquiétude: il s'informa si Morande existait encore.

Il y a plus: la Commune, si calomniée depuis, vint réclamer

l'intervention de l'Assemblée nationale pour arrêter l'effusion du

sang. Le capucin Chabot s'engageait à sauver les victimes; il donnait

pour garant de sa promesse le succès de ses exhortations dans la

journée du 10 août, journée orageuse où il avait réussi à calmer le

peuple. On écarta son influence. L'Assemblée envoya sur le théâtre des

massacres une commission impuissante: le vieux Dussault, après avoir

obtenu le silence, au milieu des sabres sanglants, par le seul effet

d'une médaille de député, ne parla que de ses écrits académiques et de

sa traduction de Juvénal: ce fatras d'érudition, si hors de propos,

aigrit la multitude au lieu de l'apaiser. Dussault aurait dû se

souvenir de l'adage classique: «_Non erat hic locus_, ce n'était pas le

moment.»

Pétion, le président de l'Assemblée, le _vertueux_ Pétion cher aux

Girondins, n'avait-il pas lui-même manqué à tous ses devoirs? Maire de

Paris, ses fonctions ne lui commandaient-elles point de se mettre à la

tête de la force armée et, dans le cas où la garde nationale aurait

refusé de le suivre, ne devait-il point, ceint de l'écharpe municipale,

se jeter entre les bourreaux et les victimes? N'avait-il point

conseillé plus tard de _couvrir d'un voile_ les événements accomplis?

Une enquête ayant été ouverte en vue de découvrir les véritables

auteurs de ces malheureuses journées, Pétion avait solennellement

déclaré: «Les assassinats furent-ils commandés, furent-ils dirigés par

quelques hommes? J'ai eu des listes sous les yeux; j'ai reçu des

rapports; j'ai recueilli quelques faits: si j'avais à me prononcer

comme juge, je ne pourrais pas dire: Voilà le coupable!»

Par quelle raison ces mêmes hommes, si tranquilles à l'heure du crime,

venaient-ils maintenant agiter la chemise sanglante de César? Le 2

septembre devait naturellement soulever dans tout le pays un

frémissement d'horreur: assassiner des citoyens qui étaient sous la

protection de la loi, c'était assassiner la loi elle-même. En lavant

leurs mains dans ce sang et rejetant toute la responsabilité de pareils

actes sur la Commune de Paris, les Girondins ne croyaient-ils point

faire acte d'habileté politique? Soit, mais leur grand tort est qu'ils

se servaient de ces massacres tolérés, à dessein, comme d'un moyen pour

perdre la capitale dans l'esprit des provinces.

Trois têtes du parti populaire étaient surtout désignées par les

journaux girondins à la vengeance des modérés: Danton, Robespierre et

Marat.

Nous avons dit que les deux premiers avaient été étrangers aux

massacres, et quant à Marat, le moment était mal choisi pour le

frapper. Il semblait que son titre de _député à la Convention

nationale_ l'eût un peu calmé. «Consacrons-nous exclusivement à la

constitution: ce qui importe, c'est de poser les bases de l'édifice

social,» écrivait-il la veille du l'ouverture des séances. Son journal

même avait fait peau neuve. _L'Ami du peuple_ avait été remplacé par le

_Journal de la République française._

De leur côté, la Commune de Paris, le Comité de surveillance,

désavouaient maintenant toute participation dans les scènes affreuses

qui avaient révolté la France. N'eût-il point été plus sage de profiter

de cette réaction de la conscience publique pour réconcilier les partis

et fonder un gouvernement stable? Malheureusement, comme nous l'avons

dit, le souvenir des fatales journées était un prétexte qui voilait de

sombres animosités personnelles. Ceux qui transportaient sans cesse la

discussion sur ce terrain y cherchaient moins un acte de justice qu'un

champ de bataille.

Après le succès qu'elle venait d'obtenir dans l'élection du président

et des secrétaires, la Gironde se croyait maîtresse de l'Assemblée;

elle comptait sur les nouveaux députés élus par les provinces et se

flattait déjà d'une vengeance facile.

Depuis quelques jours, l'orage grondait: il éclata dans le séance du

23.

Histoire des Montagnards · 第 43 / 146 题