LE COMTE RODOLPHE

Certainement, lorsqu'il commença d'écrire ses _Mystères de Paris_,

Eugène Sue avait déjà connu le noble et séduisant personnage qui lui

inspira son prince Rodolphe. Il aurait pu, en tout cas, le rencontrer

aisément entre 1830 et 1840, dans les salons où fréquentaient la

jeunesse dorée et la société étrangère. De toutes façons, il en avait

énormément entendu parler. Le prince Rodolphe s'appelait alors, dans la

vie réelle, le comte Rodolphe, le comte Rodolphe Apponyi. Il était

attaché, en qualité de secrétaire, à l'ambassadeur d'Autriche à Paris,

le comte Antoine Apponyi, son cousin. On le nommait, lui, à la cour et à

la ville où il était également choyé, le comte Rodolphe tout court.

C'était, vers 1830, un fin jeune homme de grande allure, avec une figure

mince, un peu allongée qu'éclairaient de grands yeux très ouverts. Aux

tempes, et selon la mode, les cheveux châtain blond étaient ondulés au

fer. Une imperceptible moustache claire ombrageait les lèvres

spirituelles. Et lorsque, dans son costume somptueux de magnat hongrois,

en velours, soie et fourrures, marquetés d'or, ce grand seigneur de

vingt-sept ans paraissait dans une soirée diplomatique ou faisait une

entrée magnifique dans les salons royaux, tous les regards, émerveillés

et soumis, des femmes, allaient à lui.

Le comte Rodolphe eut certainement nombre de bonnes fortunes. Mais il ne

paraît avoir connu que deux grandes affections féminines très profondes,

très constantes, très attendries: l'une pour sa cousine l'ambassadrice,

la délicieuse comtesse Antoine Apponyi, la «divine Thérèse», qui lui

vint fermer les yeux lorsqu'il mourut prématurément à Vienne à l'âge de

cinquante ans, après avoir vécu à Paris juste la moitié de sa vie. Son

autre amour, reconnaissant et toujours ému, était pour la seconde femme

de son père, une autre Thérèse, la comtesse de Serbelloni, qui éleva le

jeune Rodolphe et qui demeura toujours pour lui sa «chère maman». Et

c'est pour sa mère d'adoption qu'il rédigea chaque soir, de 1826 à 1851,

les notes de sa journée parisienne et composa ainsi le volumineux

manuscrit, le prodigieux trésor de documents vécus dont la révélation au

public par M. Ernest Daudet[1] peut être considérée, dans le domaine des

exhumations historiques, comme l'un des plus considérables événements de

ces dernières années. Il vous faut, en effet, songer que, pendant sa

longue jeunesse, le comte Rodolphe est, à Paris, l'arbitre des plaisirs

et des élégances. Pour ses débuts, il organise les fêtes de l'ambassade

avec tant de succès que bientôt les plus grandes dames recourent à lui

pour présider aux bals qu'elles donnent. Tout le monde l'aime. Son

inépuisable bonne grâce lui vaut la confiance et les confidences des

belles ensorceleuses du temps. On le voit dans les salons des

Montmorency, des Caraman, des Gontaut, des Narbonne, des Maillé, des

d'Escars. Mais le comte Rodolphe ne s'occupe point que de frivolités. Il

assiste en spectateur passionné aux spectacles de l'histoire, et, le

soir venu, dans son journal, il note tout ce qui, grand ou mesquin,

noble ou ridicule, l'a frappé pendant la journée qui vient de s'écouler;

et, parfois, lorsqu'il s'agit de tracer un portrait décisif, avec un

pittoresque personnel, ce grand seigneur hongrois retrouve la plume de

notre Saint-Simon. Caustique et railleur, exprimant ses sympathies avec

autant de vivacité que ses antipathies, il nous a dit avec une émotion

irritée la chute de Charles X sans rien nous celer des faiblesses de

cette fin de règne. Et cela donne la matière des premiers chapitres de

ce journal, publiés il y a peu de mois.

[Note 1: _Journal du comte Rodolphe Apponyi_, publié par Ernest Daudet,

tome I (1826-1830), tome II (1830-1834). Plon, éditeur, ch. vol. 7 fr.

50.]

Le second volume, paru d'hier, et qui nous parle des difficiles débuts

de la monarchie de juillet, est encore plus riche en observations

inédites. Le tableau tourmenté de cette cour incertaine, menacée par

l'émeute et dédaignée par la haute société fidèle aux exilés d'Holyrood,

est d'une émouvante vérité. «Jamais, écrit le comte Rodolphe, une plus

méprisable et périlleuse anarchie n'a pesé sur la France.» Les

ambassades s'attendent, chaque jour, à être pillées. Le nouveau roi se

soutient à peine. Il est, à tout instant, guetté par des assassins. On

danse cependant beaucoup et partout, pour s'étourdir, mais on sait bien

que l'on danse sur un volcan. Le 1er février 1832, dans un grand bal de

la cour, on découvre une conspiration à dix heures du soir. Quelques

minutes encore et il n'était plus temps. Huit conjurés se trouvaient là,

mêlés aux invités du roi. Douze personnes devaient être simultanément

poignardées: le souverain, le prince royal, Casimir Périer et ses

ministres. La police est avertie par un transfuge. Les conjurés, à leur

tour prévenus, disparaissent. Mais une atmosphère de terreur enveloppe

le bal où la chose est sue. Le duc d'Orléans, nerveux, ne danse plus. Il

revient constamment vers la reine et il avoue au comte Rodolphe qu'il se

sent trop fatigué pour pouvoir attendre la fin du bal. Le comte

Rodolphe, qui est demeuré très attaché aux souverains proscrits, n'aime

point le duc d'Orléans qu'il égratigne à chaque page. «Un prince royal

républicain, dit-il, est une chose fort plaisante à voir.» Ce qui ne

l'empêche pas de demeurer l'un des assidus des Tuileries, à moins

qu'avec d'autres jeunes gens des ambassades il ne préfère, le soir,

«courir l'émeute». Après quoi, on s'en va souper chez Tortoni.

Le choléra de 1832, qui tombe soudainement comme une malédiction sur la

capitale de Louis-Philippe et qui met en deuil tous les salons de Paris,

est également le sujet de notes très curieuses et très impressionnées,

malgré leur écriture légère. Les médecins, impuissants, ordonnent, à

tout hasard, des sangsues, de la glace, du charbon pilé.

L'un d'eux dit au comte Rodolphe:

--Mangez, buvez tout ce que vous voudrez. Vivez comme à l'ordinaire, et

vous n'aurez point le choléra si vous n'avez pas la disposition; mais,

si la disposition est dans votre corps, il n'y a rien au monde qui vous

préservera, et vous êtes perdu sans retour si le choléra asiatique vous

prend, car jamais personne n'en est revenu.

--A la bonne heure, répond le comte, voilà qui est parler en honnête

homme!

Paris se tend de draperies mortuaires. La nuit, «on voit arriver de

loin, dans les rues désertes, des hommes vêtus de noir, des torches à la

main, avancer doucement à la triste lueur vacillante; on voit jusqu'à

cinq cercueils entassés sur un corbillard fait pour n'en recevoir qu'un

seul. Un réverbère rouge frappe vos yeux; il désigne le bureau de

secours contre le choléra».

Puis l'épidémie se dissipe. Mais l'agitation sociale continue, et c'est

sur la chute du ministère Soult-Thiers-Guizot que se ferme le second

volume de ce journal, abondant, espiègle, parfois injuste dans ses

hautaines antipathies, mais où l'on ne trouve cependant point les

férocités de plume de la comtesse de Boigne, ni les spirituelles

cruautés de la duchesse de Dino.

L'Illustration, No. 3671, 5 Juillet 1913 · 第 36 / 47 题