A ceux qui n'ont jamais navigué dans la région des icebergs, notre
photographie donnera une idée de l'impression que peut causer aux
voyageurs la rencontre d'une de ces énormes glaces flottantes contre
lesquelles se brisent les plus puissants paquebots. Cette fois l'iceberg
est attendu, avec plus de curiosité que d'angoisse; signalé depuis
quarante-huit heures par la télégraphie sans fil, il apparaît au
crépuscule, formant sur l'Océan grisâtre une montagne lumineuse qui
glisse majestueusement sous les yeux de passagers avides de contempler
en toute sécurité le géant qui aurait pu causer leur perte.
[Illustration: Le rapide de Mostar à Sarajevo dans la rivière de
Narenta. La locomotive est dans le lit du fleuve, presque complètement
submergée; elle a entraîné le wagon (brisé dans la chute) du personnel
de service et les deux premiers wagons de voyageurs arrêtés au bord du
courant torrentueux, après avoir plusieurs fois culbuté sur eux-mêmes,
_Phot. Nedelkovitch_.]
Notre photographie a été prise le 27 mai dernier, dans les eaux où périt
le _Titanic_, à bord du steamer _Caroline_, de la Compagnie Générale
Transatlantique, qui se rendait du Havre à Québec. Deux jours
auparavant, le steamer anglais _Royal-Edward_, faisant route inverse,
annonçait six icebergs dont les positions furent bientôt confirmées par
deux autres navires; aux heures prévues par les calculs du commandant,
le Caroline apercevait les glaçons gigantesques dont il lui avait été
facile d'éviter l'approche. L'iceberg que nous représentons mesurait
environ 280 mètres de longueur sur 160 mètres de largeur et 70 mètres de
hauteur. Si l'on songe que le volume de la partie submergée représente
sept ou huit fois le volume de la partie flottante, on comprend le
danger du moindre choc contre une pareille masse.
Naguère encore, ce danger était constant durant la nuit et pendant les
nombreuses journées de brume qui attristent la région de Terre-Neuve;
aujourd'hui, les renseignements échangés entre les paquebots par la
télégraphie sans fil apportent aux navigateurs un élément de sécurité
considérable.
Ces renseignements s'échangent bénévolement, en vertu d'un sentiment de
solidarité spontané, mais sans méthode. Aussi, un groupe d'armateurs
anglais a-t-il cru devoir prendre une initiative qu'on ne saurait trop
louer. Il a affrété le bateau qu'utilisa naguère le docteur Bruce pour
son expédition antarctique, la _Scotia_. Ce navire croise sur les bords
de la banquise, au nord des routes de navigation, afin d'observer la
marche des icebergs dont il signale la position probable, par
télégraphie sans fil, aux paquebots dont les propriétaires contribuent
aux frais de la croisière. Les renseignements recueillis sont, en outre,
portés sur les cartes spéciales publiées chaque semaine par l'Office
météorologique de Londres.