GRAVURES DE MODES

Emile de Girardin, de qui la mémoire demeure à jamais illustre parmi les

hommes de notre métier, Emile de Girardin, après avoir débuté dans la

carrière, en 1828, par la création d'un amusant recueil dont se

divertissaient encore nos enfances, à l'aube de la troisième République,

le _Voleur_, placé sous l'invocation double de Voltaire et de l'abbé

Trublet, fondait l'année suivante la _Mode_, qui devait être, dans son

esprit, «le régulateur du monde élégant».

On n'avait pas oublié déjà, nonobstant la Charte, les souvenirs de

l'ancienne monarchie, du temps où un coup d'oeil de Louis enfantait des

merveilles et où la plus élégante, la plus policée des cours, donnait le

ton à l'univers, impérieusement; M. de Girardin moins qu'un autre.

Aussi, éditeur avisé, songea-t-il dès l'abord à placer sa jeune feuille

sous un auguste patronage: S. A. R. Mme la duchesse de Berry daigna

accepter d'être la protectrice officielle de la _Mode_; des armoiries

fleurdelysées en estampillèrent la première page.

Hélas! M. de Girardin, si clairvoyant qu'il fût, n'avait pu tout

prévoir. Avant que son aimable gazette eût atteint un an d'âge,

survenaient les «Trois Glorieuses»; la monarchie légitime était

précipitée. Il devenait bien vain, sinon quelque peu périlleux, de se

réclamer, désormais, de la bienveillance de la fille des rois. Emile de

Girardin, sans hésiter, vendit la Mode.

Elle n'abdiqua point. Créée pour représenter, dans le domaine de la

fantaisie, la règle, l'autorité, elle demeura fidèle à son principe

initial: en face de l'esprit nouveau elle incarna le vieil esprit. Elle

se haussa à devenir un journal politique, un journal d'opposition

farouche, et, par sa crânerie, conquit le droit de vivre, de durer

davantage même que le régime qu'elle combattait, avec une place enviable

dans l'histoire du journalisme.

M. Lucien Vogel songeait-il à ce précédent fameux quand, à l'automne

dernier, il fondait sa _Gazette du Bon Ton_? Ecartons, s'il vous plaît,

les arrière-pensées politiques: à l'âge qu'a la _Gazette_, la _Mode_

était descendue déjà dans l'arène des partis. Mais toutes les autres

ambitions que réalisa sa devancière de 1830 sont permises, du moins, à

la jeunesse de la nouvelle venue, après les heureux débuts qu'elle a

faits. Je vois très bien son fondateur méditant, quelque soir à la lueur

des lampes, sur telles de ces feuilles volantes que des beautés

disparues maniaient jadis d'un doigt indifférent, et qui décorent

aujourd'hui des boudoirs raffinés, dessins de Leclerc, de Denais, de

Watteau, de Gabriel de Saint-Aubin, pour la _Galerie des Modes_, croquis

enluminés de Vernet ou planches arrachées au _Journal des Dames_ de La

Mésangère, et se disant qu'après tout rien n'empêche de refaire, pour la

délectation des amateurs de l'avenir--voire de ceux d'à présent--aussi

bien, sinon mieux; qu'Abel Faivre, Pierre Brissaud, Bernard Boutet de

Monvel, Maurice Taquoy, Brunelleschi, vingt autres ont, tout autant que

les «petits maîtres» du dix-huitième, le sens des élégances françaises,

l'imagination déliée, abondante et légère, le crayon alerte et le

pinceau souple; que, par ailleurs, un homme de goût qui voudrait tenter

l'aventure, trouverait à sa disposition des procédés de reproduction

autrement variés et fidèles, des ressources matérielles autrement

complètes qu'on n'en possédait voilà un siècle, voilà seulement vingt

ans. Il n'en faut pas plus à un journaliste jeune, actif, entreprenant,

pour se décider. Alors, vite à l'oeuvre! Et d'abord, il serait puéril de

songer à créer un «journal de modes» si l'on n'est en liaison avec

ceux-là mêmes qui régissent la mode. M. Lucien Vogel eut la bonne

fortune de rencontrer le plus sympathique accueil auprès des princes de

cet empire aimable et frivole: je cite, d'après la _Gazette_ et, selon

sa formule, «par ordre alphabétique» Chéruit, Douillet, Doucet, Paquin,

Poiret, Redfern et Worth.

Comme illustrateurs, il pensa à ceux qu'on a nommés plus haut, plus

quelques autres, Antonio de La Gandara, Carlègle, Georges Barbier, Gosé,

Ch. Martin, André E. Marty, Georges Lepape, Maggie...

Enfin, les agrégés, les docteurs ès élégances auxquels allaient être

confiées les chaires de cette université du bon ton, furent non moins

soigneusement choisis: on déploya un raffinement de coquetterie à mêler

à des écrivains aux précieux talents les amuseurs mondains les plus

dûment brevetés. Des proses futiles comme des bavardages de boudoirs ou

serties d'idées savoureuses qui y chatoient pareilles à des fils d'or

fin dans une trame de soie pure, sont signées tour à tour Marcel

Boulenger et Gabriel Mourey, André de Pouquières et Jean-Louis Vaudoyer.

M. Henri de Régnier a donné à la _Gazette_ un conte exquis, et ce sage

et souriant Henri Bidou, le successeur, au grave _rez-de-chaussée des

Débats_, du poète des _Médailles d'argile_, n'a pas dédaigné de

préfacer, de présenter au public la jeune revue, d'en révéler les

ambitions et d'en exposer la doctrine.

«On voudrait, écrivait-il, recueillir dans ces pages cette grâce du

temps présent éparse au Bois, à la comédie, aux courses, aux thés, à un

dîner, à une fête, et la prenant toute vive à l'esprit même de ceux qui

la créent, en conserver ici la fraîcheur.»

Aimable programme, et digne qu'on y applaudisse. Mais comment le

réaliser? D'une part, en recueillant «les idées de toilettes inventées

par des artistes», en leur demandant des «inventions de parures»; de

l'autre, en les chargeant de reproduire, en des planches soigneusement

exécutées, «les toilettes inventées au contraire par les couturiers et

réalisées par eux», en d'autres termes en leur confiant le soin de faire

«les portraits de ces toilettes». Pour dire vrai, je n'ai dans la

première formule qu'une demi-confiance. Si certains chapeaux

imaginés--sans grand effort apparent--par Paul Méras, J. Gosé, Louis

Strimpl, Georges Lepape sont amusants, les quelques toilettes sorties

toutes parées du cerveau de dessinateurs même en vogue, sans la

collaboration de l'homme de métier, je veux dire du couturier,

m'apparaissent très inférieures en harmonie aux autres, conçues par les

couturiers seuls. Les artistes du pinceau et du crayon me semblent

manifester pour les réalités un trop superbe dédain; le procédé

d'exécution leur doit paraître assez contingent,--quand tout, au

contraire, dépend de lui. D'abord ils rêvent, puis griffonnent. Le

_Gilles_, «grand manteau pour l'hiver», de M. Georges Lepape, de qui le

talent est ici hors de conteste, n'est qu'une pittoresque fantaisie, et

quant aux projets de M. Bakst, rien de plus laborieux, de plus saugrenu,

de plus barbare, de moins français surtout. On brûle de lui crier,

transposant Molière: «Watteau, avec deux traits, en dirait plus que

vous.»

[Illustration: Chapeau et voilette, par Gosé]

[Illustration: Croquis de Sacchetti.]

[Illustration: Bonnet de voyage, par Georges Lepape.]

[Illustration: La silhouette nouvelle, croquis de Sacchetti.]

[Illustration: Projets de chapeaux par J. Gosé et P. Méras]

L'Illustration, No. 3671, 5 Juillet 1913 · 第 22 / 47 题